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ALFRED-LE-GRAND FONDE LA BIBLIOTHÈQUE D'OXFORD

An 880,

Le plus grand homme, du moyen-âge, après Charlemagne, c'est sans contredit, Alfred-le-Grand ; et peut-être que lu gloire d'Alfred eût égalé celle du roi Franc , si les armes victorieuses du premier n'avaient dû s'arrêter devant la grande barrière de l'Océan.

L'imagination la plus riche ne saurait rien inventer déplus romanesque que l'existence d'Alfred dans ses premières années.

Depuis que l'Angleterre avait été abandonnée par les Romains , elle fut longtemps divisée en sept états indépendants, désignés, par ce motif, dans l'histoire, sous le nom ù'ffeptarchie.

En l'année 827 , Egbcrt qui , clans l'origine , n'avait régné que sur l'un de ces états , réunit sur sa tète les sept couronnes. C'est lui qui donna à toutes les contrées qu'il gouvernait le

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nom commun d'Angleterre , qu'elles n'ont pas cessé de porter depuis.

Le règne d'Egbert fut glorieux , mais celui de son petit-fils . Alfred , devait être plus glorieux encore.

îl ne paraissait, d'abord , guère probable qu'Alfred dû* régner sur l'Angleterre.

Le fils et le successeur d'Egbert , Ethelwolf , laissa , en effet , à sa mort quatre fils , et Alfred n'était que le quatrième.

Les trois frères d'Alfred régnèrent avant lui ; mais quoique l'bistoire ait signalé l'un d'entre eux , Ethelbert, comme un prince plein de bravoure , les Danois étaient parvenus de son temps à conquérir la plus grande partie de l'Angleterre.

Alfred n'avait que vingt-deux ans, quand il succéda au dernier de ses frères , en l'année 871 .

Le royaume d'Angleterre paraissait alors sur le penchant de sa ruine. Les Danois , qui étaient païens , portaient partout la terreur et la mort.

Alfred rassembla une armée avec laquelle il espérait vaincre ces hommes féroces ; mais la fortune trahit son courage , et son armée fut si complètement défaite , qu'Alfred resté presque seul dut déposer les marques de la dignité royale pour revêtir l'habit d'un paysan , et pendant plusieurs mois il servit un vacher comme simple valet,

Alfred ayant ensuite rencontré quelques-uns de ses anciens serviteurs , se retira avec eux dans une petite île , d'où il tombait de temps en temps sur quelques partis ennemis qui marchaient isolés. Quand sa petite troupe se fut aguerrie dans ces combats fréquents , il quitta son îlot et revint sur le sol anglais , où un grand nombre de ses anciens sujets ne tarda pas à le rejoindre.

La défaite complète qu'Alfred avait essuyée au début de son règne, le faisait hésiter à livrer une nouvelle bataille. Pour mieux juger les forces ennemies, il reprit donc le costume de berger, et muni d'une harpe, dont sa main exercée

dès son jeune âge à la musique savait tirer de doux accords , il s'introduisit comme musicien dans le camp des Danois , et put juger par lui-même que ces barbares étaient loin de s'attendre à une attaque. Alfred rejoint alors les siens , fond à l'improviste sur les Danois , et remporte à son tour sur eux une victoire si complète que tous ceux qui ne furent pas exterminés durent reconnaître son autorité , et embrassèrent bientôt après le christianisme.

Alfred ne songea plus désormais qu'à taire le bonheur de ses sujets par un sage gouvernement. Autant il avait montré d'ardeur pour la guerre tant qu'il avait eu à lutter contre les Danois, autant il montra d'amour pour les arts de la paix dès qu'il eut ressaisi le sceptre.

Le temps de ce sage monarque était distribué delà manière la plus réglée. On ne connaissait pas alors les horloges. Les historiens de Charlemagne signalent comme une merveille , l'horloge dont le calife de Bagdad Haroun-al-Raschid fit don à l'empereur Franc ; mais il ne parait pas que les ouvriers de ce temps eussent su imiter ce modèle.

Alfred n'usait, pas non plus de sablier ni de clepsidre , comme les anciens ; mais il réglait son temps au moyen de cierges parfaitement égaux, disposés de manière à brûler chacun quatre heures. Un tiers des vingt-quatre heures était consacré par le roi aux affaires , un tiers aux études , et un tiers seulement au sommeil , aux repas et aux exercices du corps.

