‹ Grandes scènes de l'histoire moderneChapitre 3 sur 44 · REDDITION DE NIMBE · texte numérisé non relu

REDDITION DE NIMBE

An 363.

La Mésopotamie , chacun le sait , est la contrée de l'Asie située entre l'Euphrate et le Tigre.

Le paradis terrestre où Dieu plaça nos premiers parents était dans les limites ou dans le voisinage de cette contrée , puisque la Genèse nous apprend que l'Euphrate et le Tigre étaient deux des quatre fleuves qui jaillissaient dans ce jardin de délices.

C'est dans cette contrée que naquit Nachor, puisTharé, puis Abraham, duquel devait sortir le peuple choisi de Dieu pour conserver son culte au milieu des nations païennes.

Au temps d'Abraham , la Mésopotamie , selon les apparences , était une contrée indépendante. Dans la suite , elle fit partie des empires d'Assyrie et de Babylone , puis de celui des Perses , puis encore de l'empire d'Alexandre et des rois Séleucides qui lui succédèrent, Les Par thés s'en emparèrent après , mais Lucullus et Pompée la conquirent sur les Par -

thes. Les victoires de ces deux illustres capitaines étendirent l'empire romain jusqu'au Tigre.

Trajan, ayant défait le roi des Parlhes Chosroès, poussa les limites de l'empire bien plus loin , et au temps de Julien l'Apostat , les Romains possédaient encére cinq provinces audelà du Tigre.

La ville de Nisibe , située au pied du mont Masius , sur les bords du Mygdonius , 1 un des affluents de i'Euphrale, était la capitale de la Mésopotamie.

Quand , dans le troisième siècle de l'ère chrétienne , le second empire des Perses s'éleva sur les ruines de celui des Parthes , Nisibe devint le boulevard do l'empire romain contre les attaques incessantes des Perses. La richesse des contrées qui avoisinaient le sol où elle était bâtie , et son importance militaire y avaient attiré une multitude d'habitants , et en avaient fait une des villes les plus importantes de l'empire.

Peu de temps après la mort de Constantin-le-Grand , c'està-dire en l'année 338 , Nisibe fut assiégée une première fois par un des rois les plus valeureux , mais aussi les plus cruels , qui aient illustré le second empire des Perses , par Sapor IL L'armée des Perses était composée d'une multitude innombrable de troupes de cavalerie cl d'infanterie , et un grand nombre d'éléphants et de machines de guerre de toute espèce augmentaient encore la force de cette armée.

Mais Nisibe eut le bonheur d'avoir alors pour évèque un des plus grands hommes de léglise orientale , Saint Jacques, qui étant né à Nisibe même avait à la fois pour cette ville l'affection fdiale d'un citoyen pour sa patrie d'origine, et l'affection paternelle d'un pasteur pour son troupeau.

Saint Jacques excita si bien le courage des Nisibiles , qu'après soixante-trois jours de siège , Sapor fut obligé de se retirer ignominieusement et de retourner dans ses étals. Son armée, fréquemment harcelée dans sa retraite, et épuisée de fatigue , périt à la fin par la famine et diverses maladies épidémiques.

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Sapor employa dix ans entiers à préparer une attaque plus décisive. Au bout de ce temps, les Perses, profitant de l'avantage que leur donnait la pusillanimité de l'empereur Constance , indigne fils de Constantin , tombèrent de nouveau sur les terres des Romains ; et fiers d'un butin immense qu'ils avaient fait , ils vinrent, en 350 , mettre de nouveau le siège devant Nisibe. Ils commencèrent par s'emparer de toutes les avenues , et tournèrent ensuite leurs machines contre les murailles, qu'ils sapèrent avec une ardeur à laquelle rien ne paraissait devoir résister. Tous leurs efforts pourtant demeurèrent sans succès.

Les Perses construisirent alors , à quelque dislance au-dessus de Nisibe , une grande écluse pour arrêter les eaux du Mygdonius, qui passait à travers la ville. Ils l'abattirent ensuite quand l'eau fut à une très grande hauteur , et la violence avec laquelle les eaux vinrent alors frapper une des murailles vers laquelle les Perses avaient dirigé le courant , y fit une large brèche. Les Perses poussèrent aussitôt des cris de joie, s'imaginant être vainqueurs. Mais l'inondation qu'ils avaient causée les ayant contraints de différer l'assaut jusqu'au lendemain , quelle fut leur surprise , au retour du jour, de ne plus voir de brèche ! Il avait suffi d'une seule nuit aux assiégés, qu'encourageait comme lors du premier siège l'intrépidité de leur saint évèque , pour construire une nouvelle muraille aussi forte que la première. Sapor, étonné de cette résistance héroïque , sentit qu'il devait encore reculer. Outré de désespoir, il mit le feu à ses machines , abandonna le siège, qui durait depuis plus de trois mois , et reprit la route de ses états avec les débris de son armée.

