FUNERAILLES DE RAPHAËL
An 1520.
L'homme qui recule les limites de l'art ou de la pensée est , à nos yeux , plus grand que le navigateur qui découvre de nouvelles terres, ou l'astronome qui aperçoit de nouvelles planètes. Or, quel homme poussa jamais la perfection d'un art plus loin que Raphaël , et quel art , si l'on excepte peutêtre la musique, pourrait disputer la palme à la peinture? Aucun, certainement, ne possède des ressources plus variées, et aucun ne marque davantage que l'homme est fait à l'image de Dieu. Dieu seul, en effet , peut créer ; mais si l'homme ne peut rien créer, il peut au moins reproduire indéfiniment par la peinture tous les objets de la création. Il peut même, et c'est là son plus grand honneur , représenter à l'imagination des êtres qui n'ont jamais existé, et qui ne sont que le reflet de sa propre intelligence , comme son intelligence elle-même est un reflet de Dieu.
C'est assurément une grande merveille et un grand mystère-
que la reproduction des êtres par la génération ; mais l'homme ici, comme tous les autres êtres animés, n'est que l'instrument aveugle d'une loi dont il ne dépend pas de lui de régler les effets; et si le fils ressemble au père, ce n'est point parce que le père l'a souhaité , c'est uniquement parce que Dieu l'a voulu.
Mais, dans la peinture, c'est l'homme qui façonne luimême une image, et cette image, qui souvent n'a jamais correspondu à aucun être réel , si elle approche de la perfection , va arracher aux autres hommes , durant des siècles , autant de cris d'admiration que les scènes les plus imposantes de la nature.
La peinture est pourtant comme les lettres ; elle demande de l'étude et de la réflexion, et il ne faut pas s'attendre à la trouver dans des sociétés mal organisées où l'homme a peine à se défendre de la faim. ïl ne faut donc pas chercher des peintres dans les premiers siècles dn moyen-âge. Nul homme ne pouvait tenir un pinceau , quand tous devaient porter une épée ou guider une charrue.
Mais la peinture dut se produire avec la richesse , quand les sociétés du moyen-âge furent organisées d'une manière stable, et qu'un homme qui avait labouré toute l'année, se trouvait, à la fin, avoir assez de pain pour en céder la moitié à un autre homme qui , durant le même espace de temps , n'avait fait que réfléchir.
L'Italie, qui avait commencé la première à amasser des richesses, débuta naturellement la première dans la peinture , et ses débuts furent des chefs-d'œuvre
Bien des gens appellent les peintures de Cimabué et de Giotto, les essais de l'art ; nous n'en jugeons pas ainsi. Pour nous, c'est l'art tout entier , parce que la pensée chrétienne y respire déjà tout entière.
Nulle perspective, coloris grossier, ignorance absolue de l'anatomie du corps humain , dans les œuvres des premiers
le l'histoire moderne. 307
maîtres de 1 Italie : tout cela est vrai. Mais qu'est-ce que tout cela , grand Dieu ! A nos yeux , c'est si peu de chose , qu'en vérité ce n'est rien. La grande peinture est toute pour nous dans l'expression du visage.
Le visage, on l'a dit souvent, c'est le miroir de l'âme. C'est le théâtre où les impressions les plus délicates du cœur viennent orner le monde, comme les fleurs qui s'échappent d'une racine enfouie viennent embellir la surface de la terre.
Les autres membres du corps peuvent exprimer la vigueur , la jeunesse , la douleur peut-être. Mais le visage exprime encore mieux tout cela , et il exprime de plus une multitude de sentiments que les autres parties du corps ne peuvent rendre en aucune sorte : 1 innocence , la sérénité , la joie , la tristesse, l'effroi, le repentir. Voilà pourquoi les relations sociales commandent que le visage reste toujours nu, quand la décence veut que tout le reste du corps soit couvert , et pourquoi auss c'est un plus grand crime à un homme d'habituer son visage à ne pas traduire ce qu'il sent , qu'à une femme de se farder.
Il n'y a donc qu'un œil peu chaste qui puisse rechercher dans la peinture des êtres humains , qui est, d'ailleurs, la peinture par excellence , autre chose que l'expression du visage. Or, qu'on nous dise si les premiers peintres de Florence n'atteignirent pas en ce point d'un seul bond aux plus hautes sommités de l'art ! Qu'on nous dise si l'on a jamais mieux exprimé qu'eux la candeur de l'innocence , la vivacité de la foi , la joie sereine , et la douleur résignée !