L'on n'est pas surpris qu'au moyen de cette distribution qui , en restreignant à quelques heures la durée du sommeil et des repas , laissait à l'étude autant de temps qu'aux soins du gouvernement, Alfred fût devenu en peu d'années l'homme le plus instruit de son époque. La liste des ouvrages qu'il composa ou qu'il traduisit est fort longue. Elle comprend notamment un recueil de chroniques , la collection des lois des Saxons occidentaux, et quantité de traductions, notamment des psaumes^ je l'histoire d'Orose . de celle du vénérable Bède , des prin-

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cipaux ouvrages du pape saint Grégoire-le-Grand , et du livre de la Consolation de Boèce.

En puisant son instruction à de pareilles sources , le roi Alfred ne pouvait que se pénétrer de plus en plus des grands devoirs que Dieu impose aux souverains. Il remplit , en effet , ces devoirs si étendus et si diftîciles avec la plus exacte fidélité , et un écrivain anglais qui , dans le cours du dix-septième siècle , écrivit la vie de ce grand monarque , Henri Spelman , put justement s'écrier dans son livre .- « 0 Alfred, la merveille et l'étonnement de tous les siècles ! Si l'on envisage ta religion et ta piélé , on est porté à croire que tu as toujours vécu dans un cloître; si l'on pense à tes exploits guerriers, il semble que tu n'as dû jamais quitter les camps ; si l'on se rappelle ton savoir et tes écrits , on se demande ce qu'eût pu faire de plus un homme qui aurait passé toute sa vie dans un collège; si l'on remarque enfin la sagesse de ton gouvernement et des lois que tu as publiées , ces grands objets sembleraient avoir dû occuper tous tes instanls! »

Alfred-le-Grand mourut en l'an 900.

Le plus grand acte de ce grand prince , à notre jugement , ce ne fut pas d'avoir vaincu les Danois , car , outre que ce peuple ressaisit après sa mort tout ce qu'Alfred lui avait fait perdre , un siècle et demi plus tard la conquête des Normans effaça jusqu'aux derniers vestiges de la domination saxonne ; son principal titre de gloire, ce fut d'avoir établi en Angleterre un grand foyer intellectuel que la conquête normande ne put éteindre.

Au temps d'Alfred, les manuscrits étaient extrêmement rares, et les lettres menaçaient de s'éteindre totalement, parce que les monuments qui en restaient , disséminés en des lieux fort distants les uns des autres , étaient inaccessibles à la plupart des hommes studieux.

A)fred-le-Grand rendit donc un service immense non-seulement à l'Angleterre, mais au monde entier, quand il fit venir

à grands frais de Rome et des antres villes lettrées du continent, un grand nombre de manuscrits précieux, dont il composa, vers l'année 880, la bibliothèque d'Oxford, Oxford devint dès-lors , en Angleterre, le principal centre des études ; et quand trois siècles plus tard les universités commencèrent à se fonder, Oxford fut la première université anglaise , et sa fondation suivit de près celle des universités de Bologne et de Paris.

Entreprendre d'énumérer tous les hommes éminents qui sont sortis, depuis , de l'université d'Oxford , ce serait vouloir présenter le tableau des principales célébrités qui ont illustré l'Angleterre.

Le mouvement scientifique parti jadis de cette université célèbre se continue avec éclat encore aujourd'hui , et semble annoncer la chute prochaine de l'hérésie déplorable amenée, au seizième siècle , par les mœurs dissolues d'Henri VIII.

Il y a quelques années, des docteurs loyaux et désintéressés de l'université d'Oxford ont voulu remonter, pour leurs études religieuses, aux sources antiques, aux sources réunies par les soins d'Alfred-le-Grand. Il leur est arrivé ce qui arrive aux géologues , qui , en creusant dans les entrailles de la terre , retrouvent à chaque couche des marques irrécusables des événements cosmogoniques racontés par Moïse. Il leur est arrivé ce que saint Stanislas Kostka annonçait à l'hôte luthérien , chez lequel il logeait à Vienne , quand celui-ci ayant demandé au noble jeune homme grièvement malade, s'il ne regrettait pas d'être enterré parmi des Luthériens , il en reçut cette admirable réponse : «Creusez un pied de plus, vous retrouverez les miens. »

