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Χ GRANDES SCÈNES

destruction du gouvernement vénitien. Il fut aussi la cause de l'agrandissement de la puissance vénitienne, parce que pour se mettre à l'abri des incursions des pirates et empêcher qu'on ne vint naviguer dans leurs eaux, les Vénitiens commencèrent dès lors à fonder des établissements de l'autre côté de l'Adriatique.

Mais ce qui favorisa surtout le développement de Venise, ce furent les croisades.

Les croisades, en effet , rétablirent entre l'Europe et l'Asie, des rapports commerciaux, que les progrès de la puissance musulmane avaient presque complètement détruits depuis plusieurs siècles.

Les Vénitiens , ayant devancé tous les autres peuples dans l'établissement d'une marine , furent les intermédiaires nécessaires des relations nouvelles des deux continents. Les principautés fondées par les croisés dans la Palestine étaient continuellement attaquées, et nécessitaient à. chaque instant, delà part de l'Europe , l'envoi de nouvelles troupes ou de provisions de guerre. C'étaient les vaisseaux vénitiens qui servaient à la plupart de ces transports , et ils rapportaient à leur retour les riches produits de l'Orient, dont Venise partageait ainsi avec Gênes l'immense entrepôt.

La puissance maritime de Venise grandissait donc chaque

jour, et cette puissance reçut, en l'année 117S, une sorte de

consécration de la part des souverains pontifes , à la suite des

différends qui s'étaient élevés entre le pape Alexandre 1ÏI et

vl'cinpereur Frédéric Barberousse.

Frédéric poursuivait à outrance Alexandre III , et voulait le détrôner pour mettre à sa place un anti-pape qu'il avait fait élire. Les Vénitiens ayant accordé noblement l'hospitalité au pape , expulsé de toutes les autres parties de l'Italie , Frédéric leur déclara la guerre et arma contre eux une flotte formidable , composée de bâtiments fournis principalement par les • tois.

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Les Vénitiens armèrent à leur tour, et remportèrent , sur les côtes de llstrie , le jour de l'Ascension , de l'année 1177, une victoire signalée sur la flotte de l'empereur.

Les affaires du pape s'étant rétablies à la suite de cette victoire, il accorda au doge de la république divers privilèges insignes , et lui fit don d'un anneau d'or, en lui disant : « Recevez-le de moi comme une marque de l'empire de la mer ; vous et vos successeurs , épousez-la tous les ans , afin que la postérité sache que la mer vous appartient par le droit de la victoire, et doit être soumise à votre république comme l'épouse l'est à son époux (1). »

Ce don donna lieu à la fête mémorable qui se célébrait tous les ans, à Venise , le jour de la fête de l'Ascension. Le doge , monté sur un bâtiment de parade, appelé le Bucentaure, jetait , ce jour-là, aux acclamations d'un peuple innombrable , un anneau d'or dans l'Adriatique pour marquer qu'il l'épousait , et cette fête , comme celle établie à l'occasion de la délivrance des jeunes couples enlevés par les pirates Istriens, devait se conserver fidèlement jusqu'à la chute de la république, c'est-à-dire jusqu'à la fin du siècle dernier.

Ces fêtes , favorisées ordinairement par le soleil étincelant de l'Italie , donnaient lieu à des élans d'enthousiasme qu'il faut renoncer à décrire.

Qu'on juge donc de l'aspect que dut présenter Venise au mois d'octobre de l'année 1202 !

La cinquième grande croisade fut déterminée par le siège de saint Jean d'Acre, la dernière place que les chrétiens conservaient dans la Palestine depuis la destruction du royaume de Jérusalem par les armes de Saladin , en l'année 1 186.

A la voix du grand pape Innocent III , quantité de seigneurs français se croisèrent pour aller secourir saint Jean d'Acre. Les principaux furent Baudoin comte de Flandre , Louis comte

(1) Paru , Histoire de Venise, t. 1, p. 171.

(Le Biois , Geoffroy comte du Perche , Henri comte de Saint- Paul, Simon de Montfort, deux comtes de Brienne, Mathieu de Montmorency. C'était l'élite de la noblesse française.

