CHAPITRE XX
Puisque nous avons le privilège de savoir ce que fait Edouard Herbert , profitons-en pour raccompagner pendant sa traversée. M. Springfield qui, depuis sa première entrevue avec Nora Cameron, a continué à la traiter avec le plus grand respect, est venu l'embarquer lui-même à bord du Diomède et ne l'a quittée qu'après l'avoir chaudement recommandée au capitaine, ainsi que le petit garçon. Cependant M. Springfield n'a pas été très précis dans la manière dont il a fait inscrire Nora et sa société sur le livre du navire: « Mme Cameron, enfant et porteur. » Aux yeux de M. Springfield, la population de couleur est sans exception une race digne de méprisr et il enve-
loppe dans ce sentiment Motè avec tous ses frères. Pauvre Motè ! il donnait cependant une forte preuve de dévouement à son jeune maître en le suivant en Angleterre ; quoique chrétien et chrétien déclaré , et qu'il ne fût plus sous le joug de la distinction des castes , il n'en éprouvait pas moins l'aversion presque insurmontable que les Indous ont pour la mer, aversion qui n'avait pas été sans quelque influence sur la révolte. Par les nouveaux règlements militaires mis en vigueur, les Gipayes avaient découvert que le gouvernement pouvait les faire sortir du pays. « Comment pouvons-nous savoir où les Anglais nous forceront à aller; ils sont capables de nous envoyer à Londres. »
Motè obéissait presque sans s'en douter à un certain conflit de sentiments. Dès qu'il avait appris que Mme Herbert vivait encore, l'attachement passionné qu'il avait eu pour elle revint plus fort que jamais, et pour le bonheur de la voir il aurait bravé les dangers de la traversée. Puis il avait tout au fond de son cœur une sorte de jalousie, qu'il ne s'avouait pas, contre Nora Cameron, mais qui était suffisante pour qu'il ne se souciât pas qu'elle seule présentât l'enfant à sa mère; il se tenait pour tout aussi responsable qu'elle d'une vie si précieuse. Ne lavait-il pas soigné dans son enfance? était-ce sa faute s'il l'avait perdu de vue pendant deux ans? Il est vrai , et il se plaisait à le reconnaître, Nora avait été une véritable mère pour Edda, elle avait des droits incontestables à la reconnaissance de Mme Herbert et à l'affection du petit garçon; mais enfin n'était-ce pas lui qui, avec une patience que rien n'avait pu rebuter, avait suivi la trace
des pas de Nora pendant deux mois, et n'était-ce pas grâce à lui qu'Edda allait être rendu à sa mère et aux avantages que lui conférait sa naissance ?
Sur ce dernier point surtout, Motè aimait à s'arrêter; il s'identifiait avec la famille qu'il avait servie, comme il arrive habituellement aux serviteurs dévoués; ses anciennes habitudes d'exagération n'avaient pas été complètement déracinées par ses nouveaux principes et il se plaisait à décrire pompeusement à Mme Cameron le luxe et la grandeur de l'état de maison du capitaine Herbert. — Certainement, ajoutait-il d'un ton de condescendance, Nora faisait ce qu'elle pouvait pour le petit garçon, et ce n'était pas sa faute si elle ignorait ce qui convenait à un enfant distingué comme Edda. D'ailleurs, Mme Cameron ne réalisait point aux yeux de Motè l'idéal d'une vraie dame , Lucie était restée dans son souvenir le point de perfection à cet égard , et tout ce qui s'éloignait de ce modèle n'était pas une dame. Motè se tenait donc pour le gardien de la dignité de son jeune maître, jusqu'à ce qu'il l'eût remis entre les mains de sa mère. M. Springfield avait arrêté pour Nora et le petit'Edda des cabines de première classe, à la grande satisfaction du fidèle serviteur, enchanté de voir son jeune maître et sa protectrice dans la position qui leur convenait. Ce qui acheva de bien placer Mme Cameron dans les affections de Motè, ce fut une indisposition qui la confina dans sa cabine dès le lendemain de son départ; en la voyant souffrante, la tendresse de cœur naturelle chez Motè se réveilla, il la soigna avec dévouement; il agita avec une patience sans égale un grand éventail , pendant les heures
chaudes de la journée; bref, ses attentions délicates ne tardèrent pas à établir une harmonie complète entre les deux protecteurs du petit garçon. Edda, de son côté, ne voulut pas quitter sa fidèle amie pendant qu'elle n'était pas bien ; les soins touchants qu'il lui rendait furent remarqués par l'équipage, qui ne doutait cependant pas qu'il ne fût le fils de Mme Cameron. Le premier jour qu'elle monta sur le pont, le capitaine lui fil compliment sur son rétablissement.
— Nous vous verrons quelquefois parmi nous , à présent que votre mère se porte bien , ajouta-t-il en se tournant vers l'enfant, n'est-ce pas, M. Cameron.
Motè , occupé dans ce moment-là à arranger une espèce de tabouret pour les pieds de Nora, la regarda d'un air suppliant; elle ne put s'empêcher de sourire à cet appel muet et se hâta de réparer une erreur si grave aux yeux du brave serviteur.
