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CHAPITRE XIX

Il se passera six semaines encore avant que Lucie reçoive la nouvelle du départ de son cher enfant; elle se le représente descendant le Gange, elle revoit toutes ces scènes et a souvent recours au journal de son voyage pour se rafraîchir la mémoire.

En attendant, elle surveille et dirige l'arrivée au port d'une petite barque qui était sur le point de passer inaperçue à côté d'elle pendant un violent orage et à laquelle elle a fourni le gouvernail et la boussole.

Notre lecteur s'est-il jamais trouvé sur une sommité alpestre , entouré de pics neigeux étincelant aux rayons du soleil couchant, et qui peu à peu ré-

fléchissent les teintes changeantes de l'opale? Dans la vallée, à ses pieds, a-t-il remarqué les ombres du soir s'étendant graduellement sur les champs et sur les plaines, et finissant par couvrir aussi les collines plantées de vignes ; — enfin elles remontent , elles atteignent les montagnes mêmes; pendant un instant le pied seul des Alpes est dans l'obscurité, tandis que le sommet resplendit d'une beauté toute céleste. Mais l'ombre marche et s'avance inexorable, et lorsque le dernier rayon de gloire a disparu, le voyageur attristé détourne les yeux.

Il en était de même de la vie de Marie Fenton. Dans le commencement de sa maladie, les nouvelles de l'atelier l'intéressaient beaucoup ; elle eut le chagrin d'apprendre que l'ouvrage commencé par elle pour une des jeunes princesses , mais terminé par une autre de ses camarades , avait été renvoyé comme n'étant pas assez bien fait. Mme Fraser faisait une perte sérieuse dans la personne de sa jçune ouvrière. Suzanne Elton avait confié ses chagrins à Marie, qui l'avait consolée par sa sympathie; — Hélène Malther lui contait les difficultés croissantes de sa place. A mesure que la saison avançait , les commandes se succédaient les unes aux autres, on ne donnait pas le temps de les exécuter, et on n'en refusait aucune. Mais le temps vint où les ombres du soir régnèrent sur la terre et sur les choses de la terre; les hauteurs seules étaient illuminées, la vallée était plongée dans l'obscurité. Il fallut renoncer à la lecture que Mme Herbert faisait ordinairement à Marie et se borner à quelques paroles de consolation et d'encouragement que Lucie choisissait chaque matin;

la chambre de Marie devenait un sanctuaire d'où on écartait peu à peu tous les bruits de la terre.

C'était ordinairement le soir que Lucie la voyait; la jeune fille était épuisée et anéantie le matin, mais la fièvre qui reparaissait dans la soirée, lui rendait quelques forces. Nous retrouvons Lucie assise un samedi soir, vers le milieu d'août , auprès du lit de sa protégée; l'air était froid au dehors, aussi les lueurs fugitives du feu éclairaient le plafond de l'appartement. On avait placé une lampe près du lit de Marie, mais à peine était-elle nécessaire, les jours s'allongeaient et les dernières teintes du soleil couchant illuminaient encore le ciel à l'occident.

La main de Lucie reposait dans celle de la malade, et on n'entendait dans la chambre que la respiration haletante et irrégulière de la pauvre Marie.

— Le verset que vous m'avez donné pour aujourd'hui m'a procuré de si douces pensées, dit-elle enfin. «'J'ai les clefs de la mort » (Apoc. I, 18). « C'est Lui qui ouvrira la porte, c'est Lui que je verrai le premier. » — Cette pensée diminue ma crainte; cela me paraissait étrange, presque terrible au premier abord de quitter mon corps et de me présenter en esprit devant Dieu ; mais si Jésus vient le premier à ma rencontre ; s'il m'ouvre la porte pour me faire entrer dans le monde des esprits ; Il comprendra que j'ai peur; — je peux me confier en Lui et me tenir en paix. »