Nous l'avouerons , toutefois : l'ensemble d'un ouvrage d'art doit toujours gagner au perfectionnement des procédés et au Uni des détails , et nous comprenons dès-lors pourquoi , quand Raphaël ajouta ces qualités secondaires aux qualités plus essentielles des maîtres florentins, qu'il possédait luimême au plus haut degré, il put sembler aux Italiens, à ceux surtout qui ne connaissaient pas les plus belles œuvres de l'école florentine , que la peinture ne faisait que de naître.
Chacun sait que Raphaël Sanzio naquil à Urbin , en l'année 1483 , et qu'il étudia d'abord sous un peintre habile de Pérouse, appelé pour ce motif le Pérugin. Mais , à seize ans, l'élève en savait déjà autant que le maître : il avait toute la pureté de son dessin , et il s'était complètement approprié la transparence merveilleuse de ses tons. Les premiers ouvrages de Raphaël furent exclusivement des sujets religieux. La chose était naturelle, puisque le Pérugin n'en traitait pas d'autres. Le jeune peintre d'Urbin passa ainsi toute sa première jeunesse entre des effigies de madones, d'anges ou de saints, et puisa certainement dans ce commerce la pureté d'expression qui resplendit dans tous ses ouvrages , et qui n'a jamais été surpassée.
A l'âge de vingt ans , Raphaël alla à Florence , et son séjour dans cette ville, qui se prolongea, à part quelques courtes absences, durant près de quatre ans , dut favoriser singulièrement le développement de son génie.
Florence , en effet , était alors la ville du monde où les arts comme les lettres étaient cultivés avec le plus d'éclat. Si Florence s'était montrée ingrate envers Dante , son plus grand poète , elle n'avait jamais manqué de gratitude envers ses peintres; et quand Raphaël alla l'habiter , cinq à six générations de grands artistes avaient déjà enrichi d'ceuvres admirables la plupart de ses églises et de ses palais. Giotto avait succédé à Cimabué, mort en l'année 1300, Orcagna à Giotto, Masaccioà Orcagna, Lippi àMasaccio, le Verrochio à Lippi , ' et, au moment même où Raphaël alla à Florence, celte ville montrait avec orgueil aux étrangers quatre peintres du premier mérite : Léonard de Vinci , le pieux Fra Rarloloméo , André del Sarto, et par-dessus tous, Michel-Ange.
Raphaël a vu , dès-lors , assez d'oeuvres magnifiques, pour comprendre qu'il peut y avoir d'autres manières en peinture, que colle du Pérugin. Il est déjà cependant trop grand peintre lui-même , pour songer à imiter les maîtres , même les plus
DE i/lIISTOIRE MODERNE. 309
parfaits, de l'école florentine. S élançant donc désormais sur les ailes de son propre génie , il acquiert , comme dans une révélation soudaine, cette touche d'une délicatesse en même temps que d'une vérité incomparables, qui fera à jamais le désespoir des plus grands artistes.
0 Florence ! lu possèdes dans tes murs de magnifiques ouvrages, mais tu n'es pas digne pourtant de posséder les chefs-d'œuvre de Raphaël. Il faut que ces chefs-d'œuvre brillent dans la capitale du monde chrétien , parce que ce sont des titres de gloire pour l'humanité tout entière.
En l'année 1508 , la tiare décorait la tête d'un pontife qui eut le tort d'aimer trop la guerre, mais qui racheta ce tort par un amour aussi vif qu'éclairé pour l'art. Jules II cherchait à s'entourer des plus grands artistes de l'Italie. Il avait déjà appelé à sa cour Michel-Ange ; il appelle maintenant Raphaël , et pendant que le premier peint la chapelle Sixline , Raphaël est chargé de peindre une suite de salles du palais du Vatican.
Les deux grands hommes travaillent maintenant à quelques pas l'un de l'autre; mais ils allument leur génie à des foyers différents , et chacun se trace , dans les sphères infinies de l'art, son propre orbite.