En creusant aussi un pied de plus dans le passé , en remontant aux temps où l'hérésie d'Henri VIII n'avait pas encore répandu sa bave contre le catholicisme, et en consultant les documents recueillis , dès le neuvième siècle, par le roi Alfred > les docteurs d'Oxford dont nous parlons, ont constaté avec

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admiration que l'Eglise catholique était bien encore aujourd'hui, ce qu'elle était au temps de saint Thomas de Cantorbery , au temps d'Alfred-le-Grand, au temps de saint Augustin d'Angleterre , c'est-à-dire de proche en proche, ce qu'elle était à l'origine du christianisme. Ils ont reconnu que cette Eglise était toujours demeurée sans tache ; et dès que leurs préventions ont été dissipées , elle ne leur a paru que plus belle , comme le soleil paraît plus beau quand un coup de vent vient à chasser l'épais brouillard qui en cachait le disque majestueux.

Fils d'Alfred , puisse ce mouvement se propager de plus en plus parmi vous ! Le monde entier y est intéressé , puisque vous disputez la suprématie à la France dans tous les genres de gloire.

Vos qualités et votre génie diffèrent à tous égards des nôtres, je le sais ; mais ils ne laissent point pour cela de balancer nos qualités et notre génie.

Si nous avons plus d'intrépidité , vous avez plus d'énergie.

Notre esprit a peut-être plus d'étendue , et saisit mieux l'ensemble d'un sujet; mais le vôtre, en approfondissant davantage, rend d'ordinaire avec plus de fidélité les détails.

Les gloires militaires et navales de nos deux nations brillent également d'un éclat incomparable ; mais tandis que dans l'ensemble notre gloire militaire dépasse la vôtre, pour la gloire navale c'est vous qui l'emportez.

Nos gloires intellectuelles s'équilibrent aussi.

Vous avez eu peut-être de plus grands physiciens ; nous avons eu de plus grands chimistes.

Nous avons plus de goût pour les beaux-arts, mais vous excellez dans les arts utiles.

La tribune politique compte chez vous de plus grands noms ; chez nous, c'est la tribune sacrée.

Vos poètes réussissent peut-être mieux dans la description des grandes scènes de la nature ; les nôtres pénètrent plus avant

dans les profondeurs de l'âme. Tandis que Shakespeare et Milton présentent à votre esprit des beautés fortes comme les sites sauvages de votre Calédonie , Racine et Fénelon offrent à notre cœur des scènes plus touchantes que les sites les plus doux de la Thessalie ou de la Sicile.

Avec Svvith ou Sterne, vous avez plus que nous de cet esprit caustique que vous appelez humour ; avec Molière et Lafontaine, nous avons , nous , un esprit plus délicat et plus enjoué.

Mais ces innombrables diversités ne sont point pour moi des motifs pour vous haïr; ce sont , au contraire, des raisons irrésistibles pour vous aimer.

Dieu seul , en effet , dans les profondeurs infinies de son éternité, peut trouver sa suprême félicité dans la contemplation incessante de ses propres attributs. Pour ses chévites créatures , que sa main puissante fait flotter au-dessus u néant , chacune ne reçoit çà et là que quelques parcelles de ses dons ; et comme aucune ne peut tirer rien de beau ni rien de bon de son propre fonds , toutes sont portées à aller demander à d'autres créatures quelques parcelles de beauté ou de bonheur.

La beauté en Dieu est ainsi essentiellement une, tandis que dans les créatures elle est nécessairement multiple et consiste principalement dans les contrastes.

La nuit sombre qui disparaît d'un côté du ciel rend plus doux les rayons de l'aurore qui se montre de l'autre côté. Les frimas de l'hiver qui s'éloigne font paraître plus riche la parure du printemps qui arrive. L'azur du ciel fait ressortir la verdure de la terre , comme l'àpreté et l'aridité des montagnes font admirer davantage la féconde végétation des vallées.

Et ce n'est pas seulement l'harmonie du monde physique qui se compose ainsi d'éléments divers ; la perpétuité des espèces dépend encore de la même loi.

