XXX
ÉBABLLES DINES DE CASTRO.
An 1357.
Le Portugal est , ainsi que l'Espagne , une terre féconde en caractères énergiques, qui ont à la fois clés attachements profonds et des haines vivaces.
Au quatorzième siècle, celte contrée n'avait pas encore produit les grands navigateurs ni les poètes qui devaient bientôt l'illustrer ; elle n'avait encore ni Vasco de Gama, ni Camoëns ; mais elle avait eu déjà des souverains pleins de courage.
Une partie du Portugal fut conquise dans le onzième siècle sur les Maures par Alfonse VI , roi de Castille , qui avait été aidé dans cette conquête par Henri de Bourgogne , arrièrepetit- fils de Robert, roi de France. Alfonse VI nomma Henri comte de ce pays, et lui donna sa fille en mariage.
Alfonse, fils de Henri, suivant les traces de son père, conquit sur les Maures les belles plaines de l'Alem-Téjo. Cinq princes arabes se liguèrent pour lui ravir sa conquête , et marchèrent contre lui avec des forces bien supérieures à celles dont il pouvait disposer.
Alfonse, inquiet sur l'issue du combat, implorait avec ferveur le secours de Dieu, qui , suivant les chroniques portugaises , le favorisa d'une apparition miraculeuse. Au moment où il allait livrer bataille, il vit tout-à-coup du côté de l'Orient une figure resplendissante de lumière, qui lui dit : « Alfonse, je « suis le Seigneur Jésus-Christ ; tes armes sont bénies, je t'éta- « blis roi sur le peuple que tu gouvernes, et pendant seize « générations et plus, je protégerai ta maison. »
Ce qui est certain , c'est qu Alfonse combattit comme un lion , et qu'ayant remporté une victoire éclatante sur les Maures dans les plaines d'Ourique , il fut proclamé roi par les siens sur le champ de bataille.
Le courage du fondateur de la monarchie se transmit sucessivemcnt à ses descendants , Sanche Ier, Alfonse II , Sanche II , Alfonse III et Denis-le-Libéral.
Celui-ci fut père d'Alfonse IV qui , en l'année 1340 , se couvrit de gloire par une victoire éclatante qu'il remporta sur les Maures à Tarifa. Mais cette gloire devait être bientôt ternie par une action indigne, qui devait à son tour provoquer une des scènes les plus extraordinaires dont l'histoire fasse mention.
Inès de Castro, issue d'une famille illustre de Castille alliée aux rois d'Espagne et de Portugal , avait été, dès sa première jeunesse , placée par son père auprès de la princesse Constance, première femme de l'infant don Pèdre , fils du roi Alfonse IV.
Constance mourut peu d'années après son mariage , et sa
mort prématurée causa d'abord une vive douleur à don Pèdre,
' qui s'entretenait souvent avec Inès des mérites de la femme
qu'il avait perdue (1). Cependant, comme Inès réunissait elle-
(1) C'est la version la plus accréditée. D'autres historiens prétendent i]uc Don Pèdre avait conçu déjà une passion violente pour Inès, avant la mort de Constance , mais que jusqu'à celte mort, sa passion rencontra chez Inès des résistances inflexibles. Ces deux versions laissent également sans tashe la vertu d'Inès.
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même aux dons de l'esprit une beauté rare , peu à peu l'affliction de don Pèdre fit place à un amour ardent pour Inès , qui le partagea et qui consentit à s'unir au prince par un mariage secret.
L'élévation d'Inès contrariait vivement quelques courtisans d'Alfonse IV, qui supposaient que leur crédit ne tarderait pas à être effacé par celui d'Alvaro et de Ferdinand de Castro , frères d'Inès. Ils parvinrent à découvrir l'union clandestine que don Pèdre avait contractée avec Inès, et ils s'empressèrent d'en informer le roi, qui témoigna la plus vive indignation , parce qu'il avait projeté pour don Pèdre une alliance plus illustre. Alfonse IV veut alors à tout prix briser des liens contractés à son insu. Il commence par enjoindre à son fils de demander la nullité de son mariage , mais don Pèdre s'y refuse nettement. Alfonse alors, sans rien dire à son fils, se rend à Coïmbre, où était alors Inès , dans l'intention de faire mettre à mort sa malheureuse bru. Mais , louché de la beauté d'Inès, de ses larmes , de linnocencc de deux jeunes enfants qu'elle avait eus déjà de don Pèdre, il se sent désarmé et renonce à son cruel dessein.
Mais, hélas! malheureux les princes qui conçoivent une pensée criminelle , parce qu'ils trouvent toujours autour d'eux des instruments faciles pour l'exécution des plus affreux projets ! Trois courtisans , ennemis des frères d'Inès , aigrissent de nouveau le roi, et le font consentir à la mort de sa belle-fille. Ils se rendent aussitôt à Coïmbre, pénètrent au point du jour dans la chambre d'Inès , et poignardent , au milieu de ses femmes, celle princesse infortunée, dont la jeunesse et les grâces ne peuvent attendrir leurs cœurs féroces (1),
(1) Nous ne pouvons résister au plaisir de citer la belle octave de Ca-. moëns sur la mort d'Inès : « Gomme la fleur des champs , candide et pure, qui, coupée avant le temps et maltraitée par la main impitoyable de la jeune tille qui l'a placée dans ses cheveux , a perdu tout son parfum, tout son éclat : telle est Inès, pâle, inanimée. Les roses de son front se sont séchées, et avec sa douce vie elle a perdu ses blanches et vives couleurs. »
Don Paire allait souvent visiter Inès et embrasser ses enfants. Les assassins venaient d'accomplir leur forfait , quand il entra chez Inès. Quelle ne fut pas sa domeur, quand il vil devant ses yeux le corps sanglant de son épouse bien-aimée !
Don Pèdre , ne doutant point que les assassins n'aient agi d'après les ordres du roi, prend aussitôt les armes contre son père, et met tout à feu et à sang dans les provinces où les assassins avaient leurs domaines. Cédant pourtant ensuite aux sollicitations de sa mère, il conseni à poser les armes, mais il conserve au fond du cœur la soif de la vengeance. ïl veut aussi que sa lidélité à Inès dépasse les limites de la tombe, et désormais nul regard de femme ne saurait avoir d'empire sur un cœur qui ne vit plus que de souvenirs.
