CHAPITRE III
D'un commun accord et pendant quelque temps , le sujet des Indes fut considéré comme nul et non avenu. Le congé d'Arthur durait jusqu'à la fin d'octobre ; il y avait donc trois mois de soleil avant que le nuage des Indes vînt obscurcir l'horizon. Nous aurions dû dire qu'Edouard considéra comme son devoir d'aller dès le lendemain matin annoncer à Mlle Milner l'engagement d'Arthur et de Lucie, et qu'il la pria de demeurer autant que possible auprès de son amie, pendant le temps que celle-ci serait encore en Angleterre; il essaya d'ajouter quelques mots de reconnaissance sur ce que Lucie devait à son amitié , mais je ne sais comment cela se fit, ses paroles étaient à peu près inintelligibles.
Comme nous n'écrivons pas l'histoire d'Edouard , nous espérons que le lecteur comprendra de luimême qu'il ne se crut plus obligé de s'abstenir des promenades et des matinées passées dans le pavillon; ses occupations si pressantes jadis devaient être d'une nature fort élastique, ou bien Edouard les négligeait de la plus triste manière. Grâce Milner crut d'abord qu'il ne voulait pas perdre une minute du temps que Lucie pouvait encore lui donner: puis lorsqu'il l'emmenait, elle, Grâce, pour laisser les deux fiancés ensemble, elle admirait son abnégation; elle admirait aussi sa conversation , son esprit si richement cultivé ; elle se disait qu'elle apprenait plus dans une heure avec lui qu'en une matinée d'études ; elle pensait qu'il était de son devoir de ne pas laisser échapper une si bonne occasion, il était évident qu'une fois Lucie et Arthur partis , elle ne le verrait plus si souvent.
Grâce était une personne très consciencieuse ; le mot de devoir était tout-puissant sur elle, et lorsque, quelques semaines plus tard , Edouard lui demanda si elle pourrait changer la vie qu'elle menait à la cure pour celle du manoir d'Arden , elle crut qu'il était de son devoir de répondre oui. Personne n'avait le moindre doute quant à sa réponse, pas même le très révérend doyen Milner; aussi, lorsque tout fut arrangé, on choisit un jour du mois d'octobre pour les deux mariages , choix qui fit faire un bond prodigieux à Arthur, tandis que la physionomie d'Edouard prit une expression calme, mais profondément heureuse.
Depuis quelque temps, Grâce et Arthur avaient pris
1 habitude de déjeûner tous les matins à Arden ; Grâce avait essayé d'objecter ses devoirs de maîtresse de maison, mais Arthur lui démontra qu'il était urgent qu'elle se mît au courant de l'organisation domestique d'Arden sous la direction de tante Clayton. Les déjeuners d'Arden étaient réellement charmants. La placide figure de tante Clayton souriait avec complaisance derrière l'urne à thé, et les saillies d'Arthur égayaient çà et là les discours plus graves d'Edouard : l'arrivée des lettres jetait un nouvel intérêt dans la conversation, car maintenant tous les sujets d'intérêts étaient mis en commun.
— Voilà qui a un air bien officiel, dit Edouard, comme Arthur brisait le cachet d'une communication solennelle de son homme d'affaires; j'espère que vous n'avez pas maille à partir avec la loi.
— Voulez-vous la lire à haute voix , Lucie , pour rassurer votre frère? dit Arthur.
Il usait de tous les prétextes pour la faire lire à haute voix; il est sûr que c'était une musique très douce. Ecoutez plutôt :
« Monsieur,
« Nous avons l'honneur de vous informer que, selon votre désir, nous avons fait examiner votre propriété dite maison Mildred. Le bâtiment est excellent en lui-même et n'exige que fort peu de réparations, mais vous devez savoir que , par suite des constructions du square, on a établi une rangée de boutiques de l'autre côté de la maison. Dans ces circonstances, M. Edgecombe, votre tuteur, pense que la maison Mildred n'est plus convenable comme demeure de votre
famille. La façade représente un espace de cent pieds environ ; on pourrait la convertir en trois habitations de grandeur raisonnable pour des gens d'affaires; la location de chacune vaudrait de 3,750 à 4,500 fr.
» En attendant vos ordres , nous avons l'honneur d'être vos obéissants serviteurs.
« Clarke et Rookbt.
