S, LOUIS PRISONNIER DES MAMELOUKS
An 1248.
Les lois qui gouvernent le monde physique , et celles qui régissent le monde moral, ont un caractère bien différent. Les premières tendent à faire décrire à tous les êtres , un circuit plus ou moins long, qui les ramène toujours au point d'où ils sont partis. L'effet des secondes est mieux exprimé par une ligne perpendiculaire. Tout être libre s'élève quand il les suit , et tombe quand il les viole.
Tandis que la terre, par exemple, décrit toujours le même cercle autour du soleil , et que les animaux et les plantes de la même espèce présentent toujours la même série de phénomènes , les hommes groupés providentiellement dans le temps suivent, dans Tordre moral, des voies diamétralement contraires, qui font que ceux qui marchent dans un sens, et ceux qui prennent la route opposée, s'ils persistent les uns et les autres jusqu'à la mort dans la même direction , sont destinés , après avoir été peut-être intimement unis au début de leur
vie mortelle , à ne plus se réunir jamais quand celle vie a cessé.
Le privilège de l'homme, ici-bas, quand on le compare aux autres êtres de la création , consiste donc à pouvoir s'éloigner indéfiniment du point d'où il est parti. S'il abuse de ce privilège pour aller dans le sens du Mal , il est destiné à épouvanter le monde par ses crimes, comme il en doit faire l'admiration par ses vertus, s'il profite du même privilège pour marcher toujours dans le sens du Bien ; et s'il abuse et profite tour-àiour de sa liberté pour défaire le lendemain ce qu'il a fait la veille, il se rapproche de la condition des brutes ou des plantes.
Les grands hommes ne sont rares que parce que la plupart des humains, il faut le reconnaître, appartiennent à la troisième catégorie . et que tour-à-tour ils avancent et ils reculent.
Les astrologues du moyen-àge s'imaginaient qu'un grand homme était dû à une conjonction extraordinaire des astres , qui avait eu lieu lors de sa naissance. Cette ineptie a fait son temps. Mais on semble croire aujourd'hui qu'un grand homme est une espèce de produit et de mélange chimique d'une foule de qualités extraordinaires , dont il était doté en naissant, et cette autre erreur fataliste n'est pas moins grossière que celle des astrologues.
Un grand homme ne diffère nullement des autres hommes , à son début ; il ne devient grand , que parce qu'il suit invariablement une grande idée.
vi Alexandre devient grand , parce que dès son adolescence il a juré d'aller toujours en avant et de toujours vaincre ; et Christophe Colomb acquiert une grandeur du même ordre , par la résolution inébranlable de ne jamais changer la direction de la proue de son navire , et de cingler toujours vers l'Ouest , jusqu'à ce qu'il trouve une terre.
Ànnibal devint grand , parce que toutes les actions de sa vie furent dictées par sa haine pour les Romains; et ce qui fil
César, ce fut le dessein arrêté de se placer au-dessus de tous ses concitoyens, comme ce qui fît Caton d'Uiique, ce fut la pensée non moins arrêtée de n'être jamais au-dessous d'aucun.
C'est aussi une pensée invariable, qui forme les saints. Le rebut le plus abject de la société devient un saint , dès qu'il a juré de répondre toujours sur l'heure à la voix intérieure qu'on nomme la grâce , et qu'il observe fidèlement son serment.
À l'ombre des cloîtres , parmi des vierges pures et ignorées , croissent de temps en temps des vierges plus pures et plus ignorées encore que les autres , qui forment le vœu que les chrétiens appellent du plus parfait. Ce vœu consiste à choisir toujours parmi les actions qu'on va faire , celle qu'on suppose devoir être la plus agréable à Dieu , quelle que soit la répugnance que cette action cause à la nature. Au jour des grandes manifestations, le monde verra avec étonnement une foule d'humbles fdles, aux quelles on ne faisait pas ici-bas plus d'attention qu'on n'en fait à un insecte caché sous un brin d'herbe , ornées par l'effet de ce vœu fidèlement suivi , de mérites inconcevables.
Et qu'est-ce qui entretient ensuite les saints dans leur dessein arrête ? Ce ne sont pas de longs discours ni de longues lectures; c'est ordinairement un seul mot, et quelquefois moins qu'un mot , un simple souvenir.
Parmi les épanchements ineffables qui s'échappèrent de la bouche du Sauveur du monde, lors du banquet céleste où il appuyait sa tête sur le cœur d'un de ses disciples préférés , ce disciple fut frappé particulièrement de ces paroles : Aimezvous les uns les autres. Depuis, il les répétait toujours ; ce fut saint Jean.
Un autre disciple pensait sans cesse au doux regard que lança sur lui le divin Maître , quand il venait de le renier trois fois , et ce souvenir lui arrachait une telle abondance de larmes, que ses joues en furent littéralement creusées ; ce fut sain Pierre.
Un jeune Italien prend un jour à la lettre ces paroles de l'Evangile : « Vous ne posséderez ni or, ni argent , ni monnaie d'aucune sorte dans vos ceintures , ni sac pour vos voyages , ni deux tuniques , ni souliers, ni bâton. » Ce jeune homme va dès ce moment nu-pieds , n'ayant pour tout vêtement qu'un seul manteau de bure, mais répétant à toute heure, et dans tous les chemins : « Mon Dieu et mon tout » ; ce fut saint François d'Assise.
