EMPEREUR HENRI IV AUX PIEDS DE GRÉGOIRE VIL
An 1077.
C'est une belle chose, de voir un homme dompter un cheval fougueux qui n'avait jamais connu le frein. C'est une chose plus belle , de voir un général d'armée , au jour d'une bataille, contempler, impassible, d'innombrables bataillons ennemis qui viennent se précipiter sur les siens. Mais c'est une chose plus magnifique encore , de voir un vieillard désarmé dominer les plus grands potentats de la terre par la seule énergie de ses convictions , et jamais ce dernier spectacle ne se produisit dans le monde avec autant de majesté que dans la personne de Grégoire VII.
Il serait difficile de trouver des couleurs assez sombres pour peindre l'état où se trouvait la chrétienté au commencement du onzième siècle. Les invasions des barbares et l'absence de toute discipline avaient amené à la fois une ignorance profonde et une licence de mœurs incroyable.
Tant que l'immoralité ne fait de ravages que dans l'Eglise enseignée , les armes spirituelles que Dieu a données à l'Eglise enseignante peuvent , jusqu'à un certain point , arrêter les scandales. Mais lorsque l'immoralité a gagné le clergé luimôme , comment les peuples pourraient-ils être utilement repris ! Quand le sel de la terre s'est affadi , comment une corruption effroyable ne se produirait-elle pas de tous les côtés !
Or , au commencement du onzième siècle , rien n'était plus ordinaire que de rencontrer des évêques et des prêtres simoniaques ou d'une incontinence notoire.
Les âmes les plus pures aimaient alors à se retirer dans les solitudes des cloîtres pour éviter de voir les scandales qui , dans le monde , affligeaient à chaque instant leurs yeux. Mais , si admirables que fussent les exemples donnés par les religieux , ils ne pouvaient suffire pour réformer le monde , parce que les religieux n'exerçaient hors de leur monastère aucune autorité proprement dite. Quand ils craignaient euxmêmes l'autorité d'un évêque qui n'avait point leur estime , ils cherchaient à obtenir du Saint-Siège des exemptions; mais s'ils venaient à leur tour à tomber dans le relâchement , les exemptions qu'ils avaient obtenues favorisaient souvent d'affreux désordres , et le remède pouvait quelquefois devenir pire que le mal.
La répression des scandales dont gémissait l'Eglise ne pouvait donc venir que d'une autorité placée à la fois au-dessus des évêques et des ordres religieux , c'est-à-dire de la papauté. \-' Mais la papauté elle-même ne pouvait tenter que des efforts impuissants , quand le pontife qui en était revêtu était suspecté de simonie ou de moeurs dissolues , et ce malheur , le plus grand de tous les malheurs , affligea plus d'une fois les chrétiens dans le cours du dixième siècle et dans la première moitié du onzième.
Aussi , quel était le but principal des gémissements que
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poussaient alors toutes les âmes pieuses, éparses encore çà et là dans le monde ou groupées dans l'intérieur des cloîtres ? Quel était le vœu le plus cher des grands hommes de ce temps , des Romuald , des Richard de Saint-Vannes , des Pierre Damien ? C'est qu'il plût à Dieu de placer à la tête de son Eglise des hommes dignes en tout point de la gouverner.
Ces gémissements et ces vœux furent exaucés. A partir de l'année 1048, qui fut celle de l'élection du saint pape Léon IX, on vit dans moins d'un quart de siècle se succéder quatre souverains pontifes, tous animés des meilleurs sentiments. Victor II poursuivit avec zèle l'œuvre de Léon IX. Etienne IX , qui ne régna du reste que quelques mois , essaya de se rendre digne de ses deux devanciers , et Alexandre II continua cette belle série de saints pontifes. Toutefois ces divers papes , quoique animés des intentions les plus louables pour la répression des crimes et la réforme des mœurs , n'avaient obtenu que de faibles résultats.
C'est, que pour attaquer, au même moment et de front, des monstres aussi affreux et aussi vivacesque l'étaient alors l'esprit de domination chez les uns , l'esprit de cupidité chez d'autres , l'incontinence ch iz presque tous , il fallait un homme doué à la fois de mœurs incorruptibles , de talents supérieurs et d'un courage héroïque.
Voyez-vous ce jeune homme qui quitte en se signant le bourg de Soane, dans la Toscane? Ce bourg est le lieu de sa naissance ; son père , comme le père nourricier de Jésus de Nazareth , était un charpentier. Si vous lui demandez son nom, il vous répondra qu'il se nomme Hildebrand.
Ce jeune homme , quoique fils d'un simple artisan , a un front pâle et des mains lisses qui annoncent que l'esprit travaille déjà plus en lui que les mains. Il a , en effet, reçu déjà quelque instruction dans les murs de la ville éternelle.