Treize ans s'étaient écoules depuis le meurtre d'Inès , quand Alfonse IV mourut , et l'on vit bien que la douleur de don Pèdre était restée aussi vive que si le meurtre avait été tout récent .
Don Pèdre, roi désormais sous le nom de Pierre Ier, s'em presse d'assembler les états du royaume. Avant le jour marqué pour la réunion, il fait exhumer le corps d'Inès, qu'il avait fait embaumer avant de l'ensevelir, et qui se trouve dans un état de parfaite conservation. Pierre commande alors qu'on revête le cadavre des habits royaux , qu'on lui place une couronne sur la tète ; et les principaux seigneurs ainsi que tous les membres des états devront venir rendre hommage à ces restes inanimés, et reconnaître Inès pour leur souveraine. Les enfants d'Inès sont, en même temps , proclamés légitimes dans cette réunion solennelle, à laquelle assistaient les ambassadeurs des souverains et le nonce du pape.
Pierre 1er ne s'en tint pas là.
Il fit élever dans le monastère d'Alcobaça , lieu de la sépulture des rois de Portugal, un magnifique monument de marbre blanc , où devaient être déposés les restes d'Inès , et il marqua à côté la place où il voulait être enseveli lui-même.
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Quand le monument fut prêt , Pierre Ier ordonna que les funérailles auraient lieu de nuit.
Depuis Lisbonne jusqu'à Alcobaça , c'est-à-dire dans un espace de plus de quinze lieues , les deux côtés de la route étaient éclairés de distance en distance par des torches. Les restes d'Inès étaient placés dans un char magnifiquement orné , et le cortège , en tête duquel se trouvait le roi avec ses fils , se composait de tous les grands , et de la plupart des prélats du royaume. Ce long cortège dut être en marche toute la nuit , et les pâtres qui gardaient leurs troupeaux sur les monts de l'Estramadure, devaient se demander avec étonnement ce que signifiaient ces feux innombrables , qu'ils voyaient briller du côté de la mer , sur une ligne dont leurs yeux ne pouvaient atteindre la fin.
Ces funérailles nocturnes avaient certainement un caractère de sauvage grandeur qui n'a jamais été surpassé. Mais Pierre Ie' aurait dû se borner à être grand dans l'expression de sa douleur, sans se montrer cruel dans sa vengeance.
Les historiens disent que deux des assassins d'Inès furent mis à la question, que Pierre Ier voulut les torturer lui-même , qu'on les fit ensuite monter sur un échafaud où on leur arracha le cœur pendant qu'ils étaient encore vivants , et que le roi parut se complaire à cette scène affreuse. Si ce récit n'est pas exagéré , l'on ne saurait excuser d'aussi atroces représailles.
Il est vrai qu'un amour violent semble devoir engendrer inévitablement une haine violente aussi , pour tout ce qui le contrarie. L'amour profond, sans la haine des obstacles , est la rose sans épines. L'antiquité païenne n'admira jamais celte belle fleur ; mais depuis dix-huit siècles , le monde la connaît. Elle peut croître dans tous les pays catholiques, quand on sait l'arroser avec révérence du sang d'un Dieu.
lESCLli^ REÇOIT L'EPEE ÛE CONNETABLE.
An 1370.
La beauté du corps n'enlève rien assurément à la beauté de l'âme ; mais quand ces deux beautés se rencontrent dans la môme personne, il est difficile de mesurer la part qui, dans l'admiration des hommes, revient à chacune d'elles. Le triomphe le plus éclatant de la beauté de lame ne se produit donc que lorsque cette beauté brille à travers la laideur du corps. Aucune illusion alors n'est possible , et si le monde bat des mains, on sait avec certitude ce qu'il applaudit. C'est pour cela que la gloire de Bertrand du Gucsclin est, à nos yeux, une des plus pures et des plus brillantes de l'histoire.
Du Guesclin , en effet , était le plus laid des hommes. « Il était, dit Guyard de Berville , né si difforme et d'une humeur si farouche , qu'il se faisait haïr de père et de mère , frères et sœurs , domestiques , et généralement de tout le monde (1). »
(1) Guyard Je Berville, Histoire de Bertrand Du Guesclin, liv. 1.
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Mais dès qu'au sortir de l'enfance il donna les premières preuves d'une intrépidité sans bornes , il commença à commander l'estime ; et quand ses exploits eurent surpassé tout ce que l'histoire avait raconté jusque-là des plus valeureux capitaines , l'estime se changea en une sorte d'admiration enthousiaste , que les dames du plus haut rang partageaient à l'égal des hommes de guerre et du menu peuple.
On aime à voir comment , après ses premiers triomphes en Bretagne, où il combattait sous les drapeaux de Charles de Blois à qui le comte de Montfort disputait le duché , Du Gucsclin fut reçu par Jeanne-la-Boiteuse , femme de Charles de Blois , et fille unique du dernier duc. Charles de Blois l'ayant présenté à cette princesse, dès que celle-ci le vit , « elle quitta, « dit la chronique , un ouvrage de broderie qu'elle tenait entre « les mains , et oubliant sa supérioi ilé , lui jeta les bras au cou « avec autant d'ardeur qu'elle eût pu embrasser son mari , et « les larmes lui vinrent aux yeux. Soyez le bien venu, Ber- « trand , lui dit-elle , je sais les grands exploits dont vous avez « signalé votre attachement et votre zèle pour nous .- vous « êtes notre principale espérance , et le plus ferme appui do « notre bon droit. »
Quand Du Guesclin eut précipité Pierrc-Ie-Cruel du trône de Castille , pour y placer Henri de Transtamare , la femme de Henri, désormais reine, et fille d'ailleurs du roi d'Aragon, ne fut pas moins expressive dans les témoignages de sa reconnaissance. Comme elle se rendait à Burgos pour y être couronnée , Du Guesclin alla au-devant d'elle avec un cortège nombreux, pour la recevoir. Mais dès que la reine eut aperçu Bertrand , « oubliant sa dignité et presque la bienséance , elle « descendit de son char, se jeta au cou du chevalier, qui avait « mis lui-même pied à terre par respect , et l'embrassa de tout « son cœur : C'est vous, lui dit-elle avec transport, vaillant « Du Guesclin, c'est vous que je dois regarder toute ma vie « comme le protecteur de ma maison ; c'est à vous que je dois « l'éclat royal où je me vois montée contre mes espérances.