— J'ai toute l'affection dune mère pour mon petit garçon, mais je n'en ai pas les droits, capitaine; il s'appelle Herbert : il me donne le nom de tante, mais nous n'avons aucune relation de parenté ; sa mère est en Angleterre, elle compte les jours jusqu'au moment de son arrivée.
— Herbert ! s'écria le capitaine Halkins, car c'est notre ancienne connaissance, qui commande toujours le Diomède, et qui , sauf quelques mèches grises et une teinte plus foncée sur les joues, n'a pas beaucoup changé. — Herbert ! ah ! je ne prononcerai jamais ce nom qu'avec un profond respect; j'ai amené aux Indes, il y a quelques années, un capitaine Herbert, avec sa jeune femme. Il m'a fait plus de bien pen-
dant le peude temps que nous avons passé ensemble, que personne ne m'en avait jamais fait auparavant.
Edda écoutait avec avidité et avant que personne pût répondre un mot, il s'écria : — Tante Nora ! c'était mon papa! il était le meilleur homme du monde entier. Oh! oui, et il m'a souvent raconté des histoires sur un vaisseau , je suis sûr à présent que son nom était le Diomède. Il me l'avait dessiné une fois; il y avait un M. Péter que papa aimait beaucoup ; il aimait aussi ce monsieur, et d'un air malicieux l'enfant désigna le capitaine ; je sais que maman se tenait souvent sur le pont et que les jeunes officiers prenaient grand soin d'elle. — Et Edda se mit à sauter de joie en retrouvant tant de souvenirs dans sa mémoire.
— Que Dieu bénisse cet enfant! s'écria le capitaine les yeux humides; — Péter sera enchanté ; nous parlons souvent du capitaine Herbert ; qu'est-il devenu, Mme Cameron; — il ne lui est point arrivé de malheur, j'espère?
— Rien que de bon pour lui, monsieur, puisque Dieu l'a voulu comme cela, mais selon nos vues, mauvais pour l'enfant , qui n'aura pas de père pour l'élever, et pour la jeune veuve qui porte seule le poids de son chagrin.
Nora envoya Edda avec Motè se promener sur le pont et admirer l'aménagement du navire: elle ne se souciait pas de raconter l'histoire de ses parents devant lui , mais dès qu'il se fut éloigné elle donna au capitaine Halkins tous les détails qu'elle tenait de Motè sur le capitaine Herbert et sa femme, et sur la révolte à Gwalior.
— Je vous remercie, Mme Cameron, mais vous m'apprenez la mort d'un homme que je tenais à honneur d'appeler mon ami ; aussi j'en suis sincèrement affligé. Il n'y a pas beaucoup d'hommes comme lui. Il aurait pu faire bien du mal s'il l'avait voulu, personne ne pouvait lui résister; ah! si vous aviez vu nos jeunes officiers l'entourer dès qu'il paraissait, et cependant Herbert n'aurait jamais sacrifié ses principes à la popularité dont il jouissait ; il avait des mots qui auraient passé pour affectés dans la bouche d'un autre, mais chez lui tout était simple et naturel. Je n'ai jamais pu me rendre un compte exact de ce qui lui donnait une telle influence, car il l'avait, on ne peut pas le nier. Jusqu'à ce que je l'eusse connu ; je n'avais rien d'arrêté ni de décidé dans mes convictions; je ne permettais pas qu'on jurât dans le salon, mais je n'avais pas institué de prières dans l'entrepont : Herbert me prit par surprise et me donna des conseils que je n'ai jamais oubliés. Mon chef d'équipage, Péter, avait justement ce qui me manquait : un cœur courageux, qui ne craignait pas d'arborer ses couleurs; lorsque je lui dis que j'étais décidé à marcher en avant et à servir Dieu ouvertement, il me dit en me serrant la main : « Voilà donc ce jour pour lequel j'ai tant prié ! »
Outre le capitaine et le maître d'équipage, il y avait à bord plusieurs marins qui avaient connu le capitaine Herbert, et lorsqu'on sut que ce petit garçon était son fils, plus d'une main calleuse vint serrer la sienne avec amitié. Si Edda avait eu quelque penchant à la vanité, tant d'empressement aurait pu le gâter; mais il était plutôt volontaire que vaniteux.
Nora n'était pas fâchée d'ailleurs qu'il se mêlât à la société des officiers et même des matelots ; elle craignait qu'en vivant toujours avec elle et Motè, son éducation ne fût trop féminine.
Le pilote les quitta, lorsque le vaisseau eut dépassé les bancs de sable formés à l'embouchure du Gange par la masse des dépôts que le courant entraîne après lui, et qui rend la navigation de ces parages toujours dangereuse. Le pauvre Motè crut se séparer pour la seconde fois de la mère-patrie, il restait seul au milieu des étrangers à la figure pâle. Quelques jours plus tard tout vestige de la terre avait disparu, et poussé par un bon vent, le Diomède avançait rapidement dans la baie de Bengale.
