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conséquent, oncle des trois fils de Philippe : Louis X, Philippe-le-Long et Charles IV, qui portèrent successivement le sceptre. Après la mort de ces trois princes , dont aucun ne laissa de descendance masculine , ce fut le fils de Charles , Philippe de Valois . qui recueillit la couronne de France ; ce qui a fait dire de Charles de Valois , qu'il fut fils de roi , frère (le roi , oncle de trois rois , et père de roi , sans avoir été roi lui-même.
Quelles furent les circonstances qui amenèrent Charles de Valois en Italie ? Nous devons les indiquer en quelques mots.
Il est , au centre de l'Italie , une ville heureusement située pour le commerce; c'est Florence. La première origine de cette ville remonte aux Etrusques. Devenue plus tard colonie romaine , elle était , sous Tibère , une des plus grandes villes de l'Italie. Détruite par les Goths en 541 , elle fut rebâtie par Charlemagne en 781, et les commencements de sa splendeur nouvelle furent d'abord lents. Mais, dans le cours du douzième siècle, Florence prit tout-à-coup un essor prodigieux.
Florence, comme presque toutes les grandes villes de l'Italie à cette époque, formait une république. L'élément aristocratique prédomina d'abord dans son gouvernement ; mais, à partir de l'année 1250, l'élément démocratique prit le dessus.
Aux causes de divisions intestines, toujours nombreuses dans les républiques, venaient se joindre pour les villes italiennes, les dissensions causées par les différends si fréquents des papes et des empereurs.
Quand Boniface VIII parvint à la tiare , en l'année 1294 , les Florentins étaient divisés en deux grandes factions , celle des Noirs et celle des Blancs. Les nobles appartenaient généralement à la faction des Noirs , les plébéiens à celle des Blancs.
Boniface VIII avait, improuvé la déposition de l'empereur d'Allemagne Adolphe de Nassau, et l'élection en sa place
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d'Albert d'Autriche. Ne voulant pas reconnaître l'autorité de ce dernier empereur , il crut devoir lui opposer en Italie un homme qui fût grand par son courage et grand par ses ancêtres. Il jeta donc les yeux sur Charles de Valois, auquel il conféra le titre de Vicaire du Saint-Siège.
Les nobles de Florence , qui voulaient ressaisir l'influence qu'ils avaient perdue depuis le milieu du treizième siècle, appelaient dans leurs murs Charles de Valois, comptant se servir de son autorité pour rétablir le gouvernement aristocratique. Les plébéiens, par la raison opposée , auraient voulu interdire l'accès de la ville au prince français. Mais, dans cette circonstance, les plébéiens eurent le dessous. Les Florentins, en effet , eussent-ils été unis comme un seul homme, auraient eu déjà grand peine à résister à la valeur française ; que pouvaient donc contre elle les Florentins divisés ?
Ce fut un beau spectacle , que celui de l'entrée de Charles de Valois à Florence.
Le prince français était parent ou allié de toutes les maisons souveraines de l'Europe. Il était frère du roi de France; beaufrère du roi d'Angleterre, Edouard Ier; beau-frère aussi du fils aîné de l'empereur d'Allemagne , Albert Ier ; cousin germain de Charles II, roi de Naples; cousin encore, par sa mère Isabelle d'Aragon ou sa bisaïeule Blanche de Castîlle , du roi d'Aragon et du monarque castillan. Quand il eut épousé Catherine de Courtenay , fille et unique héritière du dernier empereur latin Baudouin II, il avait pris, de plus, le titre d'empereur de Constantinople.
Sans être roi , Charles de Valois était donc certainement un des personnages les plus considérables de l'époque. Il emmenait avec lui une suite brillante de seigneurs français , et une suite plus nombreuse encore d'aventuriers italiens qui avaient épousé sa fortune.
La réception d'un aussi grand personnage dans une ville aussi considérable que Florence, ne pouvait être que spléndide.
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Pour juger de ce qu'était Florence à cette époque , il suffit de dire que la peste affreuse qui ravagea l'Europe vers le milieu du quatorzième siècle, enleva quatre-vingt-seize mille habitants à Florence , sans que cette ville , après d'aussi grandes pertes, parût déchue de sa splendeur.
C'était un commerce prospère qui avait procuré à Florence cet immense accroissement.
La noblesse florentine dut faire tous ses efforts pour recevoir dignement le prince français , et les nombreuses corporations d'arts et métiers qui existaient à Florence témoignaient le même empressement que les nobles; car , il n'est pas rare , dans les révolutions , de voir des hommes qui avaient appartenu au parti vaincu , chercher ensuite, par un enthousiasme simulé, à échapper aux représailles des vainqueurs.
Toutes les corporations allaient donc, bannières déployées , au devant de Charles de Valois, et les cris d'enthousiasme éclataient de toutes parts.
En voyant ce spectacle imposant de l'entrée triomphale du prince français , aucun homme assurément , à moins d'être inspiré de Dieu, n'eût pu soupçonner qu'à l'extrémité opposée de la ville , il se passait au même moment , sans nul bruit et sans nul témoin , une autre scène , qui toute simple en apparence , devait avoir pourtant des conséquences infiniment plus grandes que celle qui attirait tant de regards et qui excitait tant de clameurs.