Pourquoi donc cette fois , au lieu de diriger ses pas vers Rome , prend-il son chemin vers le Nord ? C'est peut-être
qu'il a gémi à Rome sur de grands scandales, et qu'il aspire à ne voir aulour de lui que de grandes vertus. Il va donc franchir les Apennins , p,;is les Alpes , parce qu'il veut aller servir Dieu à Cluny.
Le passage de ce jeune homme dans la haute Italie, la Suisse et la Bourgogne ne fait pas alors plus de sensation dans le monde , que n'en fait le passage d'une hirondelle qui fend l'air. C'est pourtant lui que la Providence a choisi pour élever les dernières assises et poser le faîlc du plus majestueux édiiice qui fut jamais , c'est-à-dire en parlant sans figure , pour établir sur la seule base de fortes croyances, un empire plus vaste que ne le fut celui d'aucun des grands conquérants qui ont, à différentes époques, fait trembler le monde. C'est, en effet, de l'avènement d'Hiidehrand à la tiare, que date la puissance irrésistible de ce que le monde appelle l'opinion et qu'on appellerait mieux la croyance , et les gens en assez grand nombre qui datent cette puissance du seizième siècle seulement , ne se trompent que de cinq cents ans.
On dit qu'IIildebrand alla rejoindre à Cluny le pape Grégoire VI , qui avait été son premier protecteur , et qui s'était retiré à Cluny après avoir abdiqué la papauté. C'est dans ce monastère célèbre que le jeune Hildebrand, au milieu des livres et de la prière , songeait aux maux de la chrétienté et aux moyens d'y remédier.
L'origine de tous les maux venait, à ses yeux, de ce que les liens de la discipline ecclésiastique étaient partout relâchés , ce qui permettait aux souverains et aux princes de se jouer de toutes les lois , parce qu'ils ne rencontraient nulle part une autorité assez forte pour les contraindre à les respecter. Il s'agissait donc , pour réparer tout le mal , de créer cotte autorité, et d'obliger ainsi à rentrer dans la voie du bien quiconque osait ostensiblement s'en écarter. Il était essentiel , à ce point de vue, que l'empereur d'Occident n'oubliât jamais que sa puissance n'avait été restaurée dans la personne de
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Charlemagne que pour assurer l'exécution des lois de l'Eglise. Aussi l'histoire raconte que lorsque Léon IX , qui avait été élu pape dans une diète convoquée à Worms par l'empereur Henri III, passa à Cluny pour se rendre à Rome , l'abbé de Cluny et Hildebrand , qui étaient allés à sa rencontre , lui persuadèrent de déclarer que le choix de l'empereur ne lui donnait aucun droit au siège de saint Pierre , et que ce choix appartenait exclusivement au clergé et au peuple romains. Léon IX fit, en effet, cette déclaration, dans laquelle se révélait clairement la pensée fondamentale d'Hildebrand. Celui-ci fut nommé dans cette circonstance cardinal de l'Eglise romaine, et depuis lors il prit une part des plus actives à toutes les affaires de l'Eglise. C'est lui qui prépara la nomination des divers papes qui succédèrent à Léon IX , de Victor II , d'Etienne IX et d'Alexandre II, et l'on peut dire que sous ce dernier pontife, qui avait en lui une confiance illimitée , c'était déjà Hildebrand qui gouvernait la chrétienté.
Aussi , dès qu'Alexandre II fut mort , tous les Romains jetèrent les yeux sur Hildebrand comme sur l'homme le plus digne de porter la tiare. En effet , le jour même des funérailles d'Alexandre H, les cardinaux, et un nombre considérable d evêques , de prêtres et de moines, s'étant rendus processionnellement à l'église de Saint-Pierre , dès que la foule immense qui encombrait la basilique eut aperçu Hildebrand , les voûtes de l'Eglise retentirent de celle acclamation poussée à la fois par des milliers de voix : « Hildebrand ! Hildebrand ! c'est lui que saint Pierre a choisi pour son successeur. »
Hildebrand monte aussitôt en chaire pour essayer de dissuader le peuple. Mais dès qu'il a cessé de parler, un des principaux cardinaux , se tournant vers le peuple , lui dit : « Vous savez que depuis le règne de Léon IX, de sainte mémoire , le cardinal archidiacre que vous venez d'entendre a élevé à un très-haut degré de splendeur l'Eglise romaine , et qu'il a délivré notre ville de bien des dangers, Comme
nous no trouvons personne plus apte que lui au gouvernement de la chrétienté, nous tous, cardinaux et éyêques , l'avons choisi unanimement pour souverain pasteur de vos âmes. » Tous les cardinaux et évoques présents ayant donné des signes d'assentiment , et les acclamations ayant redoublé , Hildebrand dut céder , et il fut élevé aussitôt sur le siège de saint Pierre. Cette élection , qui annonçait un règne plein de gloire , eut lieu le 22 avril 1073 , et le sacre du nouveau pape , qui n'était encore que diacre , eut lieu le 30 juin suivant.
