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CHAPITRE 1er

Quels joyeux éclats de rire sur l'escalier du manoir d'Arden! Une troupe de petits neveux et de petites nièces se lance à la poursuite de tante Lucie , et la voix non moins gaie de la tante se mêle à celles des enfants , mais des accents plus graves rappellent à l'ordre les petits tapageurs.

— Allons , allons , enfants , ne faites jamais courir votre tante dans l'escalier. Lucie, ma bien-aimée, quelle imprudence!

Mais la tante incorrigible disperse les délinquants par une averse de bonbons, tout en lançant à son

frère un regard à la fois si malicieux et si suppliant, que la figure sérieuse de celui-ci s'illumine d'une expression de vive tendresse, et d'une voix si basse qu'évidemment il ne cherchait pas à être entendu: il murmure: « Que Dieu la bénisse! c'est ma Lucie d'autrefois. »

Elle l'entendit cependant; elle était restée les mains appuyées sur la balustrade , sa taille légère et gracieuse mise en évidence par un rayon de soleil qui traversait à cet instant la grande fenêtre de l'escalier; — elle l'entendit et s'éloigna lentement. Les voix des enfants s'éteignaient au loin , et la figure de Lucie n'exprima plus aucune gaieté; un profond soupir s'échappa de sa poitrine, mais elle éleva un regard plein de confiance à Celui qui est invisible, et dont elle sentait la présence : « Ah! se dit-elle, je ne voudrais plus être la Lucie d'autrefois ! »

Elle atteint enfin le petit salon qui lui est spéciament destiné à Arden. Il nous semble que le tendre reproche de son frère n'est pas superflu; toute sa personne porte l'empreinte d'une grande fatigue , lorsqu'elle s'étend sur le canapé placé près de la fenêtre ouverte.

Permettez-nous de faire rapidement le tour de cet appartement, peut-être nous dira-t-il quelque chose de celle qui l'occupe. Les fenêtres ouvrent sur le parc et sur le jardin où brillent les fleurs d'automne aux vives couleurs; l'aspect général en entrant donne une idée de bien-être et d'élégance , mais d'une élégance de bon goût; les seuls objets d'ornement sont des curiosités apportées des Indes. Dans un réduit près du canapé , on a placé des tableaux; un rideau les

cache et une petite armoire vitrée placée au-dessous est voilée de la même façon.

Si le choix des livres qui remplissent les rayons de la bibliothèque a été fait par Lucie, il témoigne en faveur de ses goûts intellectuels ; sur sa table à écrire, tout près d'elle , sa Bible montre évidemment qu'elle ne se borne pas à la lire , mais qu'elle l'étudié. Tout ce que nous voyons autour de Lucie nous engage à faire une connaissance plus intime avec elle; aussi nous la laisserons se reposer tranquillement et nous nous reporterons à dix ans en arrière , aux jours où Lucie Anderson vivait jeune fille au manoir d'Arden.

Dès l'âge de quatorze ans , elle était restée sous la tutelle de son frère , son aîné de plusieurs années, et dont elle était l'enfant chérie et bien-aimée. Edouard Anderson venait d'achever avec honneur sa carrière universitaire à Oxford , lorsque la mort de son père l'appela à occuper, bien plus tôt qu'il ne s'y attendait, la position de propriétaire et de maître du manoir d'Arden. Quelques amis le félicitèrent de ses richesses et de sa position indépendante; d'autres le plaignirent de porter si jeune le poids des soucis et de la responsabilité. Mais ils se trompaient également, car l'intention d'Edouard n'était pas plus de mener une vie de fêtes perpétuelles que de supporter à lui seul le fardeau qui lui incombait. Sa vie était comme un livre ouvert où chacun pouvait lire ; d'un caractère droit, simple, et n'hésitant jamais à confesser les principes qui le guidaient; cependant il était donné à un petit nombre de pénétrer au-delà de la barrière que sa réserve naturelle avait élevée autour de sa vie intime et secrète. Toutefois peu de cœurs

répondaient mieux que le sien aux appels faits à sa sympathie, et plus d'une àme troublée et affligée se sentit pressée de lui confier ses peines et ses chagrins, tandis que lui-même demeurait comme impénétrable aux yeux du vulgaire.