« P.-S. En examinant le testament de feu M. Herbert, notre opinion est que vous n'êtes point lié par lui, en tant qu'héritier légitime. »
— Il y a toute une histoire là-dessous , dit Arthur. Un de mes ancêtres avait bâti la maison Mildred. d'un style tout seigneurial, dans un temps oùLondres était encore à une distance raisonnable; cette habitation était alors entourée de bosquets et de jardins. On a toujours eu dans la famille Herbert le respect et l'amour des vieilles choses ; aussi, malgré le courant tout-puissant de la mode , Mildred est resté la demeure habituelle de la famille; elle appartenait de droit au fils aîné , à la condition de ne la vendre ni de la louer. Peu après la naissance de Frank, mon frère aîné , la santé de ma mère obligea mes parents à habiter le midi de l'Europe, et la maison fut laissée aux soins d'une femme de charge. Après la mort de nos parents , nos tuteurs étaient fortement d'avis de vendre Mildred, mais en le laissant à Frank, mon père avait insisté plus que jamais sur la condition qui y est attachée. Vous voyez que M. Edgecombe me presse de vendre , sous le prétexte que le testament de mon père liait seulement Frank. Qu'en pensez-vous, Edouard?
— Je crois que je me considérerais comme tenu d'exécuter les désirs de mon père, quoique la loi ne puisse m'y contraindre, à moins que mes moyens ne me le permissent pas, répondit Edouard ; quand vous et Lucie vous reviendrez un respectable couple d'Indiens au visage cuivré, nous irons vous voir à Mildred , et vous pourrez , si vous le voulez , changer cet article dans votre testament.
— Bravo! c'est un second Daniel, n'est-ce pas, Grâce? Je vais répondre à ces gens; Edgecombe me tiendra pour un fou , lui qui en toutes choses ne voit que l'argent. Croyez-vous que cela le mettrait en belle humeur si je lui offrais d'habiter une partie de la vieille maison?
— Que diriez-vous si je vous demandais de me l'offrir à moi, Arthur? dit avec gaieté une voix qui partait de derrière l'urne à thé. Je pense à me fixer à Londres, et comme je ne cours point après la mode, Mildred me tente beaucoup.
Chacun demeura stupéfait; tante Clayton, la chère tante, vivre ailleurs qu'à Arden? Impossible! Ne serait-ce pas pour Edouard et Grâce un devoir sacré d'embellir ses vieux jours? — il ne fallait pas penser à les quitter, et chacun de dire les choses les plus tendres, et la vieille dame de pleurer, de les bénir, de les appeler ses enfants , mais de déclarer en même temps que âa résolution était inébranlable. Elle et sa fidèle Tibbet avaient vieilli ensemble , il était temps de songer au repos, et elle renouvela si sérieusement sa demande à Arthur, qu'il se décida à courir à Londres le même jour et à voir si , à l'aide de quelques réparations, on pourrait rendre une partie de la maison habitable pour la bonne tante.
Peu à peu cependant il fallut bien convenir que le temps passait cet été là comme les autres années , mais Lucie ne réalisa l'idée des Indes que lorsque son trousseau commença d'arriver à Arden; les premières douzaines lui causèrent même un accès de pleurs , qu'elle se hâta de confesser à Arthur.
On demanda naturellement à Phœbé si elle était disposée à accompagner sa maîtresse; quelques mois auparavant elle aurait eu de la peine à s'y décider, mais la manière dont Lizzie élevait les enfants différait tellement de la sienne , et ses observations étaient si mal reçues qu'elle sentit qu'elle n'avait plus d'autre moyen d'aider efficacement ses frères et ses sœurs qu'en priant pour eux. D'ailleurs, son affection pour sa jeune maîtresse était devenue une partie d'elle-même ; il était difficile de vivre habituellement auprès de Lucie et d'échapper à l'espèce de fascination qu'elle exerçait autour d'elle. Mais un autre motif encore, et ce n'était pas le moindre, tendait à faire pencher le plateau de la balance en faveur des Indes. Toute petite enfant, Phœbé avait éprouvé un vif intérêt pour : « les pauvres petits nègres, bien loin, bien loin; » et sa boîte de mission n'était jamais vide au bout de l'année. Certes , elle n'avait pas prévu qu'elle pourrait un jour planter ses tentes au milieu des païens ; mais aujourd'hui que la perspective s'en ouvrait devant elle, le zèle de Phœbé s'enflammait à l'idée d'aller annoncer la bonne nouvelle de l'Evangile aux adorateurs de la pierre et du bois. Elle consentit donc à suivre sa jeune demoiselle au-delà des mers; son père n'y mit aucune opposition ; nous préférons croire que le fait que les gages de sa fille furent doublés à
cette occasion et que la promesse d'une pension si elle restait dix ans au service de sa maîtresse , n'eurent aucune influence sur lui.