Grégoire VII , c'est le nom que prit Hildebrand par reconnaissance pour Grégoire VI , son bienfaiteur , dut procéder comme procède un habile général d'armée, qui, avant d'entreprendre une expédition décisive , veut s'assurer de la fidélité et de la bravoure de ses soldats.
Avant d'attaquer les princes qui vendaient publiquement les évêchés et les autres dignités ecclésiastiques , il fallait d'abord s'assurer du concours du clergé et purger ses rangs de tous les hommes notoirement simoniaques ou impudiques.
Dans ce but , Grégoire VII , dès le commencement de son pontificat, convoqua à Rome un concile, dont les décrets montrent combien les plaies de l'Eglise étaient alors envenimées et profondes.
Le concile décréta :
1" Qu'aucun clerc ne pouvait obtenir de dignité ecclésiastique par simonie, c'est-à-dire par le moyen de l'argent ou
d'autres dons ;
2° Que personne ne devait conserver une dignité acquise
par une pareille voie , et que nul ecclésiastique ou laïque ne pouvait vendre les droits d'une église , sans encourir l'anaihème ;
3° Que toute fonction de l'autel devait être interdite aux clercs incontinents , et que personne ne devait être promu aux ordres majeurs sans avoir promis solennellement qu'il garderait la continence perpétuelle ;
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4» Que le peuple ne. devait pas assister aux offices d'un clerc qui enfreignait notoirement les décrets apostoliques.
Ces décrets sévères, mais absolument indispensables, suscitèrent à Grégoire VII une multitude d'ennemis , et d'ennemis acharnés. Mais sa grande âme n'en tint nul compte, parce qu'il se reposait entièrement sur l'assistance de l'Homme-Dieu dont il était le vicaire.
Dès que par cette sévérité salutaire Grégoire eut expulsé quantité de loups de la bergerie, il ne craignit plus d'attaquer les ennemis de l'Eglise qui portaient des sceptres ou des couronnes. Les divers princes de l'Italie furent les premiers contraints à abandonner l'usage sacrilège de l'investiture , c'està-dire de la concession , faite le plus souvent à prix d'argent , des dignités ecclésiastiques. Après le prince de Bénévent, et le duc de Capoue Richard Ier , ce fut le duc de Sicile , le fier Robert Guiscard, qui dut renoncer formellement aux inveslitures, pour faire cesser l'excommunication prononcée contre lui.
Le roi de France Philippe Ier était coupable des mêmes abus. Il fut excommunié comme Robert Guiscard, et dut se soumettre comme lui.
Le pontife qui avait frappé Robert Guiscard et Philippe Ie' n'était pas homme à tolérer les excès du jeune roi de Germanie Henri IV, à qui il ne manquait que d'être sacré par le pape pour avoir le titre d'empereur. Qu'était-ce que ce jeune souverain ? C'était un homme d'une perversité précoce , un homme qui avait déjà répudié sa femme sur un prétexte frivole, pour s'abandonner à tonte sorte de dissolutions ; un homme qui faisait de toutes les dignités ecclésiastiques un indigne trafic, et qui, après avoir vendu une première fois un évêché, le vendait quelquefois une seconde à un autre compétiteur qui lui avait offert une somme plus forte ; un homme, enfin, qui accablait ses peuples d'impôts intolérables par leur énormité, et qui , après une révolte des Saxons et des Thuringiens causée
par ces impôts excessifs , avait commis clans leur pays les excès les plus odieux.
Grégoire VII ne croyait pas qu'un prince chrétien pût se livrer impunément à des excès aussi révoltants , et , après des remontrances réitérées dont le roi de Germanie ne tint aucun compte , il fulmina contre ce prince aussi obstiné que coupable une bulle d'excommunication.
Cette bulle produisit les effets que de pareilles sentences produisaient toujours en ces temps de foi : il se fit aussitôt autour de Henri un vide effrayant ; quantité de seigneurs qui , auparavant, lui avaient été dévoués l'abandonnèrent, et il se trouva bientôt seul , en présence de seigneurs et de sujets révoltés qui avaient contre lui les plus justes causes de ressentiment.
Où va-t-il , maintenant , ce successeur de Charlemagne et d'Othon-le-Grand? Il comprend que sa situation est désespérée s'il ne parvient pas à faire lever l'ana thème prononcé contre lui. 11 quitte donc l'Allemagne, il s'achemine, à peu près seul, vers les Alpes, et après avoir fait de grands détours et avoir voyagé plusieurs semaines plutôt en mendiant qu'en souverain, il arrive enfin à Canosse , petite ville de l'Italie septentrionale, où Grégoire VII se trouvait alors.
Le roi de Germanie , on l'a dit , avait abusé de sa puissance pour commettre de grandes iniquités. Afin qu'il usât mieux de son pouvoir à l'avenir , il importait qu'il comprit bien toute î'énormité de ses fautes , pour ne pas dire de ses crimes.