Avant d'entrer à Florence , Charles de Valois avait fait
publier un édit de proscription contre les principaux chefs du
^ parti des Blancs , qui, presque tous, s'étaient aussitôt enfuis.
Tandis que la population tout entière s'entasse maintenant à Tune des portes de la ville pour saluer l'idole du jour , un homme tout seul s'achemine vers la porte diamétralement opposée. 11 est triste , mais son œil profond lance des éclairs. S'il fuit , c'est à la manière du lion , qui de temps en temps se retourne pour montrer qu'il est prêt à défendre chèrement sa
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"vie. Cet homme est maintenant hors de Florence. Arrivé dans la campagne, chaque fois que le bruit, quoique de plus en plus affaibli, d'une nouvelle acclamation, parvient à son oreille, il tressaille , non d'effroi , mais d'indignation. Parvenu, enfin, sur une éminence d'où la ville entière peut être aperçue facilement , tandis qu'on ne peut plus la voir par delà , cet homme se retourne un instant , et il pleure. Mais, essuyant presque aussitôt ses larmes, il s'écrie d'une voix stridente : « Ville ingrate , je te maudis !»
Quelqu'un qui eût entendu cet homme lancer une pareille imprécation contre une ville qui s'abandonnait, en ce moment, aux accès de la plus folle joie , l'eût pris certainement pour un insensé. Il se fût trompé.
Ce fugitif, dont les traits mâles commandaient le respect , était le principal chef des Blancs; il avait, dans diverses fonctions publiques, rendu à Florence , sa ville natale , des services bien grands, mais aujourd'hui oubliés. Avant, cependant , qu'il se soit écoulé trente années , la gloire de ce fugitif, qui chemine maintenant sans être accompagné d'un seul serviteur , non-seulement dépassera de beaucoup celle du prince illustre qui entre au même instant dans Florence, escorté d'une multitude innombrable de chevaliers ; mais elle surpassera la gloire de tous les souverains de l'univers , et elle se transmettra d'âge en âge jusqu'à la dernière postérité ; car cet. homme s'appelle Dante Alighieri.
Pourquoi la Providence permet-elle que les services de Dante soient ainsi payés, par sa république, de la plus noire ingratitude ? C'est sans doute pour qu'en laissant plus tard éclater ses haines , Dante puisse donner aux mortels effrayés une idée saisissante du lieu terrible où l'on ne fait que haïr. Et c'est sans doute aussi pour qu'il puisse entr'ouvrir ensuite les demeures célestes à leurs yeux consolés , qu'après avoir mis dans son cœur un amour passionné mais inassouvi pour une vierge de Florence morte à son printemps, Dieu va lui faire
parcourir désormais , durant plus de vingt années , les sites les plus enchanteurs de la poétique Italie , faisant ainsi passer continuellement cette âme, qui ne connaît point le sommeil , des extases aux déchirements et des déchirements aux extases. Quatre ans après son exil, Dante, qui s'était réfugié auprès de Can delà Scala, prince de Vérone , regagnait ver? le soir la demeure hospitalière que ce prince lui avait offerte dans son palais. C'était au commencement de l'été. Dante suivait nonchalamment les hords ravissants de l'Adige. Les rossignols qui peuplaient les arbres du rivage avaient déjà repris leur chant mélancolique, qui jetait l'âme du poète dans une vague rêverie. Tout-â-coup il entend deux voix humaines , plus douces que celles des rossignols , qui commencent à entonner le magnifique cantique de saint François d'Assise , X Hymne de la création , hymne alors populaire dans toutes les con trées de l'Italie. Dante croyait reconnaître une de ces voix , et il éprouva un saisissement indicible, quand il l'entendit chanter ensuite toute seule , dans un idiome toscan , mêlé de quelques mots napolitains , siciliens et calabrais , qui en augmentaient l'originalité sans rien enlever à sa douceur , le cantique suivant en l'honneur de la pauvreté.
« Doux amour de la pauvreté , combien faut-il que nous t'aimions ! Pauvreté , ma pauvrette , l'humilité est ta sœur fidèle ; il te suffit d'une écuelle pour boire et pour manger.
« Pauvreté ne veut que ceci : du pain , de l'eau et un peu d'herbes ; si quelque hôte lui vient, elle y ajoute un grain de sel.
« Pauvreté chemine sans crainte. Elle n'a point d'ennemis , et n'a pas peur que les voleurs la détroussent.
<( Pauvreté frappe humblement à la porte des gens; elle n'a ni bourse, ni besace , et ne porte rien avec elle, si ce n'est un morceau de pain .
« Pauvreté meurt en paix. Elle ne fait point de testament , et l'on n'entend point parents et parentes se disputer son héritaa,e.
« Pauvreté; pauvrette , mais citoyenne du ciel , nulle chose de la terre ne peut exciter les désirs...
« Pauvreté, grande monarchie, tu as le monde en ton pouvoir; car tu possèdes le souverain domaine de tous les biens que tu dédaignes.
« Pauvreté , science profonde ! Autant la volonté s'humilie amoureusement sous ta main , autant elle s'élève à la liberté.