Voyez dans ce boudoir paisible ces deux sœurs assises

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autour dune table d'ébène, qui foiit sans cesse passer et repasser leur aiguille rapide à travers un tissu léger. Toutes deux sont grandes et belles , et se ressemblent si fort que l'œil de leur mère peut à peine les distinguer. Elles ont d'ailleurs les mêmes goûts et les mêmes jeux , et jamais la moindre querelle n'est venue troubler la sérénité de leurs jours. Elle s'aiment donc et pourtant , quand vient l'heure de la rêverie,

l'heure où le corps fatigué par le travail cherche un repos qu'il ne trouve pas encore , ce n'est pas le visage d'une des sœurs qui apparaît à l'autre pour faire battre son cœur

Dans une famille étrangère , il est deux frères pareils aussi , mais qu'on dirait issus d'une tout autre race. La voix des jeunes filles est douce comme le chant, des fauvettes • celle des jeunes hommes est forte comme le bruit des torrents. Les yeux bleus des unes n'expriment que la langueur ; les yeux noirs des autres n'annoncent que la fierté. Les blonds cheveux des jeunes sœurs sont fins comme la soie , et leurs fraîches joues n'ont qu'un duvet plus léger que celui qui tapissse les pétales des fleurs , tandis que les cheveux rudes des jeunes hommes , qui se prolongent au-dessous de leurs tempes pour encadrer ensuite tout leur visage, ressembleraient plutôt aux épines de l'églantier. Ici l'on ne touche que le satin et la dentelle , tandis que là l'on ne s'exerce qu'à manier le fer ou à dompter de fiers coursiers...., et pourtant , quand , aux heures bruyantes du jour, l'aiguille industrieuse de l'une des sœurs vient à s'arrêter tout-à-coup , c'est que sans soulever les rideaux de sa croisée , elle a vu passer l'un des frères, à qui elle va bientôt donner sa main à l'autel, sous ses yeux charmés, comme, lorsque dans le silence des nuits l'autre frère s'agite en sursaut, et étend ses bras qu'il ramène aussitôt sur sa poitrine, c'est qu'au milieu d'un doux songe , l'autre sœur dont il doit incessamment devenir l'époux lui est apparue.

C'est pour cela , fils d'Alfred ou fils de Raoul , que mon âme éprouve les plus vives sympathies pour les vôtres. C'est

en vain qu'un bras de mer nous sépare , en vain que le démon de la guerre a suscité durant plusieurs siècles entre nos deux nations des haines profondes ; moi, je vous aime d'un amour inexprimable.

Je vous aime , parce que je sais distinguer la masse de votre nation de quelques lords orgueilleux et de quelques évêques gorgés d'honneurs et de biens, intéressés les uns et les autres à vous inspirer par toute sorte de mensonges, des préjugés absurdes contre ce qu'ils appellent le papisme.

Je vous aime , parce que vous êtes presque tous des hommes libres et fiers qui ne savez pas aller mendier votre pain à la porte des grands , mais qui vous complaisez à le gagner courageusement à la sueur de vos fronts.

Soumettons-nous donc de concert à cette grande loi du travail que Dieu a imposée à notre nature déchue. Que vos laboureurs changent votre sol en prairies ou qu'ils soutiennent la tige trop frêle du houblon , tandis que les habitants de nos campagnes cultiveront la vigne féconde ou le maïs à la tige altière. Quand vos ouvriers tisseront la riche toison de vos troupeaux ou le duvet délicat que produit le cotonnier, et que transportent sur toutes les mers vos innombrables navires , les nôtres travailleront avec art l'enveloppe plus riche dont le ver à soie fait son tombeau. Nos artistes tiendront la palette, quand les vôtres préféreront le burin. Mais, à la fin du jour, allons , je vous en supplie , nous agenouiller tous devant les mêmes images ; et quand après six jours d'un dur labeur vient le jour sacré du repos que vous respectez si bien , et qu'un si grand nombre de mes frères, hélas ! respecte si peu , allons , pour réparer nos forces épuisées, recevoir avec empressement le même aliment céleste au pied des mêmes autels.

Nourris dès lors d'une chair divine et mieux instruits de votre dignité , vous comprendrez ce que votre gouvernement , depuis Henri VIIÎ , paraît avoir trop souvent méconnu : c'est que la grandeur de votre île peut reposer sur une autre base

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que les malheurs et l'oppression du reste du monde ; et ce jourlà , tous les peuples de l'univers prononceront le nom de l'Angleterre avec autant d'amour que celui de la France , tandis que la plupart , en ce moment , sont obligés de le maudire,

BAPTEME DE R0LLO*L

An 912.