Vasari, dans ses Vi?s des meilleurs peintres , sculpteurs et architectes italiens , a prétendu que Raphaël s'était un jour introduit furtivement à la chapelle Sixline , où Michel- Ange peignait sa célèbre fresque du Jugement dernier, et que cette vue enflamma le génie du jeune peintre d'Urbin et contribua puissamment au développement de son talent.
Nulle fable ne saurait être plus invraisemblable , nous allions dire plus ridicule.
Michel-Ange et Raphaël sont comme deux étoiles, qui se ressemblent en ce que l'une et l'autre lancent des feux ; mais c'est leur seul rapport : ils diffèrent pour tout le reste.
Il ne pouvait pas y avoir de sculpteurs ni de peintres chez les anciens Israélites , parce que la loi de Moïse , pour empê"
cher les Hébreux de tomber dans l'idolâtrie , à laquelle ils étaient toujours enclins , défendait de figurer par des images aucun des êtres de la nature. Il semble que la Providence ait voulu dédommager le monde chrétien de cette privation imposée aux juifs, en lui donnant Michel-Ange. Nul artiste, en effet, n'a mieux saisi que Michel- Ange le côté terrible de la religion , celui qui apparaît le plus dans la loi ancienne. Mais nul n'a mieux saisi que Raphaël le caractère de mansuétude et d'amour qui domine dans la loi nouvelle.
Prétendre qu'en peignant ses Vierges et ses Saints Raphaël s'inspirait de Michel-Ange, c'est comme si l'on disait que Fénélon s'est inspiré de Bossuet en écrivant Télémaque, ou que la beauté du cygne au blanc plumage emprunte quelque chose à la majesté du lion.
A partir de l'année 1508, le pinceau de Raphaël multiplie les chefs-d'œuvre. Avant la mort de Jules H, Raphaël avait déjà peint en entier runc des salles du Vatican , et commencé à en peindre une seconde. Rome avait pu admirer les quatre grandes compositions appelées dans l'usage : La Dispute du Saint-Sacrement , r Ecole d'Athènes, le Parnasse et la Jurisprudence, peut-être aussi le Miracle de Bolsène , et la Punition d'Héliodore ; et l'on a peine à comprendre comment en exécutant d'aussi grandes compositions, Raphaël pouvait encore composer une foule de tableaux religieux , notamment de saintes familles de toute dimension , qui font aujourd'hui la ,plus grande richesse des principaux musées de l'Europe.
Raphaël est ici parvenu à l'apogée de son talent, et c'est vainement qu'on chercherait dans ses compositions l'ombre d'une tache. On sent que l'artiste est toujours à la recherche du beau idéal , et qu'aucune affection terrestre n'est venue appesantir son vol.
L'amour du beau idéal est, en effet, un amour immatériel , comme celui de l'amant pour une amante qu'il a perdue à la Heur de son âse cl dans tout l'éclat de sa beauté. Seulement >
de l'histoire moderne. 311
tandis que l'amour du dernier ne vit plus que de souvenirs celui du premier se nourrit surtout d'espérances. L'un aime une beauté qui a déjà disparu ; l'autre, une beauté qui ne s'est pas encore montrée et que son propre génie va faire éclore ; et, s'il l'a déjà entrevue, loin de craindre comme l'homme épris d'une beauté passagère de voir peut-être le lendemain paraître sur son front une ride qui la dépare, lui , ajoute, au contraire, chaque jour un nouveau trait de perfection à celle qu'il a rêvée, sans qu'il croie jamais pour cela avoir atteint l'extrême limite du beau (1).
A la mort de Jules II , Raphaël perdit un protecteur ; mais il allait en trouver un autre, encore plus éclairé, dans le pape illustre qui devait donner son nom à son siècle , dans Léon X. Jules II accordait une égale admiration aux exploits militaires et aux chefs-d'œuvre des arts ; mais Léon X n'avait de sympathie que pour les arts de la paix, et le nom d'aucun souverain ne brille, sous ce rapport, d'un éclat plus doux que le sien (2).
Jules II traitait Raphaël avec bienveillance et avec égards; Léon X le voyait avec les yeux de l'amitié.
Raphaël donc conïinue sous ce dernier pontife la série de ses
(1) Raphaël exprimait bien qu'il recherchait le beau idéal, quand , dans une lettre qu'il écrivait à Ballhazar Castiglione, il disait : « Pour peindre une belle , il me faudrait en voir plusieurs. Mais les beaux modèles étant si rares , j'opère d'après une certaine idée qui se présente à mon esprit. Si cette idée a quelque perfection , je l'ignore ; mais c'est à quoi pourtant je m'efforce d'atteindre ».