« Pauvreté gracieuse, toujours en abondance et en joie ! Qui peut dire que ce soit chose injuste, de chérir la pauvreté? »
Dante, pour mieux saisir les paroles de ce second cantique, qu'il entendait pour la première fois, avait hâté sa marche, et bientôt il avait vu devant lui deux moines franciscains , qu'il atteignit au moment où le second chant finissait.
Après avoir salué les deux religieux , il dit brusquement à celui qui avait chanté seul le dernier cantique : « Si , quand je quittai Florence , je n'avais point laissé dans la maison d'un de mes meilleurs amis une jeune épouse , belle comme l'astre des nuits , qui faisait sa joie et son bonheur , j'aurais cru entendre tout à l'heure la voix de Jacopo Benedetti.
— « Je suis , en effet , Jacopo , dit le moine en se tournant vers son interlocuteur; et quand même tu aurais, comme moi, changé de costume depuis que je ne t'ai vu, j'aurais affirmé , aux premiers sons de ta voix , que j'ai le bonheur de revoir en ce moment Dante Alighieri. »
— « El ta femme , ta Claire! » reprit Dante tout ému.
Le moine parut essuyer une larme , et d'une voix qui tremblait comme la feuille du peuplier , il commença le récit suivant :
« Le nouveau maître de Florence , cher Alighieri , venait à peine d'entrer dans ses murs, quand l'un des chefs du parti opposé au tien fit annoncer , pour un jour rapproché , une grande fête en l'honneur de la noblesse française. Il m'avait compris clans ses invitations.
« Quand j'annonçai cette invitation à Claire , elle me parut l'accueillir froidement , et le jour de la fête était déjà arrivé sans que je l'eusse vue occupée , en aucune sorte , des préparatifs qui d'ordinaire causent aux femmes , en pareille occasion , tant de sollicitude. »
« L'heure même de la fête approchait, et Claire conservait son calme accoutumé. « Ma chère amie, lui dis-je, il est temps de songer à ta toilette.
— « Jacopo , me dit-elle , tu sais qu'après Dieu je n'aime absolument rien que toi. Les fêles du monde, au lieu de me plaire , m'attristent profondément , et si tu crois que je puisse rester aujourd'hui dans ma demeure , je te prie instamment de m'y laisser.»
— « C'est impossible , lui répondis-je aussitôt. Le sort d'Aliginerî t'a appris jusqu'où les Noirs peuvent pousser l'esprit de vengeance. Je ne souhaite nullement , à coup sûr , les avoir pour amis ; mais je ne veux pas non plus paraître leur ennemi. C'est l'Ombrie, tu le sais , qui m'a vu naître , et pour conserver ma tranquillité , j'entends n'épouser à Florence les querelles d'aucun parti. »
— « Tu veux donc absolument que je t'accompagne, dit Claire.»
— «Je ne commande rien; mais si tu m'aimes, tu me suivras.» ■< À peine ai-je dit ces mots , que Claire , sans témoigner la
moindre humeur , s'empresse de préparer ses parures. Elle fut habillée en quelques instants , et j'étais à me demander comment en si peu de temps et avec si peu d'art elle pouvait paraître ^i belle.
— «Jacopo, me dit-elle, il manque encore quelque chose à mon ajustement. Laisse-moi seule un moment , j'aurai bientôt fait. »
« Je passai sans répondre dans la pièce voisine , et quelques minutes à peine s'étaient écoulées quand Claire vint m'y rejoindre. Je fus surpris, en l'examinant, de ne reconnaître dans sa
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parure aucun changement. C'était, me semblait-il, la même robe, les mêmes fleurs, les mêmes bracelets, les mêmes pendants, le même collier. Mais comme l'heure pressait, sans lui faire aucune demande, je sonnai nos gens et nous sortîmes.
« A peine fûmes-nous arrivés au bal , que quantité de seigneurs de distinction vinrent engager Claire à danser. Je m'attendais à ces politesses , et je l'avais priée de ne pas y répondre par un refus.
« Claire dansait donc. Jamais je ne la vis plus majestueuse et plus belle. Quoiqu'elle causât avec la grâce qui lui était naturelle , on voyait que son âme était distraite, et ses yeux baissés ne prenaient de l'éclat que lorsqu'ils tombaient sur moi.
« Tout-à-coup un craquement affreux se fait entendre. Le plancher s'écroule, tout tombe, et je me trouve enseveli au milieu des décombres.
«Des cris déchirants retentissent alors de tous les côtés. Je me dégage à grand peine. Des nuages de poussière me dérobent la vue de tous les objets. J'appelle Claire, ma Claire chérie... , mais Claire ne me répond pas.
« Les secours pourtant arrivent de tous côtés. Chacun cherche à déblayer le sol pour retrouver ceux qui lui sont chers. Au bout de quelques instants, j'ai poussé un cri d'espérance : « La voici ! dégagez-la. » L'on vient à mon aide , et pour rappeler plus facilement ma pauvre Claire à la vie , nous la transportons en toute hâte dans une pièce voisine.
«Claire demeure immobile. Je m'empresse aussitôt de déchirer tous les vêtements qui la couvrent , pour essayer de lui rendre de l'air. Je crois voir au-dessous de son sein quelques gouttelettes de sang , et quand mes doigts crispés ont brisé les derniers tissus, j'aperçois autour d'un corps inanimé... un large cilice !... C'était l'ajustement que Claire m'avait caché. Mais la respiration , hélas ! n'était pas revenue ; Claire était morte....