Toutes les fois que dans les siècles barbares qui précédèrent le moyen-âge, l'Europe fut sur le point de périr, ce furent quelques gouttes d'eau versées par la main d'un prêtre qui la sauvèrent. Le baptême de Glovis fit de ce lier monarque le défenseur le plus redouté de l'Eglise ; celui de Wilikind bâta la civilisation de l'Allemagne ; celui de Rollon empêcha les dernières Sueurs de la civilisation de s'éteindre.

Comment l'histoire pourrait-elle, en effet, jamais représenter sous des couleurs assez tristes, les maux incroyables que les Normands causèrent à l'Europe, depuis la mort de Charlemagne jusqu'à la conversion de Rollon , c'est-à-dire durant un siècle entier !

Les premiers barbares qui envahirent l'empire Romain sortaient de l'intérieur des terres de l'Europe ou de l'Asie. Ils ne se transportaient d'un lieu à un autre , qu'en laissant sur la terre l'empreinte de leurs pas ou des pas de leurs coursiers. La

mer et les fleuves protégeaient ainsi les peuples civilisés contre leurs ravages. C'est à celte circonstance que la petite île de Lérins dut l'honneur d'être, durant plusieurs siècles, la lumière de la chrétienté; à cette circonstance aussi que Venise dut l'origine de sa puissance et de sa splendeur. Il était ains1 quelques retraites privilégiées , où les monuments des lettres et les chefs-d'œuvre des arts pouvaient échapper aux dévastations des barbares.

Mais comment les peuples auraient-ils pu se garantir des incursions des Normands ? Les îles comme les continents ne pouvaient offrir aucun refuge contre les dévastations de ces hommes intrépides', qui , bravant sur de frêles canots les tempêtes de l'Océan , remontaient ensuite le cours de tous les fleuves, et des plus modestes rivières, sur des barques si légères qu'ils les chargeaient au besoin sur leur dos pour les transporter plus loin, quand dans les cours d'eau qu'ils remontaient, ils rencontraient des bas-fonds ou des courants trop rapides.

Il eût fallu , pour contenir ces pirates audacieux , une succession d'hommes de la trempe de Charlemagne ; mais Dieu n'accorde au monde des héros qu'à de grands intervalles , et les premiers successeurs de Charlemagne , loin d'être des héros , étaient à peine des hommes vulgaires. Que pouvaient contre les Normands un Louis Ier, dont l'histoire a voulu flétrir la faiblesse en lui infligeant le nom de Débonnaire, un Charles-le- Chauve, qui croyait pouvoir remplacer le courage par l'astuce, un Charles-le-Gros , qui finit par être si méprisé du monde entier qu'il mourut , dit-on , de misère , dans une petite île du Rhin près de Schafïbuse !

Pour trouver de dignes successeurs de Charlemagne , il faut arriver jusqu'à Henri l'Oiseleur ou à Othon-le-Grand , c'est-àdire à des temps postérieurs au baptême de Rollon.

Jamais les fils de la Scandinavie n'avaient eu de chef plus courageux que Rollon ; jamais ils n'en avaient eu d'aussi habile. Les chefs normands qui précédèrent Rollon savaient tout

détruire, mais il ne savaient rien garder. Rollon aspirait à des conquêtes stables , et il avait fixé à Rouen le centre de sa domination , retirant , pour ainsi parler, les Normands de leurs canots pour leur faire prendre racine sur le sol. L'ancien empire des Francs paraissait donc menacé par Rollon , non pas seulement de désastres passagers comme ceux qu'avaient eauses depuis un siècle ses devanciers , mais d'une ruine totale , si un homme courageux n'avait rattaché ce chef païen à la grande cause du christianisme. Cet homme courageux, ce fut l'évêque de Rouen, F rançon.