Saint Jean d'Acre étant serré de près, les croisés avaient hâte d'arriver dans la Terre-Sainte, et pendant qu'ils levaient leurs troupes, ils envoyèrent des députés aux Vénitiens , afin d'obtenir d'eux une flotte assez nombreuse pour transporter leur armée , qui devait être de plus de trente mille hommes , sans parler de plusieurs milliers de chevaux.

Le gouvernement vénitien prépara un traité avec les députés des seigneurs croisés ; mais il voulut que ce traité fût soumis à la sanction du peuple , n'osant point risquer sans son aveu une expédition dont l'issue pouvait être malheureuse.

On assembla donc le peuple , on célébra l'office divin , et les seigneurs , députés par les croisés de France , parurent devant une foule immense , qui remplissait toute la place de Saint- Marc. L'un des députés français , Geoffroy de Villehardouin . harangua , devant tout ce peuple , le doge et les principaux seigneurs vénitiens, en ces ternies .- « Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants nous ont envoyés vers vous ; ils vous crient merci ; qu'il vous prenne pitié de Jérusalem qui est en servage des Turcs ; que pour Dieu vous veuillez les accompagner, afin de venger la honte de Noire- Seigneur Jésus-Christ. Ils ont fait choix de vous , parce qu'ils savent que nul n'est aussi puissant que vous sur la mer. Ils nous ont commandé de nous jeter à vos pieds , et de ne nous relever que lorsque vous nous aurez octroyé notre demande , et que vous aurez pitié de la Terre-Sainle d'outre-mer. »

Les députés des croisés , au nombre de six , s'agenouillèrent tous alors en pleurant; le doge et les seigneurs qui l'entouraient s'écrièrent dune commune voix, en levant leurs mains au ciel .- « Nous l'octroyons, nous l'octroyons ! » et les applaudissements frénétiques qui éclatèrent aussitôt sur toute la place de Saint-Marc , et se prolongèrent au loin sur toute la surface des

flots , montrèrent l'adhésion empressée du peuple vénitien tout entier.

Le traité fut signé et juré. le lendemain , et l'une des clauses de ce traité fut que toutes les conquêtes que feraient les croisés , seraient partagées entre eux et les Vénitiens.

Il fallut un an pourtant pour préparer l'armement formidable qu'avaient promis les Vénitiens , et pour donner aussi à toutes les troupes des croisés le temps d'arriver à Venise.

Au mois d'octobre de l'année 1202 , tout se trouva prêt pour le départ.

Le marquis de Montferrat avait été élu par les barons français pour commander l'armée ; mais il restait à désigner le Vénitien qui commanderait la flotte.

On ne de\ait guère s'attendre à ce que le doge Dandolo, qui avait alors quatre-vingt-quatorze ans , consentît à se charger de cet important commandement. Cependant, après des prières solennelles qu'on faisait dans l'église de Saint-Marc pour le succès de l'expédition , le doge , à la grande surprise de l'immense affluence qui encombrait l'église , monte dans une tribune ; et prenant la parole d'une voix forte, il supplie la république de lui permettre de se croiser , déclarant qu'il est prêt à se mettre à la tête de la flotte, et qu'il s'estimera heureux , s'il peut trouver le terme d'une vie déjà si longue , en combattant pour la délivrance du tombeau de Notre-Seigneur.

Après ces nobles paroles , qui excitent parmi les assistants autant d'admiration que d'attendrissement , le doge descend d'un pas ferme de la tribune , va se mettre à genoux devant l'autel, et se fait attacher la croix sur son bonnet ducal.

Quelques jours après , Venise contemplait le départ d'une des flottes les plus nombreuses dont il soit fait mention dans l'histoire, puisqu'elle était de près de cinq cents voiles, et qu'elle portait une armée de quarante mille hommes , composée'^de la fleur de la noblesse française , et de tout ce que Venise comptait de plus illustre.

Qui pourrait peindre cette imposante scène ! Tous les chevaliers se pressaient sur le pont des navires , laissant pendre audehors leurs brillants écussons, et faisant flotter dans l'air d'innombrables bannières. Français et Vénitiens tendaient également leurs bras vers Venise pour la saluer.

