RECEPTION DE CHRISTOPHE COLOMB EN ESPAGNE A SON RETOUR D'AMÉRIQUE
An 1493.
Quand même les Génois n'auraient ras eu la gloire de disputer à Venise, durant plusieurs siècles du moyen-âge, le sceptre du commerce et l'empire des mers , Gênes mériterait d'être célèbre jusque dans la dernière postérité , rien que pour avoir vu naître dans son voisinage Christophe Colomb.
Les premières découvertes géographiques datent du milieu du quatorzième siècle, et il paraît que ce furent déjà des Génois qui découvrirent, vers l'année 1345 , les îles Canaries. Mais ces découvertes ne se multiplièrent qu'à partir du commencement du quatorzième siècle , et ce fut le Portugal qui eut alors l'honneur d'entrer dans une voie qui , en moins de cent ans , devait amener une longue série de prodiges , que l'humanité ne peut plus espérer voir se renouveler.
Les Portugais, en s'avancant toujours de plus en plus le long des côtes occidentales de l'Afrique, avaient découvert
successivement le cap Blanc, le cap Vert , les côtes de Guinée et le Congo, jusqu'à ce qu'enfin Barthélémy Diaz aperçut, en 1486, le terrible cap des Tempêtes. L'honneur de franchir ce cap redouté, et de découvrir les grandes Indes, devait revenir à Vasco de Gama et immortaliser le nom de ce hardi navigateur.
Mais si la gloire doit se mesurer sur la hardiesse d'une entreprise , celle de Christophe Colomb dépasse certainement celle du célèbre navigateur portugais. Pour doubler , en effet, le cap des Tempêtes, découvert avant lui, et remonter ensuite la côte orientale de l'Afrique jusqu'aux Indes , il suffisait à Gama d'avoir du courage. Pour se hasarder sur l'Atlantique à des distances infinies de toutes les terres connues, il fallait à Colomb plus que du courage; il lui fallait de l'inspiration , c'est-à-dire du génie.
La preuve certaine que l'entreprise de Colomb était l'une des plus hardies que jamais homme eût tentées , c'est que lorsqu'il fit part à la ville de Gènes, sa patrie , de son projet daller découvrir des terres situées vers l'Ouest à des distances tout-à-fait inconnues , il fut traité de visionnaire, Il ne fut pas mieux reçu ensuite par Jean II , roi de Portugal , quoique les Portugais sussent cependant déjà que les terres habitées occupaient vers l'Afrique un espace infiniment plus considérable que celui qu'on avait d'abord soupçonné (1).
Peut-être que Christophe Colomb n'aurait pas reçu un meilleur accueil en Espagne , si les grands succès n'éveillaient pas naturellement les grandes ambitions. Mais le roi d'Aragon , Ferdinand V , et son épouse Isabelle , reine de Caslillc ,
(1) On a prétendu qu'avant Colomb, Martin Behaini , de Nuremberg, jetait, avec un vaisseau portugais, arrivé jusqu'au Brésil; mais, outre que ce fait n'est pas bien prouvé, Behaim au moins n'aurait nullement compris la grandeur de sa découverte. Or, l'homme qui, trouvant une pierre brute , ne soupçonne pas que cette pierre une l'ois taillée étincèiera de mille feus , ne peut pas se vanter d'avoir découvert un diamant,
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venaient d'accomplir une œuvre à laquelle tous les souverains espagnols n'avaient pas cessé de travailler depuis Pelage. Après huit ans de guerre , Ferdinand et Isabelle s'étaient emparés d;4 la ville de Grenade, et avaient mis fin par là à la domination des Maures dans la péninsule.
Pleins encore de l'ivresse que leur causait ce succès , Ferdi nand et Isabelle confient à Colomb trois vaisseaux, avec lesquels il va parcourir sur l'Océan des espaces inconnus.
Le 3 août 1492, l'expédition part du petit port de Palos dans l'Andalousie, et mouille peu de temps après aux îles Canaries, qui avaient été découvertes , on l'a dit, dès l'année 1345.
Mais, dès que Colomb a quitté les îles Canaries, plus rien devant lui que l'immensité de l'Océan. Au retour de chaque aurore , le spectacle est toujours grand , mais toujours il reste le même. Partout la solitude, partout le silence, partout la mer, partout le ciel; mais, entre la mer et le ciel, pas le moindre îlot , pas un rocher , pas un point.
Un mois entier sera bientôt écoulé , et rien encore n'annonce qu'on approche d'aucune terre. Depuis longtemps l'équipage murmure ; plusieurs parlent déjà de jeter à la mer l'aventurier qui les a menés si loin des dernières terres connues , et , puisqu'il reste encore quelques vivres , de virer de bord et de se hâter de revenir aux Canaries.
La fermeté de Colomb en imposa pourtant aux mutins. C'est à peine si vers le milieu de la nuit cet homme intrépide s'assied tout armé dans un fauteuil , pour prendre quelques instants de repos et ne point succomber à la fatigue. Longtemps avant le jour , il est sur le pont , et il attend avec la plus vive impatience le retour de l'aube , qui ne doit encore lui montrer rien autre chose que l'Océan , toujours l'Océan.
