ÉLECTION D'UN ABBE DE GLUNY
An 942,
Il fait nuit, bien nuit. Aucune étoile ne brille au firmamenf, Dans cette nuit profonde , on n'entend par intervalles que le cliquetis confus de lances qui s'entre-choquent , que les cris étouffés d'infortunés qui gémissent. L'amour, qui ne saurait mourir, vit encore dans l'intérieur des temples , il vit dans la chaumière des pauvres , il vit aussi dans une des salles des châteaux forts ; mais il y vit timide et silencieux. Au dehors , pas un seul bruit de fête , pas un cri de joie. Les derniers poètes ont, depuis longtemps, disparu. Nous sommes au milieu du dixième siècle.
Dans la cité antique où la Saône mêle ses eaux au Rhône impétueux, dans cette ville à qui la Providence a commandé d'être industrieuse et commerçante, il nous semble avoir entendu le dialogue que nous allons raconter.
L'un des interlocuteurs est un jeune homme au teint pâle mais au regard ardent. A une époque où l'on ne rencontre
guère que des serfs et des seigneurs , il n'est pourtant ni seigneur ni serf. Le négoce a enrichi ses pères. Il appartient à cette classe qui alors ne fait que poindre , et que , quelques siècles plus lard, on doit appeler, en France , le Tiers-Etat.
L'autre interlocuteur est un moine aux cheveux blancs, mais en qui rien n'annonce encore le déclin de l'intelligence. Son origine est inconnue , et le jeune homme qui l'a accueilli dans sa demeure n'oserait la lui demander.
Le jeune homme commence ainsi :
« 0 mon père , vous qui savez tout ce que les hommes d'aujourd'hui peuvent savoir, daignez instruire mon ignorance. J'ai ouï dire , et j'ai peine à le comprendre , qu'il y a eu autrefois des peuples chez qui tous les hommes étaient égaux , où l'on ne voyait par conséquent ni suzerains ni vassaux. J'ai ouï dire qu'il y a eu , au sein de ces peuples , des hommes dont la parole était plus puissante que la lance des chevaliers , d'autres qui chantaient d'une manière plus suave que le rossignol ne chante au printemps. Ces hommes extraordinaires dont j'ai retenu seulement quelques noms , Cîcéron , Virgile , Homère, Démosthène, ont-ils, en effet, existé? Et s'ils ont vécu, quel est, sur la terre, le lieu privilégié qui a entendu leurs voix et leurs chants ?
— « Oui , mon fds , ces hommes ont existé. Si lu descendais le Rhône, tu le sais , tu arriverais bientôt à la mer. Un nautonnier d'Arles ou d'Aigues-Mortes pourrait ensuite l'amener en quelques jours jusqu'à l'embouchure du Tibre. Tu remonterais ce fleuve , et tu ne tarderais pas à rencontrer la ville éternelle où demeure le successeur de saint Pierre. C'est dans cette ville même, c'est à Rome, qu'il y a mille ans environ, Cicéron parlait , Virgile chantait.
«Pour trouver les lieux où parla Démosthène, où chanta Homère , au lieu de remonter le Tibre , tu serais obligé d'aller beaucoup plus loin , de naviguer longtemps , bien longtemps. Tu arriverais enfin à une ville, autrefois populeuse, qui n'est
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point, comme Rome, engagée dans l'intérieur des terres, mais qui se mire au bord d'une mer resplendissante. C'est là que Démosthéne arrêta longtemps , par la seule force de sa parole , les armées du père d'un grand conquérant que tu as, sans doute aussi , entendu nommer, du père d'Alexandre. Quant à Homère , il avait chanté aussi peut-être dans les mêmes lieux ; mais ses premiers chants avaient charmé les mortels dans un pays qui n'est pas éloigné du tombeau du Christ , et qu'on nomme l'Asie Mineure. On ignore toutefois le lieu précis où naquit ce prince des poètes , un des plus grands bienfaiteurs des hommes , puisque ses vers admirables leur faisaient oublier leurs fatigues et apaisaient leurs douleurs.