A son arrivée à Canosse , il fut donc conduit sans aucune suite dans la seconde enceinte de la forteresse, qui en avait trois. Là, pendant trois jours entiers, il attendit, pieds nus et couvert d'un habit de pénitent , la sentence du Pape, qui ne leva l'excommunication qu'après que Henri eut solennellement promis devant les saints autels, qu'il réparerait, autant qu'il serait en lui, toutes les injustices dont il pourrait être reconnu coupable dans une assemblée que le Pape devait convoquer.
Celle scène mémorable , qui eut lieu le 26 février 1077 , marqua l'apogée de la puissance pontificale ; elle eut, dans la chrétienté tout entière, un immense retentissement, et arracha partout des cris de surprise , cris de terreur chez les grands , cris d'admiration chez les petits.
La pénitence imposée au roi de Germanie a pourtant scandalisé beaucoup de nos modernes penseurs. Tandis qu'il n'est personne qui ne trouve sublime la conduite de saint Ambroise refusant l'entrée du lieu saint à Théodose, coupable, sans doute, d'un grand crime , mais d'un crime causé par un seul mouvement de colère , on a vu des philosophes s'offenser de ce qu'un pape , chargé, à lui tout seul, des intérêts de l'humanité, voulut faire sentir à un jeune roi de Germanie, que les iniquités monstrueuses qu'il avait déjà commises avant d'avoir atteint l'âge d'homme méritaient une grande expiation (1). N'y a-t-il point , dans des appréciations aussi opposées . une contradiction flagrante?
Combien, au temps dont nous parlons, les hommes pieux, et le menu peuple qui de tout temps a formé l'immense majorité du genre humain, jugeaient les choses autrement ! Que d'actions de grâces retentissaient alors dans les monastères, à la vue de ce que leurs dévots habitants considéraient comme le règne anticipé du Christ ! Que d'espérances dorées jaillissaient aussi dans les chaumières, semblables aux primevères et aux boutons d'or qui surgissent partout au printemps ! Il nous semble entendre , à travers les siècles , des multitudes innombrables de laboureurs et de villageois s'écrier avec transport , sur les penchants de toutes les collines et les rives de tous les fleuves : « Le ciel , il es! vrai , nous a faits pauvres et faibles devant les hauts barons et les souverains ; les hauts barons et les souverains ne nous accableront plus
(1) Henri IV , né en 1050, succéda â son père Henri III , à l'âge de si\ ans ; il n'en a\ait que vingt-six lors de la scène de Canosse.
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d'excès que n'en avaient commis ceux de Henri. La ville entière fut mise par eux à feu et à sang.
Le cœur navré de tant de malheurs qu'il n'avait pu prévoir . Grégoire VII se retira d'abord au monastère du Mont- Cassin, et bientôt après . sur les bords de !a Méditerranée . à Salerne. soit que pour réparer sa santé altérée par d'immenses travaux et des chagrins profonds . on lui eût conseillé d'aller consulter . à Salerne . les oracles de la science médicale, qui y était , dès-lors , cultivée avec honneur, soit que la vue de la mer elle bruit grondant de ses flots, qui favorisent les profondes méditations et bercent les grandes mélancolies , dussent être plus en rapport avec les dispositions de son âme.
Il était encore dans cette ville . quand la mort vint non pas le frapper . mais l'avertir que Dieu l'appelait dans un monde meilleur. Avant d'expirer, il prononça ces paroles remarquables : « J'ai aimé la justice et j'ai haï l'iniquité : c'est pourquoi je meurs dans l'exil. » Mais ce lieu d'exil était pour lui la frontière de la véritable patrie dans laquelle il allait entrer. Paul V et Benoit XIII ont placé ce grand homme dans le catalogue des saints , et l'Eglise nous garantit par leur voix qu'il jouit dans le ciel d'une gloire incorruptible.
0 pontife vénéré, permets-moi donc de devancer par la pensée le jour où ton corps ressuscité se réunira de nouveau à ta grande àme. Laisse-moi m'incliner devant toi, devant foi qui es, à mes yeux, le type glorieux de la prééminence du droit, sur la force et de l'idée sur la matière. Laisse-moi baiser tes mains resplendissantes de justice , et coller mes lèvres sur tes pieds sacrés , comme en présence du crucifix , j'aime à les coller sur ceux de l'Homme-Dieu que tu représentes. Qu'on me divise en deux plutôt que de me séparer de toi , puisque je sens tous les mouvements de ton cœur se répéter dans le mien , et toutes tes pulsations faire battre mes veines !