— Ce sera plus que de la paix, ce que vous éprouverez alors, Marie : « Elles te seront présentées avec réjouissance et allégresse, et elles entreront au palais du Roi (Ps. XLV, 15). »

— Oui, et en sûreté pour toujours ! Mes ancêtres étaient des réfugiés français , et j'ai souvent entendu raconter, lorsque j'étais enfant, l'émotion qu'ils éprouvèrent en abordant aux rivages hospitaliers de l'Angleterre ; cependant ils étaient pauvres et exilés ; ce qu'ils trouvaient ici , c'était la sécurité, mais rien de plus. Mais , moi , je trouverai plus que cela; je serai chez moi, dans la maison de mon Père ; je n'aurai plus de soucis, plus de craintes.

Un accès de toux l'interrompit et le cœur de Lucie se serra en voyant combien sa respiration devenait difficile ; dès qu'elle fut plus calme elle reprit: — «Ce ne sera pas long; ah! que j'aurais tant aimé avoir encore un peu de temps à consacrer au service de mon Sauveur. Je n'ai pas dix-huit ans , et je ne le connais que depuis quelques mois ; on pourra dire de moi : « Elle n'a travaillé qu'une heure ! »

— Vous rappelez-vous, Marie, un message que Mme Fraser vous fit faire un soir, il y a environ six semaines ; vous étiez rentrée à la maison après le travail de la journée, mais votre maîtresse venait de recevoir une commande tout à fait inattendue, et elle vous fit demander de revenir auprès d'elle. « Je ne vous aurais pas envoyé chercher, vous dit-elle, si je ne savais que vous pouvez faire cet ouvrage en une heure, tandis qu'une autre y passerait toute la nuit. »

— Oui, oui, dit Marie; un sourire intelligent éclaira ses traits amaigris parla maladie ; je me le rappelle, j'étais toute fière de ses paroles; en effet, l'ouvrage ne me prit pas plus d'une heure. Je vous comprends, Jésus se glorifiera en moi , parce qu'il a la puissance d'accomplir son œuvre dans un temps très

court lorsque telle est sa volonté, Je n'y avais jamais pensé ; quelle grande consolation!

Elle demeura dans le silence quelques minutes, puis elle reprit :

— Et cependant , chère madame, c'est une perte véritable que d'avoir passé une si grande partie de ma vie sans Lui ; chaque jour qui s'écoule me le rend plus précieux. J'ai toujours aimé mon ouvrage , mais^ cet hiver j'y prenais plus de plaisir encore; il me semblait que c'était son ouvrage qu'il avait remis entre mes mains ; lorsque je levais les yeux, je croyais voir son sourire d'approbation ; la semaine m'était agréable, et le dimanche, lorsque vous nous réunissiez autour de vous, vous me faisiez sentir qu'il était réellement au milieu de nous. »

— Et maintenant que les jours de souffrance sont arrivés, vous pouvez dire en loute vérité : « Que sa main gauche est sous votre tête et que sa main droite vous embrasse (Gant. II , 6); » que : « Votre chair et votre cœur étaient consumés; mais Dieu est le rocher de votre cœur et votre partage à jamais (Ps LXXÏII 26). » N'est-ce pas, chère enfant?

— Oui, oui, Il est mon tout, murmura Marie; — mais ses yeux se fermaient et elle s'endormit.

La garde rentra; Lucie ne voulut pas réveiller la malade en retirant sa main qui était restée emprisonnée dans les siennes, le regard de bonheur de Marie, lorsqu'elle la retrouva à ses côtés en se réveillant, la récompensa amplement.

— Je ne veux pas vous garder plus longtemps, dit la jeune filie, c'est samedi soir, il faut vous reposer pour demain.

— Avez-vous quelque message à envoyer à la classe biblique, Marie?