(2) Il est bien peu de souverains pontifes qui , à l'exemple de Léon X, n'aient aimé et protégé les arts , et il faut être bien ignorant pour oser leur en faire un grief. L'art , en effet , tant qu'il conserve sa dignité , est comme un culte de second ordre. Ce n'est point d'ailleurs pour euxmêmes que les papes, qui se contenteront , dans leur oratoire, d'un simple crucifix , font des collections de chefs-d'œuvre ; c'est pour les livrer à l'admiiation publique. Ils aiment les arts nobles et délicats, comme un père de famille, occupé de plus vastes pensées , estime les joujoux qui peuvent, sans danger pourtant, charmer ou récréer ses enfants.
chefs-d'œuvre. Il poursuit les grandes fresques du Vatican ; il orne en même lemps de sujets mythologiques le palais d'Augustin Chigi ; il compose son admirable tableau du Portement de Croix, connu sous le nom de El spasimo di Sicilia, et il achevait celui de la Transfiguration ..., quand un cri de consternation retentit dans Rome tout entière. On annonce qu'une saignée intempestive a mis les jours de Raphaël en danger, et bientôt après , Rome apprend que la mort a frappé le plus grand des peintres. Raphaël venait d'expirer à l'âge de trentesept ans, le 7|avril 1520, le jour du Vendredi-Saint, qui avait été aussi celui de sa naissance.
On ne saurait exprimer quelle fut la douleur du Souverain Pontife et de tous les habitants de Rome à cette affreuse nouvelle. Ce n'étaient pas seulement des larmes qu'une mort aussi prompte et aussi prématurée faisait couler de tous les yeux , c'étaient des sanglots qu'elle provoquait.
Léon X voulut que les funérailles de Raphaël eussent lieu avec la plus grande pompe. Le grand artiste fut exposé dans la salle môme où il avait coutume de peindre, et le tableau de la Transfiguration fut placé derrière sa tête, pour qu'en voyant l'œuvre , les Romains qui visitaient la chapelle ardente pussent mieux comprendre l'étendue de la perte que les arts venaient de faire.
Le corps de Raphaël fut ensuite porté avec la plus grande solennité, de sa demeure jusqu'à l'église du Panthéon, où le grand peintre avait exprimé dans son testament le désir d'être inhumé. Tout ce qu'il y avait de grand et de distingué à Rome , cardinaux , ambassadeurs , princes , prélats , religieux de tous les ordres , assista au convoi ; et jamais oa ne vit dans la capitale du monde chrétien une plus grande multitude , et surtout une multitude plus affligée. La mort de Raphaël causa certainement aux Romains de ce temps plus d'émotion, que n'en avait causé à leurs ancêtres le couronnement de Pétrarque, et (pie ne devait en causer à leurs descendants la mort
de l'histoire moderne. 313
du Tasse, expirant la veille du jour fixé pour son couronnement; et la raison en est simple .- c'est que le peuple ne comprend pas toujours les grands poètes , tandis qu'il comprend toujours les grands peintres.
Raphaël était mort dans les sentiments de la foi la plus vive , et ce fut sans doute par une grâce insigne que Notre- Seigneur le fit mourir le jour où il avait répandu lui-même son sang sur la croix pour la rédemption du monde. Raphaël avait , en effet , besoin de laver son âme dans ce sang divin , parce qu'elle avait contracté des souillures.
Quand les Romains , remis de leur première stupeur , se demandèrent comment le grand peintre avait pu mourir dans un âge si peu avancé , ils apprirent avec douleur que Raphaël avait payé un trop large tribut aux faiblesses de l'humanité , et que le corps , chez lui, avait déjà dépéri par l'abus des plaisirs , quand le génie était encore plein de sève.
Quiconque aime Raphaël (et qui n'en fait point ses délices?) voudrait que celte imputation pût être classée parmi les calomnies odieuses dont l'envie cherche ordinairement à ternir la mémoire des plus grands hommes ; mais les ouvrages mêmes du grand artiste sont une preuve irrécusable que l'envie n'avait pas ici inventé ce que le public répétait.