« Cependant les princesses , sœurs du roi Henri , considé- « raient Du Guesclin avec étonnement, et. ne trouvaient pas <( que sa figure répondît à tant de merveilles quelles avaient « entendu dire de lui. Elles ne pouvaient comprendre que cet « homme , dont la renommée leur avait fait connaître les faits « d'armes extraordinaires , et qui , en dernier lieu , était l'au- « teur de l'élévation du prince leur frère sur le trône , fût « d'une représentation si désavantageuse, et disaient qu'il « était un exemple frappant , que la vertu surpasse la bonne ■« mine. »
Ces sentiments d'admiration n'étaient point, du reste , simplement l'effet d'une reconnaissance naturelle pour des services signalés. Ce qui le prouve, c'est que Du Guesclin trouvait les mêmes sympathies dans les rangs même des ennemis qu'il avait vaincus.
Quand, après une bataille perdue par Henri deTranstaniare, Du Guesclin devint prisonnier d'une des plus grandes illustrations militaires de l'Angleterre , du fameux prince de Galles, fils du roi Edouard III , appelé communément le Prince Noir à cause de la couleur de son armure, il fut traité avec la plus haute distinction par le prince anglais, qui le laissa libre de fixer le chiffre de sa rançon.
Du Guesclin fixa ce chiffre à soixante-dix mille florins d'or , et le prince de Galles s'en remit à sa parole pour le paiement. Mais avant que Du Guesclin ne partît, la princesse de Galles voulut le voir, le contraignit de dîner à sa table , et lui témoignant sa surprise de ce qu'il s'était taxé à une somme véritablement excessive pour sa rançon , elle l'obligea de recevoir d'elle un don de trente mille florins.
Du Guesclin excitait cette admiration universelle, parce que jamais homme ne sut allier à un plus haut degré que lui, la générosité et la bravoure. Quand il se battait , c'était en soldat ; quand il donnait , c'était en prince.
La Providence suscita cet homme extraordinaire pour déli-
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vrer la Castille d'un roi barbare à qui la postérité a infligé le surnom de Cruel , et surtout pour délivrer la France du joug des Anglais , qui avaient mis ce beau royaume à deux doigts de sa perte.
Philippe-le-Bel , petit-fils de saint Louis , avait laissé en mourant trois fils , qui tous trois moururent sans postérité. A la mort du dernier, qui fut, on le sait, Charles-le-Bel , Philippe de Valois, fils de Charles de Valois , et neveu de Philippe-lc- Bel , fut reconnu par la grande majorité des Français comme l'héritier légitime de la couronne. Mais le roi d'Angleterre Edouard III , issu d'Isabelle , fille de Philippe~Ie-Bel , prétendit qu'il avait plus de droits que Philippe de Valois au trône de saint Louis , et la fortune des armes lui fut d'abord favorable.
En l'année 1346 , Edouard IÏI gagna sur Philippe de Valois, à Crécy-en-Ponthieu , une bataille célèbre dans laquelle périt l'élite des seigneurs français. L'armée anglaise dut son succès à l'avantage du terrain et à quelques pièces de canon , qui furent employées à Crécy pour la première fois.
Après la mort de Philippe de Valois, le roi Jean , son successeur , perdit à Poitiers, contre le prince Noir, une seconde bataille , aussi désastreuse que celle de Crécy , à la suite de laquelle il fut fait prisonnier.
Les Anglais exercèrent dès-lors leur domination sur la plus grande partie de la France , et ils l'auraient , sans doute , conquise toute entière, si Dieu n'eût, au même moment, donné à notre patrie un guerrier d'un courage héroïque et un souverain d'une prudence consommée.
Le guerrier ce fut Du Guesclin; le prince habile, ce fut Charles , fils du roi Jean , qui commença d'abord à gouverner le royaume comme dauphin , durant la captivité de son père , et qui, après la mort de celui-ci, recueillit la couronne sous le nom de Charles V.
Sous le règne du roi Jean , Du Guesclin , qui était passé de bonne heure au service de la France, avait battu les Anglais
dans une multitude de combats singuliers, de sièges de villes, d'escarmouches et de batailles. Il avait toujours tenu fidèlement la promesse qu'il avait faite au roi Jean , et qui , dans tout autre chevalier de moindre mérite, aurait pu paraître une forfanterie, savoir, « que partout où, fort ou faible, il ren- « contrerait les Anglais, il les attaquerait en quelque nombre « qu'ils fussent. »
Quand Du Guesclin eut définitivement assis Henri de Transtamare sur le trône de Caslille, le prudent Charles V, à qui les Anglais , après quelques années de paix , avaient de nouveau déclaré la guerre , comprit tout le parti qu'il pouvait tirer d'une épée aussi illustre que celle du gentilhomme breton. Il lui manda donc de revenir en toute hâte , et Du Guesclin prit aussitôt congé du roi Henri, qui fit de vives instances pour le retenir, mais qui n'y serait point parvenuquand même il aurait cédé au loyal Bertrand la moitié de son royaume.
Dès que Du Guesclin fut rentré en France, son voyage jusqu'à Paris ne fut qu'une longue course triomphale , et chemin faisant , il soumit au roi Charles V plusieurs villes ou places, notamment les villes d'Agen et de Limoges. Il était temps cependant que Du Guesclin arrivât à Paris , parce que Robert Knolles, commandant des forces anglaises, commençait à menacer la capitale. Knolles s'éloigna toutefois , dès qu'il apprit que Du Guesclin approchait.
Le peuple pourtant, comme les seigneurs, se demandait de quelle manière Charles V pourrait reconnaître les services de Du Guesclin.
Depuis le milieu du onzième siècle, la plus haute charge de l'état, qui donnait de plein droit le commandement en chef de toutes les forces militaires du royaume, était celle de connétable. Celte charge n'avait été ordinairement confiée qu'à des seigneurs de la plus haute naissance. Mais Charles V voulut prouver à la France et à l'univers entier, que les exploits héroïques du gentilhomme breton suffisaient pour lui mériter le premier rang dans l'état , après le souverain.
