‹ Grandes scènes de l'histoire moderneChapitre 11 sur 44 · CHOIX DUNE IMPERATRICE A C0N8TANTÏN0PLE · texte numérisé non relu

CHOIX DUNE IMPERATRICE A C0N8TANTÏN0PLE

An 830,

L'histoire de l'empire d'Orient, à partir de Justinien , est une histoire bien triste pour l'humanité , car elle prouve que lorsque les hommes perdent leur dignité morale , les arts de la civilisation ne font que favoriser les raffinements de la barbarie, Les révolutions de palais se succédaient à Constantinople avec une fréquence déplorable ; et le sort le plus doux que pût espérer alors le souverain détrôné, c'était d'avoir les yeux crevés.

De temps en temps, cependant, la Providence ménageait aux Grecs du Bas-Empire des spectacles plus consolants.

L'un des plus beaux que ce peuple eût pu voir depuis le triomphe de Bélisaire, et l'un des plus intéressants, sans doute, que jamais peuple ait contemplés , fut celui que" l'empereur Théophile, fils et successeur de Michel-le-Bègue , donna à ses sujets au commencement de son règne. Les Grecs crurent alors sans doute être revenus aux jours d'Assuéruset d'Esther,

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quand le monarque Assyrien fît comparaître, à Suse , les beautés les plus accomplies de ses vastes états , pour choisir parmi elles celle qu'il honorerait du diadème.

Théophile, aussitôt après la mort de son père Michel, annonça, en effet, à ses sujets , qu'il entendait choisir pour épouse celle de toutes les filles nobles de son empire qui lui semblerait la plus belle.

L'empire d'Orient était loin , sans doute , d'avoir alors l'étendue qu'il avait au temps de Justinien. Les Sarrasins en avaient depuis longtemps grandement rétréci leslimites , et ils gagnaient encore du terrain de jour en jour. C'est ainsi que quelques années seulement avant l'avènement de Théophile, ils avaient étendu leur domination sur la Sicile , d'où ils menaçaient l'Italie méridionale.

L'empire grec, pourtant, embrassait encore de nombreuses contrées. La Calabre et la Pouille, une partie de la Dalmatie , toute l'ancienne Grèce , et tout l'Archipel , les grandes îles de Crète et de Chypre , toutes les contrées de l'Asie mineure comprises plus tard sous le nom de Romanie , ainsi que la pointe méridionale de la Chersonèse-Taurique , reconnaissaient encore le sceptre de l'empereur de Byzance.

Le nombre des filles nobles qui aspirèrent à la main de l'empereur, dut donc être considérable. Elles s'assemblèrent, disent les historiens Byzantins , dans la grande salle du palais , appelée la salle des perles; soit que ce nom appartînt déjà à cette salle, soit qu'il lui fût donné précisément à l'occasion de l'événement mémorable que nous racontons.

Théophile parut d'abord vouloir fixer son choix sur Icasie , qui joignait aux grâces du visage un esprit orné d'une foule de connaissances; mais la manière apprêtée dont elle répondit à quelques questions du jeune empereur , déplurent au prince , qui trouvant dans Théodora , une beauté non moins admirable , et une modestie plus grande , présenta à celle-ci la pomme d'or, gage de son choix.

C'est à une pomme d'or disputée entre trois déesses , que la mythologie des anciens Grecs avait attribué la première cause des divisions sanglantes entre l'Europe etl'Asie , qui amenèrent la chute de Troie. La pomme d'or offerte par Théophile à Théodora eut pour le monde des résultats plus heureux.

Malgré la guerre insensée que depuis plus d'un siècle la plupart des empereurs d'Orient avaient faite aux saintes images , l'admiration profonde pour la beauté physique , qui avait dans la Grèce antique guidé le pinceau des Apelle et le ciseau des Praxitèle , ne s'était pas affaiblie chez les Grecs Byzantins. Qu'on juge donc de leur enthousiasme, quand Théodora , sortant delà salle des perles, fut présentée par l'empereur aux acclamations de la foule !