«Toi, dont la mort prématurée d'une jeune fille que lu espérais avoir pour épouse, toi, dont la mort de Béatrice a déchiré si cruellement le cœur, toi seul peut-être , Alighieri, tu peux comprendre quelle fut l'immensité de ma douleur. Durant trois mois entiers , j'éprouvais à chaque instant des accès de désespoir.
« Au hout de ce temps, le frère chéri qui chemine avec nous vint me voir. C'est un ami d'enfance, entré dès sa jeunesse dans l'ordre de Saint-François. 11 me dit sans aucun préambule : « Jacopo, crois-tu que Claire est au ciel? » — Je ne m'en croirais pas plus assuré , lui dis-je , si elle avait expiré dans son lit , entourée de tous les secours de l'Eglise.
— « Et si tu étais mort comme elle , es-tu bien sûr que tu eusses suivi le même chemin ?
« Je n'osai répondre à cette question.
— « Puisque tu ne peux plus , reprit-il , espérer de revoir Claire ici-bas , tâche au moins de la revoir là-haut. Je crois que tu as l'âme assez grande pour savoir mépriser tout ce qui passe et ne t'altacher qu'à ce qui demeure. »
« Cette réflexion me saisit.
« Au hout de huit jours, j'allai frapper à la porte du couvent de cet ami. Un an après , je revêtais définitivement l'habit que lu vois. »
— « Et , sous cet habit , dit Alighieri en pressant vivement la main de Jacopo, es-tu maintenant heureux? »
— «Aussi heureux du moins, dit le moine , qu'on peut l'être N /sur la terre. Viens donc avec nous, Alighieri. L'habit que
nous portons ne t'empêchera ni de chanter , ni de gémir : mais il t'apprendra des gémissements sans douleur , qui sont plus doux au cœur que toutes les joies.
— « J'y songerai , Jacopo (1). »
(1) Jacopo passe pour être fauteur de la prose admirable Stabat Mater. Cette prose, écrite en tercets comme le Dies /rœqui fut composé vers le même temps , marque par là sa parenté avec la poésie dantesque.
L'exilé dé Florence ne suivit point pourtant le conseil du moine.
Il erra plusieurs années encore de ville en ville , de château en château. Plus d'une fois il éprouva combien le pain de l'hospitalité est amer.
Souvent il livrait aux échos , en tercets sonores, des chants d'une suavité inexprimable; mais souvent aussi, des torrents de fiel s'échappaient de son âme courroucée.
Après vingt ans de cette vie agitée, il alla mourir à Ravenne, sans avoir revu celte Florence qu'il avait maudite en la quittant, et qu'il maudissait encore toutes les fois qu'il pensait aux auteurs de son exil, mais qu'à d'autres jours il aimait plus que l'enfant le plus tendre n'est capable d'aimer sa mère.
— »»<S-<SXS- •©<£>«*»—
An 1307.
La Providence n'a pas seulement créé les montagnes pour couronner de neige leurs cimes altières , et cacher dans leurs flancs la source des grands fleuves, qui vont répandre ensuite la fécondité dans de vastes provinces ou des royaumes entiers ; elle les a créées aussi pour servir d'asile aux natures fières qui ont horreur de la servitude.
Tout dans les montagnes rappelle l'homme à la liberté. L'air y est plus pur, l'eau plus rapide. Ce ne sont pas des 'bœufs pesants, attachés à une charrue de fer, qui sont ici les instruments de la richesse ; ce sont des brebis qui errent à l'aventure , ce sont des chèvres qui bondissent au-dessus des abîmes. Aussi est-ce au pied de ses montagnes que l'antique Calédonie vit s'arrêter les conquêtes de Rome , au pied des monts des Asturies, que Pelage et ses successeurs arrêtèrent à leur tour le iîot de l'invasion savrasine. C'est pareillement dans Ses hauts sites delà Suisse, qu'au commencement du qua-
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torzième siècle une poignée d'hommes prononça à voix basse un serment d'indépendance , qui pourtant , après plus de cinq siècles, retentit encore sur tous les bords des lacs derHelvétie et dans toutes les gorges de ses vallées.
Quels furent les premiers fondateurs de la liberté helvéli- ■ que? L'histoire en a conservé les noms. Ce furent Erni Melchthal, Walther Furst, Werner Slauffacher, et Guillaume ïell dont le nom est resté plus populaire que les autres , parce que c'est celui auquel se rattachent les souvenirs les plus dramatiques.
Qu'est-ce qui poussa ces braves gens à proclamer l'indépendance des trois cantons qui formèrent le premier noyau de la république helvétique? C'est ce qu'il faut indiquer rapidement.
Dans la vaste conception du pape Léon III qui restaura l'empire d'Occident, toute terre chrétienne sise en deçà des limites de l'empire grec, devait rester soumise à l'autorité temporelle de Charlemagne et de ses successeurs , comme dans l'ordre spirituel nulle terre ne devait être affranchie de la juridiction du pape.
