‹ Grandes ombres sur le sentier de la vieChapitre 6 sur 25 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nous nous serions volontiers arrêtés avec nos jeunes voyageurs soit à Calcutta, soit pendant leur long voyage sur le Gange, mais cela nous aurait menés trop loin, et cependant ce fut alors que Lucie s'initia le mieux aux coutumes et aux habitudes du pays qu'elle devait habiter; elle eut le temps d'étudier la langue indoue et le caractère mahométan en vivant si près de ses domestiques et de l'équipage du bateau, elle commençait même à comprendre un peu le sujet des longues conversations entre Arthur et le vieux Dinoo.

Lucie reçut plus d'une instruction profitable sur le Gange, le paganisme l'entourait de toutes parts, ce

n'était pas comme en Angleterre, chose toute simple et toute naturelle d'être chrétien ; la pureté de la foi qui lui avait été enseignée dans son enfance ressortait en contraste frappant à côté des superstitions dégradantes qui la scandalisaient à chaque instant! Tout ce qu'on lui avait dit du futur royaume de Christ : « Le temps où la justice régnera, où il sera fait droit aux affligés d'entre le peuple, où l'oppresseur sera froissé, les enfants du misérable délivrés, où le juste fleurira et où il y aura abondance de paix jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de lune.» (Ps. LXXII.) Toutes .ces promesses, dis-je, lui apparaissaient comme une brillante lumière à l'horizon, et souvent elle s'entretenait avec Arthur de l'avenir et de ses espérances. Il est à craindre cependant que si elle eut scruté sévèrement ses plus secrètes pensées, elle aurait découvert que si elle s'arrêtait sans trop de peine sur ces sujets, c'est qu'ils étaient encore dans un vague lointain pour elle, mais si tout à coup ce cri eût retenti à ses oreilles : « Voici l'époux qui vient! » elle aurait eu peur. Lucie n'approfondissait rien encore, elle se bornait à jouir delà douce intimité qui régnait à cet égard entre elle et son mari, et se reposait dans la confiance où elle était que son état spirituel faisait de rapides progrès.

Ce fut un vrai chagrin pour Arthur et sa femme de se séparer de leur embarcation à Allahabad pour continuer leur voyage par terre; le trajet en palanquin était particulièrement désagréable à Lucie; l'espèce de gémissement dont les porteurs ont 1 habitude d'accompagner leur marche, lui donnait l'impression qu'ils succombaient sous le poids d'un fardeau insupportable.

Arthur avait un ami en garnison à Gwalior, il se proposait d'y laisser Lucie quelques jours pendant qu'il irait préparer sa nouvelle demeure et la rendre aussi confortable que possible.

Gwalior est une forteresse située sur un rocher qui s'élève presqu'abruptement au-dessus de la plaine; il n'est accessible que par des échelles, sauf d'un seul côté, qui, s'inclinant en pente plus douce, permet de le gravir autrement. Le cantonnement anglais est dans la plaine à quelque distance du rocher; ce fut là qu'Arthur conduisit sa femme , et l'accueil aimable et cordial des amis de son mari fit bien vite comprendre à Lucie 'pourquoi en revenant des Indes on trouve la société en Angleterre froide et compassée.

Les voyageurs arrivèrent au budgalow (nom des maisons d'habitation à un seul étage aux Indes) du capitaine et de Madame S.... au moment du lever du soleil et comme leurs hôtes rentraient de leur promenade matinale; le déjeûner servi sous un tamarin, à l'ombre que projetait la maison, les attendait, et pendant le repas la connaissance fut vite faite de part et d'autre.

Peu à peu la conversation se concentra sur les Indes, les affaires en général, et finalement sur la séparation toujours plus grande qui s'opérait entre la nation conquérante et la race conquise. « Voyez nos jeunes cadets, dans nos régiments, disait le capitaine S...., voyez, comment la plupart d'entre eux estiment les natifs? selon eux ce sont des jouets vivants inventés pour leur plaisir, ou des boucs émissaires sur lesquels ils peuvent décharger leur mauvaise humeur.