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Le 2 octobre 1370, le roi Charles V avait assemblé dans son palais un conseil extraordinaire. Outre les princes du sang et les seigneurs ou prélats qui y avaient ordinairement séance , le roi y avait convoqué le recteur de l'Université, le prévôt de Paris, le prévôt des marchands et les échevins, afin que la bourgeoisie, comme les premiers ordres de l'Etat, fût représentée dans cette assemblée.
Quand tout le monde eut pris place , le roi entra , et dès qu'il fut assis sur son trône, il demanda l'épée de connétable au duc de Bourgogne, son frère, qui la gardait en dépôt depuis la démission de Robert de Fienne, le dernier titulaire. Puis il adressa à l'assemblée le discours suivant , le plus honorable peut-être pour un sujet , qui soit jamais sorti de la bouche d'un souverain.
« Vous avez tous été témoins, dit le roi, des maux infinis qui ont affligé la France pendant les dernières années du règne du feu roi mon père, et qui ont continué trop longtemps depuis que je suis parvenu à la couronne , malgré mes efforts pour les faire cesser. Vous les avez tous ressentis , et m'avez aidé de vos conseils pour y porter remède ; mais la nouvelle guerre où l'arrogance et l'ambition des Anglais me forcent d'entrer, met le royaume dans un plus grand danger que celui dont nous l'avons garanti. Nos campagnes sont désolées ; la fumée du feu qu'ils ont allumé de toutes parts vient jusqu'à nous. Il est temps de repousser. efficacement de pareilles violences. Rendons grâces à Dieu de ce qu'il nous en a donné les moyens , et lâchons de les bien employer. Les troupes sont aguerries , elles ont des chefs braves , sages et expérimentés. Il nous reste donc à trouver un homme capable de conduire une entreprise aussi importante , et de porter dignement l'épée de connétable.
« J'ai jeté les yeux sur Bertrand Du Guesclin , quoiqu'il y ail dans mon royaume beaucoup de seigneurs supérieurs à lui par la naissance et les richesses ; mais sa réputation , généralement répandue , est soutenue d'un mérite si rare , que j'ai cru ne
pouvoir mieux déterminer mon choix , et que son élévation ne déplairait à personne. Vous savez tous quelles actions l'ont rendu aussi illustre , et , depuis son retour d'Espagne , nous avons vu ce que peuvent sa valeur et son nom. Il n'a fait que passer à Agen , Limoges et tant d'autres places, et tout s'est rendu à lui : jugez donc ce que nous devons en attendre. Robert Knolies n'a pu soutenir son approche; au premier bruit de sa venue, il a fui avec son armée tout épouvantée au nom de Du Gucsclin. Enfin j'ai voulu avoir vos avis sur une affaire aussi essentielle que celle de donner un excellent chef à nos troupes; dites-les moi donc avec sincérité. Quant à moi, je pense ne pouvoir mieux faire , et surtout j'adopte le proverbe qui dit que les gens de guerre se moulent sur celui qui les commande ; et si cela est vrai , combien de vaillants hommes aurons-nous dans la suite , et combien de capitaines se formeront sur un si grand modèle ! »
Le discours du roi fut accueilli par un applaudissement universel, et tous les assistants supplièrent Charles V de ne pas différer d'un seul instant l'exécution de sa sage résolution.
Le roi fait aussitôt appeler Du Guesclin, qui était dans une chambre voisine , et lui dit : « Non-seulement toute la compagnie approuve le dessein que j'ai d? vous faire connétable , mais encore elle m'en a sollicité avec ardeur ; prenez donc mon épée , et l'employez contre les ennemis du royaume. »
Du Gucsclin se met alors à genoux pour rendre grâces au roi dune faveur aussi éclatante ; et dès qu'il s'est relevé , il prend i l'épée, la tire du fourreau, et déclare qu'il ne l'y remettra que lorsqu'il aura achevé d'expulser les Anglais du royaume.
Il s'en fallut de bien peu , que le nouveau connétable ne tînt sa parole à la lettre.
En quelques jours , il eut refoulé les Anglais à plus de cinquante lieues de Paris. Il les pourchasse ensuite de province en province , détruit toutes les troupes qui osent tenir la campagne devant lui , soumet successivement le Poitou , la Saintong<\
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lAunis , une grande partie de la Guienne , et ne laisse plus aux Anglais que des places isolées, qu'il entreprend encore de réduire Tune après l'autre.
C'était la partie la plus facile de la lâche du connétable , qui n'eût point manqué par conséquent de l'accomplir, si la mort n'eût arrêté le cours de ses succès. Mais ses funérailles ellesmêmes furent encore un triomphe.
Du Guesclin assiégeait la place de Châteauneuf-de -Randon , en Gévaudan, quand la mort vint le frapper. Le gouverneur de la place avait promis de se rendre , s'il n'était pas secouru clans un court délai. Ce délai ayant expiré au même moment où mourait le connétable , le gouverneur, qui se croyait lié par sa parole, fit placer les clés de la place sur le cercueil de Du Guesclin.
A la nouvelle de cette mort , la France entière fut plongée dans le deuil le plus profond , et le souverain fut encore plus affligé que les sujets. Il pensa que l'homme qui avait sauvé le royaume méritait d'avoir la même sépulture que les monarques. Il ordonna donc que les restes du connétable seraient portés à Saint-Denis , et que les obsèques seraient célébrées avec la même pompe que les funérailles des rois.
Les restes de l'illustre guerrier reposaient encore dans cet asile sacré , quand les sépultures royales furent violées par des mains sacrilèges dans la journée néfaste du 10 août 1793 , triste anniversaire d'une journée plus néfaste encore , qui avait marqué la fin d'une monarchie de quatorze siècles.
XXXIÎ.
IPPLICE OË JEANNE D'ARC.
An 1431.
Il se peut que Jeanne-d'Arc n'ait pas été une sainte aussi éminente que celles que l'Eglise a canonisées, quoique tous les instincts de notre cœur nous portent à l'honorer comme telle. Si Dieu se sert des méchants eux-mêmes pour l'accomplissement de ses desseins , il peut , à plus forte raison , employer pour de grandes choses des instruments qui ne sont pas complètement saints. Mais, pour pouvoir contester que Jeanned'Arc eût reçu une mission providentielle , que Dieu eût armé json bras pour relever la France et humilier l'Angleterre, comme il dirigea autrefois le bras de David quand une pierre échappée de la fronde de ce jeune pâtre alla frapper au front le géant Goliath, il faut s'enfoncer dans le scepticisme le plus abject ; il faut nier tout ce qui ne tombe pas sous les sens les plus grossiers; il faut nier l'art, il faut nier la poésie, il faut nier le génie, il faut nier la vertu.