Chacun sait que les artistes distinguent dans les peintures de Raphaël trois manières. La première comprend toutes les œuvres qu'il fit avant d'aller à Rome , notamment le tableau des Fiançailles de la Vierge (el sponsalizio) qu'on admire à Milan, et la vierge du Louvre connue sous le nom de la- Jardinière. La seconde comprend les œuvres exécutées à Rome avant la mort de Jules II : cinq ou six, par conséquent , des plus belles fresques du Vatican , et un grand nombre de madones , de saintes-familles , ou d'autres tableaux religieux , où la Vierge paraît toujours le principal personnage , parce que Jésus n'y est peint qu'enfant. La troisième, enfin, corn-, prend toutes les œuvres exécutées sous le pontificat de Léon X
par conséquent, les dernières fresques du Vatican, la fable de l'Amour et de Psyché, peinte à fresque dans le palais d'Augustin Chigi , appelé aujourd'hui palais de la Farnésine ; la grande Sainte-Famille du Louvre, le Portement de Croix, et la Transfiguration , pour ne citer que les œuvres capitales.
Mais , tandis que les artistes s'accordent universellement, à placer la troisième manière de Raphaël au-dessus de toutes les autres, nous osons dire qu'au point de vue de l'esthétique pure, c'est la seconde qui doit être préférée.
Dans sa première manière, Raphaël n'est encore que Pérugin perfectionné; la pureté du dessin est admirable , mais le coloris est faible et les fonds manquent d'espace. Dans sa seconde manière, tout est également parfait , la composition , le coloris , la perspective ; l'art chrétien a atteint ici sa perfection.
Dans la troisième manière de Raphaël, le dessin reste toujours incomparable ; le coloris même , nous en convenons , acquiert plus d'éclat; mais la pensée pieuse s'affaiblit. Tandis que le coloriste progresse toujours, le peintre, par instants, au moins le peintre chrétien, semble décliner. Ses figures ici ne charment plus lame toute seule ; elles jettent parfois une sorte de trouble dans les sens. L'esprit mystique du moyenâge a presque complètement disparu. C'est sans doute encore de l'art à sa plus haute expression , mais ce n'est souvent que de l'art grec, c'est-à-dire de l'art païen.
Quand Raphaël , à qui dès son plus jeune âge la reine des Vierges avait révélé toute la suavité de sa beauté pure et sans ' tache, se complaît ensuite à peindre au palais Chigi et Galathée, et Psyché , et Vénus , c'est pour nous une profanation de son pinceau , et c'est encore une profanation plus grande , quand dans les sujets les plus religieux Raphaël ose habiluellelement introduire une femme vulgaire et immodeste , qui étale avec hardiesse des formes de plus en plus accusées et des chairs de plus en plus nues.
Pourquoi donc, ô divin jeune homme, parais-tu main le-
de l'histoire moderne. 315
nant affectionner ces formes terrestres ? ïl est facile d'en voir la cause.
A la fin du cinquième siècle, il se produisit en Afrique un fait inouï. Quantité de chrétiens catholiques , refusant d'obéir aux ordres impies d'un roi arien, eurent la langue complètement coupée; mais après cette mutilation barbare, ils continuèrent tous à parler de la manière la plus distincte, excitant par là, dans les lieux divers où ils s'étaient réfugiés, notamment à Constantinople , l'admiration universelle. Il n'est pas un homme instruit qui ne connaisse ce miracle insigne. Les hommes de lettres l'ont appris deProcope; les jurisconsultes, de Juslinien; tous les chrétiens, des hagiograpb.es (1). Mais, ce qu'on sait peut-être moins, c'est qu'au témoignage encore de Procope, auteur assurément peu suspect en ce point , deux de ces chrétiens ayant eu ensuite le malheur de commettre un péché d'impureté, le miracle cessa pour eux aussitôt , et l'usage de la parole leur fut ravi.
Dans l'ordre ordinaire de la Providence, ceux qui violent les lois de la pureté ne sont point punis sans doute ici-bas d'une manière aussi éclatante, mais ils sont punis pourtant. Un homme , une femme qui enfreignent grièvement ces lois, à la fois les plus délicates et les plus douces de la natore , perdent toujours quelque chose de leur talent. Ils peuvent encore parler avec éloquence , chanter avec goût , même avec éclat, peindre avec succès; mais, s'ils n'eussent point failli , leur parole aurait eu plus de puissance, leur chant plus de mélodie ou de vigueur , leur palette plus de charme.