— Oui, dites-leur à toutes, que le Seigneur Jésus est l'ami dont elles auront besoin pour la vie et pour la mort. C'est la première vérité qui ait touché mon cœur, peut-être touchera-t-elle le leur. Vous n'abandonnerez pas Mme Fraser, n'est-ce pas, chère madame ; la dernière fois que je l'ai vue, elle m'avait promis de commencer un culte de famille avec ses jeunes ouvrières ; elle a un bon cœur, mais il est difficile de renoncer au monde tant qu'on n'a rien de mieux à mettre à la place. Ma mère m'a promis également de lire sa Bible tous les jours; elle m'a dit qu'elle reviendrait me voir lorsque la fin approcherait, mais si elle n'arrivait pas à temps , vous lui diriez combien je désire la retrouver au ciel; — ma chère bonne mère !

Marie serra encore les mains de sa précieuse amie et murmura une prière fervente, demandant qu'elle fût bénie et récompensée pour tout le bien qu'elle lui avait fait.

Lucie ne se doutait pas qu'elle n'entendrait plus la voix de Marie Fenton. Vers le matin , la garde vint l'appeler en toute hâte, la jeune fille s'en allait rapidement , — si rapidement que Lucie jugea au premier coup d'œil qu'on n'avait pas le temps de faire chercher sa mère ; — Marie avait cependant toute sa connaissance ; elle serra encore la main de Mme Herbert, son regard s'anima lorsqu'on prononça le nom de Jésus : puis sa respiration s'affaiblit graduellement , et sans lutte et sans agonie elle expira une demi-heure plus tard.

Lucie s'aperçut alors à quel point elle était attachée de cœur à sa jeune protégée; au vide qu'elle ressentit il lui semblait avoir perdu une parente; elle redoutait la vue de l'infirmerie, et le retour de l'heure qu'elle avait l'habitude de passer auprès de son lit ; mais au milieu du chagrin personnel qu'elle éprouvait, elle ne pouvait s'empêcher de tressaillir de bonheur en se disant que celle pour qui elle avait tant prié était heureuse pour toujours ; c'était le premier fruit qu'elle cueillait. Elle fit un effort pour tenir sa classe, espérant que la même semence germerait dans d'autres cœurs et produirait aussi des fruits pour l'éternité.

Après avoir raconté sa dernière conversation avec Marie et délivré à son auditoire le message dont elle avait été chargée, Mme Herbert insista d'une façon plus particulière sur la leçon que le Seigneur venait de leur adresser.

— « Je sais , dit-elle , que pendant la saison l'ouvrage est si pressant qu'il devient la grande affaire de la vie; toute l'énergie de votre corps et de votre esprit s'y concentrent, et il n'est pas étonnant que vienne la tentation de remettre à un autre moment de s'occuper des intérêts de votre âme. Mais, chères amies, Marie Fenton a été appelée au milieu de la saison la plus laborieuse ; il a fallu mettre de côté les affaires de la vie ; il a fallu trouver le temps de mourir. Je sais que les circonstances qui vous entourent ne sont pas favorables à la recherche du Sauveur. Lorsque l'ouvrage est terminé, votre corps fatigué soupire après le repos ; mais Lui, qui est votre ami , ne le sait-Il pas ? Il a compassion de vous , Il vous

invite à venir, travaillées et chargées comme vous l'êtes, afin de vous donner du repos. Essayez seulement et voyez si vous ne pourrez pas , comme Marie, travailler en sa présence.

Les paroles et le vœu de leur compagne doucement endormie de l'éternel sommeil , fit une profonde impression sur ces jeunes cœurs; et il était tard, ce soir-là, lorsque Mme Herbert renvoya la dernière de celles qui avaient désiré lui parler en particulier. Deux d'entre elles étaient sœurs, mais ne travaillaient pas dans le même atelier ; elles avaient près d'une lieue à faire pour venir passer leurs dimanches à Mildred ; elles faisaient volontiers ce long trajet pour échapper à l'ennui des dimanches tels qu'elles les passaient autrefois, c'est-à-dire dans la rue, dans les promenades , partout où elles voulaient, sauf à la maison.