Et ce ne sont pas seulement tes sentiments qui vibrent au
fond de mon âme • je reste encore frappé d'admiration devant la grandeur de tes idées. Je reconnais avec bonheur et avec amour ta suprématie absolue sur l'Eglise , puisque sans elle il ne saurait y avoir d'unité. Seule, ta suprématie temporelle sur les rois et les empereurs étonne mon esprit , et pourtant j'y souscris encore à l'instant si tu daignes accueillir ma prière , si tu daignes me garantir de la part de Dieu que tous tes successeurs seront, dans chaque action de lear vie , aussi éclairés et aussi saints que toi ; car il est un despotisme que je hais , c'est celui des grands et des puissants de la terre ; il en est un que je redoute , c'est celui des fdles d'Eve qui ont le regard doux et la voix enchanteresse ; mais il en est un que j'aime , c'est celui des hautes intelligences guidées par la sainteté ; celui-là plaît tant à ma raison et ravit si fort mon cœur , qu'il finit aussi par causer à mes sens une douce extase.
URBAIN il AU CONCILE DE CLERMONT.
Qu'ils sont heureux les siècles de croyance ! qu'ils sont heureux! La vie des peuples, comme celle des individus , est pleine alors de poétiques enchantements.
Dans les âges d'incrédulité, l'enfance naïve dure à peine un jour, et l'adolescence chaste, un matin. Ce jour fini, ce matin passé, plus de nobles élans au cœur ; partant, plus de poésie, plus de bonheur, plus de joie. Les objets extérieurs ne parlent plus à la pensée , et comme la vertu peut seule imprimer aux êtres intelligents un rayonnement durable de beauté , quand on ne croit plus à la vertu , l'on ne voit plus dans les visages humains que des masques, tantôt grimaçants, tantôt horribles, toujours repoussants. Dans ces conditions on n'éprouve pas pour ses semblables plus de sympathie , que les habitants des bagnes et des prisons n'en éprouvent d'ordinaire pour leurs compagnons d'infortune , aussi dépravés qu'eux mêmes.
Comme, dans les siècles de foi, tout est différent ! L'homme,
VJ
dans ces temps, conserve jusqu'à la dernière vieillesse l'enjouement et la candeur de ses jeunes ans , parce que le siège principal de sa vie est au cœur, et que le cœur, on l'a dit avec raison , ne vieillit point. La nature physique est alors pour lui un sujet continuel de contemplation, et la nature morale , une source intarissable d'émotions plus douces encore. La jeune fille croit voir alors partout des archanges rayonnants de lumière , qui transpercent son cœur de flèches d'or ; le jeune homme croit rencontrer à chaque pas des vierges plus belles que les vierges de Raphaël .
Pessimisme, dira-t-on, dans un cas , optimisme dans l'autre , illusion des deux parts ! Non, répondrons-nous , ce ne sont point des illusions ; ce n'est , dans les deux cas , que le sentiment énergique des deux grandes réalités aux quelles aboutît inévitablement cette route éphémère qu'on nomme le temps. Tout homme ici-bas , en effet, est placé dans un demi-jour qui ne lui permet de découvrir ni toute la beauté du Bien , ni toute la laideur du Mal. Seulement, pour l'incrédule, ce crépuscule est le crépuscule du soir, après lequel il n'attend que des ténèbres plus épaisses encore , tandis que pour le croyant, c'est le crépuscule du matin , qui se colore déjà des teintes rosées de l'aurore avant de faire place à un soleil radieux.
La chrétienté tout entière , à la fin du onzième siècle , se sentait ainsi comme à l'aurore de la vie. Elle était depuis longtemps délivrée des frayeurs que la pensée de la fin prochaine du monde lui avait causées. Elle voyait, d'un autre côté, la domination des papes fortement établie, et le règne de l'arbitraire ruiné partout. Il n'en fallait pas davantage pour faire naître les plus douces espérances dans les campagnes comme dans les villes, dans les chaumières comme dans les palais. Tout s'animait donc, tout s'agitait , tout cbantaît,
Voyez-vous , dans un pli des Apennins , sur les bords limpides d'une rivière dont les eaux iront plus tard baigner les murs déjà célèbres de Florence et de Pise, voyez-vous un
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moine tout occupé à marquer des points sur des lignes parallèles ? Ce moine est le bénédictin Guy d'Arezzo , qui donne à la musique les lois qu'elle suit encore.
Dans la France méridionale , quels sont ces hommes qui n'avaient jamais eu leurs pareils jusque-là , qu'on voit aller sans cesse de ville en ville, de castel en castel , portant dans leurs mains, au lieu d'une lance acérée, une harpe ou une mandoline? Ce sont les premiers troubadours. Ils façonnent , dans leurs chants de gloire et d'amour, une langue nouvelle , qui produira bientôt des filles plus harmonieuses encore que leur mère.
Dans la France du nord , comme aussi en Angleterre et en Allemagne , s'offre aux regards un spectacle plus magnifique encore. Jusque-là, la structure des églises était restée lourde et massive ; maintenant les voûtes s'élèvent davantage , les tours s'élancent dans les airs. On voit déjà que le style roman ne tardera pas à disparaître, et que le règne de l'ogive va commencer.
