‹ Grandes ombres sur le sentier de la vieChapitre 8 sur 25 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Ceux qui sont familiers avec la douleur ne se rappellent-ils pas l'angoisse pleine d'amertume avec laquelle ils se sont réveillés pour la première fois après un nouveau chagrin, à mesure que le souvenir, les pensées, les sentiments sortent les uns après les autres du court engourdissement dans lequel ils sont tombés? On a dit avec raison : « Nous ne connaissons réellement toute l'étendue de notre épreuve que lorsqu'elle a passé la nuit avec nous. »

Le lendemain matin , Lucie ouvrit les yeux sur son enfant assis, au pied de son lit, immobile et silencieux/sur les genoux de Phœbé; il gardait sa mère. Il avait demandé avec tant d'instance à être conduit

auprès de sa chère maman à lui, que Phœbé n'avait pu lui refuser, et elle eut raison pour la pauvre mère. Après le premier moment d'étonnement , les bras de son petit garçon passés autour de son cou, ses baisers répétés, la douce voix dont il lui disait : « Ma pauvre maman, ma bien-aimée maman, » finirent par ouvrir la source de ses larmes , et des torrents de pleurs soulagèrent son cœur oppressé.

Le petit consolateur n'avait jamais vu pareille explosion de douleur; la tète de la mère reposait sur l'épaule de l'enfant. « Maman pleure, parce que papa est allé vers Jésus, disait-il en cherchant à expliquer la cause de ces larmes. Papa est très heureux d'être avec Jésus, continua-t-il avec un accent d'étonnement qu'elle n'oublia jamais ; pauvre maman! elle n'a plus personne pour prendre soin d'elle à présent , seulement Jésus ! Jésus l'aime beaucoup , — n'est-ce pas? Je vous en prie , maman , ne pleurez plus; je serai bientôt un homme, etje prendrai soin de vous comme le faisait papa. Je puis avoir vos deux mains à présent, n'est-ce pas, maman? » Et les sanglots de Lucie redoublèrent lorsqu'Edda s'empara de sa main gauche et que ses regards tombèrent sur le signe de cinq ans de bonheur. Mais son cœur s'était ouvert et les paroles d'Edda tombèrent comme un baume dans ses oreilles : « Jésus l'aime beaucoup. » Lucie cherchait le Seigneur comme elle ne l'avait jamais cherché, le psaume XLI lui était précieux comme exprimant l'état de son cœur, et son instante prière était toujours : « Oh ! Seigneur, révèle-toi à moi ! »

Ses amis auraient voulu l'entourer ou l'attirer chez eux, mais elle préférait rester seule; la Bible d'Ar-

thur était sa compagne habituelle, ses notes et ses marques au crayon étaient comme autant de messages qu'il lui avait laissés. Il avait l'habitude de réunir des passages deux par deux , lorsqu'il en avait éprouvé toute la vérité ; les deux suivants qu'elle trouva soulignés de la main de son mari, devinrent pour elle une ancre d'espérance : « Je ne te laisserai point aller que tu ne m'aies béni; » et : « Je n'ai point dit à la postérité de Jacob : Cherchez-moi en vain. » (Gen., XXXII, 26. Esaïe, XLV, 19.)

Une fois cependant elle fut prête à se laisser aller au désespoir, cette pensée lui revenait constamment à l'esprit : « Vous suiviez vos idoles lorsque vous les aviez, et maintenant que vous offrez au Seigneur les restes flétris de votre cœur, les acceptera-t-il ? » Ce fut une heure de ténèbres qui passa , et elle entendit des accents lointains qui lui disaient : « Ne crains point, lève-toi , il t'appelle; le coup qui t'a frappée, c'est sa voix qui te dit : Viens, je veux régner le premier sur ton cœur. »

Elle obéit, elle rejeta loin d'elle les doutes, les hésitations, et pendant les longues veilles de la nuit elle trouva la paix et le pardon qui est en Jésus, elle put dire : « Je suis à lui , Il est à moi , Il est mort pour moi. » Le nouvel état de son âme eut une influence heureuse sur sa santé , que la mort de son mari avait gravement altérée; elle semblait renaître à la vie, chacun en fit la remarque, même Edda qui lui dit : « Vous êtes heureuse à présent , n'est-ce pas? » Lucie lui répondit que Jésus la rendait heureuse : « Je l'aime beaucoup, puisqu'il vous rend heureuse, lui dit l'enfant. »

Lucie se sentait plus près de son mari qu'elle ne l'avait été au temps de son bonheur terrestre; elle ne formait réellement qu'un cœur et qu'une âme , qu'un tout avec lui à présent, ce qu'elle avait souvent désiré autrefois.