Cependant cette réserve cédait devant sa sœur Lucie; elle était son idéal, sa poésie, et elle ne tarda pas à découvrir que son frère , l'appui et le soutien de ceux qui l'entouraient, était souvent malheureux de sa solitude. Un jour que par sa grâce et sa gentillesse elle était parvenue à dissiper ses sombres pensées, il l'appela « sa petite consolation. » Qu'elle en fut glorieuse, elle, la consolation d'Edouard! A dater de ce jour, elle sut trouver le chemin de ses secrètes pensées, et il lui parut tout naturel que son frère lui accordât sa confiance.

Edouard avait installé auprès de sa sœur, en qualité d'institutrice, une personne distinguée; elle prit beaucoup de peine avec son élève, Lucie le reconnaissait. Elle estimait et considérait sa gouvernante, mais les rapports qui les unissaient tenaient à l'intelligence plutôt qu'au cœur; la calme et digne demoiselle ne parut point apprécier les timides avances que la jeune fille hasarda une fois ou deux dans l'espérance de faire une connaissance plus intime. Aussi Lucie se tint pour avertie et tout retomba dans les relations ordinaires d'élève et d'institutrice. Il n'en était pas de même avec la bonne tante Clayton. Elle avait reçu comme un legs de sa sœur mourante ce petit enfant aux cheveux dorés, qui, lorsqu'on lui dit d'aimer sa tante et de lui obéir comme si elle eût été sa propre mère, leva sur elle ses yeux bleus au

regard étonné et cependant confiant, et qui, tout aussitôt, essuya du bout de ses petits doigts les larmes qui coulaient une à une le long des joues de la bonne dame. Dès ce jour, tante Clayton vint prendre la direction de l'intérieur de la maison d'Arden; quelle âme excellente , et comme elle gâtait notre Lucie! Ceux qui connaissaient son amour de l'ordre appréciaient l'abnégation avec laquelle elle permettait à d'audacieux petits doigts de pénétrer dans le sanctuaire de son panier à ouvrage, et tout en essayant de démêler cette masse confuse, elle disait à voix basse : « Cela me donne un peu de peine, c'est vrai, mais l'enfant s'est bien amusée. »

Peu à peu et à mesure que Lucie grandissait, tante Clayton finit par abandonner complètement à Edouard la direction intellectuelle et morale de sa nièce, ne se réservant que le département de sa santé; mais sur ce point elle était inexorable , et malheur à Lucie si elle avait les yeux cernés et les joues pâles; vite il fallait subir un interrogatoire dans le petit salon de sa tante, et si la jeune demoiselle paraissait impatiente et rebelle , tante Clayton usait pour dernier argument de cette phrase, qui manquait rarement son effet: « Tu le sais, mon enfant, il faut que je prenne soin de toi pour l'amour de ta mère. » — « Chère petite tante, pardonnez-moi, j'avalerai la mer Noire tout entière, s'il le faut! mais je vous en conjure, ne me défendez pas ma promenade à cheval avec Edouard.»

A dire le vrai, sa promenade quotidienne avec son frère était une des joies de la vie de notre petite amie. Edouard était alors sa propriété exclusive, et

il n'était jamais si causant que lorsqu'ils mettaient leurs chevaux au pas à l'entrée de quelque chemin ombreux, après un temps de galop sur les dunes; puis ces promenades étaient l'unique moyen dont disposait Lucie pour cultiver quelques connaissances au-delà de l'enceinte d'Arden.

A une demi-lieue du parc, la vieille cathédrale de R... élevait sa tête vénérable, témoin fidèle et muet de temps qui ne reviendront plus. A l'ombre de cette cathédrale se trouvait une antique maison de briques rouges, tapissée de lierre et entourée d'un mur assez épais pour résister à une forte canonnade. Mais cette demeure n'avait rien de menaçant pour Lucie, c'était celle de son amie particulière. Grâce Milner et Edouard s'arrangeaient souvent pour que la cure se trouvât sur leur passage au retour de la promenade. Naturellement, il n'était point admis à partager les conférences des deux amies, et comme le respectable doyen Milner n'était pas très amusant, Lucie avait pitié de lui et ne confiait pas à Grâce la dixième partie des secrets qu'elle avait à lui dire ; le facteur de la poste se chargeait du reste.