Tous ces efforts , tous ces chants , tous ces travaux ne sont que des aspirations de l'humanité qui cherche à s'élever , sur les ailes de la foi , dans les régions sereines du Beau.
Les guerres privées de seigneur à seigneur, au temps dont nous parlons, subsistaient pourtant encore, et le laboureur n'était jamais sûr de lever la moisson du sol qu'il avait semé, Il fallait nécessairement, pour assurer au-dedans le repos de la chrétienté , employer au-dehors l'exubérance de vie qu'elle déployait partout. La tyrannie qu'exerçaient sur les chrétiens d'Orient les enfants de Mahomet, en fournit une occasion naturelle , et donna lieu au plus grand ébranlement qui eût encore agité l'Europe.
Quel fut le premier auteur de celte immense commotion , qui devait former l'âge épique des temps modernes ? Ce fut un simple prêtre du diocèse d'Amiens , appelé Pierre , et surnommé
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l'ermite, parce qu'il avait toujours montré un grand amour pour la solitude.
Les vrais possesseurs de la terre , ce ne sont point les souverains, qui ne peuvent se mouvoir sans emmener avec eux un embarrassant cortège ; ce sont les hommes habitués à cheminer un bâton à la main, qui n'ont besoin que d'un morceau de pain pour apaiser leur faim , et d'un peu d'eau pour étancher leur soif. Tels étaient les pèlerins qui , dans le onzième siècle , traversaient l'Europe en tout sens , se rendant les uns à Rome, les autres à Saint-Jacques-de-Compostelle , les plus hardis à Jérusalem.
Pierre l'ermite avait été du nombre de ces derniers. Bavait visité les sainls lieux. Il avait été témoin des avanies de tout genre, dont les Sarrasins ne cessaient d'accabler les serviteurs du Christ. Pierre , avant d'entrer dans le sacerdoce , avait , à ce qu'il paraît , porté les armes. Durant son séjour à Jérusalem , chaque fois qu'il voyait les profanations indignes des infidè'es , et les excès qu'ils commettaient à chaque instant contre les chrétiens , le courage du guerrier et le dévouement du prêtre s'unissaient pour faire bouillonner son cœur. « Ah ! se disait-il , si mes frères de France voyaient tout cela!» Il ajouta un jour : « Je saurai si bien le leur dépeindre qu'ils croiront le voir, et ils ne permettront plus que le tombeau du Christ soit livré à des mains impures. »
Son projet fut dès-lors arrêté. Pour ne pas s'exposer à être accusé d'exagération, il demande à l'évêque de Jérusalem une J lettre pour le souverain pontife , et le prie d'y décrire les maux intolérables que son infortuné troupeau a journellement à supporter. Dès que cette lettre est écrite , il part pour l'Italie , et va se jeler aux pieds du pape Urbain II, digne successeur de Grégoire VIL
Urbain sent, à son tour, ses entrailles émues. Il convoque sur-le-champ un concile à Plaisance , pour aviser à ce qu'il convient de faire dans l'intérêt des églises d'Orient , et en par-
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liculier de celle de Jérusalem. En attendant, il permet à Pierre l'ermite d'aller communiquer à toutes les contrées de l'Europe , l'émotion profonde qu'il lui a causée à lui-même.
Pierre sent alors ses forces centuplées. Il parcourt successivement le nord de l'Italie, puis l'Helvétie, puis la France , puis la Flandre. Partout , les peuples se soulèvent à la nouvelle de sa prochaine arrivée. Les basiliques des grandes cités , comme les églises des hameaux , sont trop étroites pour contenir les foules amassées. Pierre parle au milieu des campagnes ou dans les grandes places des villes, et tous les auditeurs croient être à Jérusalem. Tous voient le Sarrasin qui frappe , et le chrétien qui est frappé. Tous les enfants pleurent, toutes les femmes gémissent , tous les chevaliers brandissent leur lance, ou portent la main à la poignée de leur épée.
Urbain , de son côté , a fait décider au concile de Plaisance qu'il fallait attaquer les infidèles. Mais , pour les attaquer, il faut des bras vigoureux et des cœurs qui n'ont jamais connu la peur. Il s'en rencontre , sans doute, dans tous les pays chrétiens; mais parce qu'en France ils foisonnent, c'est surtout la France qui les fournira.
Urbain II convoque donc un second concile au centre même de la France , dans la ville qui rappelle à la fois les dernières gloires gauloises et les dernières gloires romaines , dans la cité des Vercingétorix , et des Sidoine Apollinaire.
Français de nos jours, qui pour avoir vu quelques émeutiers parricides , parcourir les rues épouvantées de nos grandes cités, vous imaginez avoir vu de grands spectacles , venez sur les murs de Clermont contempler les foules qui encombrent tous les chemins , et les étendards qui se montrent à tous les points de l'horizon.
