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COURONNEMENT DE CHARLEMAGNE

An 800.

Après la mort de Charles-Martel , ses états avaient d'abord été partagés entre ses deux fils , Carloman et Pépin-le-Bref ; mais Carloman , comme on l'a dit dans le récit précédent , ayant abdiqué l'autorité dont il était investi , pour devenir moine , Pépin-le-Bref gouverna désormais tous les états qu'avait gouvernés son père.

En l'année 743 , pour ménager apparemment la jalousie de ses leudes , Pépin avait placé la couronne sur la tête de Childéric III , dernier descendant de la race dégénérée de Clovis. Mais quand Pépin eut gouverné seul pendant dix ans tout l'empire des Francs , et qu'il n'aperçut autour de lui aucun homme qui fût en mesure de lui disputer le pouvoir suprême , il se fatigua de cette ombre de roi qu'il avait fait sortir de l'obscurité d'un cloître , et il envoya , dit-on , au pape Zacharie, des ambassadeurs pour lui demander si le titre de roi devait appartenir à un homme que son défaut d'esprit et de

courage rendait incapable d'en exercer les fonctions , ou à celui qui remplissait tous les devoirs et soutenait tout le poids de l'autorité royale. Le pape, au dire de la plupart, des historiens , répondit que c'était le second qui méritait le mieux la couronne.

Ce qui est certain , c'est que Pépin convoqua à Soissons une assemblée générale des seigneurs Francs , dans laquelle Childéric III, qui n'y trouva pas un seul défenseur, fut déposé, tandis que d'unanimes acclamations saluèrent Pépin comme roi de la nation franque. Childéric IÏI rentra dans un cloître, et Pépin devînt ainsi le chef d'une nouvelle race de rois, à laquelle un de ses fils devait donner son nom.

Ce fils , ce fut Charlemagne.

Pépin-le-Bref , avant sa mort, avait fait régler dans une assemblée solennelle de la nation , le partage de ses états entre ses deux fils , Charles et Carloman. Mais Carloman mourut trois ans après son père, et Charles, que ses victoires multipliées firent, bientôt appeler Charlemagne , c'est-à-dire Charles-le-Grand , devint ainsi l'unique roi des Francs , comme son père Pépin et son aïeul Charles-Martel étaient devenus , par des causes analogues , les chefs uniques de toute la nation : tant la volonté de la Providence tendait à réunir ce que la volonté des hommes et la loi ordinaire de la propagation des familles tendaient perpétuellement à diviser !

A la fin de l'année 799 , Charlemagne qui, comme son père Pépin , avait toujours été le fidèle appui des souverains pontifes en butte à des hostilités continuelles de la part des rois Lombards, entrait à Rome, pour la quatrième fois. Il venait apaiser un différend qui avait obligé le pape Léon ÏII à quitter, durant quelque temps, la capitale du monde chrétien.

C'est le 24 novembre 799 , que Charlemagne fit son entrée solennelle dans Rome. Le pape avait envoyé à sa rencontre toutes les milices et toutes les corporations delà ville, avec leurs bannières déployées. Elles étaient précédées et suivies d'un

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peuple immense qui faisait entendre des cris de joie , en mêlant à ces cris des chants pieux, pour exprimer qu'il considérait Charlemagne comme un messager de la Providence. Le pape, revêtu de ses habits pontificaux , entouré d'évèques et de tout son clergé , attendait le souverain devant la basilique du Vatican , où il fut introduit au milieu des hymnes et des cantiques.

Charlemagne n'avait pas cru pouvoir résister à la demande expresse du pape, qui l'avait instamment sollicité de venir juger en personne quelques hommes audacieux dont l'irrévérence sacrilège n'avait pas craint d'inventer contre le souverain pontife d'abominables calomnies. Les détracteurs du pape furent bientôt confondus; mais Charlemagne fut prié de rester à Rome pour y célébrer la solennité de Noël qui approchait.

Dans la soirée qui précéda cette fêle , un seigneur Franc , qu'un des premiers citoyens de Rome avait eu l'honneur de recevoir dans sa demeure dès l'arrivée du prince , causait familièrement avec son hôte. Celui-ci, d'un âge avancé, avait auprès de lui ses deux fils, tous deux hommes faits, et dont l'aîné pouvait avoir quatre ou cinq ans de plus que le plus jeune.