Dans ce système , rien ne s'opposait à ce que telle ville ou telle contrée eussent des chefs ou des souverains particuliers , dépendants de l'empereur; mais toute ville, tout pays qui n'avaient point de souverains particuliers , étaient censés relever directement de l'empire.
La Suisse se trouva dans ce dernier cas, jusqu'à l'empereur Charles-le-Gros. A partir de ce prince, elle forma, durant près d'un siècle et demi, le principal noyau d'un royaume particulier, qui s'appela le royaume de Bourgogne Trans- Jurane. Mais le dernier roi de cet état, Rodolphe III , étant mort , à ce qu'il paraît , sans descendance , la Suisse releva de nouveau directement de l'empire , à dater de l'année 1033.
Il faut dire , d'un autre côté , qu'à partir de la fin du neuvième siècle , l'on distingua en Europe deux sortes de terres .les terres féodales , que les possesseurs avaient reçues ou
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étaient censés du moins avoir reçues en don, de quelque seigneur , et les terres allodiales , dont les propriétaires soutenaient avoir toujours eu la propriété pleine et entière , et qu'ils prétendaient, par conséquent, ne tenir de la munificence d'aucun suzerain.
Il y avait en Suisse, comme dans la plupart des autres contrées de l'Europe, des terres de l'une et de l'autre espèce; mais il paraît que les terres allodiales y formaient la grande majorité.
Tandis que l'illustre maison des Hohenstauffen s'éteignait tragiquement à Naples en la personne de Conradin , la Suisse assistait aux premiers développements d'une maison qui devait acquérir une illustration plus grande encore que celle des Hohenstauffcn, et dont les descendants devaient posséder habituellement le sceptre de l'empire durant près de cinq siècles. C'était la maison de Habsbourg.
Un Albert, seigneur de Habsbourg , château situé dans la partie de la Suisse qui forme aujourd'hui le canton d'Argovie , devint un des seigneurs les plus influents de la Suisse , par suite de son mariage avec Heldwige de Kybourg , qui appartenait à l'une des grandes familles du pays.
Son fds Rodolphe , homme plein de courage , parvint à l'empire en l'année 1273. Son nom resta cher aux Suisses, tout fiers de voir le sceptre impérial dans les mains d'un de leurs compatriotes qui respectait scrupuleusement leurs franchises.
Rodolphe eut pour fils Albert , auquel il donna de son vivant l'investiture du duché d'Autriche , et Albert devint à son tour empereur , en 129S , après la mort d'Adolphe de Nassau qu'il avait tué de sa main dans un combat. Mais Albert tint , à l'égard des Suisses, une conduite tout autre que celle de son père. Rodolphe.
Albert avait , par des acquisitions successives , concentré dans ses mains une grande partie des terres de la Suisse , et
il voulait faire de cette contrée tout entière un état patrimonial, qu'il pût transmettre dès-lors à ses descendants comme relevant immédiatement des seigneurs de Habsbourg et non point du sceptre électif de l'empire d'Allemagne.
Albert essaya d'abord d'arriver à ce résultat par des manèges diplomatiques.
Il envoya en Suisse deux de ses comtes , ;pour exposer aux principaux propriétaires de terres allodiales, que dans leur intérêt comme dans celui de leur postérité , ils feraient bien de se reconnaître tous feudataires des seigneurs de Habsbourg ; que déjà Albert possédait en propre plusieurs villes et contrées voisines, notamment tous les vastes domaines dépendant de l'ancienne famille des Kybourg. Il pouvait, disait-il , au moyen des forces de l'empire dont il disposait à son gré, contraindre les Suisses à le reconnaître pour suzerain ; mais il aimait mieux, à l'exemple de son père Rodolphe, les considérer comme ses enfants , leur promettant , dès qu'ils auraient accepté sa suzeraineté, de les traiter avec plus de faveur que les autres sujets de l'empire.
Les Suisses auxquels les envoyés de l'empereur Albert avaient fait ces ouvertures , répondirent qu'ils se souvenaient avec bonheur de l'empereur Rodolphe et n'oublieraient jamais combien ils avaient eu à se louer de son administration paternelle , mais que l'indépendance de leurs aïeux leur plaisait , et qu'ils priaient en conséquence l'empereur Albert de confirmer leurs franchises, et de nommer le prévôt qui, au nom de l'empereur d'Allemagne , exerçait de temps immémorial la haute justice dans leur pays.
Albert , jugeant par cette réponse qu'il n'arriverait pas à son but au moyen de belles promesses , entreprit de traiter les Suisses avec une extrême rigueur, supposant, sons doute, qu'il les contraindrait à accepter ses combinaisons , en leur faisant sentir tout le poids de l'autorité impériale dont il était investi.
Tandis que jusque-là les empereurs n'avaient nommé qu'un seul prévôt pour exercer la haute justice dans toute la Suisse, Albert en désigna deux, Gessler de Bruneck , et Bérenger de Landerbcrg , tous deux hommes d'un caractère dur et fier , qui , à peine installés dans leurs fonctions , ne tardèrent pas à abuser de leur autorité pour faire subir aux Suisses toute sorte d'avanies , confisquant leurs biens et maltraitant leurs personnes pour les causes les plus frivoles.