Les officiers de grades inférieurs vivent entre eux et négligent totalement les officiers natifs; on ne sait rien de ce qui se passe dans un régiment indigène, et comment le saurait-on? puisque les officiers qui le commandent ignorent le plus souvent la langue de leurs soldats. Lorsque le soldat Indou avait chaque jour la preuve de la supériorité intellectuelle et physique de l'officier anglais, tout allait bien, mais les choses ont changé et Dieu seul sait comment cela finira. Les dames auront un peu à répondre de tout ce qui se passe, madame Herbert, ajouta le capitaine en se tournant vers Lucie. Dans le principe, lorsque les Anglais arrivèrent ici, ils n'avaient pas le choix, ou la société des indigènes, ou point; mais lorsque des femmes, des sœurs, des filles comme les nôtres s'offrent à partager notre exil , comme elles le font à présent, et rendent nos intérieurs de maisons agréables, il est évident que nous sommes devenus exclusifs et les indigènes ne sont plus que des nègres I Ne me regardez pas de cet air incrédule, Herbert, j'ai entendu des hommes en place se servir de cette expression , et parmi nos Anglais tout à fait subalternes il n'en ont pas d'autres.

— J'ai été plus heureux que vous, S. ... dit Arthur, dans mon dernier cantonnement nous avions le bonheur de posséder un bon magistrat , et avec l'aide de Dieu j'espère en devenir un moi-même.

Le ton sérieux d'Arthur, l'expression de son regard ne furent pas perdus pour son ami. Ils se connaissaient depuis deux ans, et à cette époque, malgré toute son admiration pour ce « brave Herbert, » le capitaine S... savait ce qui lui manquait sous le rapport reîi-

gieux, et par amour pour lui, Arthur consentit plus d'une fois à écouter ce qu'il appelait un prêche. Mais là où la franc-maçonnerie chrétienne existe, un mot, un regard, suffisent pour établir une relation qui ne finira pas.

— Tout ce qu'il sera possible de faire, vous le ferez, mon cher ami, mais il faut vous attendre à ne pas trouver le terrain des plus faciles; voulez-vous savoir dans quelle estime les Brahmines tiennent nos cours de justice, et il faut avouer qu'ils n'ont pas complètement tort? Ecoutez ce que lun d'eux disait à un de nos officiers : « Vos cours de justice sont ce que nous redoutons le plus, monsieur, nous sommes trop contents d'y échapper aussi vite que nous le pouvons. On dit rarement la vérité dans ces cours, monsieur, on ne pense qu'à ramasser le plus grand nombre possible de témoins; chez nous monsieur, nous cherchons plutôt la qualité. Lorsque quelqu'un a commis un délit, on le fait comparaître devant les hommes les plus respectables de sa tribu; s'il nie l'accusation intentée contre lui, et qu'il refuse de restituer l'objet dérobé, on lui commande de se baigner, de mettre sa main sur l'arbre sacré, et de déclarer son innocence à haute voix. S'il refuse, on lui ordonne de rendre ce qu'il a pris, ou de faire telle réparation jugée convenable; s'il refuse encore, il est puni par la haine de tout le monde et sa vie devient insupportable, impossible même. Un homme n'oserait jamais poser sa main sur l'arbre sacré et nier la vérité; les dieux assis sur l'arbre savent tout, et le coupable redoute leur vengeance ! Dans vos cours, les hommes ne disent pas la vérité; ils se parjurent de toutes les

manières possibles, sans honte et sans peur. Le coupable sait qu'il a autant de chances de salut que l'innocent.

— Voilà une accusation bien grave S...., et si elle est fondée, il y a de quoi nous faire tomber à genoux mais non de nous désespérer. Les temps arrivent, mon ami, où un roi régnera en justice sur la terre entière, et jusqu'à ce moment vous et moi nous arborerons ses couleurs et nous lui servirons de témoins au milieu des païens. Nous soutiendrons la bonne cause, et II sera pour nous.

