‹ Grandes scènes de l'histoire moderneChapitre 27 sur 44 · CLOTURE OU CONCILE DE TRENTE · texte numérisé non relu

CLOTURE OU CONCILE DE TRENTE

Ce devait être dans l'antiquité un spectacle singulièrement imposant que celui des Amphiclyons , chargés de décider les différends qui s'élevaient entre les divers peuples de la Grèce.

Le sénat romain , au temps de sa grandeur , devait aussi produire dans l'âme de tous ceux qui pouvaient assister à quelqu'une de ses assemblées, un gentiment profond de respect ou de crainte ; et Cinéas pouvait dire avec vérité qu'en assistant au sénat de Rome , il avait cru se trouver dans une assemblée de rois.

Ces assemblées si majestueuses n'étaient rien , pourtant , auprès de celle qui se réunit vers le milieu du seizième siècle dans une petite ville d'une vallée du Tyrol , et qui s'appela dès le premier jour de sa réunion le concile de Trente.

Dans la plupart des assemblées délibérantes , on ne s'occupe guère que de quelques intérêts matériels, qui concernent des individus ou de petites fractions de l'humanité , une ville , une

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province , tout au plus un royaume. A Trente , il ne s'agissait point d'intérêts aussi mesquins. Il s'agissait de vider d'une manière irrévocable, dans l'intérêt de l'humanité tout entière , les plus grands débats que l'on puisse imaginer , des débats sur l'origine de l'homme, sur sa nature , sur sa liberté morale , sur sa destinée , sur sa fin : il s'agissait de fixer ce que l'homme était à l'origine des temps , ce qu'il est aujourd'hui , ce qu'il sera quand le soleil aura cessé d'éclairer la terre.

On connaît les circonstances qui avaient nécessité la convocation du concile de Trente.

Au douzième siècle , la chrétienté avait été affligée par quelques grandes hérésies •' mais le zèle des deux grands ordres religieux qui s" élevèrent dans le treizième siècle , des Dominicains et des Franciscains , activé par les Souverains Pontifes , ne tarda pas à les extirper.

La chrétienté jouissait donc , sous ce rapport , depuis près de trois siècles, d'une paix à peine interrompue par quelques sectaires qui ne laissèrent pas de disciples , quand , vers l'année 1515 , un moine audacieux , du nom de Luther , commença, après avoir déclamé contre l'abus des indulgences , à attaquer le dogme même de l'Eglise sur ces faveurs spirituelles. Il est à croire, cependant , que si Luther s'en fût tenu là , il n'aurait pas rencontré un bien grand nombre d'adhérents, quoiqu'il trouvât déjà de l'écho en ce point dans certaines âmes avaricieuses ; mais bientôt le nouvel hérétique étend ses attaques contre d'autres dogmes : il nie les vœux religieux, le sacrement de pénitence, l'indissolubilité du mariage, et plusieurs autres points dogmatiques non moins importants i Son parti, dans son pays, c'est-à-dire en Allemagne, se recrute alors naturellement d'une foule de mauvais moines ou de mauvais prêtres, qui jettent leur froc aux orties pour épouser des religieuses , de leur côté dégoûtées du cloître ; puis , de maris fatigués de leurs femmes , qui aspiraient à en épouser d'autres; de princes ou de seigneurs qui voulaient s'attri-

huer les biens de toutes les corporations religieuses abolies; et finalement de tous les esprits naturellement indociles et amoureux de nouveautés.

C'est dire que les sectateurs de Luther furent bientôt nombreux ; et quelques hommes d'une certaine valeur intellectuelle, encouragés par le succès du moine apostat , ne tardèrent pas à dogmatiser à leur tour, et à démolir pièce à pièce l'édifice admirable de la doctrine catholique, à laquelle Luther avait déjà, pour sa part, fait de trop grandes brèches.

Bucer prêche ses erreurs à Strasbourg ; OEcolampade , à Bâle; Zwingle , à Zurich; en attendant que Calvin sème ses poisons dans une partie de la France.

L'Eglise chrétienne , dont l'ordonnance est plus belle que celle des corps célestes, quand tous les esprits restent soumis à la foi, n'offrit bientôt plus aux yeux des catholiques attristés que le spectacle d'une cohue, et leur oreille n'entendit plus que le tintamarre d'une multitude infinie de voix de plus en plus discordantes.

