CHAPITRE XXI
Ignorant fort heureusement le danger qu'avait couru son enfant chéri, Lucie attendait avec impatience l'arrivée des lettres de Calcutta. Lorsque enfin elle les tint entre ses mains, laquelle lut-elle la première? Ce ne fut pas celle de Mme Cameron , bien qu'elle contînt les informations qu'elle souhaitait si vivement avoir ; les yeux de la mère avaient immédiatement distingué la grosse écriture informe, les pâtés mêmes, et ce papier-là fut tout d'abord pressé contre ses lèvres, et lut enfin aussi bien que ses larmes le lui permirent.
Et cependant qu'était-ce que cette lettre? quelques phrases bien enfantines rassemblées àgrand'peine et
en tout 1res inférieur à ce qu'on aurait élé en droit d'attendre d'un enfant de l'âge d'Edda. Il aimait beaucoup sa maman ; il désirait extrêmement la revoir; elle était restée bien longtemps sans revenir, mais il avait demandé à Jésus de la garder de tout mal. 11 avait bien envie de venir en Angleterre. Tante Nora était très bonne pour lui, il l'aimait beaucoup. Cela l'amusait de demeurer à Calcutta. Motè lui avait montré les arbres de teck dont on construit les vaisseaux ; oh! oui, et aussi l'endroit où on construit les vaisseaux. Il y en avait un qui serait bientôt fini, mais il ne voulait pas attendre qu'il fût tout à fait achevé, il aimait mieux venir dans un vieux vaisseau pour revoir plus tôt sa chère maman. »
Ces quelques lignes, qui n'auraient rien élé pour un autre, étaient tout pour Lucie; elles faisaient passer dans ses veines ce frémissement de bonheur que la première preuve de la vie de son enfant devait lui causer; celui qu'elle avait pleuré vivait et bientôt sa vie se mêlerait à la sienne. Que de fois depuis trois ans ne s'était-elle pas reproché le désir ardent qu'elle éprouvait de revoir, d'entendre, de toucher celui qui avait fait le bonheur de son existence.
— Mon Sauveur, dit-elle en posant la précieuse lettre sur la table et en joignant les mains , c'est de ta main miséricordieuse que je reçois cette coupe de bonheur !
Lucie lut avec plus de calme la longue missive de Nora, qui lui donnait tous les détails que nous avons racontés plus haut ; elle renfermait une boucle de cheveux, une de ces boucles qui avaient miraculeusement contribué à la délivrance d'Edda ; une de ces
boucles après lesquelles Lucie avait, si souvent soupiré. Elle fut très contente d'apprendre que son petit garçon ferait la traversée à bord du Diomède.
Lucie était tout étonnée d'avoir pu lire ses lettres en paix, car c'était ordinairement le jour et l'heure où elle recevait le plus de visites à Mildred , mais Phœbé et Mme Hott, la concierge, avaient décidé que pour une fois on lui laisserait lire tranquillement ses tettres tant attendues ; — elles avaient renvoyé toutes les personnes qui pouvaient revenir à un autre moment , toutes, sauf une seule qui ne le pouvait pas.
C'était un de ces cas qui devenaient de plus en plus fréquents à mesure que la saison avançait; — une santé ruinée par l'excès du travail. Lucie avait remarqué cette jeune fille à sa classe biblique, mais à peine l'instruction terminée, elle se hâtait de s'en aller. Elle était orpheline , elle avait fini son apprentissage dans une ville de province, et on avait jugé que le meilleur usage à faire de la petite somme d'argent que son père lui avait laissée, ce serait de payer un nouvel apprentissage dans un des ateliers les plus grands et les plus en renom de Londres ; elle était sûre, en revenant chez elle après ce séjour dans la grande ville, de s'y établir comme première couturière.
Mais elle n'était pas robuste et l'air de Londres ne lui convenait pas ; lorsque l'ouvrage avait augmenté, elle était tombée malade , non pas dangereusement , mais de manière à la rendre presque incapable de travailler. Sa maîtresse lui avait déclaré qu'elle ne pouvait pas la garder et que ce qu'elle avait de mieux à faire c'était d'aller à l'hôpital.