Edouard plaisantait quelquefois sa petite sœur de la véhémence de son amitié pour Grâce, et cependant il l'encourageait volontiers. Mlle Milner était d'un an plus âgée que Lucie, et un an à dix-sept ans, c'est beaucoup. Lucie se laissait facilement entraîner par son imagination; Grâce était pratique et énergique. La vie de Lucie avait été jusqu'ici des plus simples et des plus faciles, elle était l'enfant chérie de tout le monde ; celle de Grâce , au contraire , avait été semée de difficultés; l'atmosphère assez froid dans

lequel elle avait vécu avait eu pour effet de concentrer à l'intérieur la sève qui chez d'autres se manifeste au dehors ; mais en même temps son caractère naturellement souple et même un peu faible avait acquis une fermeté et une énergie qu'il n'aurait pas eu sans cette sévère discipline.

Edouard et Lucie avaient quitté la cure par une belle soirée de juin ; ils marchaient depuis quelque temps plongés l'un et l'autre dans une profonde rêverie, et seulement occupés à chasser les mouches qui tourmentaient leurs chevaux. Edouard désirait parler à Lucie de la fête annuelle qu'il donnait aux enfants de l'école, mais une expression plus sérieuse qu'à l'ordinaire , qu'il avait cru remarquer sur la figure de sa sœur, l'engagea plutôt à s'enquérir de ce qui la préoccupait, et ce n'était jamais difficile.

— Qu'est-ce qu'il y a ma chère petite, peux-tu me le dire?

— Non, pas tout; il s'agit de Grâce , elle a eu beaucoup de chagrins. Edouard: il me semble que si j'en avais eu autant, je n'aimerais pas Dieu du tout !

— Mais tu l'aimes! n'est-ce pas, Lucie? s'écria Edouard.

— Oh ! oui ! au moins je le crois ! Il est si grand et si bon ! vois que ses œuvres sont belles ! « Quand je considère les cieux, l'œuvre de tes doigts que tu as agencés, je dis: Qu'est-ce de l'homme que tu te souviennes de lui?» (Ps. VIII, 4, 5.)

C'était, il est vrai, une vue bien faite pour réveiller des sentiments d'adoration. Le soleil baissait à l'horizon dans un chariot mêlé d'or et d'ambre; ses derniers rayons se répandaient en larges faisceaux de

lumière sur le vert d'émeraude de la campagne ; de légers nuages cotonneux les réfléchissaient à l'occident en teinte de feu, tandis qu'au zénith, dans un ciel d'un bleu d'azur, s'élevait le chant de louange de l'alouette.

— Que c'est beau! dit-elle en posant sa main sur le bras d'Edouard; qu'il est bon pour moi! Oh! oui, Edouard, je l'aime! Il t'a donné à moi, Il m'a donné ton affection, et c'est là la plus grande de mes bénédictions; mais il y a d'autres choses qui me rendent très heureuse aussi; il serait étrange que je ne l'aimasse pas.

Edouard ne put s'empêcher de contempler avec admiration cette charmante figure, brillante d'enthousiasme, mais il désirait savoir si sa sœur n'éprouvait pas un sentiment plus profond encore que ceux qu'elle avait exprimés.

— Tu as oublié le meilleur de ses dons, ma chère petite, lui dit-il en saisissant sa main: Il s'est donné lui-même pour nous.

Le front de Lucie s'assombrit :

— Grâce me l'a dit aussi, Edouard, mais quoique ce soit pour elle une réalité, je t'avoue que ce n'en est pas une pour moi encore.

— Veux-tu que je te raconte quelque chose que je n'ai jamais dit à personne?

Lucie fut bien heureuse de la confiance que lui témoignait son frère ! Arrivé chez eux , Edouard l'enleva dans ses bras et l'emmena dans son cabinet d'études, retraite particulière où Lucie elle-même n'entrait jamais sans sa permission. Il parlait à voix basse et elle crut qu'il préférait qu'elle ne le regar-

dât pas ; elle s'assit sur une petite chaise en appuyant sa tête sur lui. 11 passa avec tendresse la main sur les beaux cheveux de sa sœur et elle s'aperçut que cette main tremblait.

— Lucie! Dieu m'avait fait une fois un don magnifique; lorsque je sus qu'il m'était destiné, je me sentis presque trop heureux ; la vie m'apparut comme une fête continuelle. Dieu me paraissait si bon, chaque jour je lui rendais grâce pour ses bienfaits

— Et puis.

— Il me retira ce qu'il m'avait donné.

— Elle est morte?

— Non, mais elle ne m'aima plus.