Plus rien ne retenait Lucie aux Indes , mais elle désirait attendre avant son départ que sa santé se fût raffermie, qu'elle fût en état de supporter un si long voyage , et qu'Edouard eût répondu à la lettre que Phœbé lui avait écrite tout de suite après la mort de son maître.

Le capitaine S... l'engagea, en attendant, à quitter Ardenpoor et à venir habiter un petit bungalow tout à côté du sien , à Gwalior ; Lucie y consentit malgré le chagrin qu'elle éprouvait à quitter sa maison, les souvenirs qu'elle y laissait, et surtout une place particulièrement chère à son cœur dans le cimetière ; mais Lucie vivait maintenant par la foi, et lorsqu'elle alla s'y asseoir pour la dernière fois avec Edda , elle put lui parler du grand jour de la résurrection où le Seigneur viendra sur une nuée et où papa, maman et Edda seront réunis pour toujours avec lui.

La plupart de ses domestiques voulurent l'accompagner; elle aurait mieux aimé congédier Abdullah, son caractère impérieux aurait exigé une main plus ferme que la sienne pour le diriger ; de plus , il était jaloux de la préférence du jeune Sahib pour Motè , mais puisqu'elle ne devait rester que peu de temps encore aux Indes, elle lui permit de la suivre.

Pendant les deux mois qui suivirent, sa santé se fortifia , et elle en profita pour servir son maître bien-aimé au milieu des familles qui l'entouraient

dans le cantonnement de Gwalior; la touchante beauté de cette jeune femme en grand deuil lui gagna bien vite les cœurs de tous ceux qui l'approchaient.

Cependant, le 10 mai, l'orage que les hommes prudents avaient prévu éclata sur les provinces du nord-ouest; la nouvelle des massacres de Meerut et de Delhi atteignit bientôt Gwalior et remplit les cœurs d'effroi et d'horreur. Les troupes cantonnées à Gwalior resteraient-elles fidèles? Telle était la question d'où dépendait le sort de tant d'êtres humains. Quelques corps détachés dans le voisinage s'étaient déjà mutinés , mais le noyau principal resté à Gwalior tenait ferme encore. Dès les premières nouvelles reçues de Meerut , le Maharajah de Gwalior 1 se hâta de mettre sa garde personnelle à la disposition du lieutenant gouverneur d'Agra.

Lucie avait mis toute sa confiance en son Céleste Ami. « Il se peut, se disait-elle , qu'il veuille nous faire passer par un char de feu, moi et mon enfant; s'il en est ainsi , ce sera un passage rude , j'en conviens, mais enfin un passage pour entrer dans l'éternel repos. » Elle demanda cependant que , s'il était possible , ils tombassent ou qu'ils restassent ensemble.

On avait fait courir le bruit parmi les populations des campagnes qu'on avait mêlé de la poudre d'os à la farine qu'on vendait dans les bazars , pour que les Indous qui en mangeraient perdissent leur caste; il fut impossible de découvrir la source de cette ru-

1 Prince Indien qui habitait près de Gwalior.

meur, mais le fait est qu'elle se répandit avec la rapidité de l'éclair et produisit une irritation extraordinaire. Le 27 mai, le Maharajah engagea les Anglais de Gwalior à envoyer leurs femmes et leurs enfants sous sa protection à la résidence ; il avait de fortes raisons de croire que le contingent indigène était à la veille de se mutiner; il savait que les hommes avaient juré sur les eaux du Gange et sur le Coran de rester fidèles les uns aux autres; dans la prévision des graves événements qui se préparaient, il conseilla aussi aux officiers de monter à cheval et de s'enfuir.

Malheureusement les officiers supérieurs refusèrent de croire au danger, et déclarèrent qu'ils comptaient sur l'entière fidélité des troupes indigènes, par le fait, il n'y en avait pas d'autres à Gwalior. Les Cypayes parurent enchantés de cette généreuse confiance, et ils en exprimèrent hautement leur satisfaction. Le Maharajah , stupéfait d'une conduite si imprudente, continua ses instances auprès des officiers, les engageant à se mettre sur leurs gardes , et leur donnant les assurances les plus positives que les troupes indigènes ne se considéraient plus comme étant au service du gouvernement britannique.