Landerbcrg exerçait son autorité dans la contrée d'Unterwald; Gessler, dans les cantons d'Uri et de Schwitz. Tous deux furent bientôt, également détestés.
Pour une faute légère , Landerbcrg avait prononcé la confiscation des boeufs d'Erni Melchthal , jeune homme du canton d'Unterwald. Le vieux père d'Erni se plaignant de cette rigueur , un serviteur du prévôt lui avait répondu que « si les paysans voulaient manger du pain , ils devaient traî- <( ner eux-mêmes la charrue. » Erni indigné avait frappé aussitôt de son bâton le serviteur insolent et lui avait cassé le doigt. Le prévôt eut la barbarie d'ordonner qu'a raison de ce fait le vieux père d'Erni aurait les yeux crevés. Erni jura qu'il tirerait vengeanee de cette atrocité.
Pour échapper aux recherches de Landerbcrg , Erni se réfugia dans le canton dTJri, auprès d'un de ses amis, Walt lier Furst , qui , de son côté , avait voué une haine implacable au prévôt Gessler. Gessler témoignait dans son gouvernement autant de rigueur que Landerbcrg dans le sien. Il avait fait bâtir au-dessus d'Altorf un château fort qui faisait, l'exécration ' de la contrée , parce que c'était la première demeure crénelée qui eût été élevée dans ce canton.
Gessler avait aussi blessé profondément un des principaux habitants du canton deSchwytz, Werner Stauffacher. Passant un jour à cheval devant la maison de ce dernier , qui était la plus belle de la contrée , il avait dit à haute voix en présence de Stauffacher et de sa femme : « Jusqu'à quand
« souffrira-t-on que de vils paysans et de sottes paysannes « possèdent d'aussi belles demeures ? »
Stauflacher , Erni Melchthal et Walter Furst , s'étaient communiqué plusieurs fois les sentiments de vengeance dont ils étaient également animés , et le joug des prévôts leur paraissant devenir de plus en plus intolérable , ils résolurent de braver tous les dangers , plutôt que de supporter ce joug plus longtemps.
Auprès du lac de Lucerne , sur les confins d'Unterwald et d'Uri , il est un lieu sauvage et majestueux appelé le Griitli. C'est en ce lieu solitaire que , dans la nuit du 7 septembre 1307 , va se passer une des scènes les plus imposantes dont l'histoire ait gardé le souvenir.
La lune aux cornes argentées commence à se cacher derrière les monts qui projètent sur les lacs immobiles leurs grandes ombres. Tout est silencieux dans la nature : tout dort dans le château abhorré de Gessler ; tout dort aussi dans la demeure non moins délestée de Landerberg ; mais la haine veille dans les cœurs des hommes généreux que ces deux tyrans ont ulcérés.
Au moment où la nuit plus sombre va atteindre la moitié de son cours , quelques hommes apparaissent tout-à-coup comme des fantômes sur la lisière de la forêt qui entoure le Griitli du côté d'Unterwald, et ils se dirigent sans aucun bruit vers les bords du lac. Ils sont au nombre de dix. Un onzième se tient un peu en avant et semble guider leurs pas. C'est Erni Melchthal, encore tout agité, parce que tout à l'heure il arrosait de ses larmes les joues de son vieux père , à qui Landerberg a ravi pour toujours le bonheur de voir ses enfants.
Presque au même moment , du côté de la forêt qui appartient à Uri , se montre une autre troupe , composée aussi de onze personnes. L'homme qui marche en tête est Walter Furst , et le premier des dix qui le suivent , c'est son gendre, Guillaume Teli.
Les deux groupes se rapprochent peu à peu , et dès qu'Erni Melchthal et Waller Furst se sont rejoints auprès des grands rochers qui dominent le lac, ils se serrent la main sans prononcer une parole , et ils demeurent quelques instants immohiles, semhlant prêter l'un et l'autre une oreille attentive.
Après quelques minutes d'attente , Erni , qui paraît impatient , dit à voix basse à Furst : « Stauffacher manquerait-il au rendez-vous ? » Furst lui répond d'une voix grave : « S'il n'est pas mort ou prisonnier , il viendra. »
Chacun écoute encore, et bientôt on croit entendre sur le lac, qu'aucune brise pourtant n'agite, un clapotis léger. D'un moment à l'autre , ce bruit devient plus fort , et une barque dans la direction de Schwytz se montre enfin. Onze hommes la montent. Dès qu'elle est prête à toucher les rochers du bord, l'un des hommes s'élance, c'est Stauffacher, et les dix autres l'ont suivi presqu'aussilôf.
Pendant que Stauffacher embrasse précipitamment Furst et Erni, les hommes des trois groupesont formé autour de leurs trois chefs un second cercle.
Erni , Furst et Stauffacher se signent alors , élèvent leurs regards vers le ciel, et joignant leurs mains droites , ils disent tous trois d'une voix basse , et pourtant fortement accentuée : « Au nom du Dieu qui a fait les paysans comme les empe- « reurs, nous jurons de défendre jusqu'à la mort les franchises « que nous tenons de nos aïeux. »
Les trente hommes qui forment le second cercle répètent à leur tour , sur le même ton , le même serment , qui les fait tous tressaillir, quoiqu'il n'agite aucune feuille et ne réveille aucun des oiseaux endormis de la forêt.