— Oh! Edouard!

— Je découvris alors que je n'aimais Dieu qu'à cause du don qu'il m'avait fait et non pour lui-même : lorsqu'il me l'enleva , il ne me resta rien , mais rien du tout. Le monde était vide à mes yeux et rempli de ténèbres. Je me réjouis à présent que tu fusses trop jeune alors pour partager mes chagrins et me consoler ; je cherchai Dieu, parce que je ne pouvais supporter la solitude, et maintenant je puis dire : « Tu es plus beau qu'aucun des fils des hommes. » (Ps. XLV.) « Je n'ai pris plaisir sur la terre qu'en toi seul. » (Ps. LXXIII , 25.)

Lucie leva les yeux ; la voix de son frère avait repris toute sa fermeté ; ses paroles avaient pénétré profondément dans le cœur de la jeune fille ; son défaut de vie spirituelle la frappa pour la première fois. Elle attira la tête d'Edouard au niveau de la sienne et murmura à son oreille :

— Demande à Dieu qu'il devienne aussi mon tout.

— N'importe à quel prix , Lucie?

Elle trembla.

— Mais il ne se pourrait pas qu'il t'enlevât à moi?

— Non pas , si tu l'aimes mieux que moi.

Nous verrons plus tard où, quand et comment Lucie apprit cette leçon de la vie.

Lorsque Mlle Lucie Anderson eut atteint sa dixseptième année , sa gouvernante la quitta ; la jeune demoiselle fut installée en qualité de maîlresse de maison et on lui donna une femme de chambre à elle seule. C'était une des idées patriarcales d'Edouard, que ses domestiques fussent autant que possible choisis parmi les paysans dépendants de ses terres , et plus d'une famille de ses fermiers avait des représentants au manoir. Il avait depuis longtemps jeté les yeux sur la fille aînée de son charpentier pour la future femme de chambre de sa sœur. Jusque-là Phœbé Elton avait été un personnage trop important chez elle pour qu'on pût s'en passer; ses deux petites sœurs et un frère dépendaient entièrement de ses soins depuis la mort de leur mère. Cependant Edouard avait entendu dire que le charpentier songeait à se remarier, et jugeant que le moment était venu de s'assurer Phœbé pour le service de Lucie, il se rendit en personne chez maître Elton pourtâter le terrain et savoir par lui-même à quoi s'en tenir.

Le charpentier d'Arden n'était point un ouvrier ordinaire, tant s'en faut , et les produits de son travail furent plus dune fois considérés d'un œil d'envie par ses confrères dans le métier. Edouard lui fournissait

souvent les idées, et entre son cerveau et les doigts de l'habile Elton, ce qui sortait de l'humble atelier n'aurait point déparé les magasins d'un grand fabricant. Le dernier ouvrage du menuisier était une table à écrire construite sur un modèle tout nouveau , inventé par Edouard , exécuté par le fidèle ouvrier et destiné à orner l'ancienne salle d'études de Lucie, transformée aujourd'hui en boudoir. Le maître et le serviteur avaient passé plus d'une heure à arranger, changer, inventer de nouveaux perfectionnements à cette table modèle , et ce n'avait été que lorsqu'ils purent la considérer comme parfaite, qu'Elton avait eu la satisfaction de la placer lui-même dans le boudoir. Pendant le temps qu'avait duré cette construction, Lizzie, la prétendue d'Elton, avait lancé plus d'un mot piquant à son fiancé , trouvant un peu dur d'être négligée pour un morceau de bois.

A moins qu'il ne se parlât à lui-même , Elton était plutôt taciturne . mais les actes ont leur éloquence et la table achevée , Elton pria son maître de lui céder quelques planches dont on ne se servait pas. La mauvaise humeur de Lizzie se dissipa lorsque le charpentier soumit à son admiration le plan d'une belle armoire de cuisine , qu'il lui promit de finir pour leur mariage ; elle reprit ses visites à l'atelier (visites qu'elle avait interrompues), satisfaite de quelques mots qu'elle pouvait attraper ici et là , entre le ciseau et le rabot.

— Lizzie , voici notre maître ! s'écria un soir Elton levant les yeux au bruit que fit la porte du parc en retombant sur elle-même ; et Lizzie fit précisément ce que son adorateur souhaitait, elle battit promptement en retraite.