— « Mon père, le voyage, je le vois, sera long. Mais si les échos de ces lieux célèbres redisent encore les chants harmonieux dont vous me parlez , je prétends aller les visiter.
— « Mon fils, tu ferais un voyage inutile. Une grande partie de l'Asie Mineure est aujourd'hui occupée par les Sarrasins. Au lieu des chants d'Homère , on n'y entend plus que des gémissements. Athènes vit encore, mais elle a perdu toute sa splendeur. Les Sarrasins , d'ailleurs , naviguent presque seuls dans une partie des mers que lu serais obligé de traverser , et tu courrais grand risque de tomber entre leurs mains, et de devenir leur esclave.
— « Ainsi donc, mon père , il ne reste plus pour nous de ces hommes si extraordinaires, qu'un vain souvenir, mêlé d'immenses regrets?
— « Tu te trompes. Sans aller bien loin, tu pourras, si tu le désires ardemment , entendre encore les accents de leur voix ; mais c'est à la condition que tu feras à Dieu une promesse.
— « Laquelle donc? Daignez l'expliquer.
— « C'est que tu feras vœu d'être moine. Je n'exige pas de ta part d'autre promesse, pour te conduire dans un lieu où lu
trouveras réunis tous les trésors de la sagesse , de l'éloquence et de la poésie antiques.
— « Ah ! mon père , y songez-vous ? Comment pourrais-je faire le vœu dont vous me parlez , comment surtout pourraisje l'observer, quand je sens circuler dans mes veines non point du sang , mais du feu !
— « Jeune homme , descends au fond de ton cœur ; écoule bien si Dieu t'appelle ; si Dieu t'appelle , tu le pourras. Je te conduirai aussitôt , non point dans une forêt de chênes , mais dans une forêt de pierres. Au fond de cette forêt , au lieu d'une grotte moussue, et d'une fontaine d'eau limpide , tu rencontreras un autel. Cet autel repose sur quelque chose de plus sacré que les ossements de nos pères suivant la nature ; il repose sur les ossements des martyrs, nos pères selon la foi. Au-dessus de l'autel est une fournaise d'amour. Toute âme bien disposée qui en approche est aussitôt délivrée de tout ce qu'elle avait de terrestre, de charnel, d'impur. Autour de la fournaise est une table mystérieuse où la charité divine ne distingue plus de sexes , où toutes les âmes chastes sont également des épouses qui reçoivent d'ineffables embrassements. La jeune vierge y goûte des plaisirs mille fois plus doux que ceux de l'hymen , sans ressentir aucune des douleurs de la maternité. Le jeune homme y savoure les mêmes joies , sans éprouver aucune des amertumes de la vie.
— « Ah ! mon père , c'est assez ; je vous comprends. À quinze ans, je ressentis ce que vous venez de dire, et je ne m'explique pas comment j'avais pu l'oublier. Maintenant , je ne veux plus m'exposer à l'oublier encore. Marchons, je vous
v' suis. »
Les deux interlocuteurs se levèrent alors, et bientôt après on eût pu les voir suivre la rive gauche de la Saône dans le sens opposé à son cours. Chemin faisant , le moine faisait connaître à son jeune adepte les noms des monastères qui avaient rendu les plus grands services à l'humanité, en conservant
soigneusement le flambeau presque éteint des sciences et des lettres ,> et le flambeau, bien plus précieux encore , de la foi et de la piété.
H raconta d'abord la vie des plus illustres moines de Lérins ; puis la fondation du Mont-Cassin par saint Benoît , le patriarche des moines de l'Occident ; celle de Luxeuil et de Bobbio , par saint Colomban ; celle de Fontenelle par saint Vandrille celle de Jumièges par saint Philbert; enfin celle de Corbie qui avait fourni récemment et qui fournissait encore à l'Eglise une foule de pieux et de savants personnages , saint Anschaire , l'apôtre du Nord , Radbert , Ratramne , et d'autres encore.