Stauffacher remonte aussitôt dans sa barque avec les siens ; Furst et sa troupe se dirigent vers Uri; les compagnons d'Errii vers Unterwald; et quelques heures après, la plupart des conjurés étréignaient dans leurs bras leurs femmes chéries ,
qu'ils avaient laissées en prières dans leurs demeures et qui s étaient associées courageusement à leurs projets.
Quand les hauts pics, le lendemain, reflétèrent les premiers rayons du soleil sur les lacs et dans les vallées , la campagne présentait son aspect accoutumé. Quelques brins d'herbe foulés sur le Griïtli auraient pu seulement indiquer que quelques pâtres avaient dû passer par là. Hier, cependant, la Suisse dépendait encore de l'empire d'Allemagne ; elle n'en dépend plus aujourd'hui, parce qu'aucun des conjurés ne faillira à son serment.
Gessler , pourtant, remarqua bientôt sur le visage des Suisses plus de fierté encore que de coutume. Pour les humilier , il fit placer sur un pieu un chapeau , symbole de la dignité impériale, et ordonna qu'on ne passerait jamais devant ce pieu sans se découvrir.
L'un des premiers qui vinrent à passer fut Guillaume Tell. Il refuse d'obéir à l'ordre tyrannique du prévôt. Celui-ci le fait saisir aussitôt , et , comme Guillaume passait pour un des plus habiles archers de la Suisse , Gessler déclare , pour juger de son adresse , qu'il ne le fera relâcher qu'après qu'il aura abattu d'un coup de flèche une pomme placée sur la tête de son fils , encore enfant.
On amène , en effet , l'enfant '• la pomme est placée sur sa tète- Guillaume , à la distance marquée , bande son arc , lance la flèche, et la pomme est emportée sans que l'enfant soit blessé. Le père alors s'élance sur son enfant pour l'embrasser ; mais dans l'ivresse que lui cause sa joie , il lui échappe de dire à Gessler , en tirant une seconde flèche cachée sous ses vêtements : « Homme cruel , si j'eusse tué mon fils , cette autre flèche t'était destinée. »
Gessler voit dans cette fîère apostrophe un outrage plus grand encore que le premier. Tell est ressaisi, et devra îecevoir une punition exemplaire de son audace.
Sentant cependant qu'il poussait les Suisses au plus haut
degré de l'exaspération , Gessler résolut de conduire Tell de l'autre côté du lac, sur des terres appartenant en propre à Albert d'Autriche. Il violait en cela une franchise du pays , d'après laquelle tout Suisse condamné à une peine devait la subir dans le pays même; mais Gessler foulait aux pieds toules les franchises comme toutes les lois.
Une barque donc va conduire Tell enchaîné, de l'autre côié du lac, et Gessler se place lui-même dans cette barque. Elle part; mais à peine le bateau est-il arrivé dans le voisinage du Griitli , qu'un de ces ouragans , fréquents dans la contrée , qui se forment dans les profondes vallées du Saint-Gothard , éclate avec une horrible violence et soulève les vagues du lac à une hauteur immense, menaçant à chaque instant d'engloutir la frêle embarcation.
Guillaume Tell était aussi vigoureux rameur qu'habile archer. Dans ce péril extrême , Gessler ordonne qu'on délie les mains de Tell et qu'on lui donne une rame. Tell saisit la rame , en effet , s'approche d'un des bords les plus escarpés du lac , et s'élançant tout-à-coup sur une saillie de rocher , il laisse Gessler avec ses rameurs en danger de se briser contre les écueils.
Gessler parvint pourtant à gagner la terre à son tour; mais comme il se dirigeait vers Kusnacht , localité voisine du lieu où il avait abordé , Guillaume , qui s'était armé dans l'intervalle, se poste au-dessus d'un chemin creux où il voit que Gessler va passer, et d'une main assurée il lui lance une flèche qui le , > perce de part en part.
Ainsi périt l'un des deux instruments des projets lyranniques de l'empereur Albert. Les conjurés du Griitli comprirent que c'était le moment de proclamer l'indépendance de leur pays et d'en expulser tous les représentants de la maison de Habsbourg. A quelques jours de là, le prévôt Landerberg fut attaqué à son tour dans son château de Sarnen , qui fut facilement enlevé; et dès ce moment les trois cantons pro-
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clamèrent solennellement qu'ils entendaient former des états complètement indépendants, et qu'ils n'entendaient plus reconnaître ni l'autorité des ducs d'Autriche , ni même la suprématie de l'empire.
La célèbre bataille de Morgarten , livrée sept ans après , bataille où treize cents Suisses massacrèrent quinze mille Autrichiens commandés par l'archiduc Léopold, montra à l'Europe étonnée que les habitants des trois cantons étaient en mesure d'exécuter leur magnanime résolution.
Bientôt , d'autres cantons se liguèrent successivement avec les cantons primitifs , pour pouvoir jouir de la même indépendance ; et continuellement attaqués, durant plus de deux siècles , jusqu'à l'empereur Maximilien Ier , les Suisses demeurèrent toujours vainqueurs. Ils devinrent ainsi pour leurs ennemis un sujet d'effroi , et pour tous les peuples avec qui ils n'étaient pas en guerre un sujet d'admiration.