Théophile pourtant ne justifia pas les espérances que ce début de son règne avait fait naître; mais il en fut autrement de la belle Théodora. Elle continua de se montrer digne des grandes destinées aux quelles la Providence l'avait appelée par une voie si extraordinaire , et se fit constamment admirer par sa grandeur d'âme et sa haute piété , surtout après que le ciel l'eût privée de son époux.

Théophile en mourant avait laissé un fils âgé seulement de trois ans. Au lieu de se laisser abattre par une affliction d'ailleurs bien légitime , Théodora , couverte de ses habits de deuil, s'empressa de se rendre dans le sein du Sénat, tenant son enfant par la main ; et tous les grands officiers , touchés de cette confiance, s'empressèrent de lui offrir leurs hommages et de lui prêter serment comme régente du jeune prince.

Entre autres traits de magnanimité de cette princesse , l'histoire a conservé la réponse pleine de noblesse qu'elle fit à des envoyés de Bogoris , roi des Bulgares , qui la menaçaient de la guerre pour obtenir d'elle des concessions qu'elle jugeait préjudiciables à l'empire. « Dites à votre maître, dit-elle à ces envoyés , qu'il me trouvera à la tête des légions romaines pour le punir d'attaquer lâchement l'empire, défendu par une femme

et un enfant. Je compte sur le secours du ciel , qui protège les causes justes ; mais quel que soit le sort des armes , il tournera à la honte de votre roi. S'il est vainqueur, osera-t-il se glorifier d'avoir triomphé d'une femme ! et si la fortune couronne les armes romaines, pourra-t-il , sans rougir, entendre dire qu'une femme a vaincu les Bulgares et leur souverain ! »

Bogoris fut si frappé de la dignité de cette réponse , qu'il s'empressa de demander la paix ; et peu de temps après , converti par des missionnaires que Théodora lui avait envoyés , il abandonna le paganisme qu'il professait, pour embrasser la foi chrétienne avec les principaux de sa nation.

Le dévouement de Théodora aux intérêts de l'empire ne l'empêchait pas , en effet , d'être encore plus dévouée aux intérêts de l'Eglise , à la quelle elle rendit un service presque aussi grand que celui dont la chrétienté fut redevable à Constantin, quand ce grand prince convoqua le concile de Nicée.

Théophile s'était, durant tout son règne, déclaré l'ennemi des saintes images, à l'exemple des empereurs qui l'avaient précédé , et qui depuis Léon l'Isaurien , c'est-à-dire depuis près d'un siècle, avaient presque tous professé celte absurde hérésie et versé des torrents de sang pour la propager.

Dès que Théodora fut devenue veuve , elle s'empressa , parles conseils du saint patriarche de Constantinople , Méthode , de convoquer un concile général , dans lequel l'hérésie des iconoclastes fut solennellement condamnée; et les Grecs établirent à cette occasion une fêle particulière appelée Orthodoxie , qui fe célèbre encore dans leur église.

La fin de la vie de Théodora fut marquée par des revers ; mais la piété de cette princesse ne fit que s'accroître , et après avoir été admirée durant sa jeunesse pour sa rare beauté , durant son règne pour sa sagesse et sa grandeur d'âme , elle mérita d'être invoquée après sa mort comme sainte. Elle est honorée, à ce titre, d'un culte très-insigne dans l'Eglise grecque, et aussi clans l'Eglise moscovite, dont les premiers fonda-

leurs fuient d'abord un simple prêtre envoyé par Théodora , puis un évoque envoyé par l'illustre patriarche de Constanti-

nople , saint Ignace.