« C'est la quatrième fois , dit le Romain au seigneur Franc, que votre roi est venu recevoir nos acclamations.

« Je me souviens parfaitement de sa première entrée , dont j'eus le bonheur d'être le témoin , bonheur dont ne jouirent pas mes fils , qui étaient trop jeunes encore.

« C'était avant la fête de Pâques de l'année 774. Charlemagne arriva devant Rome le samedi saint. Il était accompagné d'un grand nombre d'évèques et d'abbés , et d'un nombre plus considérable encore de ducs et de comtes ; et quoique les souvenirs les plus récents affaiblissent d'ordinaire les plus anciens, je ne crois pas que l'enthousiasme avec lequel Charlemagne a été accueilli cette dernière fois, ait surpassé celui que les Romains témoignèrent lors de sa première entrée.

« Votre roi n'avait guère alors , je crois , que trente-trois ans , et c'était déjà un héros.

« Nous savions que dès son avènement au trône , il avait réprimé les Aquitains , soulevés par leur ancien duc Hunold.

« Nous savions que quatre ans plus tard , il avait triomphé une première fois des Saxons païens , et renversé l'idole d'Irininsul, qui était la principale divinité de ces peuples barbares.

« Nous savions surtout, qu'à la différence d'Annibal, qui n'avait gravi les Alpes que dans la pensée d'opprimer Rome , Charlemagne n'avait franchi ces montagnes que pour venir nous délivrer des persécutions intolérables des Lombards.

«Avant d'entrer à Rome , Charles avait, en effet , déjà soumis tous les états de Didier , second successeur du roi Ralchis, à l'exception des deux villes de Vérone et de Pavie. Didier restait renfermé dans cette dernière ville , mais il était facile de prévoir que sa résistance ne pourrait point durer longtemps.

« A peine votre roi eut-il , en effet , célébré avec nous les fêtes de Pâques , qu'il retourna à Pavie pour en presser le siège , et nous ne tardâmes pas à apprendre que Didier avait été obligé de se rendre à discrétion , et qu'en lui avait fini le royaume des Lombards dont l'Italie avait trop longtemps supporté le joug. On dit que Didier a expié depuis , dans un monastère, par une vie chrétienne, les iniquités qu'il avait commises auparavant dans notre pays. Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi!

« Les victoires remportées dans la suite par votre roi dans des contrées éloignées des nôtres , ont été si nombreuses , que la mémoire d'un vieillard n'a pu les retenir ; mais mes fils , j'en suis sûr , ont gardé le souvenir de ces hauts faits.

— « J'ignore , dit le fils aîné, si la renommée en a transmis jusqu'à nous le récit fidèle , et si , au lieu d'exagérer , comme c'est sa coutume , elle n'a pas celte fois été oublieuse; mais notre hôte daignerait , au besoin , réparer ses omissions.

« Quand Charlemagne entra pour la seconde fois dans nos murs , j'avais atteint l'âge d'homme ; c'était au printemps de

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l'année 78 1 , et l'on était aussi dans le voisinage de la fête de Pâques.

«Nous avions appris que dès l'année 775, Charlemagne était entré au cœur de la Saxe , qu'il avait contraint les Saxons à demander la paix, et que l'année suivante il avait triomphé de Witikind , le plus valeureux de leurs chefs. Mais nous ne saurions exprimer quelle admiration fut la nôtre, quand nous apprimes que ce Charlemagne que nous croyions toujours occupé à surveiller les indomptables Saxons marchait en Espagne contre les Sarrasins, et avait soumis cette contrée jusqu'à i'Ebre. Son épée même eut sans doute refoulé les Sarrasins encore plus loin , si une nouvelle révolte des Saxons ne l'eût , dit-on , ramené précipitamment dans le nord de l'Europe , où il ne s'arrêta cette fois dans sa marche victorieuse que lorsqu'il fut parvenu aux rives de l'Elbe , la dernière limite du pays des Saxons.