Le moine n'avait pas achevé l'histoire qu'il avait entreprise , que les deux voyageurs arrivèrent à un village , situé quatre ou cinq lieues au-delà d'une ancienne cité qui , au temps des Gaulois, faisait partie de la république des Eduens , et qu'on commençait alors à appeler du nom de Mâcon.
Auprèsde ce village s'élevait un grand monastère, qui paraissait de construction récente. « C'est ici , dit le moine, arrivant à la porte du monastère , qu'est le terme de notre voyage. C'est ici , jeune homme , que tu trouveras tous les trésors que je t'ai promis , et que tu goûteras , si tu réponds à la grâce qui t'appelle , la paix et le bonheur . »
Le jeune homme serra alors fortement la main de son conducteur en versant des larmes d'espérance et de joie , et ils franchirent ensemble le seuil du monastère, dont la porte se referma aussitôt sur eux.
Ce monastère était celui de Cluny , qui avait été fondé trente ans environ auparavant par Guilhaume Ier , duc d'Aquitaine et comte d'Auvergne. Cette fondation avait eu lieu en l'année 910.
Le monastère avait été placé d'abord sous la direction d'un gentilhomme Bourguignon , du nom de Bernon , qui l'avait gouverné jusqu'en l'année 927.
Après la mort de Bernon , le gouvernement du monastèr
fut confié à Odon , fils d'un seigneur de grande qualité , nomme Abbon. Cluny devint dès-lors célèbre dans toute la chrétienté, par la régularité qui s'y observait et la sainteté de ses habitants. La règle de saint Benoît y était gardée dans toute sa pureté, et un très-grand nombre de monastères de différents pays se soumirent volontairement à la juridiction de Cluny , qui forma bientôt la congrégation la plus florissante et la plus pieuse , en même temps que la plus savante , de la chrétienté.
Le saint abbé Odon , en particulier , était un homme si habile en toute sorte de connaissances , qu'on vit successivement plusieurs papes et un grand nombre de princes le charger de diverses négociations importantes, où sa prudence et sa piété lui assurèrent presque toujours un heureux succès.
Odon mourut le 1.8 novembre 942, et au temps auquel se réfère notre récit, il s'agissait de nommer son successeur.
Le choix de ce successeur intéressait la chrétienté tout entière. Dans ces temps malheureux, en effet, le clergé séculier, privé par les dévastations successives des Normands et des Hongrois de tous moyens d'instruction , était généralement plongé dans une ignorance profonde. D'un autre côté , plusieurs souverains pontifes avaient donné récemment à l'Eglise de tristes exemples. La puissance morale des religieux de Cluny n'en devenait que plus grande, parce que les peuples , tout en fléchissant le genou devant les puissances matérielles qu'ils redoutent, n'accordent jamais en réalité leur admiration qu'à deux choses , à la science et à la sainteté.
C'était donc une grande affaire que l'élection du successeur de saint Odon; et tous les monastères soumis à la juridiction de Cluny , envoyaient des députés au chef-lieu de l'ordre pour concourir à cette élection.
Le choix des religieux tomba sur Aimard. L'histoire ne dit pas qu'il fût , comme saint Odon , d'une naissance illustre ; mais elle dit qu'il posséda au plus haut degré , le talent rare de se faire aimer avec tendresse, tout en se faisant obéir avec
rigueur. Cluny grandit donc encore sous son sage gouvernement , et quand les ministres de l'Evangile , pour relever le courage des chrétiens accablés alors de toute sorte de calamités temporelles , leur parlaient de la paix bienheureuse des habitants de la Jérusalem céleste , les chrétiens , pour se faire une idée de cette paix , se représentaient naturellement les religieux de quelque monastère de Cluny apparaissant isolément un instant au fond des longues arcades de leur cloître pour disparaître aussitôt, ou restant au contraire prosternés tous ensemble , durant des heures entières , devant la majesté du Seigneur, sur les dalles luisantes de leur temple.