Voici l'homme qui a déjà fait verser , en quelques mois , à la chrétienté, plus de larmes que n'en versèrent, durant des siècles, tous les Grecs de l'antiquité sur les malheurs d'OEdipe ou d'Oreste. Voici Pierre l'ermite , dont la robe poudreuse et
déchirée excite plus d'enthousiasme que n'en peut causer rentrée triomphale d'un souverain.
Voici maintenant le représentant de Jésus-Christ, le successeur de saint Pierre. Son visage brille à la fois de l'éclat du courage et de celui de la science. Saluez en lui l'une de vos plus grandes illustrations ; car c'est sur les bords de la Marne , c'est à Châtillon qu il est né (1) ; et c'est à Gluny qu'ont germé ses taients et ses vertus.
Des centaines d'évèques ou d'abbés , précédés et suivis d'un peuple innombrable, se rendent processionnellement à sa rencontre, et à son approche, tous les fronts se prosternent dans la poussière pour recevoir la rosée bienfaisante de ses bénédictions. Quand ces fronts vont se relever, vous en verrez sans doute des milliers , blancs comme des lys, et qui n'ont jamais reçu d'autres baisers que les baisers maternels, mais vous en verrez des milliers aussi noircis par les fatigues, et surmontés d'un casque ait ier.
Regardez vers le Midi. Vous apercevez la bannière sans tache de Raymond , comte de Toulouse. Quoiqu'il ne porte pas le titre de roi , ses états sont plus étendus que ceux du roi de France , et tous les rois de l'Espagne recherchent son alliance.
Du côté de l'Occident paraissent les enseignes de Rotrou , comte du Perche.
Vers le Nord , les étendards sont encore plus nombreux. Voici d'abord celui de Hugues-le-Grand , comte de Vermandois , frère du roi de France , Philippe Ier. Quant à Philippe , vjjl ne se montre point , par ce qu'il est dans les liens de criminelles amours , et que le Christ n'admet point parmi ses serviteurs les hommes qui brûlent de flammes impures. Tout auprès est la bannière, non moins redoutée , de Robert , duc de Normandie; puis celle de Robert, comte de Flandre; puis encore celle d'Etienne, comte de Blois.
(1) C'est l'opinion la plus générale. Suivant une autre, Urbain serait né
à Reims.
de l'histoire moderne. 197
A l'Orient aussi , paraissent des bannières de diverses couleurs. Les unes sont depuis longtemps connues des Français : ce sont celles de Godefroy de Bouillon, duc de la Basse-Lorraine , et de ses deux frères , Eustache et Baudouin. D'autres , que la victoire a , depuis longtemps déjà , illustrées dans l'Italie méridionale et la Sicile , paraissent pour la première fois sur une terre française : ce sont les bannières de Boémond , prince de Tarente. fils de Robert Guiscard , duc de Fouille et de Calabre , et celles de son cousin , l'intrépide Tancrède,
Quant aux bannières de seigneurs moins puissants , accourus de toutes les parties de la France ou de contrées plus éloignées , elles se balancent de tous les côtés , aussi nombreuses que les arbres d'une forêt ; car l'enceinte de la ville est beaucoup trop étroite pour pouvoir contenir la multitude des chevaliers, qui ont dû dresser des tentes sur les bords de l'Allier.
Le jour fixé pour l'ouverture du concile arrive enfin, et le pape adresse à l'une des plus imposantes assemblées qu'il ait été donné à l'oeil de l'homme de contempler, l'allocution suivante , digne d'être transmise jusqu'à la postérité la plus reculée , puisqu'elle devint aussitôt le signal des exploits les plus héroïques qui aient jamais été tentés (1).
« Vous savez , mes frères , que le Sauveur du monde a honoré, par sa présence, la terre qu'il avait promise aux anciens patriarches, qu'il l'a nommée son héritage, et qu'il l'a particulièrement chérie ; et bien qu'à cause des péchés de ses habitants, il l'ait livrée pour un temps entre les mains des infidèles , il ne faut pas croire qu'il l'ait rejelée. Depuis longues années , la nation impie des Sarrasins tient les saints lieux sous une dure tyrannie ; ils ont réduit les fidèles en servitude et les accablent de tributs et d'avanies ; ils enlèvent leurs enfants , les
(1) Nous reproduisons le texte de Fleury , que cet auteur avait puisé lui-même dans Guillaume de Tyr.
contraignent dapostasier, et s'ils refusent, ils les font mourir. Le temple de Dieu est devenu le siège des démom ; l'église du Saint-Sépulcre est souillée de leur impudicilé, et les autres lieux saints servent d'asile aux animaux immondes. Us n'ont pas plus d'égards pour les personnes ; on met à mort les prêtres et les diacres dans le sanctuaire ; on y outrage les femmes et les vierges.
