CHAPITRE IV
— Des lettres! l'écriture de Lucie! oh! venez, venez vite Edouard!
Quoique nous ne soyons pas invités, mon cher lecteur, cependant rien ne nous empêchera d'en prendre notre part; le dernier souvenir que nous ait laissé Lucie, c'est lorsque debout sur le pont du Diomède, les yeux baignés de larmes, elle contemple pour la dernière fois son frère et sa sœur qui peu à peu disparaissent à ses regards ; pour l'amour d'Arthur elle fait un grand effort et ne se laisse pas aller à tout son chagrin. Elle est en mer depuis trois semaines, et Arthur vient de lui montrer la côte de Madère , où plutôt il lui fait croire qu'elle la voit, car une brume
épaisse la cache à ses regards; mais enfin elle sait que Madère est là, et la preuve qu'on avance la remplit de joie.
« Le Diomède, en vue de Madère.
« Ma bien chère Grâce.
« On annonce un vaisseau en vue qui paraît retourner au pays, il faut préparer les dépêches. Notre cabine est d'une chaleur insupportable, et Arthur qui , comme vous le savez , sait se tirer d'affaire, m'a organisé une table à écrire sur le pont, où je ne suis menacée que de deux dangers : que mon papier s'envole dans la mer ou que l'encre ne saute sur ma lettre sans se soucier de passer par ma plume. Je suis bien reconnaissante que les premiers quinze jours soient passés ! Arthur est fier de moi à présent, je puis me promener sur le pont avec lui par un bon vent; il prétend, puisse-l-il dire vrai, que mes misères sont finies pour toute la traversée. Je me suis repentie plus d'une fois d'avoir refusé si obstinément à faire le voyage par terre, surtout pour Phœbé qui a cruellement souffert; je crois en vérité qu'elle aurait été reconnaissante si on l'avait avertie que nous allions faire naufrage. Entre vous et moi, Grâce, ce voyage m'a fait découvrir les admirables qualités d'Arthur comme garde-malade, j'avoue que je ne m'y attendais pas et la surprise a été d'autant plus agréable. Il a été , tout à la fois , garde , médecin, ministre , il savait le passage qui pouvait me faire du bien, et prier comme je le désirais. Je suis toujours étonnée de la bonté de Dieu pour moi; il me semblait à Arden que je ne pourrais pas vivre sans
Edouard, mais je sens maintenant la vérité de vos paroles, il y a un lien plus étroit encore.
» Jusqu'à présent nous n'avons point arrangé notre vie à bord, le mal de mer et les soins ont absorbé tout notre temps; cependant j'ai pris deux leçons d'Indoustani; c'est une langue fort douce et jolie, Arthur est très patient. Dites au bon vieux charpentier que sa fille s'est mise à rapprendre aussi, nous pensons , qu'elle a raison. Phœbé a un vrai cœur missionnaire, elle prendra toute la peine possible pour parvenir à parler aux Indous; elle me stimule beaucoup car elle apprend vite, et il ne serait pas convenable de me laisser dépasser par elle.
» Depuis que je suis mieux, Arthur fait mille projets pour que notre traversée soit un voyage missionnaires je vois qu'il acquiert une grande influence sur le capitaine. Je n'ai pas peur que vous vous moquiez de moi lorsque je vous dirai qu'Arthur est le favori de tout le monde, surtout des jeunes aspirants, qui me font très bonne mine à cause de lui. Notre capitaine est un homme comme il faut et instruit, mais timide et réservé, lorsqu'il s'agit de mettre ses principes au grand jour. Arthur était décidé à découvrir ce qu'il était, désirant savoir jusqu'à quel point il pouvait compter sur sa coopération pour l'exécution de certains plans qu'il avait formés pour le bien de notre équipage. Le capitaine a paru un peu étonné, il avait l'air de dire: est-ce là le jeune officier qui met tout mon monde en gaieté; cependant il a compris les intentions d'Arthur qui a eu le bonheur de trouver en lui sinon un homme très courageux, au moins un homme qui a la crainte de Dieu. Il a con-
senti, si notre chapelain est rétabli dimanche prochain, à ce que nous prenions la Cène à bord. Vous rappelez-vous la dernière fois, Grâce? mais ce sont des choses auxquelles je ne puis pas penser encore.