Les erreurs des sectaires devenant tous les jours plus monstrueuses , les sociétés temporelles furent menacées dans leur existence, comme la société spirituelle était troublée dans sa tranquillité.

Les anarchistes devaient être vaincus par lépée , mais les hommes simplement abusés devaient être ramenés par une discussion solennelle de tous les points qu'avaient agités les nouveaux hérésiarques. Dieu chargea du premier soin Charles- Quint , et entassa pour cela sur sa tête couronne sur couronne. Il confia le second aux évèques de l'Eglise catholique réunis en concile général dans la petite ville de Trente.

Le magnifique corps de doctrine que le concile de Trente devait formuler , ne pouvait pas, cependant , être l'œuvre de quelques jours ni de quelques semaines. Non-seulement il fallait un temps considérable pour la réunion des évêques , mais il fallait donner aussi aux sectaires , qui décoraient leurs

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erreurs du nom de réforme , le temps de se présenter et d'exposer leurs raisons; et il convenait que tous les points controversés fussent bien examinés, bien discutés, et nettement résolus. Un débat intéressant tout le genre hum .in commandait, en effet, plus de réflexion et de prudence, que n'en peut exiger un procès entre deux individus, sujets à mourir avant la décision, si peu qu'elle se retarde.

Mais nul , assurément , n'oserait dire que le concile de Trente ait précipité ses décrets.

La première réunion du concile eut lieu le 13 décembre 1545 ; mais les travaux préliminaires des diverses commissions prenant un temps considérable, le concile n'avait encore publié que les décrets sur le péché originel et la justification , et sur les sacrements de baptême et de confirmation , quand une épidémie ayant commencé à sévir à Trente dans les premiers mois de l'année 1547, le concile fut transféré à Bologne.

Le nombre des évèques qui se rendirent à Bologne n'ayant pas été jugé suffisant pour la continuation des travaux , ces travaux restèrent interrompus jusqu'au mois de mai de l'année 1551 , époque à laquelle ils furent repris à Trente , en vertu d'une bulle du pape Jules III.

Cette fois le concile s'occupa des décrets sur l'eucharistie , la pénitence et l'extrème-onction , comme aussi de divers points de discipline d'une haute importance; mais les maux de la guerre suscitée par les protestants, qui avaient mis toute l'Allemagne en feu, nécessitèrent, à dater du 28 avril 1552, une seconde interruption, qui fut beaucoup plus longue que la première , puisque le concile ne reprit ses travaux que sous le pontificat de Pie IV.

La première réunion qui suivit la nouvelle convocation de Pie IV eut lieu le 18 janvier 1562, et le concile put continuer cette fois sans plus s'interrompre ses importants travaux, publiant successivement ses décrets sur lesacrifice delà messe,

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sur le sacrement de l'ordre, sur celui du mariage, et sur divers points essentiels de discipline ecclésiastique.

Le jour marqué pour la dernière session arrive enfin ; c'était le 3 décembre 1563.

Qui pourrait exprimer la joie et le bonheur que ressentirent tous les Pères du concile de Trente , quand ils se virent au moment de clore leurs travaux ! Jamais , sans doute , l'assemblée ne fut plus nombreuse , car chacun des ouvriers évangéliques devait vivement désirer d'assister au couronnement de l'édifice à l'érection duquel il avait concouru. Donnons , s'il se peut, une idée de ce grand spectacle. Quatre légats, tous cardinaux, représentent le Souverain- Pontife, et le plus ancien des quatre préside l'assemblée , à laquelle assistent aussi deux autres cardinaux non légats.

A la droite des légats sont placés les députés ecclésiastiques des divers états de la chrétienté ; à leur gauche , les députés laïcs.

D'un côté, l'on voit l'archevêque de Prague, représentant l'empereur d'Allemagne Ferdinand Ier qui , comme roi de Hongrie, a aussi envoyé un autre prélat qui siège après celui de l'empire; puis , successivement , des représentants du roi de Pologne , du duc de Savoie , du duc de Toscane , et de l'ordre militaire de Saint-Jean de Jérusalem ; car , dès l'origine, les Pères du concile n'ont fait aucune difficulté de donner place, à côté des députés des souverains , au député d'un ordre dont les chevaliers , depuis plusieurs siècles , sont le plus fort rempart de la chrétienté contre le Turc.