« C'est après ces exploits prodigieux , que nous vîmes Charlemagne revenir dans nos murs pour y faire sacrer l'un de ses fils roi de Lombardie, et l'autre, roi d'Aquitaine.

« Mon frère voudra bien raconter maintenant ce que nous savons encore de ses expéditions glorieuses.

— « Il paraît, dit le plus jeune frère, que Witikind était un ennemi digne de Charlemagne , s'il est vrai que l'année qui suivit le sacre des deux fils de votre roi , il souleva encore toute la Saxe, et fit subir aux lieutenants de Charles une défaite complète , où presque tous les Francs de leur armée furent massacrés. Mais cette défaite ne fit, à ce qu'il parait, qu'augmenter la valeur infatigable de votre roi, qui devint dès lors semblable à la lionne à qui l'on a ravi ses lionceaux , et qui épouvanta si fort les Saxons que son plus redoutable ennemi Witikind, vaincu enfin par des prodiges de bravoure et d'énergie qu'il considérait comme au-dessus des forces humaines, en vint à s'incliner devant le Dieu des chrétiens , et à briser les idoles qu'il avait adorées, pour ne reconnaître désormais d'autre Dieu que celui de son vainqueur.

i'â'i GRANDES SCÈNES

« Nous partageâmes tous ici la joie du pape Adrien , quand un envoyé dépêché tout exprès par Charles lui eut annoncé la conversion de Witikind , et notre joie fut plus grande encore quand , l'année suivante , nous pûmes , pour la troisième fois , saluer le principal auteur , après Dieu , de tant de merveilles.

« Charles pourtant ne revenait pas dans nos murs pour le vain plaisir d'y recevoir des louanges ; il venait réprimer l'insolence du duc de Bénévent, qui paraissait vouloir faire revivre en Italie la domination de la nation Lombarde dont il était un des chefs principaux avant la chute de cette monarchie. Mais il eut bientôt réduit un aussi faible adversaire ; et quand il eut repassé les monts , nous ne pûmes plus suivre la marche de ses nouveaux succès , plus brillants encore , nous a-l-on dit , que ceux qui avaient précédé.

« C'est vous , seigneur, dit le jeune homme en se tournant vers le Franc , qui daignerez nous en faire le récit.

— « Ces succès , dit le Franc , sont peut-être , en effet , plus surprenants encore que tous les autres dont la renommée vous avait retracé un tableau assez iidèle.

« Jusqu'à l'année 789 , l'Elbe avait été la limite extrême de nos expéditions militaires, et le nom des peuples qui habitaient au-delà, nous était à peine connu. Ces peuples, en effet , n'ont avec les Saxons ni communauté d'origine ni communauté de langage. Ce sont les Slaves , dont les tribus paraissent aussi nombreuses que celles de la race Germanique. Ils s'étendent, à ce qu'il paraît, fort loin vers le Nord, et dans cette partie hyperborée, les hivers sont beaucoup plus rigoureux que nos hivers des bords du Rhin , quoique ceux-ci soient incomparablement plus froids que les vôtres. Le soleil alors , si ce n'est pas là une fable , éclairerait à peine durant deux ou trois heures chaque jour ces régions glacées.

« L'un de ces peuples, voisin de l'Elbe , appelé les Abodrites, s'était placé sous la protection de Charles. Un autre beaucoup plus nombreux et beaucoup plus puissant, appelé les

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Wilses, l'ayant attaqué, Charles s'empressa de proléger ses nouveaux alliés. L'Elbe jusque-là n'avait jamais vu de pont s'élever sur ses eaux ; mais Charles en fit aussitôt jeter deux au moyen de barques réunies- Nous entrâmes aussitôt dans le pays des Wilses , et après avoir complètement défait une de leurs armées ; nous soumîmes tout leur pays , et nous arrivâmes jusqu'à un fleuve aussi large que l'Elbe , jusqu'à l'Oder, dont nous avions bien entendu parler, mais dont aucun Franc jusque-là n'avait encore contemplé les eaux profondes.