À la fin du quatorzième siècle et au commencement du
de l'histoire moderne. 277
quinzième , la France, en passant par les alternatives les plus extrêmes de la joie et de la douleur, put constater que ce qui contribue le plus au bonheur d'une nation , c'est la prudence du souverain.
Après les malheurs de toute sorte occasionnés par la captivité du roi Jean , la France, en effet, avait en moins de vingt ans repris tout son lustre, sous le gouvernement paternel de Charles-le-Sage , le juste appréciateur de Du Guesclin. Mais Charles-le-Sage mourut jeune, laissant pour lui succéder un fils encore en bas âge , dont la raison , pour comble de malheur, devait s'éclipser aussitôt qu'elle aurait été formée. Ce fds fut l'infortuné Charles VI.
Durant la minorité de Charles VI , l'ambition des princes du sang , qui se disputaient la régence , avait déjà causé de grandes plaies au royaume; mais ces plaies devinrent affreuses à partir de l'année 1393 , époque à laquelle Charles VI, qui n'avait pas encore vingt-trois ans, commença à donner des signes de démence. Des divisions sanglantes éclatèrent alors entre le duc de Bourgogne, oncle du roi , et le duc d'Orléans , son frère , que le premier ne tarda pas à faire assassiner. Ce forfait change aussitôt en haines implacables les divisions qui existaient déjà entre les partisans des deux princes ; et bientôt sous les noms de Bourguignons et d'Armagnacs, ils ensanglantent tour-à-tour la capitale et la France entière.
Le roi d'Angleterre , Henri V, profita de ces désastres , pour reprendre sur les Français tout ce que l'épée de Du Guesclin avait enlevé aux Anglais , et la bataille d'Azincourt , gagnée en l'année 1415, par ce prince qui commandait en personne, fut plus fatale à la France, que ne l'avaient été celles de Crécy et de Poitiers , puisque sept princes du sang et près de dix mille seigneurs français y perdirent la vie.
Cinq ans après cette bataille désastreuse , les Français virent une des choses les plus odieuses qui se puissent imaginer. La femme de Charles VI, Isabelle de Bavière, se ligua avec le
roi d'Angleterre Henri V, et le duc de Bourgogne , contre le dauphin Charles, son propre fils. D'après le traité auquel donna lieu cette ligue abominable , le roi d'Angleterre devait , aussitôt après avoir épousé Catherine de France, sœur du dauphin , administrer tout le royaume jusqu'à la mort de Charles Vï, et recueillir ensuite lui-même la couronne.
Ce traité infâme , qui livrait la France entière au monarque anglais , fut exécuté dans toutes les provinces du nord de la Loire. La capitale elle-même ouvrit ses portes à Henri V , et ce prince étant mort deux mois avant Charles Vï, ce fut son fils , Henri VI , qui , après la mort de Charles VI , fut proclamé solennellement roi de France dans tous les lieux où la domination anglaise était déjà établie, c'est-à-dire dans les trois quarts au moins du royaume.
L'autorité du dauphin, fils de Charles VI, appelé par les siens Charles VII depuis la mort de son père , ne fut , en effet , reconnue que dans quelques provinces situées au sud de la Loire, savoir, dans la Touraine , le Eerry, le Bourbonnais, le Lyonnais , le Dauphiné , l'Auvergne, et une portion du Languedoc et de la Saintonge ; et Charles VII ayant fixé à Bourges sa résidence habituelle, ses ennemis l'appelèrent par dérision le roi de Bourges.
Pour quiconque aurait voulu prévoir l'avenir d'après les seules lumières de la raison, l'ombre de royauté qu'exerçait Charles VII ne pouvait tarder à s'évanouir. Les provinces en si petit nombre , où il était reconnu , se trouvaient ouvertes de toutes parts aux incursions des ennemis , et n'offraient entre elles que peu de cohésion. Charles VII était d'ailleurs sans aucune ressource ; il était sans armée, sans argent, et, ce qui était certainement plus triste encore , sans caractère. Tandis que le jeune prince n'aurait dû penser qu'à combattre et à se faire des partisans , il perdait son temps dans des fêtes ou des intrigues galantes , ce qui avait inspiré à l'un des seigneurs qui l'entouraient cette réflexion amère : « On ne saurai! perdre plus gaiement une couronne.;)
Les choses en étaient arrivées à cet état désespéré, quand on annonça un jour à Charles VII , qui se trouvait alors au château de Chinon , dans la Touraine, qu'une jeune paysanne demandait à lui parler. — « C'est sans doute , dit nonchalamment le prince, la paysanne de Domremy , dont on m'a parlé comme ayant eu de belles visions. Je lui ferai dire incessamment si je veux la recevoir. »
Voici ce que la renommée racontait déjà de' celte paysanne. Elle était d'un village de Lorraine , contrée dans laquelle les excès commis par les Bourguignons et les Anglais avaient conservé à Charles VII quelques partisans. Ce village, appelé Domremy , était près de la petite ville de Vaucouleurs, qui tenait pour Charles VII , et la jeune paysanne s'appelait Jean ri cd'Àrc. Dès l'âge de quatorze ans , elle avait eu des visions miraculeuses. Une fois, notamment, qu'elle gardait son troupeau dans la campagne , l'archange saint Michel , resplendissant de lumière, lui était apparu en compagnie d'un grand nombre d'anges, et lui avait dit .• « Jeanne, Dieu a pitié de la France ; il te commande d'aller au secours du roi Charles VII , et de le faire sacrer à Reims. »
Jeanne avait répondu qu'elle n'était qu'une pauvre bergère qui savait à peine guider ses moutons , et qu'elle ne comprenait pas qu'elle pût jamais commander des hommes d'armes ; mais l'archange l'avait rassurée, en lui disant que Dieu saurait bien lui donner toute la force dont elle aurait besoin pour l'exécution de ses desseins. Il ajouta que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient bientôt la visiter, parce que Dieu les avait choisies pour l'assister de leurs conseils.
Jeanne reçut, en effet, bientôt la visite des deux saintes. Leurs tètes étaient ornées de couronnes brillantes , et leurs voix étaient belles, douces et humbles. Elles parlaient avec élégance en français, et la jeune bergère les comprenait très-bien.