Après la mort de Saint Jacques, Sapor vint assiéger une troisième fois Nisibe, en 359; une troisième fois, le fier monarque fut ignominieusement repoussé.

Trois sièges aussi glorieux semblaient garantir aux Nisibites qu'ils ne cesseraient jamais d'appar tenir à l'empire romain ;

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mais l'imprudence de Julien l'Apostat amena ce que Sapor ne devait plus espérer.

L'empereur Julien n'avait abandonné le christianisme que pour adopter les plus folies croyances. îl croyait à la méteinpsychose, et convaincu que l'âme d'Alexandre était passée maintenant dans son corps , il se promettait la gloire de ce grand conquérant.

Dans ces dispositions , Julien fit d'immenses préparatifs con- (re la Perse, qui n'avait pas cessé d'être en guerre avec l'empire romain. Quand son armée, composée des meilleures troupes romaines, fut échelonnée sur les bords du Tigre, la prudence et les avis de ses généraux l'engageaient à ne pas aller plus loin ; mais sa folle ambition l'aveuglait entièrement. Non-seulement il passe le Tigre , mais pour mettre ses soldats dans la nécessité de vaincre, il fait brûler tous les bâtiments de transport qui pouvaient faciliter une retraite.

Cette imprudence consterna l'armée , et Julien lui-même s'en repentit , mais il n'était plus temps. Dans f intention de pénétrer jusqu'à la capitale des Perses , il s'engagea dans un pays que l'ennemi avait complètement ravagé. Bientôt les abris, les \ ivres, tout, jusqu'à l'eau, manqua à l'armée romaine, et les ennemis fuyant devant elle cherchaient à l'attirer dans le centre de leur empire , où leurs forces réunies devaient l'écraser,

Julien , voyant le nombre de ses soldats diminuer de jour en jour , comprit l'énormité de sa faute. Mais quand il voulut changer de marche et revenir vers le Tigre, l'innombrable armée des Perses l'entoura de toutes parts, et s'acharna jour et nuit à la poursuite de ses légions découragées. Dans cette position critique, Julien déploya un véritable courage, mais sa faute était irréparable.

Le 22 juin 363 , les Perses engagèrent un premier comba t contre les Romains, qui, exténués de fatigues et de privations, résistèrent néanmoins avec mie valeur digne de leurs ancêtres.

Mais, le 2o juin , les Perses, dès le grand malin, reviennent à la charge. Les officiers de Julien , épouvantés , viennent l'avertir que les Perses ont déjà attaqué l'arrière-garde. Il se lève aussitôt , et sa présence à l'arrière-garde a bientôt rétabli le combat ; mais en même temps les ennemis en engageaient un autre sur le front et sur l'un des flancs de l'armée. Julien s'élance de nouveau dans cette direction , et renverse tous les Perses qu'il rencontre ; mais au moment même où il criait Victoire ! une flèche l'atteint au côté, et s'enfonce jusque dans le foie. La blessure était mortelle, et Julien expira dans la nuit même.

Grande fut la consternation dans l'armée romaine à la nouvelle de la mort de Julien , dernier rejeton de la famille du grand Constantin. Les soldats, presque tous chrétiens, regrettaient peu cet empereur apostat ; mais ils se voyaient sans général au milieu de contrées ennemies où toutes les voies paraissaient fermées au salut. Il fallait de toute nécessité nommer un nouvel empereur. Plusieurs briguaient les suffrages ; mais, dans une conjoncture aussi périlleuse, l'armée cherchait le plus digne • et tout-à-coup , comme par une inspiration divine, elle proclama Jovien. C'était un officier d'une grande naissance , que sa figure majestueuse , sa valeur à toute épreuve et sa foi toujours orthodoxe avaient fait distinguer sous les deux précédents empereurs, l'hérétique Constance et l'apostat Julien.