Septembre fut bientôt passé ; Edouard et Lucie commençaient à compter les jours et non plus les semaines qu'ils auraient à passer ensemble; Arthur était prêt à s'accuser de vol quand il voyait les yeux de la jeune fille suivre son frère, mais Lucie le rassura en lui disant qu'elle aurait bien plus de peine à se séparer de lui, et qu'elle se consolait en pensant que Grâce compensait et bien au-delà la perte qu'Edouard allait faire. Les deux mariages devaient être bénis le même jour dans la cathédrale. Nous n'aimons pas les adieux, aussi nous ne décrirons pas ceux qui eurent lieu avant le grand jour. Entre les riches et les pauvres qui venaient lui serrer la main , les yeux de la pauvre Lucie étaient rarement en état d'être vus.
Arthur avait proposé qu'ils sanctifiassent les liens qui allaient les unir si étroitement en prenant la Sainte-Gène dans le cabinet d'Edouard, le dernier soir qu'ils devaient passer à Arden. Le doyen y avait consenti non sans quelque difficulté.
Tante Clayton avait , dans ce dernier jour, fait tous ses efforts, pour l'amour de Lucie, pour ne pas s'ébranler; elle croyait que personne n'y avait fait attention, aussi lorsqu'Edouard vint l'embrasser, pendant qu'assise dans la fenêtre , elle tricotait en silence et qu'il lui dit : — Yous avez été si courageuse aujourd'hui, vous nous avez été d'un grand secours; — naturellement elle fondit en larmes, mais il lui fut doux d'avoir été comprise.
Le service de la communion leur fut à tous un rafraîchissement; les flots de l'Océan allaient les séparer, il est vrai, mais ne tendaient-ils pas tous au même port, et que ce fût par l'orage ou par l'éclat d'un brillant soleil, n'étaient-ils pas sûrs de l'atteindre , puisqu'ils avaient jeté l'ancre sur Celui qui est appelé le Rocher des siècles? Après le service, ils continuèrent à s'entretenir de Celui qui leur était plus cher que même les êtres bien-aimés qui les entouraient , et du bonheur d'être tous recueillis en Lui.
Lucie tout à coup retira sa main de celle d'Arthur et sortit de la chambre; voyant qu'elle ne revenait pas , Arthur voulait aller à sa recherche, mais Edouard réclama ce soir-là le privilège d'y aller luimême.
Il la trouva dans son boudoir à peu près démeublé, toutes ses possessions avaient été emballées et déjà expédiées. Elle était assise près de la fenêtre, la tête renversée en arrière , doucement éclairée par la lune. Elle l'entendit, mais ne bougea pas ; il la prit dans ses bras comme si elle eût été un enfant; elle essaya de parler, mais la voix lui manqua.
— Je m'en suis allée, dit-elle avec agitation, parce que je ne pouvais plus rester: vous parlez tous de choses que je ne puis comprendre; — ai-je donc été une hypocrite toute ma vie? Edouard, je n'ai jamais su ce que c'était que le préférer à tout; toi, Edouard, tu m'as été plus cher que je ne puis le dire, et Arthur! — les joies de ma vie me sont toutes venues par vous. Je comprends maintenant , je réfléchissais l'amour des autres plutôt que je ne l'éprouvais moi-
même, et c'est pour cela que cet amour a été si froid (et Lucie frissonna), froid comme cette lune là-bas.
— Tu crois à l'amour d'Arthur pour toi , ma chère petile, et tu t'es donnée à lui à cause de cet amour même. Ne peux-tu pas te confier complètement en Dieu quand II te dit : « Je t'ai aimée d'un amour éternel. »
— J'essaierai , Edouard; prie pour moi!
Il retint dans ses mains les mains de sa sœur et demanda : « que le Soleil de justice se levât sur elle, et que l'Eternel la gardât sous l'ombre de ses ailes. »
— Oh! Edouard! que ferai-je sans toi?
Elle essaya de dire à son frère une partie de l'ardente affection qu'elle éprouvait pour lui ; mais craignant les conséquences d'une si grande agitation, il l'empêcha de continuer et l'engagea à se mettre au lit sans reparaître au salon. Il eut quelque peine à persuader Arthur qu'il valait mieux ne pas revoir Lucie avant le lendemain matin à la cathédrale. Arthur prit son mal en patience en songeant que c'était la dernière fois qu'on lui imposerait semblable pénitence.