Jeanne pourtant avait pensé qu'à cause de son extrême jeu-
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nesse, il s'écoulerait, sans doute, encore plusieurs années avant que les desseins de Dieu sur elle s'accomplissent ; mais les apparitions s'étant réitérées , et les injonctions des envoyés célestes devenant de plus en plus pressantes , elle n'avait pas cru pouvoir, sans péché , résister plus longtemps ; et munie d'une lettre du sieur de Beaudricourt, gouverneur de Vaucouleurs, elle venait , accompagnée d'un de ses oncles , après avoir parcouru sans le moindre accident cent cinquante lieues de pays occupés par les Bourguignons et les Anglais , se mettre à la disposition du roi.
Voilà ce que la renommée disait de Jeanne , et ce que Jeanne elle-même affirmait dans ses récils.
La mission que Jeanne prétendait avoir reçue paraissait si extraordinaire, que bien des gens étaient portés à considérer celte jeune fille comme une visionnaire, et Charles VII était de ce nombre. Il voulut donc soumettre Jeanne à une épreuve , qui devait tourner inévitablement à la confusion de la jeune fille, si elle n'était pas envoyée de Dieu.
Depuis que Jeanne était arrivée à Chinon , Charles VII n'avait pas quitté l'inférieur de ce château ; il était sûr, par conséquent , que Jeanne n'avait pu le voir. Avant l'heure marquée pour la réception de Jeanne , Charles prit un vêtement plus simple que celui de la plupart de ses courtisans , et se retira dans un coin de la salle au moment où la jeune fille fut introduite, comme s'il n'avait pas osé se mêler avec les seigneurs qui portaient un costume plus brillant. Mais Jeanne, sans la moindre hésitation , s'avança vers lui , le salua humblement , et lui dit en s'agenouillant devant lui suivant l'usage : «Dieu vous donne bonne vie, gentil roi ! » Charles dit aussitôt: «Je ne suis pas le roi, Jeanne» ; et lui montrant un des principaux seigneurs de sa suite , qui était magnifiquement vêtu , il ajouta : « Voici le roi. » Mais Jeanne, sans se déconcerter , lui répliqua: «Eh! mon Dieu, gentil prince, c'esl vous et non pas un autre. »
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Charles VII resta stupéfait, et le fut bien davantage encore quand Jeanne lui eut révélé une pensée qu'il avait eue dans une circonstance qu'elle lui rappela , pensée qu'il était bien sûr de n'avoir jamais communiquée à personne.
Après deux faits aussi extraordinaires, Charles VII devait , ce semble , demeurer parfaitement convaincu de la mission divine de Jeanne-d'Arc. Il voulut pourtant encore, avant de lui confier un commandement, la faire examiner par les membres de son conseil qui siégeait à Poitiers, et Jeanne subit devant les hommes graves qui composaient ce conseil un interrogatoire de plus de deux heures , durant lequel elle répondit à toutes les questions qui lui étaient adressées, avec une justesse , une assurance , et quelquefois une finesse, qui étonnaient tous les conseillers.
Les investigations minutieuses auxquelles le conseil du rci s'était livré relativement à la conduite de Jeanne prouvaient , d'un autre côté, que cette jeune fille avait toujours été d'une pureté au-dessus de tout soupçon.
Il fut dès-lors arrêté en conseil que « dorénavant le roi s'ai- « deraitde Jeanne au fait de ses guerres, attendu que pour « ce faire lui était envoyée» ; et il fut résolu en conséquence de la charger d'abord de secourir Orléans , assiégé en ce moment par toute une armée anglaise.
Il était temps, en elïet , de reconnaître l'envoyée de Dieu.
La voyez-vous maintenant , Français, cette fille des champs qui ne compte encore que dix-huit printemps ? Elle ne va plus , conduisant ses agneaux , fouler de ses pieds nus l'herbe des prairies et les ronces des chemins ; elle ne se balance pas non plus , comme une noble damoisclle , sur une blanche haquénée j, mais elle monte un fier cheval de bataille, qu'elle manie aussi dextrement que le plus habile chevalier. Comme les chevaliers aussi , elle est bardée de fer , sans que son armure lui enlève, rien de sa souplesse. L'épée qu'elle brandit n'est pas une arme forgée hier dans un atelier vulgaire ; c'est une arme rougie-,
jadis , du sang des Sarrasins , qui depuis plus de six siècles était cachée à lous les regards sous les marbres d'un autel , et don1 les anges lui ont révélé l'existence.
Jeanne commande déjà , sans le moindre embarras , les mouvements de nombreux bataillons , et elle tressaille de joie quand on lui parle de combats et de coups de lance ; ce n'est que lorsqu'on lui parle de son père et de sa mère , qu'elle pleure.
Habitants d'Orléans, vous êtes assiégés depuis plus de six mois. Chaque jour, quelque nouvelle bastille vient augmenter la ceinture de forts qui vous enlace de tous les côtés , et déjà vous commencez à redouter les horreurs de la famine. Rassurez-vous. Jeanne-d'Arc va voler à votre secours !
Jeanne s'avance , en effet ; à travers mille obstacles, elle fait parvenir aux Orléanais un convoi de vivres . et s'introduit ellemême dans la ville.
Ce fut le 59 avril 1429, à l'entrée de la nuit, que Jeanned'Arc fit son entrée à Orléans , accompagnée du brave Dunois et de quelques autres seigneurs de la garnison, qui étaient allés à sa rencontre. <c Une foule immense, dit une chronique contemporaine, accourut à la rencontre de la puceïle (c'est le nom qu'on donnait alors en France à toutes les jeu nés filles), portant un grand nombre de torches, et faisant telle joie comme s'ils eussent vu un ange de Dieu ou Dieu lui-même descendu au milieu d'eux ; tous se tenaient pour délivrés et arrivés à la fin de leurs maux et périls ; ils se sentaient réconfortés, et comme désassiégés , par la vertu divine qu'on leur avait dit être en cette simple pucelle. »
A peine arrivée , Jeanne-d'Arc parle d'aller attaquer successivement chacune des bastilles anglaises , pour contraindre l'ennemi à lever le siège. Ce projet parait d'abord à tous les hommes de guerre un projet insensé Chacune de ces bastilles , en effet , eût été d'une prise difficile, quand mente elle n'au-
l'ail pu recevoir aucun secours du dehors. Mais quelle espérance pouvait-on avoir de les emporter, alors que l'armée anglaise pouvait se porter tout entière au secours de la bastille attaquée , et écraser par la supériorité du nombre en même temps que par le croisement des feux , les assiégés qu" entreprendraient une aussi périlleuse attaque?