A leurs acclamations répondaient des acclamations plus vives encore , proférées par une multitude innombrable , qui se pressait confusément sur les quais, dans les gondoles, aux croisées des maisons , sur les clochers elles coupoles des temples ; et dans celte foule immense, nul n'était spectateur indifférent. Ici , c'étaient des vieillards intrépides qui bénissaient de loin des fils qu'ils n'espéraient plus revoir, et là , de jeunes femmes , courageuses quoique éplorécs, soulevaient au-dessus de leur tète de tendres enfants, sollicitant pour eux et pour elles de leurs époux qui s'éloignaient , un dernier regard accompagné de l'envoi d'un dernier baiser.

Tous les échos de l'horizon répétaient ces acclamations enthousiastes, qui devaient réjouir les anges ck. ciel , puisqu'elles étaient inspirées par les deux sentiments les plus nobles qui puissent vibrer au cœur de l'homme , l'amour de la religion et celui de la patrie. Elles ne cessèrent que lorsque la dernière voile eut disparu à l'horizon.

L'armée que transportait la flotte vénitienne , partait pour aller conquérir de nouveau le Saint-Sépulcre ; mais , par suite d'un concours de circonstances extraordinaires que chacun connaît , au lieu de s'emparer de Jérusalem , elle s'empara de ^Constantinople , où elle fonda un nouvel empire , dont le centenaire Dandoloeût été , s'il y eût consenti , le premier empereur. Soit modestie , soit prudence , le vieux guerrier aima mieux ne prendre dans le partage de l'empire grec, que les possessions qu'il jugea les plus utiles à sa république , dont les doges joignirent désormais à une foule d'autres titres celui de Seigneurs du quart et demi de l'empire latin.

Aucun historien , que nous sachions , n'a décrit la joie qui

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dut éclater à Venise,, quand on y reçut la nouvelle inattendue des succès du vieux doge, et de la prise de Constantinople. 11 est à croire pourtant que la république dut faire célébrer des fêles magnifiques à cette occasion. Londres et Paris , en effet , ne faisaient alors que jeter les premiers fondemenis de leur grandeur future. Rome n'aspirait qu'à dominer les intelligences , et Constantinople passait par conséquent , à juste titre , pour la plus opulente ville du monde. Quand les croisés s'en furent emparés, et que la plus grande partie de ses richesses fut tombée au pouvoir des Vénitiens, ceux-ci purent donc croire sans trop d'orgueil , que leur ville ne le cédait à aucune autre cité de l'univers en richesse ni en puissance.

Les Vénitiens conservèrent l'éclat de leur opulence durant plusieurs siècles , et ils gardèrent plus longtemps encore celui de leurs fêtes nationales , aux quelles rien dans le monde ne pouvait se comparer ; car rien n'est beau comme le spectacle d'un peuple qui se fête lui-même , et entoure ses joies de patriotiques souvenirs.

0 Venise , Venise , si longtemps reine de l'Adriatique , ces fêtes splendides ont maintenant cessé pour toi. Tu les a perdues en perdant ton indépendance.

Pourquoi cette indépendance t'a-t-elle été ravie? Serait-ce parce que dans la partie souterraine du palais de tes doges , non loin du pont appelé si justement le Pont des Soupirs , il est des cachots affreux où les membres ombrageux de ton Conseil des Dix firent plus d'une fois , sur de vains soupçons , périr des innocents? Cela se peut. Mais aux jours de ses délires révolutionnaires , la France , ma patrie, commit des crimes bien plus grands encore, sans que son sol pourtant ait été asservi.

A Dieu ne plaise cependant que je veuille sonder ici les décrets impénétrables de la Providence , en recherchant pourquoi elle a montré tant de rigueurs envers toi , et tant de misé-

ricordc pour nous. En te voyant déchue de ta splendeur ancienne , je ne veux que compatir à ta douleur et mêler mes larmes aux tiennes.

Au temps où le clocher de Saint-Marc ne se parait que de tes couleurs , tes gondoliers aimaient à redire les chants des plus grands poètes de l'Italie , et chaque brise de tes lagunes apportait des accents de joie à l'oreille de tes habitants. Mais depuis qu'au-dessous du palais des doges, les Autrichiens ont toujours leurs armes en faisceaux et leurs canons braqués pour menacer tes enfants , tes gondoliers ne chantent plus , et chaque flot qui vient se briser tristement au pied de la colonne qui supporte ton lion ailé , me semble exhaler un gémissement.

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