« Vous donc, mes cliers enfants, armez-vous du zèle de Dieu : marchez au secours de nos frères , et le seigneur sera avec vous. Tournez contre l'ennemi du nom chrélien , les armes que trop souvent vous employez injustement les uns contre les autres. Rachetez , par ce service agréable à Dieu , les pillages, les incendies, les homicides et les autres crimes qui excluent de son royaume , afin d'en obtenir proinptement pardon. Nous vous exhortons, et nous vous enjoignons pour la rémission de vos péchés, de compatir à l'affliction de nos frères qui sont à Jérusalem et aux environs,, et de réprimer l'insolence des infidèles, qui veulent se soumettre les royaumes et les empires, et se proposent d'éteindre le nom chrétien. Autrement, il est à craindre que 'a foi ne périsse bientôt en ces contrées-là. Plusieurs d'entre vous savent que la persécution y règne , pour l'avoir vue de leurs yeux ; et nous l'apprenons d'ailleurs par la lettre du patriarche de Jérusalem , que je tiens dans mes mains , et que le vénérable Pierre, ici présent, nous a apportée.
(( Pour nous , ayant confiance en la miséricorde de Dieu et en v'l'autorité de saint Pierre , nous remettrons à ceux qui prendront les armes contre les infidèles , les pénitences immenses qu'ils méritent pour leurs péchés ; et ceux qui y mourront en vraie pénitence , ne doivent point douter qu'ils ne reçoivent le pardon de leurs péchés et la récompense éternelle. Cependant nous prenons sous la protection de l'Eglise et des apôtres saint Pierre et saint Paul , ceux qui s'engageront à cette sainte entreprise , et nous ordonnons que leurs personnes et leurs biens soient dans une entière sûreté. »
A peine le pape a-t-il cessé de parler, qu'un cri unanime s'échappe au même instant de toutes les poitrines : Dieu le veut ! Dieu le veut !
Dès que le premier enthousiasme est un peu calmé , Urhain reprend ainsi : « Vous voyez aujourd'hui, mes frères, l'accomplissement de cette parole de Notre-Seigneur, qu'il se trouve au milieu de ceux qui sont assemblés en son nom ; car vous n'auriez pas poussé un cri aussi unanime , s'il ne vous l'avait inspiré. Dieu le veut sera donc votre cri de guerre , et quiconque veut, entreprendre le pèlerinage des saints lieux , doit porter sur lui la figure de la croix. »
Les assistanls aussitôt se prosternent. Un des cardinaux présents prononce la formule de la confession , et tandis que les pleurs et les sanglots s'échappent de toutes parts, le Souverain-Pontife donne son absolution à cette foule immense.
Tous ceux qui firent le vœu d'aller en Terre-Sainte reçurent aussitôt une croix d'étoffe rouge , qu'ils placèrent sur leur épaule droite ; ils portèrent dès ce moment le nom de Croisés , et l'expédition projetée contre les infidèles prit naturellement le nom de croisade.
Gomme dans de vastes savanes ou dans des forêts d'arbres résineux , quand un incendie a commencé sur un point , si la direction du vent n'en arrête pas les progrès , cet incendie s'étend en quelques heures dans des espaces immenses ; ainsi , tous les chrétiens qui avaient pris la croix au concile de Clermont, eurent dans quelques semaines propagé dans toute la chrétienté l'enthousiasme dont ils étaient animés. C'était à qui montrerait plus d'empressement à prendre la croix , à qui ferait à Dieu pour cela de plus grands sacrifices. Partout on voyait des époux s'arracher aux embrassements de leurs jeunes épouses , des pères se dérober en pleurant aux caresses de leurs enfants. Et ce n'étaient point seulement les gentilshommes bardés de fer, qui se croisaient ; c'étaient de bons laboureurs, des artisans, d^s femmes, des adolescents à peine sortis de
l'enfance, qui presque tous s'imaginaient, dans leur naïve ignorance , qu'on pouvait arriver à Jérusalem en quelques journées de marche.
On croit généralement que le nombre des personnes qui , dans les divers pays de l'Europe, s'enrôlèrent pour cette première croisade , s'éleva au-dessus de cinq millions.
La plupart de ces croisés , mal approvisionnés et mal armés , périrent dans les chemins de l'Europe orientale, qu'ils suivaient pour se rendre à Constantinople ; et beaucoup trouvèrent ainsi la Jérusalem des cieux avant d'avoir vu celle de la terre.
D'autres , après des fatigues inouïes et des combats innombrables, arrivèrent jusqu'à la cité sainte, où s'opéra, il y a dix-huit siècles , la rédemption du monde , et ils y entrèrent en vainqueurs, le 15 juillet 1099; mais le droit de chanter leurs immortels exploits n'appartient qu'à la poésie.
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