Deux étudiants Espagnols suivent ensemble les cours de l'Université de Paris. Quand ils vont aux leçons ou qu'ils en reviennent , le plus âgé répète fréquemment au plus jeune : « Que sert-il à l'homme de gagner le monde entier, s'il vient à perdre son âme ? » A quelques années de là , l'univers entier invoque le premier, sous le nom de saint Ignace ; le second , sous le nom de saint François Xavier.
Thérèse de Guzman , pour témoigner son amour à son Dieu , s'écrie à chaque instant : « Ou souffrir, ou mourir » ; et Madeleine de Pazzi , renchérissant encore sur ces admirables paroles, s'écrie à son tour : « Toujours souffrir pour vous, ô mon Dieu . jamais mourir. »
Une seule parole servit aussi à former ce chef-d'œuvre de la grâce divine, qu'on appelle saint Louis. Ce fut une parole qui sortit un jour des lèvres de sa mère.
L'amour filial a trois âges.
Quand la jeune mère pourrait être prise pour la sœur aînée de son enfant qui marche à peine , l'enfant l'aime déjà de tout son cœur, puisqu'il la couvre à chaque instant de baisers et de caresses. Au moindre reproche pourtant qu'il en reçoit , il lève contre elle sa petite main mutine . comme il la lèverait contre son jeune frère ou sa jeune sœur ; c'est l'âge de l'amour sans le respect.
Quand , au contraire , la mère touche presque au déclin de l'âge, que quelques cheveux blancs se glissent çà et là dans les tresses de sa chevelure . et que l'enfant est à la veille d'être un
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homme . celui-ci a désormais pour sa mère plus de respect que de tendresse. Les caresses alors se changent en attentions et en égards.
C'est à l'époque intermédiaire , que, l'amour filial atteint son apogée. C'est quand l'enfant parvient à l'âge de raison , et que la moindre ride n'est pas encore venue déformer le visage de la femme , ce type de la beauté douce . comme le visage de l'homme est celui de la beauté forte , c'est alors que l'amour filial a tout son charme , parce qu'il est , en ce moment , mi-paiii pour ainsi dire de tendresse et de respect.
Mères vertueuses, qui vous trouvez à cet âge de la vie, parez-vous encore pour vos époux, je le veux, c'est votre devoir. Mais parez-vous surtout pour vos enfants, parce que plus vous serez belles , et plus vos enfants seront dociles.
Un jour, une mère , parvenue à l'âge dont nous parlons , venait de jouer avec son enfant dans le palais d'un roi de France. La mère avait oublié, durant ses caresses, qu'elle était reine et qu'elle descendait d'une longue suite de rois. Mais, reprenant tout-à-coup sa majesté habituelle , elle dit à son fils : « Mon fils , vous voyez combien je vous aime; j'aimerais pourtant cent fois mieux vous voir mourir devant moi , que de vous voir commettre un seul péché mortel. »
La mère qui prononçait ces paroles s'appelait Blanche de Castille. L'enfant qui les écoutait s'appelait Louis. Elles firent tant d'impression sur l'esprit du jeune prince , qu'il ne lui arriva pas de passer par la suite un seul jour de sa vie sans se les rappeler. Il était roi depuis longtemps , quand , venant de s'en souvenir, il dit à son tour à Fur des seigneurs de sa cour qu'il aimait le plus : « Joinville , qu'aimeriez-vous mieux , commettre un péché , ou avoir la lèpre ? — J'aimerais mieux , répondit sur-le-champ le gentilhomme , avoir commis trente péchés mortels que d'avoir la lèpre » . Le bon roi fut si scandalisé de cette boutade , qu'il aurait sur l'heure disgracié son favori , s'il n'avait reconnu dans sa réponse une des qualités qui peuvent honorer le plus un homme, la franchise.
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Saint Louis fut grand dans toutes les actions de sa vie, et vouloir essayer de retracer toutes les scènes mémorables de son règne , ce serait entreprendre de faire un livre , et un livre qui ne saurait jamais approcher 'du charme que présente l'histoire du pieux monarque, "écrite précisément par le gentilhomme dont on parlait tout-à-1'heure , par Joinville.
Mais la circonstance où la grandeur d'âme de saint Louis apparut plus que dans aucune autre de sa vie , ce fut sa captivité chez les Mameloucks , après la bataille de la Massoure perdue par les chrétiens.
L'histoire a conservé dans ses pages le souvenir d'un grand nombre de captifs illustres , et c'est par exemple une bien grande figure dans l'antiquité , que celle de Régulus prisonnier à Carthage. Nous osons dire pourtant que celle de saint Louis excite une admiration plus grande encore, parce que la magnanimité ne se produit pas ici dans une seule action , mais qu'elle éclate , durant toute la captivité du monarque , sous une foule de formes,
A peine les Sarrasins se furent-ils saisis de la personne de saint Louis, à qui la maladie avait enlevé toutes ses forces, qu'ils le renfermèrent seul dans une tente , ne lui laissant pour le servir qu'un seul domestique. Mais, en ce triste état, un calme si profond régnait dans l'âme du voi , et une sérénité si douce brillait sur son front, que tous les Sarrasins qui le virent en furent, au dire de Joinville , saisis d'admiration.