Le cours des âges, qui amène d'ordinaire tant de vicissitudes , ne paraît pas avoir refroidi le courage de cette nation héroïque, la seule dans l'histoire qui ait su rester libre sans essayer de devenir conquérante.
Terre de l'Helvétie , tu m'es donc bien chère ; car , si tu plais à mes yeux par la beauté de tes sites , tu plais encore davantage à mon cœur par la majesté de tes souvenirs.
Chaque année , des milliers de voyageurs qui visitent tes contrées les plus pittoresques ou celles non moins belles de ta sœur la Savoie, aiment à inscrire leur nom dans tous les lieux où ils ont été frappés par quelque grand spectacle de la nature. Je n'ai pourtant inscrit le mien ni dans la vallée profonde au-dessus de laquelle le géant des Alpes paraît surplomber, et où les rayons du soleil d'été ne pénètrent que lorsque l'astre passe au zénith (1), ni sur le sommet du Righi,
(1) Chaimouny
d'où l'œil embrasse la plupart des hautes cimes et presque tous les lacs de la Suisse, ni dans le voisinage du site grandiose où le Rhin irrité se précipite en cataractes écumantes; mais je l'ai inscrit avec respect dans la modeste chapelle de Kusnacht, élevée près du lieu où Guillaume Tell perça d'une tlèche l'homme barbare qui l'avait exposé à percer son propre fils.
Quand je parcours les Alpes , ton souvenir pourtant , ô Guillaume, n'est pas celui qui se présente le plus souvent à mon esprit; car si j'honore îe patriotisme, j'abhorre le sang.
J'aime mieux penser à des dévouements plus héroïques encore que le tien, et qui ont fait des millions d'heureux sans faire jamais aucune victime. J'aime à me représenter saint Bernard de Menlhon construisant , au sommet du mont qui devait porter son nom , la première demeure hospitalière qui s'éleva pour le voyageur au-dessus des glaciers , ou le bienheureux Nicolas de Flue s' élançant , au péril de sa vie , entre deux armées de ses compatriotes prêtes à en venir aux mains, et ramenant la concorde la plus touchante dans des cœurs qui un instant auparavant ne respiraient que la vengeance. J'aime aussi à me figurer , sur les versants italiens , saint Charles Borroméc allant chercher les brebis les plus éloignées de son immense troupeau jusque dans les fentes des rochers, et sur les pentes savoisiennes , saint François de Sales montrant autant de courage et de dévouement que saint Charles, et i peut-être plus de douceur.
Ces souvenirs touchants ont pour moi un charme inexprimable, et plongent mon âme dans de délicieuses rêveries.
Aussi, si quelque coup de la fortune, ou pour mieux parler, de la divine Providence, venant à me frapper , il me fallait quitter non-seulement ma famille et mes amis, mais encore la France elle-même, ma France chérie, pour diriger mes
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pas de proscrit vers une terre étrangère, mon choix serait bientôt fait. Comme j'ai toujours aimé les montagnes , je m'acheminerais vers les Alpes, et j'irais chercher une bien petite habitation au bord de quelque lac de la Suisse. Ce ne serait pourtant ni le lac de Zurich que je choisirais , ni même celui de Genève , quoique les eaux du dernier soient parfaitement belles et que les bords en soient ravissants. Ces deux lacs ; en me rappelant Zwingle et Calvin , me rappelleraient trop l'hérésie cruelle qui , au seizième siècle , déchira le sein sacré de l'Eglise catholique , de cette mère si tendre qui m'a allaité, dès mes plus jeunes ans, du lait nourrissant et pur de sa céleste doctrine ; et ce souvenir, qui a quelquefois oppressé mon cœur au point d'arracher des larmes de mes yeux , serait trop pénible pour moi.
Je fixerais donc de préférence mon séjour auprès du lac de Lucerne, tant illustré par Guillaume Tell et le serment du Grùtli, et tout entouré de contrées catholiques ; ou mieux encore, aux bords du lac de Zug, situé dans une contrée catholique aussi, et à mon sens l'un des plus beaux quoique un des plus petits de la Suisse , parce que les eaux en sont aussi bleues que l'azur du firmament.
Là , je partagerais mon existence en deux parts.
Quand le soleil dorerait les glaciers et projetterait ses rayons sur le lac , je ne me lasserais pas de promener mes regards tantôt sur les cimes des monts , tantôt sur les noires forêts , puis de l'azur du ciel à l'azur du lac, et de l'azur du lac à l'azur du ciel , et je me laisserais aller ainsi à une douce extase en présence de cette magnifique nature.
Puis , quand la tempête viendrait à gronder , ou que les brouillards ou la nuit me déroberaient la vue des objets extérieurs , je rentrerais dans ma rustique demeure , et je crois que j'y vivrais content, pourvu que je pusse m'y agenouiller devant un Christ de bois et quelques images de saints , comme
celles de saint François de Sales ou de saint Charles Borromée. Il me semble qu'avec ce secours je parviendrais aisément , sinon à oublier , du moins à adoucir les affreux déchirements que mon pauvre cœur d'exilé aurait endurés.