Je vois donc , ô Raphaël , pourquoi dans ta troisième manière , tout en restant encore le plus grand des peintres , tu te montres parfois inférieur à toi-même. C'est que non loin de ce Vatican dont tes fresques immortelles enrichissent les
(1) Ce miracle insigne, l'un des plus éclatants dont l'histoire fasse mention, a inspiré un livre intéressant , publié, en 1766, sous ce titre ; La Religion chrétienne prouvée par un seul fait.
murs respectés , mille fois plus que ne pourraient le faire des lames de l'or le plus fin , il est une demeure obscure où tu profanes tes nuits , il est une femme belle , mais impure , dont l'image t'obsède encore durant le jour.
Meurs donc , ô Sanzio, meurs, ou redeviens ce que tu étais aux premiers jours de ton adolescence , dans le chaste atelier du Pérugin ton maître ; car , si tu vis encore sans pouvoir éteindre la flamme malheureuse qui te consume , ton pinceau bientôt ne produira plus rien de céleste; tes Vierges ne seront plus que des femmes
Le tableau de la Transfiguration , qui appartient , sans contredit , à la troisième manière de Raphaël , puisque ce fut le dernier qui sortit de son pinceau, n'infirme pas, nous le croyons, notre appréciation.
Quand, dans la ville éternelle , nous nous trouvâmes, pour la première fois, au musée du Vatican , en présence de cette œuvre incomparable , nous éprouvâmes , à quelques moments d'intervalle, des sentiments bien différents.
A la vue du visage adorable de Jésus-Christ transfiguré , nous fûmes porté à nous prosterner comme les apôtres. Jamais , non , jamais , nous n'avions rien vu dans le monde de comparable à la transparence inouïe de cette figure , car Se graveur le plus habile ne saurait arracher au peintre tous ses secrets. Jamais nous n'avions contemplé une beauté plus immatérielle., plus élhérée; et l'on peut dire avec vérité de cette figure ce que l'antiquité grecque avait dit du chefd'œuvre de son plus grand statuaire , qu'elle ajoute à la religion des peuples.
Mais , tandis que notre âme contemplait le Christ avec ravissement, une autre figure au bas du tableau sollicitait nos regards. Une femme, ornée de toute la beauté matérielle qu'avaient les filles de Gain quand elles séduisirent les enfants de Selh , nous montrait à dessein son épaule nue. Cette femme, nous la reconnûmes sur-le-champ. Nous l'avions vue
de l'histoire moderne. 317
auparavant par la pensée , dans les palais souillés par la luxure; nous l'avions vue, entourée de marbre et d'or, dans les réduits secrets des Héliogabale et des Adrien.
La première figure fut l'œuvre du Raphaël qui se souvenait de son Dieu; la seconde, du Raphaël qui l'oubliait; et nous osons croire que le chef-d'œuvre du peintre d'Urbin et de toute la peinture serait encore plus parfait , si cette dernière figure n'y avait pas été tracée.
Ce que nous demandons , en effet , à la peinture , c'est quelque chose qui nous dégage complètement du joug des sens et qui augmente notre foi.
Si donc , malgré notre ignorance complète des procédés de l'art, il nous était permis d'exprimer aux peintres contemporains ce que nous sentons , nous leur dirions avec la franche rudesse que donne la foi du charbonnier .■ « Dans la grande peinture, croyez-le bien , la couleur et la forme sont des mérites secondaires; le mérite essentiel, c'est une pensée d'un ordre élevé. Oubliez donc tous les maîtres qui n'ont brillé que par la forme ou le coloris. Allez chercher des inspirations auprès des peintres naïfs des premières écoles italiennes ou flamandes , dont les tableaux pieux n'ont aucune perspective pour l'œil , mais ouvrent à l'âme de délicieux horizons. Allez demander à l'école espagnole ses mâles convictions ; et dans l'école française , pour ne nommer que des morts , méprisez^ les nudités de Boucher ou de Walteau, l'afféterie de Mignard , l'emphase de Lebrun ; mais éludiez sans cesse Poussin , éludiez surtout Lesueur.»