Les Sarrasins pourtant voulurent mettre au plus haut prix possible la liberté de Louis.
Ils lui tirent demander d'abord toutes les places que les chrétiens occupaient encore dans la Palestine. Louis répondit surle-champ , que plusieurs de ces places ne dépendant pas de lui, il ne pouvait en disposer. Le sultan des Sarrasins , Almoadan , tâche alorsM'intimider le roi en le menaçant de le faire mettre à la torture. Louis répond avec noblesse : « Je suis prisonnier du Sultan , il peut faire de moi à son vouloir. »
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Àlmoadan comprend par la fermeté de ces paroles , que les tourments ne sauraient vaincre l'inflexibilité de son prisonnier, et il se borne à demander, outre la restitution de Damiette, dont les chrétiens conduits par saint Louis s'étaient emparés dès leur débarquement en Egypte , un million de besans d'or pour la rançon du roi, et celle des gentilshommes qui avaient été faits prisonniers avec lui. Louis fait répondre : « Qu'un roi de France n'était point tel qu'il se voulût rédimer pour aucune somme de deniers , mais qu'il rendrait la ville pour sa personne , et paierait le million de besans d'or pour la délivrance de ses gens. » Almoadan est si frappé de la noblesse de celte déclaration , qu'il fait dire au roi qu'il lui remet deux cent mille besans.
Une trêve allait être conclue à ces conditions ; mais avant qu'elle soit signée , Almoadan est massacré par quelque émirs de son armée, qui lui avaient voué une haine implacable. L'un d'eux lui arrache le cœur, et, les mains encore sanglantes , il entre dans la tente du roi en lui disant : « Que me donneras-tu pour l'avoir défait d'un ennemi qui t'eût fait mourir s'il eût vécu ? » Louis , saisi d'horreur , ne daigne pas lui répondre. L'émir alors lui présente la pointe de son cimeterre et lui dit : « Choisis, ou de périr de ma main , ou de me donner dans le moment l'ordre de chevalerie. — Fais-toi chrétien, répond fièrement le roi, et je te ferai chevalier. » Cette fermeté déconcerte l'émir , qui n'ose effectuer sa menace et s'en va. Mais à peine est-il sorti que les autres assassins d Àlmoadan entrent en foule , tenant dans leurs mains leurs cimeterres tout fumants encore du sang de leur prince. Louis les voit, entrer sans émotion, et leur imprime un tel respect par la majesté de sa contenance , qu'ils se prosternent tout-àcoup devant lui , en déclarant qu'ils ne demandent eux-mêmes que l'exécution du traité convenu avec Almoadan.
Les émirs , au dire de Joinville , délibérèrent même entre eux s'ils ne feraient pas de Louis leur soudan , et ils ne renon-
cèrent à ce projet, que par la crainte de voir un prince aussj ferme dans sa religion les contraindre à abandonner la leur. On ratifia donc le traité , et il ne manquait plus que d'en jurer l'observation. Mais les émirs exigeant du roi un serment qu'il crut ne pouvoir prêter, à cause des imprécations dont il était rempli et qui lui parurent blasphématoires , toute la négociation fut au moment de se rompre. «A Dieu ne plaise, dit ie » roi , quoiqu'il puisse arriver , que de telles paroles sortent » jamais de la bouche d'un roi de France ! » S'adressant alors au Sarrasin que les émirs avaient chargé de recevoir îe serment , « Allez dire à vos maîtres , lui dit-il, qu'ils en peuven! » faire à leurs volontés ; que j'aime irop mieux mourir bon » chrétien , que de vivre au courroux de Dieu , de sa mère et » de ses saints. »
A peine les émirs ont-ils reçu cette réponse, qu'outrés de colère ils rentrent, en brandissant leur cimeterre, dans la tente du roi , pour îe contraindre au serment ou le massacrer. Louis leur répond froidement que Dieu les a rendus maîtres de son corps, mais qu'il reste le seul maître de son âme et qu'ils ne peuvent rien sur elle.
11 fut impossible d'ébranler le roi , qui persista toujours à refuser un serment qu'il regardait comme un blasphème. Les émirs , enfin , n'insistèrent pius , et le firent embarquer avec tous les autres prisonniers pour Damiette, désespérant de provoquer jamais dans l'âme du fier monarque le moindre sentiment d'effroi.
j Nous ne croyons pas , en effet , qu'on puisse trouver dans l'histoire un autre exemple d'une magnanimité aussi haute et aussi longtemps soutenue ; et quand un peintre aura su rendre dignement la majesté de saint Louis faisant tomber à ses pieds, par la fierté de sa contenance, les assassins d'Almoadan venus pour le massacrer lui-même , l'on pourra affirmer que la peinture compte un chef-d'œuvre de plus.