« A peine les Wilses furent-ils soumis , que nous dûmes diriger nos armes contre d'autres peuples moins septentrionaux que les Wilses , mais aussi éloignés qu'eux dans la direction de l'Orient , et plus redoutables qu'eux par leur courage.

« Les Huns , fiers d'appartenir à la nation qui produisit autrefois Attila, faisaient des incursions continuelles sur les terres de nos nouvelles provinces. Charles résolut de les châtier. En l'année 791 , nous pénétrâmes sur leurs terres , et pour arriver au centre de leur état, nous eûmes à vaincre des obstacles incroyables. Nous rencontrâmes , en effet , jusqu'à neuf fois comme des barrières immenses , formées de troncs de chênes , de hêtres et de sapins, entre-mêlés de pierres trèsdures et de terre très-compacte , et présentant au moins vingt pieds de hauteur sur autant de largeur. Les Huns défendaient avec un courage extraordinaire chacun de ces remparts , et quand , montés souvent sur les cadavres des nôtres , nous étions parvenus à en franchir un, ils se retiraient aussitôt derrière un autre encore plus fort. Ce ne fut qu'après les avoir ainsi attaqués neuf fois, et vaincus neuf fois, que nous arrivâmes enfin jusqu'au lieu où ils avaient entassé des trésors d'un prix infini , fruit des déprédations exercées durant plusieurs siècles par Attila et ses successeurs.

« Pendant que nous supportions dans cette guerre des fatigues inouïes , les perfides Saxons tramaient encore une nouvelle révolte. En l'année 793 , ils se soulevèrent en masse , et

surprirent sur le Bas-Wéser tout un corps d'armée commandé par le comte Theudéric. Il nous a fallu trois années entières de combats continuels pour apaiser cette nouvelle révolte qui , nous l'espérons , sera la dernière , car il nous semble que la loi du Glirist fait maintenant de grands progrès parmi les Saxons , et que le nombre des païens devient cbez eux cbaque jour plus rare.

« Mais tandis que nous triomphions des Huns et des Saxons , les Sarrasins firent en Aquitaine et en Septimanie une irruption formidable. Le pieux Guillaume, duc do Toulouse, a dû livrer de nombreux et de sanglants combats pour repousser ces mécréans par delà les Pyrénées , et nos bannières depuis quelque temps ont môme flotté de nouveau sur les bords de l'Ebre. Mais comme je n'ai point fait partie de cette expédition, je ne puis vous en raconter les détails, qui paraissent aussi glorieux que ceux de nos guerres du Nord.

— « Jamais , s'écria le vieux Romain , l'on ne vit , depuis Alexandre, des choses aussi extraordinaires 5 car la valeur des Perses n'égalait pas certainement celle des peuples que vous avez eu à combattre ; et depuis la Macédoine jusqu'à l'Indus qu'Alexandre n'osa franchir, je me figure qu'il n'y a peut-être pas plus loin que de notre Tibre à ce fleuve du Nord que vous avez appelé l'Oder,

« Mais daignez me dire, seigneur, comment il se fait que votre roi n'est pas toujours environné de guerriers tels que vous, et qu'on le voit plus souvent entouré d'hommes dont les vêtements n'annoncent rien de mililaire , et qui ne paraissent pourtant pas être des évêques.

— «Notre roi , dit le seigneur Franc, quoique toujours heureux à la guerre , semble pourtant ne la faire que par nécessité. Son goût naturel le porte plutôt vers les arts de la paix. Il aime à passer de longues heures avec des grammairiens ou des philosophes. Nous avons tous dû étudier votre langue latine pour lui plaire , et si les années ne commençaient déjà à s'accumu-

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1er sur sa tète, nous pourrions craindre d'être obligés d'apprendre encore le grec. Les hommes vêtus simplement que vous avez remarqués auprès de Charles sont probablement l'Anglais Alcuin , qu'il a depuis plusieurs années fait venir d'York où il dirigeait une grande école , et qui excelle en toute sorte de connaissances ; le Goth ïhéodulfe, qui a composé beaucoup de belles poésies ; peut-être aussi Leidrade son bibliothécaire , ou Anségise, l'un de ses plus habiles conseillers.