Lesueur est, à nos yeux, non-seulement le plus grand peintre français , mais encore un des plus grands peintres qui aient jamais existé , parce que nul n'a sondé mieux que lui les profondeurs de la nature morale ; et c'est dans l'expression de la nature morale , que les peintres sont véritablement créateurs.
Ce n'est pas, sans doute , un petit mérite pour un peintre ,
que de reproduire avec vérité les scènes de la nature physique. Si j'habite, cependant , un beau site , je puis, à chaque instant, sans son secours, me procurer des émotions plus douces que celles que me causent ses tableaux. Je n'ai qu'à me mettre à ma croisée, pour voir un beau paysage, des fleurs , des fruits , des oiseaux qui perchent, ou des quadrupèdes qui broutent. Mais j'ai beau ouvrir mes fenêtres , les grandes scènes de la nature morale ne se déroulent pas devant moi. Je ne puis les contempler que dans les œuvres des grands poètes, des grands sculpteurs ou des grands peintres, parce que ce n'est que là qu'elles ont laissé des empreintes ineffaçables ,
Voilà pourquoi j'aime passionnément Lesueur. Il n'eut pas comme son rival Lebrun , les faveurs de Louis XIV , et il mourut jeune dans un état voisin de l'indigence. Mais il était dédommagé de cette injustice du monarque par les faveurs bien autrement précieuses des saints et des anges.
Quel admirable poème, notamment, que la vie de saint Bruno! Je me figure que pour représenter avec une vérité si frappante tous les détails de cette vie admirable , l'artiste dut avoir souvent de mystérieux colloques avec le saint , qui déployait sans doute devant lui tous les trésors de grâce dont le Seigneur avait orné son âme. Aussi , dans cette ravissante histoire , je n'aperçois rien de terrestre. Tout y respire les vertus chrétiennes , la foi, la mortification , la charité ; tout y est inspiré, tout y est divin. Lesueur, sans doute, est fort inférieur à Raphaël pour la perfection de l'art; mais il nous semblequ'il le surpasse pour la vérité du sentiment. On éprouve une sorte d'extase devant les tableaux ou les fresques de Raphaël ; mais on est prêt à tomber à genoux et à se frapper la poitrine en voyant les toiles de Lesureur , et l'artiste, ce qui est, ce nous semble, le comble de l'art, se fait ici complètement oublier , parce que l'âme du spectateur est entièrement absorbée par l'énergie du sentiment qu'il a produit.
de l'histoire moderne. 319
Heureuse la France, si elle pouvait revoir des générations d'artistes formées à l'école de pareils maîtres ! La principale source de ses maux serait aussitôt tarie.
On se plaint aujourd'hui partout d'un luxe effréné qui, après avoir dé», mit les relations faciles et cordiales de l'amitié , ruine les familles et parfois les déshonore ; car le déshonneur ne peut jamais atteindre l'épouse sans rejaillir sur l'époux. Mais ce ne sont ni des lois somptuaires ni des sermons éloquents, qui peuvent guérir un pareil mal : le vrai remède serait dans une direction spiritualiste donnée à l'art.
Quiconque, en effet, a le sentiment et l'amour de l'art, et c'est aux artistes qu'il appartient de l'inspirer , ne tombe jamais dans l'erreur grossière des gens sans goût , plus nombreux encore, disons-le, dans les palais des princes que dans les boutiques des villes et les fermes des villages , qui confondent facilement avec ce qui est beau , ce qui n'est que riche , et avec ce qui est riche , ce qui n'est que fastueux.
Le sentiment de l'art rétablit toutes choses à leur place , et ne permet pas à la richesse d'oser orgueilleusement aspirer à effacer la beauté, dont elle ne doit être que l'humble et respectueuse servante.
Quand les grands maîtres de la peinture ne représentaient aux yeux des peuples charmés , que des femmes entourées d'une atmosphère suave de pureté, qui se cachaient timides dans l'intérieur de leur famille ou sous les arcades des cloîtres , les femmes ne songeaient pas à imiter la grenouille de la fable en s'environnant de cerceaux d'acier. Elles n'aspiraient pas à devenir des tours massives et à paraître n'avoir point de jambes , quand sur les toiles qu'elles admiraient , elles ne voyaient que des femmes dont la taille svelte , la mise simple , et les pieds délicats annonçaient qu'elles ne faisaient qu'effleurer la terre , et qu'elles allaient tout à l'heure s'envoler aux cieux.