Lucie était occupée le lendemain malin à écrire un récit détaillé de la mort de Marie à sa mère, Mme Fenton, lorsqu'on lui annonça Mlle Morville. Les Morville étaient voisins de campagne d'Arden ; et Eveline Morville, quoique plus jeune que Lucie, s'était tendrement attachée à elle. Mlle Morville devait être présentée à la cour pour la première fois cette année-là ; elle était fort jolie, fraîche comme le printemps, et sa mère se faisait un grand plaisir d'introduire sa fille dans la société de Londres. Ce plaisir se retardait cependant indéfiniment: malade lors de la première réception à la cour , Mme Morville n'avait pu y conduire sa fille, et maintenant, à la veille d'une seconde réception , le docteur la déclarait hors d'état de sortir.

— Je devrais vous faire des exeuses de vous déranger si matin, chère madame, dit Eveline en entrant, mais à quelque heure qu'on vienne vous voir on est sûr de vous trouver occupée.

— J'avais justement l'intention d'aller demander des nouvelles de votre mère cette après-midi , répondit Lucie.

— Elle n'est pas mieux, papa commence à croire que l'air de Londres ne lui convient pas: ce serait bien ennuyeux. Quoi qu'il en soit, il faut renoncer à ce qu'elle me conduise à la cour demain ; je suis venue vous demander si vous voudriez me présenter à votre

amie Lady P et la prier d'être mon chaperon dans

cette occasion.

— Voulez-vous que nous allions chez elle, il n'est pas tard ; il est probable qu'elle ne sera pas encore sortie, dit Lucie.

— Très volontiers, s'écria la jeune demoiselle ; je pourrai commander ma toilette chez Mme Temple en retournant à la maison; vous m'aiderez à la choisir, votre goût est si sûr.

— Non, Eveline, je ne vous aiderai pas à commander une toilette, lorsque vous n'accordez que quelques heures pour l'exécuter; je connais trop bien le mal qui résulte de ces ordres donnés au dernier moment.

— De quel air grave vous dites cela ! On m'avait conseillé de ne faire faire ma toilette de cour que la veille de la présentation, pour éviter qu'on ne la vît dans les ateliers et qu'une demi-douzaine de demoiselles ne fussent vêtues comme moi.

— Eh bien! qu'est-ce que cela fait?

— Ah! reprit la jeune fille avec un sourire empreint de franchise , il ine semble que j'ai bien quelque droit de paraître avec éclat, surtout puisque maman ne veut rien épargner pour ma toilette.

— Ecoutez, Eveline ; dimanche passé je remarquai au milieu de ma classe biblique une figure qui me frappa par son excessive pâleur; c'était une ouvrière qui, trois mois auparavant, avait toutes les apparences d'une bonne santé; ce jour-là elle paraissait si malade que je l'arrêtai pour lui demander de ses nouvelles ; elle m'apprit qu'on avait reçu chez sa maîtresse plusieurs de ces commandes faites au dernier moment, et qu'elle avait travaillé depuis sept heures le samedi matin jusqu'au dimanche à cinq heures du matin; elle s'était couchée pour quelques heures et ne s'était réveillée qu'au moment de venir à ma classe, préférant se passer de dîner plutôt que d'y manquer; mais elle était épuisée de fatigue; elle ne se plaignait pas de sa maîtresse qui avait travaillé autant qu'elle ; de qui aurait-elle pu se plaindre, Eveline?

— Il est sûr que je serais désolée que ma toilette se fît à un pareil prix; mais Mme Temple a tant d'ouvrières chez elle, qu'une robe de plus ou de moins ne doit pas faire une grande différence.