« Charles s'exerce avec ces hommes , et beaucoup d'autres qu'il serait trop long de nommer, tantôt à composer des vers, tantôt à réformer les chants d'église , d'autres fois à dresser les plans de vastes palais ; car notre roi aime à déployer beaucoup de magnificence dans les grandes occasions, comme lorsqu'il reçut, il y a quelques années, une ambassade solennelle d'Irène , impératrice de Constantinople , et plus récemment celle de l'émir de Cordoue. Hors de là , Charles est un homme d'une simplicité parfaite ; et quand il habite une de ses nombreuses maisons de campagne , il aime à se faire rendre compte des fruits de ses vergers et de la laine de ses troupeaux.

— «Béni soit Dieu , dit le Romain , qui a réuni dans un seul homme des qualités qu'on eût cru incompatibles , et qui semble promettre à nos descendants des jours bien plus heureux que ceux qu'ont passés nos ancêtres ! Mais je m'aperçois , seigneur, que notre clepsidre marque déjà la fin de la première veille , et je sais que yous devez accompagner demain matin le roi à Saint- Pierre, où le pape doit célébrer solennellement l'office du jour. Permettez-nous donc de prendre congé de vous , et que jusqu'à la première aube , la Vierge et les saints vous procurent un doux repos. »

Le lendemain , en effet , dès le point du jour , une foule immense s'était rendue à l'église de Saint-Pierre , où elle devait contempler un spectacle plus grand encore que celui auquel elle s'attendait.

Le roi des Francs arriva de bonne heure. Il ne portait , à

son arrivée , aucun des attributs de la royauté , et d'après l'invitation du pape qui avait voulu relever les Romains dans leur propre estime , il avait revêtu le costume simple d'un patrice ; c'est le nom que portait à Rome le magistrat civil chargé de veiller aux intérêts temporels de la ville. Ce costume consistait simplement en une longue tunique avec un manteau traînant dont un pan retroussé était attaché sur l'épaule droite à la manière des anciens.

Mais l'entourage du roi des Francs offrait un aspect aussi brillant qu'il soit possible de l'imaginer. Auprès du roi étaient deux de ses fds, Charles son fils aîné, Pépin sacré déjà roi d'Italie , et toutes les princesses ses filles ; et autour de la famille royale se trouvaient groupés les principaux représentants de toute la noblesse de l'Occident. Le reste de la vaste basilique était occupé par des détachements des divers corps de l'armée et par un peuple innombrable.

Le pape alors revêtu des habits pontificaux , et prêt à commencer la célébration des saints mystères, s'approche du monarque qui ne s'attendait pas à ce mouvement , et plaçant sur sa tête une couronne étincelanle de pierreries, il le salue du titre d'Empereur.

A l'instant , malgré la sainteté du lieu qui ne peut arrêter les élans de l'enthousiasme , tous les ordres de citoyens s'écrient à la fois : « Vie et victoire à Charles , auguste , grand et paci- » fique empereur des Romains, couronné de la main de Dieu!» Ces cris recommencent par trois fois avec la même allégresse.

Le pape donne ensuite au monarque l'onction sainte , et ce n'est qu'après cette onction qu'il commence le saint sacrifice en versant des larmes de joie.

Quand l'office religieux fut fini, l'on peut juger des cris de jubilation qui retentirent dans la ville tout entière. Jamais , en effet , Rome n'avait vu un plus beau jour. Le nom d'empereur était toujours resté cher aux Romains, parce qu'il leur rappelait leur antique puissance. Ce nom , il est vrai , n'avait

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pas cessé d'être porté par les souverains de Byzance ; mais les empereurs Grecs ne venaient jamais recevoir les hommages de la ville éternelle qu'ils laissaient sans milices et sans défense , et qui n'était protégée que par l'autorité morale de son pontife. En voyant la résurrection de l'empire d'Occident, les Romains croyaient donc voir la résurrection de toutes leurs gloires , et ils se fêtaient eux-mêmes en fêtant avec transport le nouvel empereur.