Grâce Milner se leva avec l'aube; grâce à ses habitudes d'ordre et d'arrangement, il ne lui restait rien à faire, et elle put consacrer cette heure paisible du matin à regarder en haut, en arrière , en avant , avec foi, reconnaissance et prière. L'affection d'Edouard avait déjà amené un changement remarquable chez Grâce; elle avait toujours été bonne, généreuse, raisonnable, prête à reconnaître les droits qu'on croyait avoir sur son temps , ses pensées, son énergie, mais elle était si peu accoutumée à ce qu'on s'occupât
d'elle, qu'elle n'attendait rien de personne et ne prétendait à rien ; son père recevait avec satisfaction les égards et les soins qui rendaient son intérieur agréable et confortable; de temps à autre un éloge la récompensait de ses peines, mais il n'avait aucune sympathie à lui offrir pour ses chagrins ou ses joies, et les expressions d'affection n'existaient pas dans son vocabulaire, tl traitait sa fille ou un étranger avec la même courtoisie , la même urbanité. Il lui avait accordé sa bénédiction la veille au soir, mais seulement lorsqu'elle la lui avait demandée , et quoiqu'il fût très content de son mariage, c'était plutôt en pensant à Grâce comme future maîtresse d'Arden, qu'en se disant qu'elle resterait toujours près de lui. On respirait un atmosphère quelque peu glacial autour du révérend doyen, et Grâce n'avait pas complètement échappé à cette influence.
Une femme tendrement aimée est capable de tous les sacrifices personnels; — mais demandez-lui ces mêmes sacrifices sans lui donner en retour l'affection dont elle a besoin . vous changerez ce renoncement volontaire en corvée, et si, ce qui était le cas pour Grâce, des motifs d'un ordre plus élevé que les droits tout naturels de la famille soutiennent et alimentent son courage, cela n'empêchera pas que la vie journalière ne se présente à elle sous l'aspect rigide du devoir plutôt qu'entourée de l'auréole d'un privilège et d'une grâce. Mais lorsque les richesses de l'affection si profonde et si sérieuse d'Edouard lui furent révélées, lorsqu'elle se vit comprise , chérie , appréciée , et qu'elle devint un objet de prédilection, ce fut pour elle ce que sont les premiers rayons du soleil de printemps pour la nature ; — toutes les sources de joie et de
bonheur de son être furent ouvertes , et elle aima dix fois plus qu'elle n'avait jamais aimé, parce qu'elle était aimée. Arthur répétait à chaque instant que c'était pour lui un vrai bonheur de voir qu'après tout, Grâce savait avoir un goût et une volonté à elle.
Quant à lui, il ne fut pas question de demeurer tranquille un instant ce matin-là; il alla tourmenter sa cousine dans sa retraite, il troubla le calme du doyen en l'assurant qu'il ne serait jamais prêt, enfin malgré la défense il parut au manoir, mais seulement, disait-il, pour faire une visite à tante Clayton, et tante Clayton qui le gâtait, lui permit d'entrevoir Lucie lorsque, revêtue de sa toilette de noce, elle descendit l'escalier pour se rendre au salon.
L'agitation d'Arthur était calmée cependant. Le service était commencé et lorsque les paroles qui comparent les relations du mari et de l'épouse à Christ et à l'Eglise furent prononcées, un sentiment de profonde responsabilité jeta une solennité toute nouvelle sur sa joie et son bonheur. Il y avait foule dans la cathédrale, mais pour les époux la présence de Celui qui est invisible créait autour d'eux une solitude qui leur faisait oublier tout le reste. La cérémonie terminée, ils restèrent immobiles comme des enfants qui ont trouvé leur père et ne veulent plus s'en séparer. Edouard et Grâce sortirent les premiers, accompagnés de plus d'un : « Dieu les bénisse, » prononcés avec ferveur par ceux dont ils s'étaient montrés les fidèles amis et les bienfaiteurs.
Mais le jeune officier et l'être charmant qui, pour l'amour de lui, consentait à quitter son pays, firent éprouver à la foule qui les regardait s'éloigner, un
sentiment d'une nature plus tendre. La physionomie d'Arthur exprimait un bonheur radieux mêlé de dignité, il semblait justifier pleinement l'expression de confiance sans bornes de deux jolis yeux bleus qui ne le quittaient du /égard que pour lancer ici et là un coup d'œil de reconnaissante affection aux amis qui l'entouraient. Lucie était l'orgueil et l'enfant chérie de ses voisins; — et chacun prétendait avoir prévu l'événement qui s'accomplissait aujourd'hui, et c'était dire beaucoup en faveur d'Arthur, lorsque la communauté d'Arden avait décidé qu'il était l'homme qu'il fallait à Mlle Lucie.
Nous nous dispenserons, si vous le voulez bien, d'une description du déjeûner qui fut parfait comme tout ce qu'arrangeait tante Clayton. Après quelques moments passés au milieu de leurs amis et des paysans rassemblés dans le parc, Grâce et Lucie se retirèrent pour se préparer au pelit voyage qu'elles allaient faire chacune de leur côté, avant de se retrouver pour la dernière fois à Southampton. Arthur avait reçu l'avis que le capitaine Halkins , commandant le Diomède, devait quitter l'Angleterre dans une semaine à partir de ce même jour.