— Ecoutez, chère Eveline, et vous jugerez après ; Mme Temple sait que vous serez présentée demain à la cour pour la première fois, et que , riches et nobles comme le sont vos parents, agréable comme vous Têtes, vous serez remarquée; votre toilette est donc chose importante pour elle à peu près autant que pour vous ; vous lui servirez d'annonce. Entre

vous et elle vous composerez une toilette charmante et du meilleur goût, mais longue et difficile à exécuter. « Vous aurez soin de l'envoyer à l'heure indiquée , » répéterez-vous avant de vous éloigner. « Vous nous donnez bien peu de temps, dira Mme Temple avec un sourire qui n'a rien de gai , mais nous ne vous manquerons pas de parole; nos dames n'ont pas à se plaindre de notre inexactitude. »

Mlle Morville part et le sourire de Mme Temple avec elle. Son monde travaille déjà avec la Rapidité de l'éclair; il y a plus de besogne que de temps pour la faire : la première ouvrière se perd en combinaisons pour mettre à profit chaque minute; elle mange pour ainsi dire d'une main et travaille de l'autre ; ses ouvrières prennent leurs repas à la hâte par escouades les unes après les autres, pour que l'atelier soit toujours occupé ; la pauvre fille pousse un soupir de soulagement à mesure qu'une robe est achevée et qu'on la suspend au mur. « Après tout, nous arriverons au bout, » dit-elle de temps en temps en jetant un regard inquiet autour d'elle. Survient la maîtresse avec le livre dans lequel elle a inscrit vos ordres, — livre qui depuis un jour ou deux est la terreur de la pauvre ouvrière en chef :

— Je n'ai pas pu m'en dispenser, dit Mme Temple , Mlle Morville sera une bonne pratique; voyez ce que vous pouvez faire.

La seule chose à faire sera de travailler toute la nuit, pour exécuter une toilette aussi recherchée que celle que vous avez commandée; les ouvrières se plaindront , leur chef succombera à la peine,

niais que voulez-vous ; « impossible de faire autrement. »

— Oui, oui, dit Eveline avec un élan de générosité, on fera autrement ; mais quel conseil me donnezvous; faut-il renoncer à aller demain à la cour?

— Non , j'espère que ce ne sera pas nécessaire ; il me vient une idée ; — je sais que plusieurs grandes couturières avaient préparé d'avance des robes de cour à queues * ; et comme il y a eu beaucoup de deuils, il leur en est resté un certain nombre ; vous pourrez peut-être vous arranger quelque jolie toilette avec ce que vous trouverez de prêt et qui ne prendra pas beaucoup de temps à terminer. Si vous consentez à devenir un martyr dans la cause de la charité, ajouta Lucie en souriant, j'irai avec vous chez Mme Temple et je vous aiderai à faire un choix de bon goût.

Eveline avait déjà composé, dans sa pensée, sa toilette du lendemain, mais elle y renonça et trouva une sorte de récompense en prenant d'emblée une place très-élevée dans l'estime de Mme Temple, qui déclara qu'elle était une jeune demoiselle remplie d'égards pour les autres.

— C'est une grande erreur, dit Lucie en revenant de chez la couturière, de blâmer inconsidérément les chefs d'ateliers et les patrons, de ce que leurs ouvrières sont accablées d'ouvrage pendant la saison. Il est des cas où une maîtresse refusera de l'ouvrage, plutôt que de faire travailler ses employées toute la nuit ; mais ces cas sont rares j'en conviens,