La jeune ouvrière avait une terreur de l'hôpital , terreur ridicule , j'en conviens ; on l'avait assurée qu'on coupait bras et jambes à tout propos, et comme elle souffrait surtout d'une douleur au bras, elle n'avait aucune envie d'aller dans une maison où selon toutes les apparences on commencerait par le lui ôter.
Mme Herbert essaya de la rassurer, mais l'effroi de la pauvre fille était si grand et si sincère que Lucie n'eut pas le courage de lui refuser la permission de passer une quinzaine de jours à Mildred.
Le même jour, Mme Herbert eut le plaisir de voir arriver Edouard et le petit Herbert. Edouard avait reçu par le même courrier une lettre de Nora; elle ne lui donnait que l'essentiel, pour les détails elle le renvoyait à Lucie.
Il avait été assez difficile de faire comprendre aux enfants Anderson que ce petit cousin, dont on leur avait toujours parlé comme d'un ange au ciel , n'était pas mort et que tout au contraire il était plein de vie. Herbert affirmait qu'il était sorti de la tombe de la petite fille de Nora Cameron. « Tous les gens qui sont morts doivent sortir une fois de leurs tombeaux, disait-il ; Edda en est sorti à présent; ■ — voilà tout. »
— Je crois que j'aurai peur de le voir, disait-il en confidence à sa sœur Flora; sans cela j'aurais bien aimé avoir un garçon pour jouer avec moi; — tu sais que maman n'aime pas que tu grimpes aux arbres, et que tu fasses la culbute; — oh! que je plains les filles ! — soupira le petit homme.
L'idée qu'il se faisait de ce cousin fantôme se mo-
difia cependant, lorsque sa tante mit entre ses mains la lettre d'Edda.
— Ah! c'est bon , s'écria-t-il en secouant la tête; je commence à croire qu'il n'a pas encore été au ciel; j'en suis bien content; mais il ne put s'empêcher de comparer, tout bas , la lettre d'Edda à celle qu'il avait écrite à sa bonne pendant une absence; la comparaison ne lui fut pas défavorable; — et cependant mon cousin a trois mois de plus que moi! répétait-il avec complaisance.
Ce qui causaif une satisfaction sans mélange au petit garçon , "c'était l'arrivée de Motè : « Je n'ai jamais vu un véritable Indou en vie! »
Le dimanche suivant, Lucie ne put s'empêcher de faire part à sa classe biblique du bonheur qui l'attendait : elle fut profondément touchée de la tendre sympathie avec laquelle on écouta la lecture de ses lettres.
— Vous trouvez tout naturel, chères amies, ditelle, que le cœur d'une mère déborde de joie lorsqu'elle peut dire : « Voici, mon fils qui était mort est ressuscité ; il était perdu , mais il est retrouvé ! » Mais à un autre point dfc vue, n'en est-il pas quelques-unes parmi vous qui sont encore mortes et perdues? cependant quoique mortes et perdues, n'êtes-vous pas aimées comme des parents seuls peuvent aimer? Vous voyez mon bonheur! — pourtant il n'est qu'une image très affaiblie de la joie de notre Père céleste lorsqu'un de ses pauvres enfants perdus revient à Lui. Mon fils est bien éloigné de moi encore, je ne peux pas le voir, mais votre Père surveille chacun des pas que vous faites en revenant à Lui. Ne
Youlez-vous pas lui donner la joie de vous entendre dire : « Je me lèverai et j'irai vers mon Père. »
Lucie n'entama pas le sujet des arrangements qu'elle comptait prendre à l'avenir pour Mildred et ses pensionnaires, mais celles-ci avaient déjà pensé que le retour du petit garçon emmènerait probablement loin d'elles « leur chère dame » ; mais ce n'était pas à elles à en parler les premières. D'ailleurs Mme Herbert ne les aurait guère éclairées à cet égard , elle n'avait formé aucun plan , elle attendait une direction à cet égard. La saison d'ouvragS serait passée et la plupart des jeunes ouvrières retournées chez elles avant que le Diomède fût arrivé. Lucie avait toujours dû, à cette époque-là, faire un séjour à Arden, et elle était convaincue que lorsque le moment serait venu elle verrait clairement devant elle le chemin qu'elle devait suivre. « La lumière de chaque jour pour le chemin de chaque jour, » était sa devise favorite.