Il paraît qu'Aimard ne conserva que six ans la direction temporelle de sa nombreuse congrégation. Au bout de ce temps, Dieu l'ayant privé de la vue , il crut devoir quitter la crosse abbatiale, qu'il plaça entre les mains de son disciple Maïeul. Mais, comme sa cécité, qui le laissait plongé dans une méditation continuelle, ne faisait que le rapprocher davantage de la condition des anges , il n'avait pu , en quittant les insignes visibles de son autorité , se dépouiller de l'ascendant que lui donnaient sur les âmes sa prudence et ses vertus. Les historiens de sa vie en ont conservé une preuve touchante et naïve , aussi honorable , du reste , pour le disciple que pour le maître.
A la suite d'une maladie qui le retenait encore à l'infirmerie du monastère , le saint aveugle demanda un jour au célerier quelque laitage. Le célerier refuse , disant brusquement qu'il ne peut obéir à tant d'abbés à la fois. Le vieillard , sensible à ce refus , et craignant que Maïeul n'y eût pas été étranger , se fait conduire au chapitre , et là , en présence de tous les religieux , il dit à Maïeul : « Frère Maïeul , je ne vous ai pas établi au-dessus de moi pour me persécuter, mais je vous ai choisi afin que vous compatissiez , comme un fils , aux infirmités de votre père. Répondez-moi .- Etes-vous mon religieux?» Maïeul répond avec émotion .- « Je le suis autant que je l'ai jamais été. » — «Eh bien, réplique Aimard , si vous l'êtes
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en effet, quittez la place que je vous ai cédée, et reprenez la vôtre. » Maïeul obéit sur-le-champ sans proférer une parole. Aimard , guidé alors par deux religieux , reprend sa place d'abbé, fait appeler devant lui le célerier, lui adresse une sévère réprimande sur sa conduite envers les malades , lui impose une pénitence, et descend aussitôt après de la stalle en priant Maïeul d'y remonter.
Maïeul, en effet, se montra toujours digne d'Aimard, comme Aimard s'était toujours montré digne d'Odon. Plus savant qu'aucun de ses prédécesseurs, il était comme eux entouré des respects de tous les princes de son siècle , et l'empereur Othon-le-Grand , en particulier , avait tant de considération pour lui , qu'il le pria d'accepter l'inspection générale de tous les monastères de ses états. La veuve d'Olhon-le-Grand, l'impératrice Adélaïde , et son fils, Olhon îï, conservèrent pour Maïeul la même admiration et la même confiance. Ils voulaient , l'un et l'autre , l'élever sur la chaire de saint Pierre ; mais ils ne purent triompher de sa résistance, et comme ils le pressaient de se rendre, il fit à leurs envoyés cette humble réponse .• « Je ne reconnais pas en moi les qualités requises pour une si haute dignité ; nous sommes d'ailleurs, les Romains et moi , autant éloignés de mœurs que de pays. »
Le sceptre abbatial de Cluny passait ainsi successivement dans des mains de plus en plus dignes de le porter. De saint Maïeul il se transmit ensuite à saint Odilon, de celui-ci à saint Hugues , et de saint Hugues à Pierre-le-Venérable dont les grandes vertus ne furent pas éclipsées par celles de son contemporain saint Bernard.
D'une aussi grande école de science et de piété , il ne pouvait sortir que de pieux personnages et de grands caractères ; et c'est, en effet, de Cluny que sortit, outre une multitude innombrable de grands évêques , le plus grand pape du moyenâge , Grégoire VII.
iERBERI A CORDOUE»
An 965.
« Enfant de l'Auvergne, où portes-lu tes pas? Jeune et pauvre, tu songes pourtant à franchir les hautes montagnes qui séparent l'Espagne de la France , et tu prétends ensuite pénétrer jusqu'aux contrées qu'habitent les Sarrasins. Mais, pauvre , comment pourras-tu exécuter ce grand voyage ? jeune , comment pourras-tu échapper , dans un pays infidèle, aux dangers qui menacent ta jeunesse? Prends-y garde, enfant. L'on dit que les filles des Maures sont belles, et que les murs qui les cachent ne sont pas toujours assez élevés ni assez épais pour préserver d'une passion violente les jeunes téméraires qui ont l'imprudence d'approcher trop de leur demeure. »
Si quelque religieux du monastère de saint Gérauld d'Aurillac avait tenu ce langage au jeune Gerbert , qui fut , dit-on, élevé dans ce monastère par charité , Gerbert aurait pu répondre : « Je ne crains rien ; j'aime la science : avec cet amour,
on peut aisément protéger son cœur ; on peut encore plus aisément gagner son pain. »
En quelle année naquit Gerbert? Quels étaient ses parents? Quelles furent les circonstances qui l'amenèrent en Espagne? Ce sont autant de questions auxquelles les érudits n'ont pas encore répondu, et qui, selon les apparences , resteront toujours sans réponse.