L'église russe , fille ainsi de l'Eglise grecque , fut entraînée par la suite dans le grand schisme d'Orient ; mais des esprits éclairés estiment pourtant que le sacerdoce chrétien s'y est constamment conservé, au moyen d'une succession non interrompue d'évêques valablement ordonnés. S'il en est ainsi , l'efficace des sacrements s'y serait conservée aussi, et il serait consolant de penser qu'une multitude d âmes simples et droites appartenant à cette église, mais étrangères au schisme parle cœur, pourront se présenter au tribunal du Souverain Juge, purifiées, non pas seulement comme les fidèles de la loi ancienne , par l'énergie de leurs désirs , mais par l'application directe du sang précieux de la Victime adcTrable, qui, pour elles, n'aura pas coulé en vain.

Que serait-ce donc si cette Eglise, qui compte tant de millions d'âmes, pouvait se rapprocher du tronc commun de la chrétienté, pour y reprendre toute sa sève ? Ce serait là nonseulement dans l'ordre religieux , mais encore dans l'ordre politique , un lait immense . dont il serait impossible de calculer la portée.

Les voyages rapprochent les hommes. Au printemps de l'année mil huit cent cinquante-sept, trois jeunes gens s'étaient rencontrés à Rome, aux cérémonies de la semaine sainte. Ces cérémonies finies, ils avaient résolu de continuer ensemble leur voyage d'Italie. Tous trois étaient catholiques ; mais l'un était Français , le second , Anglais , le troisième, Russe.

Au commencement de l'été, ils étaient à Naples , et ils dirigèrent un soir leur promenade du côté de Portici. Arrivés à un point d'où la vue s'étendait au loin sur tout le golfe , ils s'assirent , et leur conversation devint bientôt très-animée. Quoiqu'ils fussent dans des lieux remplis de souvenirs classiques . ils ne pensaient pourtant ni aux monuments de Pompéia ou

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d'Herculanum ni au tombeau de Virgile , ni bien moins encore aux voluptés de Tibère. Leur conversation roulait sur les croisades. Ils trouvaient grande et belle l'époque où rois et empereurs combattaient sous la même bannière, et quittaient souvent leurs états et des femmes chères à leur coeur , pour aller supporter toute sorte de fatigues dans la Palestine.

Quand leur imagination se fut exaltée à ces grands souvenirs : «Pourquoi , dit l'Anglais , ces temps héroïques ne reviendraient-ils pas ? L'empire Turc ne subsiste que parce que les grandes puissances de l'Europe n'ont pu convenir encore des conditions de son démembrement. Ces conditions pourront peut-être se trouver un jour, et ce jour-là ce sera une belle chose de voir les nations chrétiennes exécuter en quelques campagnes , ce que ne purent accomplir durant plus de deux siècles de luttes acharnées, ni les Richard Cœur-de-Lion , ni les Frédéric Barberousse , ni les saint Louis.

— « A la bonne heure , dit le Français ; mais je crois que ce moment doit être encore éloigné. Les vues miséricordieuses de la Providence semblent aujourd'hui plus particulièrement dirigées vers l'Afrique. La France achève maintenant son établissement dans la partie septentrionale du continent africain ; mais elle ne s'en tiendra pas là , et ses enfants ne seront point contents jusqu'à ce qu'ils aient pénétré au cœur même de ce pays, jusqu'à ce qu'ils aient fait luire le flambeau de la foi chrétienne au milieu de peuples infortunés qui ne l'ont jamais connue , et qui n'en ont même , pour la plupart , jamais entendu parler.

— « Civiliser l'Afrique, dit le Russe, c'est une belle entreprise ; mais je vous convie, moi, à quelque ''chose de plus grand .

« Il est , à l'extrémité de l'Orient , un empire , le plus ancien et le plus vaste des empires , qui , fier de sa vieille civi" lisation, repousse avec obstination la nôtre, Il est nécessaire pourtant que notre civilisation , par cela seul qu'elle est plus

avancée, prédomine partout dans le monde, comme, d'après les lois physiques établies par le Créateur, il est nécessaire qu'un corps plus dense exerce une attraction plus grande qu'un corps qui l'est moins.