Francon avait une âme trempée comme celles de saint Loup d'Auxerre , et de Léon-le-Grand. Au moment où Raoul projetait d'envahir la France entière, et d'arracher le sceptre aux faibles mains de Charles-le-Simple , Francon l'aborde , et lui dit: «Grand capitaine, veux-tu faire la guerre jusqu'à la mort , ou te crois-tu immortel? Es-tu donc un Dieu et non pas un homme formé de terre , et qui doit revenir poussière comme tous les autres? Tu n'envisages qu'une gloire qui fuit comme l'ombre ; pense plutôt à ce que tu deviendras et à Celui qui te jugera. Si tu meurs comme tu as vécu jusqu'ici , en faisant le malheur des serviteurs de Dieu , dont tu dévastes partout les terres et renverses les asiles, tu n'auras d'autre partage que les flammes éternelles. Si au contraire tu abjures tes erreurs, et les fureurs du paganisme , tu jouiras des douceurs de la paix en ce monde et en l'autre. Le roi Charles t'y invite en te donnant toute la terre maritime qu'Hasting et toi avez ravagée , et pour gage de son amitié , il t'offre encore sa fille Gisèle en mariage. »

vj Francon était autorisé par Charles-le-Simple à faire ces propositions à Raoul , qui les trouva belles et promit de les exécuter loyalement en embrassant le christianisme. Il tint parole, en effet , et la ville de Rouen vit", en l'année 912 , un spectacle qui comblait tous les cœurs chrétiens de joie et d'espérance. Le chef des païens baibares qui , durant un siècle tout entier,

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avaient détruit un nombre infini de monastères , pillé tout autant d'églises , massacré des multitudes d'innocents , et commis en mille lieux sur des femmes chrétiennes toute sorte d'outrages, embrassait lui-même la loi du Dieu de paix et d'amour.

Il fallait à un pareil néophyte un parrain digne de sa puissance. Ce parrain fut Robert , duc de France ; fils de Robertle-Fort , et dont le petit-fils sous le nom de Hugues-Capet devait devenir pour les Francs le chef d'une troisième race de rois. La Normandie , c'est le nom qu'on donna dès-lors au nouvel état fondé par Raoul , devint ainsi comme la fille adoptive de la France ; et la gloire de la fille devait bientôt égaler celle de la mère , car dès avant la fin du siècle suivant , les Normands avaient conquis l'Angleterre , la Calabre , la Pouille, la Sicile , et devenaient dans ces derniers pays le boulevard de la chrétienté contre les Sarrasins.

Après la conversion des Normands , un autre peuple païen devait pourtant encore ravager toute l'Europe dans le cours du dixième siècle ; c'était les Hongrois , dont les mœurs étaient aussi féroces que celles des Huns du temps d'Attila ,

Le besoin de se protéger contre des bandes d'hommes armés qui parcouraient alors l'Europe en tout sens , portant partout la désolation et la mort , changea complètement l'aspect de la France et de quelques contrées voisines. C'est alors , en effet , qu'on vit s'élever sur des pics presque inaccessibles , une multitude de châteaux forts , dont les donjons abandonnés ne servent plus aujourd'hui qu'à donner au paysage ces teintes mélancoliques sans lesquelles aucun spectacle de la nature ne saurait être parfaitement beau.

A la fin du dernier siècle, ces donjons, déjà bien délaissés, appelèrent souvent le marteau des démolisseurs. Les fanatiques de ce temps avaient pris pour devise : Guerre aux châteaux , paix aux chaumières . Ils oubliaient que les chaumières ne furent, durant plusieurs siècles, protégées que par

les châteaux, au pied desquels elles allaient s'abriter, comme certaines espèces de colombes vont cacher leur nid dans les fentes des rochers.

Il est vrai qu'alors la plupart des seigneurs avaient oublié , de leur côté, ce qu'ils devaient aux chaumières. Plusieurs allaient s'avilir dans les cours des souverains , en employant toute leur existence à de basses ou criminelles intrigues. Ceux qui restaient sur leurs terres , et c'était le très-petit nombre ., au lieu d'édifier leurs sujets par de bons exemples, ne faisaient souvent que les scandaliser. On ne les voyait plus rechercher à l'église le banquet mystique auquel riches et pauvres sont également conviés , et leurs loisirs n'étaient souvent employés qu'à lire des ouvrages immoraux ou impies , qui les rendaient eux-mêmes libertins et athées. Il y eut toujours , sans doute, dans les tendances qu'on vient de signaler des exceptions honorables , et d'autant plus honorables qu'elles étaient plus rares ; mais l'homme impartial qui voit les choses dans leur ensemble , est pourtant obligé de reconnaître que si à la fin du siècle dernier, les infortunes de la noblesse française furent grandes , ces infortunes furent méritées.

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