Quinze jours plus tard, et les événements ne se chargèrent que trop de prouver la vérité de cette assertion. Le 14 de juin était un dimanche ; on devait, le matin de bonne heure, enterrer le petit garçon d'un capitaine en garnison à Gwalior, et Lucie avec plusieurs personnes , qui ne se doutaient guère que c'était la dernière fois qu'elles verraient lever le soleil, comptaient accompagner le convoi au cimetière et de là se rendre à l'église , où Lucie devait

prendre la Cène. Tout alla bien dans la matinée ; les Cipayes regardèrent passer les Européens avec tous les signes d'un profond respect. Lucie fut très fatiguée après le service et Edda réclama comme son privilège de la soigner pendant que Phœbé serait absente. Il ne ressemblait jamais mieux à son père que lorsqu'il prenait soin de sa mère , et les petits airs d'homme qu'il se donnait à ces moments-là , faisaient souvent pleurer Lucie ; après avoir fait tout ce que son cœur aimant pouvait lui suggérer, il vint s'asseoir sur un tabouret à côté de sa mère , prit sa main entre les siennes et la couvrit de baisers.

Lucie regardait son enfant d'un œil presqu' avide; elle ne lui avait jamais parlé des dangers qu'ils couraient, elle savait qu'il était un agneau de la bergerie du Seigneur et qu'il était en sûreté entre ses bras ; mais son cœur tremblait en recevant ces marques d'une si tendre affection. Qui la remplacerait auprès de lui, si elle lui était enlevée?

— Comme maman aime son Edda ! dit-elle , mais Jésus l'aime plus encore. Si maman s'en allait, Jésus prendrait soin de son petit agneau.

— Mais vous ne voulez pas vous en aller et me laisser tout seul, n'est-ce pas, maman?

— Si Jésus m'appelait, comme il a appelé papa?

— Ah! il m'appellerait aussi; il y aura bien de la place au ciel pour un petit garçon comme moi.

Lucie lui dit qu'il avait une place au ciel, que son nom y était écrit, et que Jésus l'y amènerait , mais à ce moment l'attention de l'enfant fut distraite , et elle ne renouvela pas la conversation.

Dans l'après-midi, le capitaine S... v*nt l'avertir

qu'on avait mis le feu à un bungalow , mais il ne parut pas y attacher beaucoup d'importance.

Dans la soirée , il s'élança chez elle fort inquiet : « L'artillerie indigène vient de se mutiner : ils chargent leurs canons ! Les trompettes sonnent l'alarme; on entend crier de toutes parts : aux armes ! aux armes ! les Feringhees (Européens) arrivent ! » Lucie n'était plus en sûreté chez elle, des bandes de Cipayes couvraient déjà les chemins ; il fallait qu'elle se cachât avec Edda dans les longues herbes du jardin, tandis qu'on préparerait sa voiture pour se rendre chez le Maharajah.

Lucie rassembla immédiatement ses serviteurs et leur demanda avec calme si elle pouvait compter sur eux; lui seraient-ils fidèles jusqu'au bout?

Tous le lui promirent, tous sauf Abdullah qui restait à part et détournait la tête.

— Quittez-moi , Abdullah ! — je ne vous demande pas votre concours , et vous n'aurez sûrement pas le cœur de me faire du mal, ni à moi, ni aux miens.

— La puissance des Anglais est finie , dit-il , et il s'éloigna d'un air sombre.

Lucie* demanda avec instance qu'on préparât la voiture aussi vite que possible, et qu'on la lui amenât aune porte de derrière de la barrière d'enceinte, puis, suivie de Motè et de Phœbé, elle courut dans la chambre où son bel enfant dormait : « Tâchez de ne pas le réveiller, si cela est possible , Motè , murmura-t-elle; épargnez-lui des terreurs inutiles. » Et elle l'enveloppa d'un châle de couleur foncée pour le mieux cacher.

Ils allèrent se blottir dans d'épais bosquets , tout

près de la porte où ils attendaient la voiture ; on entendait des coups de fusil , on voyait les flammes s'élever des bungalows en feu, — mais c'était encore dans le lointain ; s'ils pouvaient arriver en sûreté chez le Maharajah , tout irait bien. L'enfant dort toujours, la mère, assise à terre, l'entoure de ses faibles bras ; son cœur plein de courage ne lui fait point défaut , mais ses forces physiques sont prêtes à l'abandonner.