Edda n'eut pas passé quelques jours à bord qu'il prit l'intérêt le plus vif à tous les détails de la vie nautique, et son vocabulaire ne tarda pas à s'enrichir d'une foule de termes de marine , qui faisaient l'effet le plus drôle dans cette bouche d'enfant; il confia en secret à Nora « que M. Péter lui enseignait à devenir capitaine. * Mais son plus grand bonheur c'était lorsqu'on lui permettait de monter dans les haubans, suivi de Thomas Collins , son favori parmi les matelots ; une fois perché là haut, ses cris de joie retentissaient dans tout le navire.
Il y avait à bord plusieurs dames qui auraient bien voulu attirer à elles et combler de caresses le charmant enfant, mais s'il était habituellement poli, linstinct de la galanterie n'était pas fortement développé chez lui. Il ne tenait pas beaucoup aux baisers, à moins qu'il n'aimât tout particulièrement ceux qui les lui donnaient ; il se bornait à les subir avec pa-
tience ; mais bientôt il levait les yeux en disant : « A présent, puis-je m'en aller, s'il vous plait? et vite il courait à son ami Péter, se faire raconter des orages et des naufrages,
Mais il était réservé à Edda de voir un orage aussi bien que d'en entendre le récit. Le Diomède était en mer depuis six semaines; à un vent favorable avait succédé un calme plat qui dura quelques jours. — « L'effet du second soir était étrange et saisissant f racontait un des assistants, la mer était unie et brillante comme un miroir, le ciel paraissait s'abaisser tout autour de nous et nous envelopper; le navire lui-même était comme suspendu au milieu d'un globe; le silence, la majesté de l'immensité qui nous environnait , tout nous imposait et nous remplissait d'une sorte d'effroi. »
Vers minuit environ , les passagers furent réveillés en sursaut par un violent coup de roulis qui fit pencher le navire, et par le bruit des vagues roulant sur le pont. Tout le monde fut appelé à la manœuvre et l'équipage avait à peine eu le temps de prendre quelques dispositions que l'ouragan éclata dans toute sa furie ; les éclairs se succédaient avec rapidité, le navire paraissait marcher dans un océan de feu. Coilins était occupé à descendre une voile, lorsqu'une lueur livide enveloppa soudain le vaisseau , un éclat terrible suivit immédiatement et chacun se crut frappé de la foudre.
On entendit un bruit de pas qui se précipitaient sur le pont et ce cri qui domina le tumulte des éléments en fureur : « Un homme à la mer, Coilins à la mer; à la mer la bouée de sauvetage ! » Mais en at-
tendant qu'un bateau fût prêt l'homme était déjà bien loin. On croyait que la foudre l'avait frappé à mort: trois hommes à ses côtés avaient été atteints et blessés.
Le bateau lancé à la recherche de Collins le retrouva cependant : on le découvrit un bras passé autour de la bouée de sauvetage et la tête hors de l'eau; en effet, il avait tout un côté paralysé; en le hissant à bord, l'équipage poussa une acclamation en son honneur; Collins était le favori de tout le monde ; aussitôt le chirurgien s'empressa de lui donner ses soins.
Après cette décharge d'électricité, l'orage se calma par enchantement , les étoiles reparurent et le feu St-Elme, cette lueur phosphorescente à laquelle les marins attachent une certaine superstition, enveloppa le sommet du mât d'une flamme bleuâtre qui pâlit peu à peu et finit par disparaître à son tour. Pendant l'orage, les passagers étaient restés confinés dans leurs cabines. Mme Cameron serrait étroitement Edda dans ses bras, il était impossible de faire entendre une seule parole, mais à la lueur des éclairs elle le voyait prier les mains jointes. Dès que l'orage fut calmé, Motè apporta des nouvelles de Collins, le docteur l'avait rappelé à la vie et donnait l'espoir qu'il se rétablirait complètement de la paralysie ; mais il ne pouvait plus quitter l'infirmerie.
Dès qu'il fut convalescent, le jeune maître, comme le vieux matelot appelait Edda, venait s'asseoir à ses côtés et lui lisait le naufrage de Paul dans les Actes des Apôtres, ou les Psaumes.
— J'ai entendu quand on a crié que vous étiez
tombé à la mer, Thomas ; vous avez eu peur, n'est-ce pas?
— Je ne me suis aperçu de rien, mon maître, jusqu'à ce que la vieille bouée ait passé près de moi ; elle m'a comme réveillé. Mais la boussole était en règle depuis longtemps, dirigée sur le port; — sur le port où je me rends, je le vois bien; heureusement que Celui qui est au gouvernail est ferme au poste.
Ainsi les jours se passèrent , et il aurait été difficile de dire lequel des deux jouissait le plus de la société de l'autre , du vieux matelot ou de son petit compagnon. Arthur Herbert se doutait peu , lorsqu'il remplissait l'office de chapelain auprès des malades à bord du Diomède, que son petit garçon prendrait un jour sa place et consolerait, réjouirait ces braves gens étendus sur leurs lits de maladie, ou retenus par la faiblesse.