La prudence humaine autorisait ces craintes. Mais, quand on est certain d'avoir Dieu pour soi , y a-t-41 à compter le nombre des ennemis? et la mission divine de Jeanne-d'Arc ne doitelle pas être déjà évidente pour les plus incrédules?
Jeanne insiste donc, et contre l'avis des plus expérimentés capitaines , elle traverse la Loire le 6 mai , et emporte d'assaut l'une des deux bastilles qui étaient construites sur la rive gauche du fleuve.
Le lendemain , elle veut repasser encore la Loire pour aller emporter la seconde bastille , beaucoup plus forte que la première ; mais l'officier chargé de garder la porte par où Jeanned'Arc doit passer, refuse d'abord de l'ouvrir. Jeanne, d'une voix inspirée, lui enjoint d'obéir. Elle entraîne alors à sa suite tout ce qui se pique de courage ; mais , au premier assaut, un trait vient la frapper au-dessus du sein entre le cou et î'épaule, et la fait tomber dans le fossé. Les Anglais, qui s'aperçoivent de sa chute , crient déjà Victoire ! et les Français commencent à se décourager. Mais Jeanne, dont la blessure, par la quantité de sang qui avait jailli, avait paru très-grave, reparait tout-à-coup à cheval, et s'écrie de nouveau : A l'assaut! à l'assaut ! Elle ne s'arrête que sur le bord du fossé, et voyant que les ennemis effrayés n'osent plus se montrer : « Accourez , crie-t-elle aux siens , tout est vôtre. » La bastille , en effet, celte fois est emportée; et huit mille Anglais trouvent la mort, ce jour-là , sur la rive gauche du fleuve. C'était une perte presque aussi forte que celle que les Français avaient éprouvée , quatorze ans auparavant, à Azincourt.
La rive gauche de la Loire étant désormais tout -à-fait libre ,
les Orléanais établirent facilement un pont-volant entre leur
ville et cette rive.
Au moyen de ce pont, la ville pouvait recevoir à chaque instant des renforts du roi Charles VII, qui continuait à ramasser des troupes. Les Anglais , que le seul nom de Jeanned'Arc glaçait de terreur , ne se crurent donc plus en état de conserver leurs positions de la rive droite ; et dès le lendemain , 8 mai, quoiqu'ils eussent encore des forces bien supérieures à celles qui défendaient Orléans, ils levèrent honteusement le siège. Trois jours avaient suffi à une jeune fille de dix-huit ans pour obtenir ce merveilleux résultat , et dès ce jour la paysanne de Domremy ne fut plus guère désignée que sous le nom de La Pucelle d'Orléans , en mémoire de la délivrance miraculeuse de cette ville , qui par sa population nombreuse, et encore plus par sa position qui commandait tout le cours de la Loire et ouvrait aux Français l'accès des provinces de la rive droite, était en ce moment la plus importante du royaume.
Les peuples étonnés criaient partout au miracle ; mais ils allaient voir bientôt un miracle bien plus grand.
A peine Orléans est-il délivre, que Jeanne parle de faire sacrer le roi Charles VII à Reims. Ce projet contrariait encore bien plus toutes les règles de la prudence humaine , que l'attaque des bastilles anglaises qui entouraient Orléans. Charles VII , en effet , ne possédait pas , au nord de la Loire , une seule place de quelque importance; et quelques châteaux isolés, fort éloignés d'ailleurs les uns des autres, ne pouvaient lui être d'aucun secours pour protéger et ravitailler toute une armée, qu'il fallait conduire, pendant quinze jours de marche, dans des contrées ennemies.
Pendant qu'on délibère sur un projet qui paraît si insensé , Jeanne-d'Arc pourchasse les Anglais , elle s'empare de Jargeau , de Reaugency , et bal complètement à Patay le reste de leur armée en rase campagne. Deux ou trois mille Anglais périrent, dit-on, à la bataille de Patay, qui ne coûta la vie qu'à un Français.
Comment douter, après de pareils exploits, que le bras de Jeanne fût dirigé par le Dieu des armées ? Le voyage de Reims est donc résolu. Auxerre, Troyes, Châlons-sur-Marne , où la renommée des exploits de Jeanne-d'Arc a ravivé le patriotisme dans bien des cœurs, et glacé les autres d'effroi , ouvrent successivement leurs portes , et l'armée de Charles VII , partie de Gien le 28 juin , arrive devant Reims le 15 juillet , sans qu'elle eût été obligée de livrer aucun combat ni aucun assaut.
Reims était encore au pouvoir du roi d'Angleterre , et Charles VII craignait de trouver une vive résistance, si les habitants de cette ville populeuse secondaient la garnison. Mais Jeanne s'empressa de le rassurer. «Avancez hardiment, lui « dit-elle , et soyez sans inquiétude ; car si vous voulez agir « virilement, vous obtiendrez tout votre royaume. »
La prévision de Jeanne-d'Arc se réalise quelques heures après. La garnison anglaise, se défiant des dispositions des habitants, évacue la ville, dont les bourgeois apportèrent aussitôt les clés au roi , qui fît son entrée à Reims le soir même, ayant à côté de lui l'héroïque Jeanne-d'Arc , qui attirait tous les regards.
Comme les Anglais , pourtant , tenaient toutes les places voisines, on pensa qu'il convenait de procéder sans aucun délai au sacre du roi , et la cérémonie fut fixée au lendemain , dimanche 17 juillet.
Les princes , les prélats , et tous les barons et chevaliers qui avaient accompagné le roi , se réunirent de bonne heure dans la cathédrale de Notre-Dame , où se faisait le sacre des rois de France ; mais aucun d'eux n'était regardé avec autant d'empressement que Jeanne-d' \rc , qui , pendant toute la cérémonie , se tint près de l'autel , portant son étendard, et répandant de douces larmes de joie.
