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les divers écrits d' Abailard , et, outre les propositions extraites de ces écrits , qui avaient été condamnées au concile de Soissons , il en signala encore beaucoup d'autres qui n'étaient pas moins hérétiques.
Abailard se défend aussitôt avec vivacité. Sachant que Bernard avait eu un démêlé assez vif avec l'archevêque de Sens , il offre de soumettre sa doctrine à un concile, qui devait se tenir prochainement dans la ville métropolitaine de cet archevêque , et quelques jours seulement avant l'ouverture du concile il fait sommer Bernard de s'y rendre.
L"abbé deClairvaux hésita d'abord un instant à se mesurer dans un si court délai , avec le plus grand dialecticien de son temps ; mais il réfléchit ensuite que le Dieu qui avait promis de protéger ses disciples contre la rage des proconsuls , ne saurait manquer d'assister, dans une lutte de parole , l'homme humble et vertueux qui ne fonde que sur sa promesse l'espérance du succès.
L'espèce de défi lancé par Abailard est donc accepté.
Le temps où vivaient ces deux athlètes , était celui des joutes et des tournois. Dès que la renommée désignait un lieu où des chevaliers devaient se mesurer en champ-clos avec la lance ou l'épée, on était sûr de voir bientôt accourir dans ce lieu des foules empressées.
Mais aucun tournoi ne donna lieu à une réunion plus imposante , que celle qui se forma à Sens pour voir lutter ensemble les deux plus grandes célébrités intellectuelles de l'époque ; J d'un côté , le coryphée des écoles , de l'autre, le modèle et la gloire des cloîtres. On voyait arriver, à chaque heure, dans l'ancienne ville épiscopale, tantôt des prélats, tantôt des religieux, tantôt de hauts barons et de puissants seigneurs , sans compter une multitude innombrable d'étudiants , accourus particulièrement de Paris pour assister à cette grande joute théologique.
Non-seulement le comte de Champagne , le comte de Nevers,
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et d'autres grands feudataires se rendirent à Sens avec l'élite de leur noblesse , mais le roi de France , Louis-le-Jeune , voulut assister aussi à un débat aussi solennel , et il amena avec lui les principaux seigneurs de sa cour.
Le concile se tint le 2 juin 1140.
Quand Abailard entra dans l'assemblée , il parut d'abord plein de confiance. Il voyait, en effet, parmi les membres du concile, un grand nombre de ses anciens disciples et de ses plus ardents admirateurs.
Quand le moine parut, il tenait au contraire ses yeux timidement baissés, et l'on eût cru d'abord, à l'attitude si différente des deux athlètes , que Bernard était l'accusé , et Abailard l'accusateur.
Gomme c'était pourtant le moine qui avait attaqué le philosophe, il fallait que le moine parlât le premier. Le président du concile donne donc la parole à l'abbé de Clairvaux.
A l'instant , toute l'assemblée est frappée d'une prodigieuse stupeur , en voyant la transformation subite qui s'opère dans la personne du moine. Son œil, terne jusque là, s'illumine tout-à-coup , et lance des éclairs. Son corps, exténué par les austérités, resplendit d'une majesté indicible. Il n'a pas encore parlé, qu Abailard déjà se sent vaincu.
Bernard pourtant lit à haute voix les propositions erronées qu'il a extraites des ouvrages d'Abailard , et somme celui-ci , s'il les avoue, de les prouver ou de les corriger. A l'instant même, tout l'orgueil du maître d'Héloïse est terrassé. L'esprit , la mémoire , la parole même qu'il avait toujours maniée jusque là avec autant d'éclat que de facilité , lui font complètement défaut ; et il en est réduit , pour rendre sa défaite moins honteuse , à balbutier qu'il appelle au pape. Mais toute l'assemblée demeure convaincue que cet appel, interjeté avant la sentence et contre des juges qu' Abailard avait lui-même choisis , n'a d'autre but que de marquer une défaite , dont l'aveu formel eût été trop humiliant pour l'orgueilleux philosophe.