Lucie avait écouté avec avidité cette conversation, elle admirait la hardiesse avec laquelle son mari confessait ses opinions, et ne se sentait point disposée à augurer mal de l'avenir. Si les cours de justice avaient en général une si mauvaise réputation, celle d'Arthur en ressortirait plus brillante par le contraste ; elle le voyait déjà le point de ralliement de tout ce qui était juste et honorable dans le district. Nous ne raconterons pas ce que Lucie vit à Gwalior ni les connaissances qu'elle y fît pendant son séjour ; nous la verrons plus tard retrouver ses amis dans des circonstances bien différentes. Bientôt Arthur put venir la chercher et la conduire dans son bungalow, qu'il avait nommé Ardenpoor, nom moitié anglais , moitié indien. Lorsqu'elle y fut installée , elle en envoya une exacte description à son frère et à sa belle-sœur ; — elle ajoutait en finissant sa lettre :

« Le charme de ce bungalow, à mon avis, est surtout dans le vérandah ou galerie qui entoure la maison de tous les côtés , et sur lequel les chambres ouvrent. Nous sommes maintenant en été , l'air que

nous respirons est brûlant : à chaque fenêtre est attachée une natte faite d'une plante parfumée ; un homme n'a d'autre occupation que de l'arroser constamment, en sorte que l'air extérieur nous arrive frais et humide ; nous avons de plus des éventails oupunkahs dans toutes nos chambres. On les agite non-seulement pendant la journée , mais toute la nuit, sans cela nous ne pourrions pas dormir; les agitateurs de punkahs forment une race à part. Les domestiques vivent dans des huttes bâties çà et là dans l'enceinte de notre domaine, les autres dorment un peu partout, dans le vérandah ou les corridors.

» Nous nous levons à quatre heures, et nous nous promenons en voiture jusqu'à ce que le soleil nous avertisse de rentrer; vient le bain , puis le déjeûner, et Arthur va à ses affaires ; pour ma part, j'avoue que je me suis bornée jusqu'ici à végéter pendant les heures chaudes de la journée , maintenant je n'en puis plus et l'effort d'écrire , même à vous , dépasse mon courage. »

Nous soupçonnons que Lucie emploie l'énergie qui lui reste à manier l'aiguille plutôt que la plume , au moins si nous devons en croire de charmants petits objets déposés, à mesure qu'ils sont terminés, dans une corbeille qu'Arthur appelle son reliquaire , et il nous semble qu'on apporte quelques changements dans la chambre à côté de la sienne. Quoiqu'il en soit, deux mois plus tard et au milieu de la saison des pluies , ce fut Arthur qui écrivit par le courrier d'Europe et non Lucie , mais sa lettre ne fut pas longue ; en quelques lignes, respirant la joie et la recon-

naissance , il annonçait à Edouard et à Grâce que sa Lucie était bien et qu'elle lui avait donné un fils.

Venez la regarder avec nous , pendant que nous soulevons le moustiquaire qui l'entoure. Arthur est auprès d'elle , le cœur trop plein pour parler et contemplant alternativement la mère endormie et le petit trésor qui repose sur son bras. Les cheveux blonds et ondulés de Lucie sont dénoués , son attitude exprime le repos et la paix , sa main est dans celle de son mari; — elle sourit et ouvre les yeux, elle croit rêver encore ; mais non , c'est bien son fils qui est près d'elle et Arthur à côté de son lit ; — et elle , elle vit pour eux. Sa physionomie brille de bonheur et elle couvre de baisers le petit visage de son enfant.

— Ecoutez-le, Arthur! écoutez cette respiration si douce : — n'est-ce pas joli? Oh ! que Dieu est bon! Remerciez-le de ce qu'il nous a donné cet enfant; — notre enfant, Arthur ! A qui ressemble-t-il? à vous ou à moi ?

— Pas à vous , certainement , répondit Arthur en comparant sa rose blanche à la petite figure rouge à côté d'elle.