Lucie regrettait souvent , en respirant un air plus doux, en contemplant ce radieux soleil dont les rayons bienfaisants couvraient la terre de sa brillante parure d'été, elle regrettait , dis-je, que ce beau temps fût une cause de souffrance de plus pour les ouvrières des ateliers de couture, où on les entassait sans avoir égard au plus ou moins de place. Hélène Mather venait souvent lui conter ses difficultés et chercher quelques conseils auprès d'elle. Elle était première ouvrière, et la fatigue de tête était presque aussi grande pour elle que la fatigue corporelle. L'atelier qu'elle dirigeait dépendait d'un grand magasin de soieries, et à plusieurs égards les règles de cet établissement étaient très bonnes.
— Nous avons une vastepièce, bien aérée, disait-elle, on a pratiqué des tuyaux qui emportent les émanations du gaz et on tient une fenêtre et trois portes constamment ouvertes ; nous sommes de vingt à trente dans cette chambre, mais c'est la dernière heure qui nous est le plus nuisible. Nous soupons à neuf heures et demie, et nous travaillons jusqu'à onze. La chaleur est excessive, nous avons sommeil , nous ne pouvons plus tenir en place. Cette dernière heure est aussi longue pour nous que la journée entière. Vous ne sauriez croire, madame, combien il m'est difficile d'être sévère avec ces jeunes filles, mais il est de mon devoir de faire observer les règles de la maison. Le magasin se ferme de bonne heure, à huit heures , je crois ; les directeurs de la maison appartiennent à cette nouvelle association, qui veut essayer d'abolir les heures tardives dans les magasins; mais ces messieurs ne se doutent pas de l'heure à laquelle on ferme les ateliers. Si l'une de leurs femmes voulait surveiller la branche de la couture, on saurait à qui s'adresser, mais ces dames ne s'en mêlent pas, et des hommes ne savent pas ce qui convient à de jeunes filles. Pendant la saison chaude , c'est l'heure de dix à onze qui exaspère mes ouvrières , elles tiennent des propos qui me font frémir. — Ah! oui, je voudrais bien savoir ce que nous sommes, si nous ne sommes pas des esclaves, vissées sur nos chaises; et jamais, du lundi au samedi, jamais nous n'apercevons un brin de ciel bleu , jamais nous n'entendons un oiseau , jamais nous ne voyons une feuille d'arbre; jamais nous ne profitons de la belle saison. Ne me parlez pas de bonheur ; — qu'est-ce que la vie pour nous?
le meilleur de nos jours et de notre santé est ruiné, et pourquoi? — pour nous procurer quelques vêtements et un morceau de pain, voilà tout. — J'aimerais mieux être morte ; — à quoi bon vivre !
— Vous auriez pu répondre, Hélène?
— C'est bien difficile, madame. Quand il y a peu d'ouvrage, elles ne pensent qu'à s'amuser et ne veulent rien écouter de sérieux, et quand l'ouvrage presse, elles s'en prennent à Dieu et aux hommes de ce qui ne va pas. Cependant j'essaie, et lorsque je ne peux pas leur parler je prie pour elles. La jeune personne qni m'a accompagnée tout l'hiver à votre classe, me seconde tout à fait à présent. Elle ne dit pas grand chose, mais si elle entend quelque mauvais propos, sa physionomie devient immédiatement triste et grave; ces demoiselles n'aiment pas cela, elle est si gaie et si aimable à l'ordinaire, qu'elle maintient tout l'atelier en joie. Quant à moi, je suis trop sérieuse pour elles, dit Hélène tristement.