1 La robe à queue est de rigueur à la cour pour les jours de présentation.

parce que ce commandement est rarement pratiqué: « Faites aux autres ce que vous voudriez qu'ils vous fissent. » Je sais aussi que les maîtres ont de lourdes charges ; leurs loyers, surtout dans les quartiers à la mode, sont énormes; ils ne sont pas en fonds , parce qu'au lieu de les payer par trimestre, comme elles le devraient, leurs pratiques les font attendre un et même deux ans. Si la couturière les presse, ses pratiques paieront peutêtre, mais à dater de ce jour elles ne l'emploieront plus. Puis il est difficile de maintenir à un ouvrage assidu déjeunes étourdies de quinze à vingt ans, qui aimeraient mieux aller se promener ; il faut souvent les rappeler à Tordre , les gronder lorsqu'elles gaspillent l'étoffe, les fournitures, sans aucun souci des intérêts de leur maîtresse. Et puis ces jeunes filles , qui viennent pour l'ordinaire de la campagne, sont accoutumées à vivre dans une certaine abondance ; elles se plaignent de la nourriture , qu'elles ne trouvent ni bonne ni suffisante, quand bien même elle le serait; — cependant je dois vous avouer, Eveline, que mes sympathies sont plutôt en faveur des ouvrières, celles qui habitent ma maison sont comme des enfants pour moi ; mais enfin il est juste de considérer la chose sous ses deux côtés , et je sais que s'il est des cas où les employées sont réellement malheureuses , il en est où la patience des maîtres et maîtresses est mise à une rude épreuve.

Ce que venait de dire Mme Herbert est la vérité et il faut réellement l'esprit le plus impartial et le plus juste, pour ne pas faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Le lendemain Lucie eut deux vi-

sites, qui sont la preuve de ce que j'avance. La première fut une couturière, qui arriva furieuse contre une des ouvrières qu'elle employait à la journée.

— Je crois, madame , que vous connaissez les Barton qui demeurent près de chez vous, vous ne feriez pas mal de conseiller à Mme Barton de faire un peu plus attention à sa fille; quanta moi, je vous déclare que je ne lui donnerai plus d'ouvrage après le tour qu'elle m'a joué hier. Elle savait que nous avions beaucoup à faire, elle peut bien travailler quand elle veut; nous l'avons attendue toute la journée, et comme j'espérais d'heure en heure qu'elle allait paraître, je n'ai fait demander personne à sa place. L'ouvrage n'a pas été fini, et ce matin Mlle Barton est arrivée de l'air le plus calme, disant sans s'excuser qu'elle n'était pas venue la veille parce que sa mère avait du monde chez elle. »

La seconde visite était une jeune ouvrière, en grand deuil ; elle pleurait amèrement et venait demander un conseil à Lucie. Son père était mort , on devait l'enterrer le même jour; elle avait demandé un congé de deux heures pour assister aux funérailles, mais sa maîtresse avait paru très mécontente. « Comment se peut-il, avait-elle dit, que votre père soit mort au milieu de la saison , c'est incroyable ; — si vous allez à son enterrement, vous aurez la bonté de ne pas revenir chez moi. » — « Je suis obligée d'y aller, continua la jeune ouvrière en pleurant, il faut que je voie ma petite sœur, nous sommes orphelines; j'ai à régler avec la maîtresse de maison de mon père ; à prendre des arrangements avec ma tante qui doit emmener ma sœur chez elle ; elle sera une véritable

mère pour Bessie, je le sais, et je saurai bien me lirer d'affaire lorsque je serai seule.

— Avez-vous donné ces détails à votre maîtresse? demanda Lucie.

— Oh! non, madame, cela n'aurait servie rien, répondit la jeune fille d'un ton de surprise : nous sommes chez elle pour faire son ouvrage et non pour l'ennuyer de nos affaires; elle nous l'a dit souvent; elle ne met aucun intérêt à ce qui nous concerne. L'autre jour, l'ouvrière chargée des modes s'est trouvée mal en faisant un chapeau très pressé ; elle a été obligée de se mettre au lit. Madame en a été très fâchée : — « N'aurait-elle pas pu attendre, pour se trouver mal, que mon chapeau fût fini?» nousa-t-elle dit.

Dans un cas pareil , Mildred offrait des avantages inappréciables à une jeune fille placée comme l'était celle-ci , orpheline et lancée tout-à-coup sur le pavé de la grande ville. Avant la nuit , elle était au nombre des pensionnaires de Lucie et à la recommandation de Mme Herbert elle ne tarda pas à trouver une place.

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