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CONDAMNATION D'ABAILARD AU CONCILE OE SENS

An 1140.

C'est un magnifique feslia que celui que l'enseignement public sert libéralement aux intelligences éprises d'amour pour la science, et jimais ce festin ne fut plus splendide qu'au temps d'Abailard.

Les grandes écoles supposent à la fois un état de sécurité et une assez grande richesse. Comment les hommes pourraient-ils, en effet, s'occuper avec fruit de la culture de leur esprit, quand ils ont à chaque instant à défendre leur vie contre d'injustes aggressions, ou à la gagner par les plus rudes labeurs !

L'enseignement public ne cessa pourtant jamais complètement aux plus mauvais jours du moyen-âge. L'Eglise le distribuait alors aussi généreusement que pouvait le permettre le malheur des temps, à l'ombre des cathédrales. Mais il en est des esprits comme des corps ; ils ne s'échauffent et ne s'en-, ilamment que par le frottement , à moins qu'ils ne soient placés dans un milieu déjà incandescent.

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Pour que l'enseignement public brille d un vif éclat , il faut donc nécessairement qu'il ait de grands centres ; et comment de pareils centres eussent-ils pu exister , quand les barbares portaient dans toute l'Europe la désolation et le carnage, ou qu'un homme ne pouvait faire une journée de marche , sans être exposé à être rançonné vingt fois par les seigneurs plus ou moins puissants dont il traversait les terres !

L'enseignement ne put donc acquérir en France une grande extension, que lorsque les rois commencèrent à dominer la féodalité, et à faire sentir à tous leurs vassaux la force de leur épëe. Les maîtres elles écoliers, placés alors sous la double sauvegarde de la royauté et de l'Eglise, purent parcourir à loisir les vastes régions de la pensée.

Aussi , comme ils s'y élancèrent avec passion ! Plus un hiver a été rude , plus on reçoit avec délices les premières haleines du printemps Qui pourrait donc se représenter l'enthousiasme des hommes instruits , qui , après sept siècles de ténèbres profondes , voyaient poindre à l'horizon comme l'aube d'un jour nouveau ! Qui pourrait dire avec quelle émotion et quel respect ces hommes abordaient les rares monuments de la littérature latine , et ceux bien plus rares encore de la littérature grecque, qui n'avaient pas été détruits durant les siècles d'ignorance! Qui pourrait peindre l'avidité avec laquelle ils recevaient les leçons des hommes plus versés qu'eux-mêmes dans les secrets de la science !

Aujourd'hui que les chefs-d'œuvre de l'esprit humain sont 1 étudiés dès le plus jeune âge , et que l'imprimerie les a répandus partout, l'enfance et l'adolescence fréquentent seules les écoles. Mais , au temps dont nous parlons , qui succédait h une longue période d'ignorance , les hommes de tous les âges étaient comme autant d'enfants , et les manuscrits étaient si peu nombreux et si difficiles à acquérir, que la science ne pouvait guère se communiquer que par la parole.

On s'explique facilement par là , comment , dès la fin du

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onzième siècle , une multitude d'hommes se rendaient à Paris , non-seulement des diverses contrées de la France , mais encore de l'Italie , de l'Allemagne , de l'Angleterre , et, en un mot, de toutes les parties de l'Europe latine, pour y étudier la théologie, la philosophie et les belles lettres.

L'une des merveilles de ce temps fut Guillaume de Champeaux , archidiacre de Paris , qui professait avec la plus grande distinction toutes les sciences cultivées alors , et qui attirait des milliers d'auditeurs à ses leçons.

La gloire de ce maître illustre devait pourtant être effacée par celle d'un de ses élèves , adonné plus spécialement aux éludes philosophiques. Cet élève fut le célèbre Pierre Abailard.

Abailard , né à Palais , près de Nantes, en l'année 1079, montra , dès sa première jeunesse , combien la science avait pour lui d'attraits. Il était, en effet , l'aîné d'une famille noble , et il abandonna à ses frères tous les avantages résultant de son droit d'aînesse , pour que la nécessité d'administrer de grands biens ne le détournât point de ses travaux.

Abailard , on l'a dit , étudia d'abord sous Guillaume de Champeaux; mais il devint bientôt plus habile dialecticien que son maître, avec lequel il ne tarda pas à se brouiller. Il alla alors ouvrir une école à Melun, puis à Corbeil, et il attirait toujours à sa suite une multitude de disciples.