Quand un enfant, en effet , naît dans les palais des princes, une nation tout entière a les yeux fixés sur lui , et son exis tence commence toujours avec éclat, quoiqu'elle doive finir souvent dans l'ignominie. Pour l'enfant du pauvre, il n'en est pas ainsi. Quand il vient au inonde , on ne fait pas plus d'attention à lui qu'on n'en fait aux innombrables rejetons que poussent les arbres des forêts. On ne le remarque, que lorsque ce rejeton , à l'aide de quelques circonstances favorables , est devenu lui-même un grand arbre ; et alors , il est déjà tard pour constater le moment précis où la frêle tige du jeune arbrisseau s'éleva pour la première fois au-dessus de la surface du sol.
Après l'éducation gratuite de Gerbert au monastère de saint Gérauld , le premier fait de sa vie , que l'histoire ait enregistré, c'est sa présence en Espagne, cà la cour de Borel , comte d'Urgel, qui devint, en l'année 967, comte de Barcelonne.
On croit que Gerbert visita et habita peut-être quelque temps Gordoue , et cette hypothèse est, en effet , fort vraisemblable.
Cordoue était alors la ville la plus lettrée , non-seulement de l'Europe, mais du monde entier; et la jeunesse, naturellement aventureuse , se plaît, même au mépris des plus grands hasards , à voir de près les grandes merveilles.
Pourquoi Cordoue brillait-elle alors de tant d'éclat ? C'est que Dieu ne veut pas que la poésie et l'art soient jamais complètement exilés de la terre. La poésie et l'art sont comme les
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oiseaux voyageurs qui redoutent les hivers , et qui , aux approches des frimas, vont chercher un refuge sous un ciel plus doux.
Ainsi , tandis qu'au dixième siècle , la chrétienté tout entière, par suite des malheurs des temps, était privée des plaisirs délicats que procure une grande culture intellectuelle, ces plaisirs faisaient les délices d'un des plus grands califes qu'ait eus l'Espagne, du calife El-Hakem II, dont le règne commença en l'année 961.
Le règne d'Abdérame III , père d'El-îïakem , avait déjà été glorieux, quoiqu'au dire des auteurs arabes on eût trouvé après sa mort, dans ses papiers, une réflexion qui mérite d'être rapprochée de la parole de Salomon , Vanité des Vanités , et de cette autre parole d'un empereur romain à son lit de mort , J'ai été tout , rien n'est bon; car elle exprime bien, elle aussi, le vide des grandeurs humaines. L'écrit portait .- « J'ai régné cinquante ans , et mon règne a été toujours paisible ou victorieux. Aimé de mes sujets , redouté de mes ennemis , respecté de mes alliés et des plus grands princes de la terre , la richesse et les honneurs , la puissance et le plaisir , j'avais tout à souhait; aucun bien terrestre ne me manquait. J'ai compté avec soin les jours où j'ai goûté un bonheur parfait ; je n'en ai trouvé que quatorze » (1).
Le règne d'El-Hakem II fut encore plus glorieux que celui de son père. C'est sous ce prince que Gordoue, capitale des califes d'Espagne , parvint à l'apogée de sa splendeur , parce qu'EI-Hakem avait su y attirer, par ses munificences, les hommes les plus savants et les plus distingués des nombreuses contrées qui suivaient alors la loi de Mahomet. Si Ton en croit les historiens arabes , Gordoue comptait , en effet, alors deux cent mille maisons , six cents mosquées , cinquante hospices , quatre-vingts écoles publiques pour l'enseignement supérieur,
(1) Romey, Histoire d'Espagne, t. 4, p. 725.
et neuf cents bains pour le peuple. En faisant la part de l'exagération , naturelle au génie des races orientales , ces chiffres, réduits de moitié, indiqueraient encore une immense cité.