0 Jeanne, que te disaient les voix mystérieuses que tu entendais quand tu faisais paître ton troupeau sur les bords
de la Meuse ? Elles te disaient que tu délivrerais Orléans , et que tu ferais sacrer le roi dans la vieille cité de saint Rémi. Tu as accompli ces deux miracles , et les -voix ne t'ont dit rien de plus. Quitte donc maintenant ton armure , pour reprendre tes vêtements de bure grossière ; dépose ton épée miraculeuse, pour ressaisir la houlette ou la quenouille ; car si tu continues à monter un destrier, cl à courir sus à l'ennemi, tu resteras, sans doute , une femme courageuse, mais tu n'es plus sûre de recevoir des anges un secours surnaturel.
Jeanne, aussitôt après le sacre de Charles Vïï , déclara , en effet , qu'elle croyait sa mission terminée , et fit auprès du roi les plus vives instances pour obtenir la permission de se retirer. Ces instances furent vaines ; Charles ne voulut pas se priver d'une héroïne à qui il avait vu faire tant de prodiges , et Jeanne se crut, sans doute, obligée de céder aux volontés de son souverain.
Dès ce jour pourtant. Jeannc-d'Arc parut devenir triste et soucieuse. Tandis que jusque-là elle s'inquiétait peu , dans les conseils, de se trouver seule de son avis, elle se borne désormais à exécuter les ordres qui lui sont transmis , et l'auréole de joie qui entourait naguère son jeune front commence à ' devenir un nuage de mélancolie. Chaque fois, cependant, qu'elle couvre sa tête de son casque , elle fait trembler l'ennemi ; mais chaque fois qu'elle le quitte , des larmes brillent dans ses yeux , parce qu'il lui semble que chaque nouvelle victoire la rapproche davantage d'une catastrophe.
Les pressentiments de Jeanne-d'Arc ne l'avaient point trompée. Pendant qu'elle défendait Compiègne assiégée par les Bourguignons et les Anglais . elle tombe , dans une sortie , au pouvoir des ennemis , après avoir fait des prodiges de valeur ; et, pour être plus sûrs de conserver leur prisonnière , les Anglais leloignent du théâtre de la guerre , et la conduisent à Rouen.
Ils étaient honteux , ces fiers insulaires , de tant de défaites
que Jeanne-d'Arc leur avait fait essuyer ; ils savaient que la croyance répandue dans toute la France , qu'elle était l'instrument de Dieu , avait été la principale cause des progrès de Charles VII. Pour tâcher de renverser cette croyance , ils entreprennent donc de faire passer Jeanne pour sorcière , et chose à peine croyable, ils parviennent à trouver des juges , dont quelques-uns, hélas ! étaient français (1), disposés à condamner l'héroïque vierge de Vaucouleurs.
Jeanne fut condamnée par une première sentence à une prison perpétuelle, et il lui fut enjoint de ne plus porter que des hahils de son sexe. Mais , par une combinaison cruelle , on ne laisse un jour, sous sa main, dans sa prison , d'autres vêlements que ceux qu'elle portait aux jours de ses vicloires, et comme ses gardiens allaient entrer, elle s'en couvre , aimant mieux s'exposer à perdre la vie qu'à offenser la pudeur.
Des juges iniques voient un crime dans ce qui n'était qu'un ; cle de vertu. Ils déclarent Jeanne relapse , et comme une hérétique , elle devra périr par le feu.
Le bûcher est , en effet , dressé au milieu de la grande place de Rouen. La jeune fille s'avance. Son air calme et résigné r.e rappelle plus l'héroïne qui a fait mordre la poussière à un si grand nombre d'Anglais , mais il commande le respect et l'admiration.
Tout ce qui dans Rouen conserve un cœur français, est dans la plus grande consternation. On s'attend, à chaque instant, avoir surgir des hommes armés, chargés par Charles VII de tout tenter pour empêcher l'exécution du forfait ; mais tout reste morne et silencieux.
Un seul front paraît serein ; c'est celui de la victime. Elle professe hautement sa foi catholique; elle répète plusieurs fois
(1) La circonstance que ces juges étaient des contrées soumises à la domination anglaise ne saurait, à nos yeux, atténuer leur crime. Si le défaut de courage pouvait excuser une injustice , le nom de Pilate ne serait pas voué , jusqu'à la fin des siècles , à l'exécration des hommes.
le nom de Jésus ; mais le bûcher est allumé , et les tourbillons de flamme entourent bientôt l'humble iîlle des champs dont lame est toujours restée aussi virginale que le corps.
Jeanne-d'Arc était née en 1410 ou 1411; son supplice eut lieu, le 30 mai 1431. Elle avait donc, au plus, vingt-un ans....
Chaque année, quand le cours des saisons ramène les premiers jours de mai , la ville d'Orléans se prépare à célébrer une fête qui attire toujours dans ses murs un nombreux concours ; c'est l'anniversaire de sa délivrance par Jeanne-d'Arc. C'est là un souvenir patriotrique , qui fait le plus grand honneur aux habitants de celte cité. Mais nous voudrions que l'on établît , en l'honneur de la plus grande héroïne qu'ait produit la France, une fête annuelle d'un autre genre. Celle-ci serait appelée La Fêle de l'expiation. Elle aurait pour but de demander au ciel le pardon de l'iniquité abominable que commirent , il y a quatre siècles, deux grandes nations ; car, si en faisant mourir Jeanne-d'Arc, l'Angleterre se couvrit d'une honte ineffaçable, la France se montra presque aussi coupable que son ennemie , en ne faisant rien pour secourir la courageuse fille à laquelle elle devait son salut.
Cette fête devrait se célébrer à Rouen, le 30 mai. Dans quelqu'une des belles églises de cette ville , on élèverait un magnifique cénotaphe en l'honneur de la vierge de Domremy , dont on devrait , comme on le fait à Orléans , prononcer l'éloge du haut de la chaire sacrée. L'Empereur devrait envoyer un grand dignitaire , et chaque département de la France , un député, pour assister en habits de deuil à la cérémonie. Après l'éloge, tous les envoyés devraient aller , l'un après l'autre , s'incliner respectueusement devant la statue de l'héroïne. Les troupes devraient à leur tour défiler devant le monument , le mousquet renversé ; et les jeunes vierges , vêtues de blanc , pourraient seules déposer des couronnes de roses et d'immortelles sur les marches du mausolée.
XXXIH.