Mais , tandis que les légions saluaient le nouvel empereur par les plus vives acclamations , Jovien interrompit leurs cris par ces généreuses paroles : « Soldats , je suis chrétien , et je ne veux pas commander à une armée païenne que le ciel abandonnerait certainement à son malheureux sort. » Les soldats alors s'écrièrent que tous, au moins de cœur, étaient restés chrétiens, et qu'ils délestaient l'apostasie de Julien. A cette déclaration, Jovien consentit à recevoir leur serment.

Le nouvel empereur continua la retraite avec aulant d'ha-

bileté que de courage ; mais elle n'en était pas moins pénible A la disette la plus affreuse se joignaient des chaleurs excessives dans un pays complètement dépouillé , et des attaques continuelles ; et si, durant plusieurs journées encore de marche, les Romains parvenaient à force de bravoure à triompher de ces attaques incessantes, ils savaient qu'ils allaient trouver devant eux un fleuve large et profond, le Tigre, et que sans aucun moyen de transport , puisque Julien les avait fait brûler, ils devraient tenter de le passer à la vue des Perses qui occupaient des positions1 formidables sur les deux rives.

Dans une situation qui semblait désespérée , Jovien pourtant montrait; tant de résolution que Sapor craignit d'avoir à lutter contre les prodiges de courage qu'engendre souvent le désespoir. Il se décida donc à oiïrir la paix aux Romains exténués; mais les conditions, naturellement, en étaient dures. Sapor exigeait la cession de cinq provinces et de la ville de Nisibe, en même temps que de dix-sept villes ou places fortes de moindre importance.

Ces conditions étaient humiliantes pour l'orgueil romain. Mais, on la dit, Julien avait emmené dans sa folle expédition toute l'élite des légions , et si l'armée tout entière était exterminée , l'empire romain restait ouvert sans défense aux Perses enivrés de leur victoire. Ce dernier danger était manifestement le plus grand, La prudence faisait donc à Jovien un devoir de céder , et il dut acecepter le traité offert par Sapor.

La nouvelle de ce traité remplit les Nisibites d'effroi. Presque tous étaient chrétiens , et avaient horreur de la domination de Sapor, qui, à l'exemple de ses prédécesseurs , était un des ennemis les plus acharnés du christianisme.

Quand Jovien revint à Nisibe , les habitants firent toute sorte d'instances pour tâcher d'empêcher l'exécution du traité. Ils consentaient à se passer du secours des légions romaines. Ils oiïraient de défendre à eux seuls leur ville contre le roi de Perse , comme ils l'avaient fait avec succès par trois fois en

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moins de quinze ans. Mais Jovien , enchaîné par sa parole, ne put céder à leurs instances ; il offrit seulement à ceux qui voudraient quitter Nisibe , un asile à Amida , ville située non loin des sources du Tigre, et qui, d'après le traité, devait rester aux Romains.

Le jour de la reddition de la place approchait , et Jovien , quoiqu'il sentît son cœur déchiré , restait inflexible. Les Nisibites prennent alors une des résolutions les plus extraordinaires dont l'histoire ait conservé le souvenir.

A un moment donné , toute la population de cette immense ville s'ébranle, et se dirige vers la route d' Amida, séparée de Nisibe par une distance de plus de cinquante lieues. Les mères emportent leurs enfants à la mamelle ; plus d'une qui tient son nourrisson sur un de ses bras donne la main qu'elle conserve libre , à un autre enfant qui la regarde étonné. Les vieillards retrouvent , pour quitter leur patrie , une agilité qu'ils n'eussent point sentie pour y rentrer après une Ion-* gue absence. De nombreux charriots sont disposés pourenlever les malades et les infirmes hors d'état de se soustraire sans ce secours au joug détesté du roi des Perses ; et les hommes en état de porter les armes ne quittent la ville que lorsqu'il n'y reste plus aucun être humain.

Le jour fixé pour la reddition de la capitale de la Mésopotamie est arrivé. Les Perses s'approchent ■ tout indique que le traité est scrupuleusement exécuté. Les portes sont ouvertes; les remparts , les monuments publics , les maisons , les églises , tout est debout. Si la population ne se montre point, c'est, sans doute qu'elle attend avec anxiété, dans l'intérieur de la ville, l'entrée des vainqueurs. Les Perses entrent donc ; les rues sont complètement désertes , les places désertes , les maisons et les temples déserts aussi. Quelque Satrape de l'orgueilleux Sapor put lui dire : « Tu règnes maintenant sur Nisibe » . Il ne put pas lui dire : « Tu règnes sur les Nisibites » .

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