Aussi les sujets d'El-Hakem II , fiers de leurs connaissances , méprisaient en général le reste du monde , et l'un des philosophes de la cour d'El-Hakem , Aboulfarage , exaltait en ces termes les hommes voués à la culture de l'esprit : « Ceux qui travaillent au progrès de la raison , sout les élus de Dieu et les meilleurs et les plus utiles serviteurs de l'Etre-Suprème. Les Chinois ont beau se vanter de l'industrie de leurs mains : ces habiles ouvriers doivent rougir en voyant les hexagones admirables des cellules dune ruche Les Turcs (1) ont beau se targuer de leur courage : la férocité des lions et des tigres doit épouvanter ces hommes braves. Mais les flambeaux et les législateurs du monde, ce sont les hommes qui recherchent la sagesse ; sans eux, le genre humain resterait plongé dans l'ignorance et la barbarie. »
Il n'est pas , en effet , une seule branche des connaissances humaines, qui ne fut alors cultivée à Cordoue par des hommes remarquables. La philosophie, la médecine, l'histoire y comptaient de nombreux adeptes , et l'art des vers y excitait un enthousiasme universel. Aussi vit-on plusieurs femmes cultiver alors, à Cordoue, la poésie avec succès, et les poètes en ce temps étaient recherchés dans l'Espagne musulmane , comme Fêtaient les rapsodes au temps d'Homère , comme le furent deux siècles plus tard, dans l'Europe chrétienne, les troubadours. Les princes qui encouragent les lettres produisent en général ces merveilles. Or, El-Hakem ne se bornait pas à proté- ' ger les lettres , il était lettré lui-même , et son principal soin consistait à faire rechercher , dans le monde entier , des ma-
(1) Le passage cTAlboufarage prouve que les Turcs commençaient dès lors à paraître sur la scèue du monde , quoique l'empire Ottoman n'ait été fondé que vers fan 1300.
nuscrils précieux, dont il forma, dans l'espace de quinze années que dura son règne , la collection la plus riche qu'on eût encore vue dans les pays de domination musulmane , sans même excepter Bagdad, où pourtant le célèbre Haroun-al- Raschid et ses successeurs avaient amassé d'inestimables trésors intellectuels. Suivant les auteurs arabes, cette bibliothèque de Cordoue comprenait près de 400,000 manuscrits.
El-Hakem qui s'était , dès le début de son règne , montré redoutable dans la guerre, recevait souvent des ambassades des princes chrétiens delà péninsule Ibérique.
En l'année 965 , il en reçut une solennelle du roi de Léon et des principaux seigneurs de la Castille , et peu de temps après il en reçut d'autres des comtes de Barcelone, de Taragone > et de divers autres princes des contrées que les Arabes de Cordoue appelaient l'Espagne orientale.
Quoique aucun monument précis ne l'atteste , il est naturel de supposer que Gerbert, qui avait obtenu de bonneheure la faveur du comte Borel, fît partie de quelqu'une de ces ambassades. Il est permis de croire qu'il entra dans les écoles publiques de Cordoue, qu'il feuilleta les manuscrits recueillis par El-Hakem , qu'il contempla les merveilles de l'alcazar (1), qu'il parcourut les jardins enchantés du palais Merwan, situés sur les bords du Guadalquivir, et célébrés par la plupart des poètes arabes contemporains.
Ce qui est au moins certain , c'est que lorsque Gerbert revint en deçà des Pyrénées, il était versé dans toutes les connaissances des Arabes, et qu'aux yeux des Français et des Italiens , alors fort ignorants , quelques horloges à balancier qu'il introduisit dans les pays chrétiens, où l'on n'en avait jamais usé jusque-là, le firent, durant quelque temps, considérer comme sorcier.