Elton n'avait pas encore fait part de ses projets à son maître ; il se sentait pris d'un accès de timidité lorsqu'il y pensait, et surtout il ne se souciait pas de le faire en présence de Lizzie : « quoique certainement, se répétait-il à lui-même, le maître ne puisse pas le trouver mauvais , car si c'est une bonne chose de se marier une fois, ce ne peut pas être mal de se marier une seconde. Notre jeune monsieur ne sait pas encore ce que c'est, il le saura un de ces jours, cela va sans dire; il n'a pas besoin d'une femme tant que Mlle Lucie est avec lui, mais cela ne durera pas toujours; — il en viendra une masse autour d'elle; — c'est qu'elle est belle! et cependant je remarquais l'autre jour quand elle est venue ici et qu'elle a pris ma petite Suzanne sur ses genoux, elles se ressemblent comme deux pois. J'avais presque envie de le dire , mais je suis bien content de ne l'avoir pas fait, excepté à Phœbé. Elle a de singulières idées, Phœbé; je crois vraiment qu'elle s'imagine que la jolie figure de Suzanne causera son malheur; il faut espérer pour le mieux et, dans tous les cas, Lizzie sera une bonne mère pour elles. Monsieur est bien long à venir; Phœbé doit être en bas pour lui ouvrir. »

Oui, certes, elle y était; elle venait de faire le dernier point à la robe de mousseline neuve de MIIe Lucie , et Suzanne , trop heureuse d'un prétexte pour rester auprès d'elle, lui présentait les épingles et ramassait les morceaux tombés. Ni l'une ni l'autre n'avaient entendu Edouard , aussi tressaillirent-elles lorsqu'il leur dit en entrant et en posant affectueusement la main sur la tête de l'enfant :

— Bonsoir, Phœbé! N'appelez pas encore votre père, j'ai à vous parler auparavant.

M. Anderson expliqua ce qui l'amenait; il apprit en même temps que le mariage était décidé et qu'on publiait les bans le dimanche suivant :

— J'aurais bien voulu rester à la maison pour continuer à élever les enfants, puisque ma mère me les avait confiés, ce furent ses dernières paroles : « Phœbé, tu ne viendras pas au ciel toute seule , tu amèneras les enfants avec toi. » — La voix de Phœbé lui manqua, et sans un regard de sympathie et d'encouragement de son jeune maître, elle n'aurait pu continuer :

— Mais mon père croit que sa femme aimera mieux être seule ici, et je ne voudrais pas rester à la maison pour y être une cause de trouble. Je vous remercie beaucoup , Monsieur, mon père sera bien reconnaissant; c'est un grand honneur pour moi que vous m'ayez choisie pour servir Mlle Lucie.

A ce moment-là, Elton entra pour s'informer si son jeune maître n'était pas venu.

— Serviteur, Monsieur, est-ce que la table ne va pas bien? Monsieur; Mademoiselle n'a peut-être pas le coup pour l'ouvrir; — celui qui fait le secret le connaît. Et Elton se mit à rire en pensant à son habileté.

— La table va très bien, elle est magnifique, et elle vous fait d'autant plus d'honneur que vous aviez bien autre chose en tête, eh! Elton I

— Ah! Monsieur, j'aurais dû vous en parler il y a longtemps, mais ces sortes d'affaires n'ont pas l'air de vous intéresser beaucoup. Lizzie est une femme remarquable dans son genre; elle tient tout en ordre et propre autour d'elle.

— Et elle élèvera vos enfants dans la crainte de Dieu, Elton? Phœbé s'est efforcée de le faire jusqu'à présent.

— C'est vrai, Monsieur, mais je dis souvent à Phœbé qu'elle est seulement trop soucieuse, elle est comme sa mère. Pour moi, je dis : ne vous tourmentez pas et tout ira bien en son temps.

— Il me semble que ce n'est pas votre maxime lorsqu'il s'agit de votre ouvrage, Elton, vous n'auriez pas si bien réussi pour la table de Mlle Lucie si vous l'aviez faite d'après ce principe.

— Peut-être que non , Monsieur. — Et Elton commença à rire; mais il ne parla plus de ses projets à son maître qui, de son côté, se borna à lui exprimer ses désirs relativement à Phœbé , désirs qui furent écoutés et acceptés avec plus de joie par le père que par la fille. Les conditions furent faciles à arranger et on convint que la nouvelle femme de chambre entrerait en charge immédiatement après le mariage de son père.

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