Il est assez rare que l'admiration dont les mères sont si prodigues pour leurs nouveaux-nés s'étendent aux pères; quelque disposés qu'ils soient à aimer sans réserve leurs enfants , ils ne font pas bon marché de leur opinion personnelle , quant à la beauté de la petite créature.

Mais le moment où Arthur, lui-même trouva son garçon le plus beau du monde arriva bien vite; il

avait le regard profond et pénétrant de son père , le front pur et la jolie bouche de sa mère. Comme elle l'aimait , comme elle était heureuse ! Avec son Arthur pour appui et son enfant à chérir, son temps était suffisamment rempli. Cette question ne lui revenait plus si souvent au cœur : « L'Eternel est-il ta portion? » Et cependant elle priait beaucoup pour son enfant et elle demandait pour lui ce qu'elle ne possédait pas encore : que le Seigneur fût son tout.

La naissance du petit garçon fut une source de joie pour d'autres encore que pour Lucie ; quelques mois de séjour au milieu des païens avaient causé plus d'une amère déception à la pauvre Phœbé. Elle s'était figurée avec bonheur que les femmes et les enfants des domestiques établis à Ardenpoor seraient son champ de mission tout naturel , mais ce ne fut pas si facile qu'elle le croyait. Elle avait apporté la plus grande persévérance à apprendre l'indoustani, elle possédait même par cœur quelques parties des Ecritures , et avec toute la timidité d'une débutante, elle alla un soir tenter sa première expérience dans la cour, autour de laquelle les huttes des domestiques étaient construites. La comprirent-ils? — elle ne put le découvrir; — ils n'en avaient pas l'air et leur langage était inintelligible à ses oreilles novices. La femme de Motè , Runie , lui parut fort mécontente et même en colère; Phœbé sut plus tard que, sans s'en douter, elle avait dépassé la ligne tracée à la chaux dont une femme indoue s'entoure toujours lorsqu'elle prépare sa nourriture, cette même nourriture est

alors considérée comme souillée et il faut la jeter loin. Runie lança dehors le riz qu'elle venait de préparer au moment où Motè rentrait pour prendre son repas du soir, et lui désigna Phœbé comme la cause de ce qui se passait.

La pauvre Phœbé raconta ses difficultés à Dinoo, qui mieux que personne pouvait lui expliquer l'excessive jalousie avec laquelle un Indou préserve sa caste de toute souillure , mais en même temps il lui donna peu d'espoir de succès. Phœbé essaya une seconde fois et s'attaqua à Abdullah , dont le dialecte était meilleur et plus facile à comprendre ; elle essaya de son mieux de réfuter les objections qu'il se plaisait à entasser devant elle , — mais c'était pour elle une douleur profonde que le rire de dédain avec lequel il accueillait le nom du Sauveur, et après quelques tentatives elle dut y renoncer.

On comprend que les soins que Phœbé fut appelée à rendre au petit enfant furent un adoucissement à une déception qu'elle sentait avec amertume; il avait son Ayah ou bonne et son porteur, mais Lucie avait remis à sa fidèle femme de chambre ses pleins pouvoirs sur l'appartement de l'enfant.

II était un autre être dévoué et aimant qui se mouvait aussi dans l'auréole lumineuse qui entourait cette petite créature. Le dévouement sans bornes de Motè pour son maître et son admiration pour sa jeune maîtresse se reportèrent avec usure sur leur fils; lorsque la mère et les bonnes ne pouvaient l'endormir, Motè arrivait , le promenait sous le vérandah en chantant des chants étranges qui ne manquaient ja-

mais leur effet ; c'était Moté qui se réveillait la nuit pour s'assurer que l'homme chargé d'agiter le punkah du petit garçon n'était pas endormi, et Motè qui entendit le premier le cri de l'Ayah , lorsqu'elle découvrit un jour un scorpion sur le berceau , et ce fut lui qui eut soin de le dire à Arthur de façon que Lucie ne pût l'entendre.

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