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Par égard toutefois pour l'autorité du Souverain Pontife , les Pères du concile se bornèrent à condamner les propositions d'Abailard que saint Bernard avait attaquées , et ne prononcèrent aucune peine contre le philosophe. Celui-ci feignit bientôt après de se diriger vers Rome pour y soutenir son appel ; mais la grâce de Dieu l'ayant porté à passer par Cluny , Pierre-le- Vénérable, alors abbé de cet illustre monastère , entreprit de guérir à la fois l'esprit d'Abailard de ses folles opinions , et son cœur de tout attachement aux choses terrestres.
Cette entreprise charitable fut couronnée de succès , et le monde apprit avec étonneraient, que l'amant d'Héloïse s'était tout-à-coup épris d'amour pour le silence et pour les austérités du cloître.
J'admire , Abailard, ce cilice qui ceint maintenant tes reins , et cette discipline qui meurtrit et ensanglante tes membres , pour chasser de ton âme de coupables et dangereux souvenirs ; mais ce n'est pas assez de mortifier ton corps , car l'esprit en toi a péché plus encore que la chair.
Veut-tu donc recouvrer toute la beauté qu'avait ton âme dans tes jeunes ans, avant qu'elle fût séduite par un concert continuel d'applaudissements. Viens dans le temple. Prosterne-toi devant Dieu. Prends , par la pensée, ton cœur entre les deux mains, et place-le sur la dernière marche de l'autel. Arme-toi maintenant d'une massue de fer, et frappe ce cœur coupable. Le sang a déjà jailli , je le vois ; mais ne cesse pas pourtant de frapper ; car ce cœur, si enflé jadis , recèle encore , je le crains, dans ses dernières vésicules quelques gouttelettes du poison mortel qu'on nomme l'orgueil. Ecrase-le donc sans pitié , comme la meule pesante écrase le grain de froment. Quand tu l'auras ainsi broyé et pétri, offre-le sans crainte à ton Dieu ; car le prophète royal l'a dit , Dieu n'a jamais méprisé un cœur contrit et humilié. Le cœur du philosophe vaincu pourra ainsi devenir aussi pur que celui du moine vainqueur . et tous deux
pourront goûter ensuite les mêmes extases dans les demeures éternelles.
Au rapport de tous les historiens, la pénitence d'Abailard fut sincère , et Dieu n'exigea pas qu'elle fût longue. Le célèbre philosophe mourut deux ans après la défaite qu'il avait subie au concile de Sens.
ih BELLE BERENGER8
An 1140.
On a vu dans le récit précédent, qu'Abailard parut complètement guéri de toute passion criminelle , dès qu'il se fut placé sous la sage discipline de Pierre-le- Vénérable.
La passion d'Héloïse pour Abailard tarda plus longtemps à se calmer. La nièce de Fulbert n'eut longtemps que des regrets stériles avant d'avoir des remords , et le repentir ne parut entrer dans son âme , que lorsque la mort eut frappé l'objet de son coupable amour. Détournons donc les regards de cette infortunée ; car, quand une femme cède aux attraits criminels de la volupté , il nous semble voir un taon plonger son aiguillon ou ses antennes impures dans le calice d'une rose. Il sera plus doux de contempler une femme dont la beauté incomparable n'aura jamais reçu la moindre tache. C'est l'Espagne qui , au temps dont nous parlons , fournit à deux races d'hommes aussi opposées d'origine que de religion , ce ravissant spectacle.
Les califes de Cordoue et les émirs musulmans signaient de
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temps en temps des traités de paix avec les princes chrétiens de la péninsule Ibérique ; mais l'antagonisme naturel des musulmans et des chrétiens était trop profond, pour que ces traités pussent être longtemps respectés ; l'état habituel des deux peuples était par conséquent un état de guerre , et de guerre acharnée.
Le génie arabe pourtant a toujours eu un cachet de grandeur et de générosité , et les mœurs des Maures d'Espagne , en particulier, étaient aussi chevaleresques que celles des chrétiens. On en vit un exemple remarquable dans le siège célèbre dont nous allons raconter l'issue.
Depuis le milieu du onzième siècle, la partie chrétienne de l'Espagne était divisée en quatre royaumes , savoir : le royaume de Léon et celui de Castille , souvent unis sous ie même sceptre mais souvent aussi divisés; le royaume de Navarre; et enfin celui d'Aragon. Les princes chrétiens guerroyaient quelquefois entre eux, mais l'intérêt commun de leurs peuples leur commandait de s'unir fréquemment par des alliances.