Quand la nouvelle du couronnement de Charlemagne se propagea ensuite dans les divers états de l'Europe, la joie des Romains devint la joie de la chrétienté tout entière. La chrétienté , en effet , sentait qu'elle avait besoin d'un bras vigoureux pour arrêter ses ennemis du dehors. On pouvait craindre de voir reparaître encore un Abdérame à la tête des Sarrasins , ou un Witikind à la tête des païens du Nord ; et de pareils ennemis ne pouvaient être arrêtés que par un homme qui concentrât en lui seul, pour ainsi parler, toutes les forces vives de la catholicité.

Le couronnement de Charlemagne fut, à ce point de vue, un fait politique d'une portée immense, et nous ne connaissons pas de plus grand spectacle dans l'histoire que celui de la papauté créant cette magistrature suprême du monde chrétien , si ce n'est peut-être celui de la papauté la réfrénant, quand elle méconnut son origine et qu'elle trahit sa mère.

Quant à Charlemagne , il se montra digne à tous égards du nouveau sceptre que Léon III avait placé dans ses mains , et la dernière période de sa vie répondit pleinement à la première. On le vit durant quatorze ans encore veiller, sur tous les points, à la tranquillité de ses vastes états, et faire trembler au seul bruit de son nom , non-seulement les Saxons définitivement soumis , mais encore les Danois , les Avares , les Esclavons, les Sarrasins d'Espagne et, pour parler plus brièvement, tous les peuples voisins de son immense empire. Sa renommée , parvenue jusqu'aux extrémités du monde , lui

atlira même par deux fois des ambassades solennelles du grand souverain mahométan de la race des Àbbassides, du calife de Bagdag Haroun-al-Rascbid.

Charlemagne conserva jusqu'à sa mort, arrivée le 28 janvier 814, toute sa vigueur de corps et d'esprit. Comme le soleil , au soir d'un beau jour, inonde encore la terre de flots de lumière , quand il va disparaître sous l'borizon , Charlemagne se serait endormi dans tout l'éclat de sa gloire , si les incursions des Normands qui commençaient , et la faiblesse de caractère de son fds, Louis, que le prédécès de Charles , son aîné , appelait à gouverner l'empire , n'avaient attristé les derniers jours du noble vieillard , en lui faisant prévoir les désastres qui devaient affliger les âges suivants.

Cbarlemagne a été certainement un des plus grands souverains, et peut être le plus grand souveraindes temps modernes. Sa gloire militaire surpasse évidemment celle de Charles-Quint ou de Louis XIV , qui ne durent leurs principaux succès qu'à leurs généraux, tandis que Cbarlemagne commanda presque toutes ses expéditions en personne. Le prince qui a eu le plus de rapports avec Charlemagne, c'est Napoléon Ier, dont l'empire fut aussi vaste que celui de Charlemagne. Un instant même l'empire de Napoléon Ier fut plus grand, puisqu'il s'étendit un jour de l'embouchure de la Vistule jusqu'à celle du Tagc , les frères de Napoléon , dont il avait fait des rois, et les divers princes de la confédération germanique , n'étant alors , à vrai dire, que des satellites du grand astre. Napoléon aussi était , sans doute , plus grand tacticien que Charlemagne ; car rien n'indique que celui-ci ait jamais employé une stratégie aussi savante que celle du héros de notre siècle.

L'avantage pourtant reste à Charlemagne, parce que si Napoléon combattait pour une grande cause , Charlemagne combattait pour une cause plus noble encore. Le premier ne cherchait dans ses guerres qu'à fonder la suprématie de la France, et se préoccupait peu des intérêts des peuples vaincus.

Le second ne cherchait qu'à établir partout la loi du Christ ; et vis-à-vis des peuples définitivement soumis, le sceptre si redoutable de ce conquérant missionnaire, devenait ce qu'il était visà-vis de ses premiers sujets , c'est-à-dire une houlette de pasteurs. Pour exprimer cette différence plus brièvement, nous dirons que Napoléon Ier était le représentant passionné d'un intérêt ; Charlemagne , le représentant impassible d'une idée. Aussi le nom de Charlemagne brillerait-il d'un éclat incomparable , si la chasteté , vertu si difficile , il est vrai , chez les souverains, avait égalé dans cet homme extraordinaire les qualités qui font les grands capitaines et les grands princes.

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