» Je n'ai aucune aventure de voyage à vous raconter, si ce n'est que nous sommes entourés de poissons volants, il en est tombé un sur le pont Vautre jour, il ressemble assez à un hareng avec deux longues nageoires.
« Arthur m'apporte une enveloppe avec l'adresse déjà écrite, pour m'avertir de me hâter, ce sera je crois toute la part qu'il prendra à cette missive, vous savez qu'il n'a pas le goût de l'écriture. Ne dirait-on pas que je n'ai aucun message pour Edouard! il faut donc que j'apprenne à renfermer nos rapports extérieurs dans les limites de la plume et du papier, c'est une leçon difficile à apprendre.
» Votre sœur,
Lucie. »
Deux mois plus tard nos voyageurs ne se trouvaient plus qu'à quelques lieues de l'île de Ceylan ; les jeunes aspirants venaient ce répandre sur le pont et les balustrades du vaisseau de l'eau fortement imprégnée de cannelle, dans l'espérance que Lucie croirait que le parfum venait en droite ligne de l'île aux épices; ils avaient réussi au gré de leurs désirs, et chacun de rire aux éclats , surtout Lucie , lorsque le capitaine Halkins survenant, sa physionomie inquiète et soucieuse, calma par enchantement la gaieté de ses jeunes officiers. Il pria Lucie de descendre immédiatement dans sa cabine, et appela tout le monde sur le pont. Les officiers aussi bien que les matelots eurent l'air étonné, mais le capitaine avait raison, car
avant même que tous ses ordres eussent été exécutés, un violent coup de vent coucha le Diomède sur le côté; Arthur, qui se trouvait à ce moment-là auprès d'un malade, n'eut que le temps d'accourir et de passer un bras robuste autour de sa petite femme qui s'était accrochée de toutes ses forces à la table du salon.
Ce coup de vent n'était que le prélude d'un de ces terribles orages des tropiques qui, même au plus indifférent, parlent de la grandeur et de la puissance de Dieu, et lui fait comprendre plus que toute autre chose qu'il ne dépend que de sa volonté. Durant plusieurs heures on entendit les craquements du vaisseau, le sifflement aigu du vent dans les cordages, les bonds impétueux des vagues sur les flancs du bâtiment, qui gémissait comme un être humain en proie à une lutte violente, et enfin, directement au-dessus de la tête, les éclats et le roulement d'un tonnerre incessant.
Les lumières étaient éteintes et ce n'était qu'à la lueur des éclairs qu'Arthur pouvait distinguer la figure pâle de Lucie, ses traits rigides, ses yeux dilatés par l'effroi; elle ne prononçait pas une parole et il ne s'apercevait d'un redoublement de terreur que lorsqu'elle serrait plus étroitement son bras. De temps en temps il essaya de murmurer à son oreille quelques mots de prière pour celle qui lui était plus chère que sa propre vie, pour lui même, pour l'équipage entier. Le tumulte de la tempête empêchait qu'on ne se réunit dans une prière commune, mais l'influence qu'Arthur avait su acquérir sur ses nombreux camarades de voyage, ne fut pas perdue à cette heure solennelle.
Enfin, les éléments en fureur se calmèrent, le vaisseau ne marcha plus entouré d'une mer de feu, le vent ne se fit plus entendre que comme les sanglots et les gémissements d'un enfant qui pleure ; on put discerner la voix de l'homme, et entre autre un fervent « Dieu soit loué, » prononcé par plus d'une bouche naguère indifférente.