On entend un bruit de roues, mais en même temps, oh! horreur ! on entend aussi des cris de colère dans le bungalow; des coups de feu se succèdent, tandis que les serviteurs fidèles s'opposent à l'entrée des ennemis. Les fugitifs auront été trahis par Abdullah T car leur retraite est aussitôt découverte.

L'amertume de la mort est passée pour Lucie, mais elle presse la main de Phœbé : « Hélas 1 c'est à cause de moi que vous en êtes réduite là ; courage , ma sœur, nous serons avec Christ , ce qui nous vaudra beaucoup mieux! » Puis elle penche la tête sur son Edda , remet son âme à Dieu , et lui demande que le passage de la mort à la vie éternelle soit court.

Elle entend les accents de supplication de Motè à quelque distance . puis tout à coup un bras la saisit et la jette de côté, un autre bras s'empare de son enfant.

— Ayez pitié! s'écria-t-elle en embrassant les genoux des brigands; tuez-moi, mais épargnez mon enfant!

— Nous n'avons pas besoin de la Mem-Sahib , qu'elle s'en aille! mais il faut que la semence du tyran périsse ; le fils ne régnera pas à la place de son père !

Elle n'entendit plus rien , un nuage passa devant ses yeux et elle tomba aux pieds de celui qui lui parlait. Le cœur du soldat fut-il touché de pitié? nous ne le savons, mais il la prit dans ses bras et l'emporta dans la voiture qui l'attendait à la porte, fit monter Phœbé après elle , et les renvoya sans leur faire de mal.

— Chez le Maharajah! cria Phœbé, et le conducteur épouvanté fouetta ses chevaux et les mit au galop.

Phœbé crut, nous allions presque dire espéra, que sa maîtresse ne vivait plus, mais l'air frais de la nuit la ranima; elle essaya de parler, les paroles expiraient sur ses lèvres; enfin Phœbé parvint à entendre :

— Dites-moi tout, je le supporterai.

Hélas ! ily avait peu à dire. Motè avait suivi l'homme qui avait emporté Edda, peut-être serait-il parvenu à le sauver dans la maison où plusieurs domestiques dévoués étaient restés, mais on ne pouvait rien savoir avant le retour de Motè.

Que serait devenue Lucie dans cette heure de ténèbres sans son Dieu? Elle se rappela la cérémonie du matin , ces gages de son amour et de sa mort : « Dieu n'a pas épargné son Fils unique ! se dit-elle. »

Elle trouva le Maharajah et ses troupes sous les armes ; des officiers , des employés , des femmes, des enfants venaient d'arriver, persuadés que tous ceux qui étaient restés dans les cantonnements devaient avoir péri; — on envoya des patrouilles à la recherche des fugitifs, et deux hommes en particulier furent dépêchés avec mission de découvrir, si possible, ce qu'était devenu le petit garçon du capitaine Herbert.

Le Maharajah jugea bientôt , d'après l'attitude des rebelles , qu'il était impossible de continuer à protéger les Anglais à Gwalior; il fit en conséquence préparer des voitures, des palanquins et une escorte pour les diriger sur Agra, s'il le fallait.

Lucie demanda qu'on la laissa en arrière ; mais ses amis, trop certains du sort de son enfant, ne voulurent pas y consentir, et pour la décider à ne pas attendre le retour de Moté, comme elle le désirait, ils l'assurèrent qu'il serait bien plus facile d'opérer la fuite d'Edda sans elle qu'avec elle. On avait entendu déjà tant de récits tous plus horribles les uns que les autres , que la douleur de Lucie n'était qu'une douleur ajoutée aux autres.

Les fugitifs atteignirent Agra le 17 juin , après un voyage de trois jours et à travers mille périls, mais aussi après avoir reçu ici et là des témoignages de dévouement et de fidélité d'autant plus précieux que chaque jour ils devenaient plus rares.