L'une des alliances qui favorisèrent le plus le progrès des armes chrétiennes, fut celle qui se forma entre Raymond Bérenger, comte de Earcelone et roi d'Aragon , et Alfonse VIII (1) , roi de Léon et de Castille, par le mariage de Bérengère, fille du premier de ces souverains, avec le second.
La beauté de Bérengère l'avait rendue, dès sa première jeunesse , célèbre dans toute l'Europe , et un grand nombre de princes et de seigneurs aspiraient à sa main. Rahnond Bérenger donna la préférence au jeune roi de Léon et de Castille , et toute l'Espagne chrétienne approuva ce choix , parce qu' Alfonse VIII était , comme l'avaient été la plupart de ses pré-
(1) Plusieurs appellent ce prince Alphonse VII , parce qu'ils ne comptent pas parmi les rois de Castille , son beau-père , Alphonse d'Aragon, second mari de la reine Urraque, qui ne put gouverner, en effet, la Castille , qu'au nom de sa femme , laquelle avait recueilli la couronne de Castille par hérédité.
décesseurs, la terreur des Maures, et que l'union de l' Aragon et de la Gastille se trouvait ainsi fortement cimentée. Le mariage eut lieu en l'année 1128.
Chez Bérengère, la beauté s'alliait à un courage héroïque, qui ne le cédait pas à celui de son époux.
Alfonse VIII n'avait pas cessé d'être en guerre avec les Maures depuis le commencement de son règne , et il avait remporté souvent sur eux d'éclatantes victoires. Quelque temps après son mariage, il alla assiéger un fort château, du nom d'Auréja (l), qui appartenait aux Maures. Ceux-ci s'empressent de lever une armée considérable pour aller secourir la place assiégée. Chemin faisant, ils investissent Tolède, qu'Aifonse VI , roi de Léon et de Gastille , avait reprise sur les Sarrasins en 1085, et dont il avait fait la capitale de ses états.
Alfonse VIII , qui ne s'attendait pas à un armement aussi formidable de la part des Maures , qu'il supposait abattus par leurs précédentes défaites , avait emmené avec lui , au siège d'Auréja , ses plus vaillants hommes d'armes, laissant Bérengère, à Tolède sans presque aucune défense , car il la croyait à l'abri de tout danger.
A peine investis, les habitants de Tolède , se jugeant hors d'état d'opposer aucune résistance , ne songeaient qu'à se rendre et à obtenir quelques conditions favorables de la part des Sarrasins. Mais Bérengère montra bientôt à cette population étonnée tout ce que peut le courage d'une femme.
Loin de se laisser aller au découragement, Bérengère ordonne aussitôt toutes les mesures que commandait la défense de la ville. Elle représente aux citoyens les plus intrépides, que beaucoup d'entre eux avaient, en d'autres temps, combattu et vaincu les Sarrasins en rase campagne, et qu'il était par conséquent facile de leur résister derrière des remparts et de fortes tours. Aux moins courageux, elle annonce qu'elle a déjà
(1) Quelques historiens écrivent Oréja.
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envoyé au roi des émissaires pour l'avertir de l'attaque des Sarrasins , que le château d'Auréja n'étant qu'à quelques journées de marche de Tolède , Alfonse sera bientôt de retour avec tous les siens, et qu'il ne s'agit, pour placer les Sarrasins dans la situation la plus dangereuse , que de résister quelques jours. Elle communique ainsi à tous les habitants de Tolède, le courage qui l'anime elle-même, et les détermine à opposer' une résistance énergique.
En attendant, cette femme héroïque dirige elle-même les apprêts de la défense. Elle arme toute la partie de la population capable de porter une lance ou de tendre une arbalète , et emploie tout le reste à transporter les matériaux destinés à réparer les moindres brèches , ou à écraser l'ennemi , s'il approche des remparts, sous une grêle de projectiles. Ellemême inspecte les portes et les remparts pour s'assurer que tout est en bon état de défense.
Les Maures cependant , après avoir achevé leurs travaux de circonvallalion , somment les habitants de Tolède de se rendre.