Le commerce intellectuel que Gerbert eut en Espagne avec
(I) Le palais du Calife.
les mécréans, n'avait pourtant jamais affaibli sa foi ni corrompu ses mœurs , et cette fidélité de Gerbert méritait sans doute, dès ici bas , de grandes récompenses.
Si, à la cour du comte Rorel, l'évêque Hatton, qui avait été , à ce qu'il paraît , le premier protecteur de Gerbert , eût dit à ce jeune homme d'une naissance si obscure : « Le cie! , jeune homme, te réserve de grandes destinées. 11 est. dans les gorges des Apennins, sur les bords limpides de la Trebbia , un monastère presque aussi célèbre que celui du Mont-Cassin ; tu en seras abbé. A l'autre extrémité de l'Italie, il est une ville qui a reçu longtemps dans ses murs les représentants des empereurs d'Orient, et qui conserve encore de majestueux vestiges de son ancienne splendeur ; tu en seras archevêque. Ce n'est pas tout. Comme il convient de mettre la lumière sur le chandelier, que tu es dès à présent un des hommes les plus instruits parmi les chrétiens , et que ton amour pour la science augmentera encore chaque jour , tu seras appelé , au déclin de ta vie , à gouverner le peuple chrétien tout entier. » Si, disons-nous, l'évêque Hatton eût tenu à Gerbert ce langage, Gerbert , sans doute, aurait cru difficilement à l'accomplissement de si grandes promesses. Hatton , pourtant , n'eût rien prédit qui ne dût littéralement s'accomplir.
Après quelques années d'une vie agitée , après avoir occupé indûment , paraît-il , le siège de Reims , Gerbert fut successivement abbé de Bobbio , il fut archevêque de Ravenne , il fut pape.
L'indigent que les religieux d'Aurillac avaient recueilli , on ' ne sait en quelle année , portait la tiare à l'une des époques les plus solennelles de l'histoire moderne. Gerbert , en effet , fut promu à la papauté en l'année 999. Or, d'après une croyance, alors fort accréditée, le monde devait prendre fin en l'an 1000.
La chrétienté tout entière, préoccupée de cette effrayante pensée , présentait alors l'image d'un de ces malades languis-
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sants à qui la perspective de la tombe , qu'ils croient voir béante, enlève toute énergie. Un découragement immense avait gagné toutes les classes , les riches comme les pauvres , les grands comme les petits. Il n'était question ni d'élever à Dieu de nouveaux temples, ni de préparer aux générations futures de nouveaux ombrages. C'est à peine si l'on étayait un mur ébranlé , à peine si le laboureur se décidait à jeter dans la terre le grain dont il n'espérait pas voir l'épi.
Pour que la vie sociale ne fût pas entièrement arrêtée , il fallait, à la tête de la chrétienté , un homme qui ne partageât pas ces vaines terreurs , parce que sa science profonde de l'Ecriture, et sa connaissance des caractères auxquels une tradition certaine se distingue des croyances chimériques, devaient l'en affranchir. Cet homme fut naturellement Gerbert.
Il paraissait alors plus difficile à la plupart des chrétiens , imbus d'une fausse opinion , de franchir l'an 1000 , que cinq siècles plus tard il ne devait paraître difficile à Vasco de Gama dédoubler le cap des Tempêtes.
Placé au sommet du monde chrétien, Gerbert avait donc reçu de Dieu la mission de rassurer les peuples effrayés. De sa voix puissante et respectée , il les encourageait à se rapprocher sans frayeur pusillanime, du promontoire menaçant qu'ils croyaient voir se dresser devant eux dans la durée ; et quand ce cap eût été doublé , quand la grande horloge du temps eut sonné mille ans depuis la venue du Christ, sans que l'Ange exterminateur fit retentir la trompette redoutable qui doit marquer la fin du monde, Gerbert, dont l'âme était restée libre de frayeurs superstitieuses parce qu'elles étaient prématurées , lança d'une main ferme le navire de l'humanité vers l'immense Océan de l'avenir, dont Dieu seul connaît l'extrême rivage.
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