Abailard revint plus tard à Paris , où il professa avec tant d'éclat , qu'on y vit bientôt une chose dont l'histoire littéraire n'avait pas encore offert d'exemple ; c'est que le successeur de Guillaume de Champeaux, après avoir entendu Abailard, déclara qu'il lui abandonnait sa chaire , et se rangea aussitôt au nombre de ses élèves. Les leçons de tous les autres maîtres devinrent dès lors désertes , et Abailard fut désormais l'unique oracle de l'enseignement philosophique.

Ces succès inouïs développèrent chez Abailard un immense orgueil , et l'orgueil amène inévitablement d'autres chutes.

Non loin des lieux où Abailard recevait , tous les jours , de ses fanatiques admirateurs, de frénétiques applaudissements, vivait une jeune fille , dont l'esprit avait reçu une certaine cul turc qu'elle aspirait à développer , et dont la beauté égalait. l'esprit. Cette jeune fille , nièce d'un chanoine de Paris , appelé Fulbert, se nommait Héloïse.

Héloïse voulut recevoir des leçons de l'homme qui passait pour le maître le plus habile de l'époque; Abailard, de son côté, eut l'imprudence d'accéder aux désirs de la jeune fille, et d'aller enseigner, dans l'intérieur de sa demeure, cette aimable enfant.

Le disciple présomptueux d'Aristote oublia dans cette circonstance les leçons du divin Maître , qui seules peuvent préserver l'homme qui les fuit, des écueils redoutables dont la vie est parsemée. ïl oublia que l'esprit du mal est prompt , que la chair est faible , et que celui qui aime le danger doit y périr. Aussi sa vertu ne tarda pas à faire auprès d'Iléloïse un lamentable naufrage.

Qu'aurait du faire Abailard après une si triste chute? Il aurait dû cacher sa honte dans le silence , et se soustraire à tous les regards. Il aurait dû surtout éviter de s'élancer désormais dans les régions dangereuses des hautes spéculations ; car toute grande faute imprime nécessairement une tache au soleil de l'intelligence et en affaiblit la clarté. Mais un abîme appelle ordinairement un autre abîme.

Au lieu donc de devenir plus réservé dans le domaine habituel de ses explorations, le philosophe ne craignit pas de se lancer étourdimenl dans un monde moins connu de lui , et où les erreurs , les plus légères en apparence , peuvent devenir bientôt d'abominables impiétés. Il se mit à écrire sur les matières les plus transcendantes de la théologie , et avança dans ses écrits, notamment sur les mystères de la sainte Trinité et de l'Incarnation plusieurs propositions téméraires , quelques-unes même complètement fausses.

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Ces doctrines nouvelles, adoptées de confiance par une foule d'hommes instruits qui avaient été les élèves d'Abailard auraient pu engendrer des hérésies funestes , si elles n'avaient pas été anathématisées dès leurs naissance. Les erreurs les plus grossières furent proscrites dans un concile tenu à Soissons en l'année 1121 ; mais beaucoup d'autres , qu'il était plus difficile de constater , n'avaient pas été condamnées, et Abailard y ajoutait encore journellement , dans de nouveaux écrits , des erreurs nouvelles. ïl était temps d'arrêter l'effet de ces poisons.

Mais quel dialecticien osera lutter avec Abailard , qui n'a jamais été vaincu dans une dispute ? Quelle école fournira ce hardi jouteur? Où aura-t-il affilé sesarmes? C'est ce que demandaient un grand nombre d'hommes sages qui , offusqués des nouveautés d'Abailard , ne se sentaient pas de force à soutenir une argumentation contre lui 5 et tous plaçaient leur espoir dans un moine qui faisait alors l'admiration du monde.

La Bourgogne avait vu naître ce moine, qui , comme Abailard , avait renoncé de bonne heure à tous les biens de la terre , mais qui avait su, mieux qu'Àbailard, mortifier de bonne heure ses sens et son esprit. Au début de sa vie, il lui arriva une fois de jeter ses regards sur une femme , avec une curiosité que sa conscience timorée lui reprocha sur-le-champ. Il courut aussitôt, pour s'en punir, se jeter dans un étang glacé , et pendant qu'il éteignait dans ces froides eaux le feu de ses sens , il y doublait les clartés de son esprit. Le séducteur d'une jeune fille ne pouvait lutter contre ce héros de chasteté , l'ornement principal de la congrégation de Cîteaux , qui s'était détachée récemment de celle de Cluny pour se rapprocher davantage de la règle primitive de saint Benoît. Ce moine, qui devait être un des plus grands docteurs en même temps qu'un des plus grands thaumaturges du moyen-âge , était alors abbé de Clairvaux , et son nom était déjà célèbre dans toute la chrétienté : ils'appelait Bernard.

Bernard, dans sa solitude de Clairvaux, lit attentivement

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