« Voici donc le plan de mon expédition , que je prétends devoir dépasser la gloire de toutes celles que la terre a pu voir depuis Alexandre-le-Grand ; aussi n'est-ce pas trop des forces réunies de la France, de l'Angleterre et de la Russie pour la tenter. Le lieu de la concentration des plus grandes forces militaires qui aient jamais existé , ce sera le lieu où Napoléon Ier vit commencer ses grands revers ; ce sera Moscou. Les aigles françaises s'y mêleront cette fois aux aigles russes comme au léopard britannique. Toutes les étapes de celte armée auront été préparées par nos soins , dans la Tartarie d'abord , puis dans la Mongolie. Jusqu'ici , les plus grands conquérants qui ont fait trembler le monde, les Gengis Kan , les Tamerlan , et bien d'autres , se sont presque toujours avancés de l'Orient vers l'Occident ; je veux que les grands plateaux de l'Asie du Nord voient maintenant un spectacle tout contraire , et tandis que les forces navales de nos trois nations se seront avancées dans la mer Jaune , et bombarderont la capitale du Céleste-Empire , je veux que L'empereur de la Chine comprenne que son règne a pris fin , en apprenant que l'armée de terre des nations européennes vient de franchir sans coup férir la Grande-Muraille, et qu'il se trouve pris ainsi à revers.

— « Quel beau rêve ! s'écria le Français ; quel magnique sujet d'épopée ! Mais combien de milliers d'obstacles empêcheront à tout jamais de regarder comme possible l'exécution d'un pareil plan !

— « Des milliers d'obstacles ! dit le Russe ; je n'en vois qu'un : c'est que mon bien-aimé souverain n'est pas catholique. Le jour, en effet, où, vaincu par la force de la grâce, le czar, mon maître , reconnaîtrait que les données philosophiques ne s'opposent point à ce que plusieurs soleils puissent

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éclairer la terre , mais qu'elles s'opposent absolument à ce qu'il puisse y avoir plus d'un soleil pour le monde des intelligences, s'il reconnaissait en même temps que ce soleil ne peut être qu'à Rome , il lui serait beaucoup plus facile de faire accepter par tous ses fidèles sujets une vérité aussi simple , qu'il ne le fut à Pierre-le-Grand de faire couper leur barbe aux vieux Moscovites. Or, continua-t-il en se tournant vers l'Anglais, quand notre czar sera catholique comme l'empereur des Français , jespère bien que votre gracieuse reine ne prétendra pas avoir plus d'esprit à elle seule que deux empereurs réunis. Elle reconnaîtra alors que c'est une assez grande gloire pour une femme que de gouverner sagement un grand peuple, et qu'il est vraiment par trop ridicule qu'elle ait à juger des articles de foi. «La grande unité du temps des croisades sera alors rétablie ; et si la France , par ses seules forces , parvient à conquérir toute l'Afrique, nos trois nations réunies pourront, sans doute, conquérir facilement toute l'Asie. C'est alors que se trouvera accomplie à la lettre la grande prophétie que fit le saint patriarche Noé à l'origine des temps .- « Les fils de Japhet habiteront les tabernacles de Sem , et Chanaan sera leur esclave. — « Prions, dit le français , qu'il en soit ainsi. » Comme il disait ces mots , la lune , qui ne présentait à la terre que le quart de son disque , allait disparaître à l'horizon. Ses derniers rayons rasaient dans un espace immense la cime des flots , qui semblaient autant de ruisseaux d'argent. Une brise assez vive s'était levée, et la mer venait battre avec force le rivage. Les trois jeunes gens se levèrent pensifs , et regagnèrent silencieusement leur demeure, n'écoutant que les mugissements de la mer, dont la grande voix leur semblait annoncer à l'avenir de grandes choses (1).

(1) Les pages qui précèdent avaient été écrites avant la dernière expt;. dition de Chine, qui a été si honorable pour la France et pour l'Angleterre, et qui n'est, à nos yeux, que le prélude d'événements plus importants.

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