L'ordre était rétabli dans la cabine, mais Lucie était silencieuse et pensive; elle avait vu la mort de près et elle avait eu peur. Il était certes bien naturel qu'elle eût peur d'une mort violente et subile, mais elle savait aussi que ee qu'elle redoutait par dessus tout, c'était ce qu'il y avait au delà de la mort; elle s'était sentie au milieu de la sombre vallée, sans pouvoir dire : « Je ne craindrai aucun mal, car tu es avec moi. »
Cependant Lucie ne vivait pas sans prier et elle n'espérait en aucun autre Sauveur, si ce n'est en Christ, mais II n'était pas le premier dans ses affections, au contraire elle en avait d'aulres qui lui étaient plus précieuses, elle le suivait, mais de loin: dès lors il n'était pas étonnant qu'à l'heure du danger elle ne pût jouir de cette confiance calme , privilège de ceux qui s'appuient habituellement sur son cœur. Lucie avait le sentiment de ce qui lui manquait, mais elle n'avait jamais eu le courage d'ouvrir cette partie de son âme à son mari; lorsqu'il exprimait des sentiments qu'elle ne partageait point, elle se bornait à garder le silence, trop sincère pour chercher à faire croire ce qui n'existait pas, mais elle éprouvait alors comme une secrète douleur; si Arthur avait pu le soupçonner, il aurait cherché à attirer toute sa con-
fiance, mais dans son humilité, il la croyait meilleure que lui.
Une semaine plus tard la vigie annonçait la bonne nouvelle que la Pagode de Jaggernaut était en vue au Nord-Ouest, à dater de ce moment jusqu'à son entrée dans le port de Calcutta, Lucie ne pensa plus qu'à contempler la scène toute nouvelle qui se présentait à ses regards.
Ce furent d'abord les petits bateaux montés par des natifs apportant du poisson et des fruits. Lucie était assez étonnée de n'être pas plus choquée de l'accoutrement ou plutôt de l'absence d'accoutrement des bateliers, qui ne portent guère qu'une large écharpe roulée autour du corps ; elle croyait voir d'élégantes statues de bronze antique. L'intérêt de Phœbé était excité au plus haut degré, la voilà donc au milieu des païens, de vrais païens, d'hommes qui se jettent sous le char de Jaggernaut, et qui se suspendent à des crochets de fer.
Le lendemain Lucie fit remarquer à Arthur un petit bateau dirigé avec beaucoup d'habileté au milieu du courant. Arthur prit sa lunette, regarda, poussa un cri de joie : « Comment, cela ne se peut pas! mais oui sûrement! Vivat! — et il lança sa casquette en l'air en criant : « Oui, oui ; c'est lui! »
— Qui, lui, Arthur?
— Dinoo! mon peîit oiseau; Dinoo en personne, et mes domestiques.
Ce fut une joyeuse surprise pour Arthur, car la séparation avait plutôt augmenté que diminué son affection pour le vieillard. Il avait écrit qu'il arriverait par le Diomède, et Dinoo accompagné des autres dômes-
tiques, s'empressait d'accourir, malgré la distance, pour le revoir plus tôt; il apportait aussi des dépêches du Gouverneur général qui nommait Arthur à un poste nouveau et supérieur à celui qu'il avait occupé jusqu'alors.
Arthur présenta Dinoo à sa femme qui ne put s'empêcher de rire de l'air de profonde admiration avec lequel le brave homme lui faisait de grands saluts en joignant les mains. Lucie avait quelque envie de faire des remontrances à Arthur sur ses nombreux domestiques ; un bateau rempli de serviteurs lui paraissait presque une extravagance , d'autant plus que son mari l'avait avertie qu'il serait obligé de compléter le nombre voulu à Gwalior, ville située à peu de distance de leur future résidence. Gomment feraitelle pour diriger une pareille maison, elle qui n'avait jamais eu d'ordres à donner qu'à sa femme de chambre.