Bérengère, loin d'être intimidée par cette sommation, envoie à son tour aux chefs des Maures un héraut d'armes pour leur dire que des guerriers aussi célèbres par leur galanterie que par leur courage , ne devaient trouver nulle gloire à s'emparer d'une ville qui n'était défendue que par une femme ; mais que s'ils voulaient se rendre à Auréja , ils y trouveraient un adversaire digne d'eux, et qui certainement ne refuserait pas le combat.
Quelques-uns des chefs Maures, jugeant, par cette réponse hardie, que Tolède était à l'abri d'un coup de main, craignirent peut-être que le roi Alfonse ne parût inopinément sur les derrières de leur armée , et qu'ils ne se trouvassent dès lors cernés entre les troupes du roi de Léon et les murs de Tolède ; mais ceux qui purent avoir cette pensée eurent le soin de la dissimuler, et tous les chefs déclarèrent à l'envi qu'ils accédaient à la proposition qui leur était faite, à condition seule-
ment que Bérengère, dont la beauté était célèbre dans le monde entier, voudrait bien se montrer à eux sur les murailles de la ville pour recevoir l'hommage de leur admiration.
Bérengère ne crut pas que les lois de la modestie dussent l'empêcher de céder au désir des Maures, et l'on vit, bientôt après, un des spectacles les plus extraordinaires que l'œil de l'homme ait jamais contemplés.
La reine de Castille parut sur les remparts , entourée do toute sa cour , et parée de ses plus beaux ornements.
L'armée des Maures commença alors à défiler devant elle, absolument comme aurait fait une armée de ses propres sujets , qu'elle aurait passée en revue. Chaque chef Maure, en passant devant la reine, inclinait sa lance ou son cimeterre pour la saluer, et la reine répondait à chaque salut par un gracieux sourire, qui devenait le signal des cris de joie les plus enthousiastes de toute l'armée Sarrasine.
Quand le défilé fut terminé , et que les croissants surmonlant les dernières enseignes eurent disparu à l'horizon , la reine alla remercier Dieu d'avoir délivré son peuple , sans qu'aucune mère eût eu à gémir sur la mort d'un de ses fils.
Bérengère eut , bientôt après , l'occasion de prouver aux Ma lires que son àme avait autant de générosité que de courage.
Deux des chefs qui avaient assiégé Tolède , Aben-Azuel et Aben-Céta , ayant été tués plus tard dans une bataille gagnée par les Castillans , Bérengère fit placer leurs corps dans de riches cercueils, et ordonna qu'on les portât de sa part à leurs \J épouses, en leur exprimant combien elle s'associait à leur douleur.
Cette reine magnanime , dont la beauté , comme celle de Judith , avait sauvé son peuple, sans qu'elle eût été obligée , comme Judith , de trancher de son glaive la tête d'un ennemi , mourut le 3 février 1149, regrettée des sectateurs du Coran comme de ses propres sujets , c'est-à-dire de l'Espagne tout entière. Elle laissa deux fils , Sanche et Ferdinand, entre les-
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quels Alfonse VIII divisa , bientôt après , ses états , ne conservant que le titre d'empereur, qu'il s'était attribué en l'année 1137, et qu'il garda jusqu'à sa mort, survenue en l'année 1157.
La femme d' Alfonse VIII , sur les murs de Tolède assiégée , présente pour nous un magnifique type de la femme engagée dans le mariage.
Dieu , dans les décrets adorables de sa Providence , a divisé , en effet, les femmes en deux parts. Les unes, et les plus pures , ont été destinées par lui à vivre obscurément dans la solitude des cloîtres , qui cachent au monde l'éclat de leurs ver tus ; elles ressemblent à ces plantes solitaires qui, loin des regards humains , entr'ouvrent leurs belles fleurs dans les fentes des rochers , sur les cimes Alpestres. Les autres sont comme les fleurs de nos jardins , dont chacun peut admirer les couleurs , et aspirer dans l'air les doux parfums , quoi qu'un seul ait le droit de les détacher de leur tige. Dieu fit celles-ci comme Bérengère, pour les joies d'un seul , mais pour les sympathies et l'admiration de tous.