L'équipage s'irrite de plus en plus. Les jours de Colomb sont sérieusement menacés. Le grand homme ne s'émeut point.son œil interroge toujours les abîmes, et sa place est toujours à la proue. N'est-ce pas une algue , ô Colomb . que ton navire
vient de rencontrer ? C'en est assez , l'Amérique est découverte. «Espagnols, s'écrie aussitôt le hardi Génois, la terre ne peut plus être éloignée ; car notre navire n'avait point certainement cette algue à sa carène, quand nous avons quitté les Canaries. N'est-ce point maintenant un oiseau de mer que j'aperçois? Victoire! ce ne peut pas être un oiseau de notre Europe. Aucun n'aurait pu se soutenir par le battement de ses ailes durant plus de trente jours, et, j'en appelle pourtant à vos souvenirs, nous n'avons emporté sur notre navire nul oiseau de mer, quand nous avons quitté notre dernier mouillage ».
L'espérance revient, en effet , au cœur de l'équipage ; toutes les voiles sont tendues , tous les yeux sont attentifs , et , au point du jour du 13 octobre 1492, une terre s'est enfin montrée. On hésite encore, tant on craint de s'être trompé; mais bientôt aucun doute n'est plus possible. Ce ne sont plus seulement des lignes vagues , qu'on distingue à l'horizon ; c'est une côte qui se montre distinctement, et bientôt une partie de l'équipage , montée sur les chaloupes , a touché le rivage,
Colomb n'avait découvert qu'une des îles Lucayes ; mais la grande découverte était pourtant accomplie. On savait qu'il y avait des terres à trente-cinq jours de navigation des Canaries ; et mesurer l'étendue de ces terres , ce n'était plus qu'une affaire de patience et de temps.
Colomb, cependant , avait hâte de revenir en Espagne pour y annoncer sa découverte. Il y revint, en effet, au mois de mars 1493, apportant avec lui, outre une grande quantité d*or, un grand nomb.'e de végétaux et d'animaux, d'oiseaux surtout, que jamais l'Europe n'avait connus.
La réception que le roi Ferdinand et la reine Isabelle firent à Christophe Colomb fut splendide Ils le firent asseoir et couvrir en leur présence comme un grand d'Espagne , déclarèrent qu'ils l'anoblissaient lui et toute sa postérité , le nommèrent en même temps grand amiral , et vice-roi des terres qu'il avait
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découvertes, terres qu'on appela dès-lors le Nouveau-Monde. Ils annoncèrent enfin qu'une flotte de dix-sept voiles serait mise avant la fin de l'année à sa disposition , pour qu'il pût aller faire par delà l'Atlantique de plus grandes découvertes , et en rapporter de plus grandes richesses.
Colomb , néanmoins , ne tarda pas à rencontrer parmi les Espagnols des envieux , c'est-à-dire des ennemis ; et ce grand homme, au retour de son second voyage, eut à subir une captivité de quatre années. Il put faire cependant encore un troisième voyage en Amérique , mais il n'en revint que pour mourir pauvre à Valladolid , en Tannée 15G6. Tant les hommes sont ingrats , et tant les choses humaines sont insta blés! Christophe Colomb pouvait pourtant se consoler des injustices qu'il eut à essuyer dans ses dernières années , en songeant qu'une auréole impérissable de gloire entourait désormais son nom.
La découverte de Colomb doit exciter surtout l'admiration au point de vue religieux , puisqu'elle permit d'apporter la bonne nouvelle à de grandes nations déjà policées, et à une multitude innombrable de peuplades, qui toutes, peuplades et nations, étaient restées assises jusque-là à l'ombre de la mort.
Cette découverte fut utile aussi à l'ancien monde, en lui procurant une foule de produits qui ont augmenté sa richesse. Mais il n'est pas démontré pour nous qu'elle ait agrandi les horizons de la pensée.
Avant Christophe Colomb, l'on ne pouvait se trouver aux bords de la grande mer , sans éprouver un saisissement immense de respect et d'effroi. L'homme voyait alors l'infini devant ses pas comme il le voit au-dessus de sa tête , et peutêtre que l'infini apparent de l'élément liquide , sur lequebil pouvait se hasarder en tremblant, le frappait plus vivement que celui des espaces célestes, où il ne saurait avoir la pensée de s'élancer.
Quand l'Amérique fui découverte, l'Océan Atlantique perdit certainement une partie de sa majesté, parce que dès ce moment chaque homme , par l'imagination , crut apercevoir l'autre bord; et la terre , de son côté , dut paraître à tous les hommes beaucoup plus petite , quand , quelques années après la mort de Colomb , on eut appris par les compagnons de Magellan, qu'on pouvait en faire le tour.
L'homme est ainsi fait. Il veut mesurer tout , et il dédaigne ensuite tout ce qu'il a mesuré , parce qu'il ne peut trouver de repos que dans ce qui échappe à toute mesure.
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