Arthur calma son inquiétude en lui expliquant de quoi se compose la maison d'un Anglais dans la partie nord-ouest des Indes : « Voyez-vous cet individu à turban, Lucie, avec ce costume de drap foncé bordé d'or, c'est notre khansamah ou maître d'hôtel; c'est lui qui est à la tête de notre maison; je lui fournis une hutte, je lui paye environ deux cent cinquante francs par an et il se défraye de tout; les gens audessous de lui sont payés dans la même proportion et se nourrissent eux-mêmes. Il est musulman et il a la plus haute opinion de ses mérites, son nom est Abdullah. Il viendra vous saluer tous les matins cl vous demander vos ordres qui consisteront à lui dire combien de personnes vous aurez à dîner. Si vous préférez prendre soin vous-mêmes de certaines pro-
visions , qui dureront plus longtemps entre vos mains qu'entre les siennes, dès que vous aurez sorti ce que vous croirez convenable de lui remettre, votre besogne de ménage sera finie, il se charge du reste.
— Mais n'y aura-t-il donc point de femmes chez nous? demanda Lucie assez étonnée.
Arthur se mit à rire d'un air malicieux.
— Nous aurons des ayahs, dans quelque temps, Lucie (ayahs bonnes), mais pour le moment Phœbé sera le seul représentant de l'espèce féminine, à moins que Motè n'exige une matranée; mais je crois que jusqu'ici il s'en est passé.
— Qui est Motè, et qu'est-ce que c'est qu'une matranée.
— Voyez-vous cette figure si douce, un peu en arrière? là, ses yeux sont fixés sur moi dans ce moment, c'est Motè; c'est mon grand ami, mon serviteur personnel, le sirdâr ou chef des porteurs ; les porteurs ont pour office de tenir la maison propre. Les matranées sont des balayeuses, et cependant leur nom signifie princesse.
— J'aime beaucoup la physionomie de Motè, il vous dévore des yeux, Arthur.
— Je crois qu'il est peu de choses qu'il ne fît pas pour moi. Sa femme est une Indoue des plus dévotes, sans cela je crois qu'il aurait suivi la même religion que son Sahib; mais je ne voudrais à aucun prix encourager des conversions qui n'auraient pas d'autres motifs que celui de me plaire. Voyez-vous à droite, Lucie, des palmiers! les premiers que vous ayez jamais vus; vous apercevez maintenant des villages,
ces terres basses sont des champs de riz, par derrière ce sont des bananiers et des tamarins. Comme le courant est fort. Le Hooghly * ressemble plus à un bras de mer qu'à une rivière.
Arthur avait jugé qu'il serait moins fatiguant pour sa femme de se rendre par eau à leur destination ; il comptait louer un bateau, le disposer comme une espèce de maison, jeter l'ancre tous les soirs, et poursuivre leur route le matin. Dinoo applaudit d'autant plus à ce projet que le Sahib lui avait désigné une place importante dans l'équipage du bateau.
Enfin le débarquement eut lieu, et Lucie se trouva transportée à terre dans une chaise à porteur élevée sur les épaules de deux Indiens qui plongeaient euxmêmes jusqu'aux genoux dans la boue. Le capitaine Herbert ne passa que quelques jours à Calcutta, la ville des Palais, il désirait faire le voyage qui l'attendait pendant les jours de fraîcheur sur lesquels on pouvait encore compter; cependant il donna à Lucie une idée suffisante de cette ville si différente des autres ; il la conduisit même dans la ville Noire ou quartier des indigènes, qui excède en étendue la partie blanche, puisqu'elle occupe à peu près les trois quarts de la totalité; mais quel contraste entre ces rues étroites, ces huttes de bambous et de boue, et les splendides constructions de la ville anglaise. Lucie était indignée de la manière dont on traitait la population de couleur.
— Ne saurions-nous au moins être polis avec ceux qui annoncent une certaine aisance et une certaine
1 Une des bouches du Gange.
éducation , et quant aux classes plus humbles , on les dirait faites pour être foulées aux pieds? Et Lucie prit l'engagement avec elle-même de continuer son étude de l'indoustani, afin d'avoir au moins le lien d'une langue commune avec cette race méprisée.