Lucie attendait avec une angoisse inexprimable l'arrivée de Motè : elle était parfaitement sûre de sa fidélité , elle savait que rien ne pourrait l'arrêter pour la suivre, quelles que fussent les nouvelles qu'il apporterait. Motè justifia sa confiance; il arriva à Agra le jour après elle, mais hélas! pour confirmer ses craintes les plus vives. Voyant que personnellement elle n'avait rien à craindre, il s'était élancé à la poursuite du Cipaye qui s'était emparé du petit garçon, se flattant qu'il ne le perdrait pas de vue. Mais son espérance fut trompée ; supposant que peut-être le ravisseur éviterait d'entrer dans la maison , et sachant que les minutes étaient précieuses, il se mit à

chercher avec soin dans les jardins qui entouraient le bungalow; il s'aperçut qu'on le suivait tout doucement, et avant qu'il pût se retourner pour voir qui c'était, il reçut un coup de crosse de fusil; il chancela et tomba. Lorsqu'il reprit l'usage de ses sens, tout était silencieux autour de lui. Il se releva, mais il n'avait plus qu'un espoir bien vague de sauver l'enfant; à une courte distance de la maison , il ramassa le châle dont on avait enveloppé Edda ; dévoré de chagrin , il continua sa recherche. On n'entendait plus aucune voix dans le bungalow; — les portes étaient ouvertes , mais les pillards s'étaient dirigés d'un autre côté. Lorsqu'il atteignit la porte d'entrée, il vit les traces évidentes d'une lutte, son pied glissa dans une mare de sang, et il fut près de tomber sur le corps du porteur de son jeune maître , qui était probablement mort en faisant une dernière tentative pour le sauver, car Motè trouva, à quelques pas de lui, la petite chemise d'Edda tachée de sang. Il commença à se lamenter à haute voix, puis se rappelant qu'on pourrait l'entendre, il se tut ; ce n'était pas qu'il craignît la mort, son cœur était déchiré, mais il voulait revenir auprès de sa maîtresse.

Il chercha le corps d'Edda, mais en vain ; il pensait que le crime avait été commis à l'instigation de quelqu'ennemi secret, à qui il avait fallu une preuve visible qu'on avait effectué ses ordres ; Motè soupçonnait fortement Abdullah, mais sa hutte était vide et il n'avait pas de preuves positives contre lui. Runie, la femme de Motè, était absente aussi; ses enfants lui dirent qu'elle allait revenir, Motè savait que les indigènes n'avaient rien à craindre des révoltés.

Il s'était emparé à la hâte de quelques objets auxquels il savait que sa maîtresse mettrait du prix , comme ayant appartenu à son mari et à son fils, une petite écritoire du capitaine, sa Bible, deux portraits dans des écrins, et il s'était enfui.

Motè ne put articuler ce qui précède qu'à de longs intervalles , d'une voix brisée et entrecoupée par ses larmes et ses sanglots.

Et comment supporta-t-elle ce coup qui achevait sa désolation , et qui la renvoyait dans son pays veuve et sans enfant.

Elle le supporta en se serrant plus étroitement contre le bras qui la frappait et en s'y appuyant avec plus de force que jamais : « Quoiqu'il me tue, je me confierai en lui. Son amour est vérité ; je le sens dans le fond de mon cœur, je l'entends me dire : « C'est moi, n'ayez point de peur, répétait-elle. »

On a remarqué que beaucoup des témoins de la révolte des Indes, en 1857, avaient eu l'impression que le voile entre le monde visible et l'invisible était arraché de devant leurs yeux ; la vie n'était plus pour eux qu'une étincelle prête à s'enflammer au moindre souffle d'air, et la douleur causée par la perte de leurs proches était adoucie par la perspective qu'ils allaient les suivre.

Cette pensée et surtout sa foi vivante, un état de prière habituelle , maintinrent Lucie dans une paix véritable, mais elle sentait ses forces s'en aller à vue d'œil. Les symptômes fâcheux, qui s'étaient déclarés à la mort de son mari, reparurent avec plus d'intensité que jamais. Si même elle pouvait espérer de continuer son voyage au milieu des périls et des dangers

qui l'entouraient, il lui semblait peu probable qu'elle pût atteindre l'Angleterre , et elle reconnut la miséricordieuse dispensation qui avait permis que son petit agneau fût recueilli, dans le sein de son Sauveur, par un messager bien rude à la vérité , plutôt que de le laisser orphelin parmi des étrangers.

Elle aurait voulu savoir où reposait ce cher enfant, elle aurait aimé avoir une boucle de ses beaux cheveux, qu'elle n'avait jamais pu se décider à couper, malgré la chaleur du climat , — mais elle s'efforça de dire de tous les détails de son épreuve : « Tout va bien. »

Elle n'avait plus de grands dangers à courir à Agra , et elle aurait voulu que Motè retournât chez lui, mais il implora la faveur de rester auprès d'elle jusqu'au moment où elle s'embarquerait pour l'Angleterre, et Lucie elle-même fut contente de différer sa séparation d'avec un serviteur si fidèle et si dévoué.

Page 1