— C'est que votre qualité de première ouvrière vous donne plus de responsabilité qu'aux autres. — J'ai souvent pensé que les différentes descriptions qui nous sont faites des demeures éternelles s'adaptent chacune à un état de notre esprit. Nous sentonsnous pleins de vigueur et d'activité, « ses serviteurs le serviront» (Apoc. XXII, 3) Sommes-nous las et fatigués, « il reste encore un repos » (Hébr. IV, 9). Aimons-nous la société de nos semblables, « c'est une multitude que personne ne peut compter» (Apoc. VII, 9). Préférons-nous le tête à tête avec un ami, « aujourd'hui tu seras avec moi» (Luc XXIII, 42). Il me semble que j'ai peu de choses à vous dire, chère Hé-
lène, exceptez ceci; rejetez avec simplicité votre fardeau sur Lui ; seulement alors votre cœur sera soulagé, et II vous donnera des gages de son amour qui vous surprendront par leur exquise délicatesse, et 11 vous prouvera que rien de ce qui vous touche ne lui est indifférent.
Les derniers quinze jours que Lucie passa à Mildred, furent si bien remplis qu'elle n'eut pas toujours le temps de penser au Diomède. Plusieurs personnes à qui elle avait recommandé des ouvrières et des apprenties lui rendirent le meilleur témoignage du zèle et de la fidélité de ses jeunes filles. Mme Ford retira toutes les déclarations qu'elle avait lancées contre la classe biblique; la plupart de ses employées y assistait. Lucie se vit obligée de suspendre la réunion du dimanche pendant quelque temps, mais sa maison resterait ouverte sous la surveillance de Mme Holt et continuerait à recevoir les jeunes ouvrières qui ne retourneraient pas chez leurs parents.
Enfin, la dernière séance du Parlement eut lieu, et la raison qui retenait à Londres le monde élégant et le monde politique cessant, la grande ville se vida comme par enchantement; les rues, les promenades, les quartiers aristocratiques, qui pendant quelque temps avaient présenté l'aspect de la gaîté et de l'animation, deviennent déserts, les salons se démeublent, les volets se ferment, et toute une partie de la grande ville rentre pour un temps dans le silence. — La semaine suivante, le plus grand nombre des jeunes filles qui avaient travaillé sans relâche dans les ateliers et les magasins seraient libres de retourner respirer l'air pur de la campagne et de recouvrer une
énergie et une activité qui étaient comme paralysées par un travail excessif. Celles qui restaient à Londres prouvaient à quel point elles avaient souffert de la privation du sommeil par la manière dont elles cherchaient, pendant les premiers quinze jours de calme qui succédèrent à l'agitation de la saison, à regagner le temps employé à veiller.
Ce fut le cœur gros d'émotion que Lucie réunit autour d'elle sa classe biblique le dimanche avant de partir pour Arden. Dans l'incertitude où elle était sur son avenir, elle se prit à penser qu'elle ne se retrouverait peut-être jamais au milieu de ses jeunes amies, et dans tous les cas elle devait dire un adieu définitif à quelques-unes d'entre elles. Ses yeux s'arrêtèrent sur ces figures pâles, fatiguées, et ces paroles de Jésus lui revinrent à la pensée : — «Venez-vous-en à l'écart dans un lieu retiré et vous reposez un peu, car il y avait beaucoup de gens qui allaient et qui venaient, de sorte qu'ils n'avaient pas même le loisir de manger. Ils s'en allèrent donc en un lieu particulier » (Marc V, 1, 31). — Votre temps de congé et de repos n'en sera-t-il pas plus agréable, plus doux, ditelle, si vous emportez cette conviction dans vos cœurs, qu'il a remarqué, qu'il a vu votre lassitude, votre fatigue, la dissipation comme aussi la tension d'esprit causées par une occupation incessante; — l'espèce de hâte et de précipitation que vous deviez mettre à toutes choses ; — Il a vu tout cela et 11 en a eu pitié. Il vous dit: « Venez et vous reposez. » Il veut passer avec vous ce temps de repos. Cette idée vous ôteraitelle de votre joie? Oh ! non , car en sa présence il y a plénitude de joie. Vous avez éprouvé des consolations
en vous appuyant sur Lui et en cherchant en Lui la force dont vous aviez besoin dans le temps de vos difficultés ; — cherchez maintenant à l'avoir pour compagnon pendant le temps du repos, et vous y trouverez de nouvelles bénédictions.