Les députés laïcs, qui siègent de l'autre côté, représentent : l'un encore, l'empereur d'Allemagne; d'autres, le roi de France, le roi d'Espagne , le roi de Portugal , la république de Venise , les cantons helvétiques , le duc de Bavière.

Tous les ordres religieux sont représentés aussi. Voici des abbés crosses et mitres , qui rappellent les diverses branches de l'ordre le plus ancien dans l'Eglise , de l'ordre de Saint-

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Benoit : la congrégation du Mont-Cassin , celle de Cluny , celle de Cîteaux et d'autres encore.

Les ordres moins anciens sont représentés par leurs généraux, qui prennent rang suivant la date de l'établissement officiel de leur ordre dans l'Eglise. C'est d'abord le général des Frères prêcheurs, puis successivement ceux des Frères mineurs de l'Observance, des Frères mineurs Conventuels, des Ermites de Saint-Augustin, des Servîtes, des Carmes j et enfin ceux des Jésuites et des Capucins , ordres qui ne datent que d'hier, mais qui ont pourtant rendu déjà à l'Eglise des services presque aussi grands que leurs illustres devanciers.

Quant aux successeurs des apôtres , l'histoire ne cite guère de concile où ils aient été plus nombreux, puisque celui-ci compte, outre les cardinaux , tous évêques , trois patriarches , vingt-cinq archevêques , et cent soixante-huit évêques , accourus de toutes les contrées du monde catholique, de l'Italie, de la France, de l'Allemagne, de l'Espagne, du Portugal , delà Grèce , de la Pologne , de la Hongrie , de l'Angleterre , de l'Irlande, de la Flandre, de la Croatie, de la Moravie, de l'Illyrie.

Qu'on ajoute à tant d'insignes personnages les envoyés de trente-neuf évêques qui ont tenu à être représentés dans le concile par des députés, et un nombre bien plus considérable encore de docteurs en théologie ou en droit canon , envoyés par le Pape, par le roi de France, le roi d'Espagne, le duc de Bavière, les divers ordres religieux , ou amenés dans le concile par divers évêques ; et qu'on dise si , au point de vue même purement humain , il est possible à l'imagination la plus riche de se figurer une réunion plus majestueuse et plus imposante !

Que n'êtes-vous présents ici , avec vos disciples , vous tous

qui', depuis près de quarante années, avez affligé l'Eglise par

tant d'erreurs, Luther, Bucer , Zwingle, Calvin? En voyant

une assemblée aussi vénérable, dont tous les membres lèvent

pour vous les bras vers le eiel et ne demandent qu'à vous bénir dès que vous vous serez soumis , votre cœur , sans doute , serait louché, et vous comprendriez que la grande unité de la foi procure des émotions infiniment plus douces que l'isolement de l'orgueil.

Dès que l'assemblée est complète , on lit les dernières décisions dogmatiques et les règlements disciplinaires sur les points qui n'avaient pas encore été réglés; et comme ces derniers règlements sont fort nombreux, une seule séance ne peut suffire pour en faire la promulgation.

Une seconde séance se tient donc le lendemain , 4 décembre, avec la même solennité que la première , et le légat président annonce enfin à l'assemblée qu'il ne reste plus qu'à soumettre les diverses décisions du concile à la sanction du Souverain-Pontife. Cette déclaration solennelle arrache à la vénérable assistance des larmes de joie, et les diverses acclamations proposées par le cardinal de Lorraine pour l'extension et la tranquillité de l'Eglise , pour la paix des empires et des royaumes, et pour tous les princes ou particuliers qui ont favorisé les travaux du concile ou qui y ont concouru, sont accueillies avec transport et répétées avec enthousiasme.

Le Souverain-Pontife ne fit pas attendre sa bulle de confirmation; et la promulgation des décisions du concile, qui eut lieu aussitôt après, promulgation que hâta de tous ses efforts l'un des plus grands personnages qui aient illustré la pourpre romaine , saint Charles Borromée , causa dans tout l'univers catholique des effusions d'actions de grâces dont il serait impossible de donner une idée.

Les erreurs nouvelles avaient , en effet , non-seulement scandalisé toutes les âmes pieuses , mais encore effrayé tous les esprits raisonnables.

Rien ne choquait plus les âmes pieuses . que les doctrines impies des nouveaux sectaires sur l'eucharistie. Luther cependant n'avail pas osé nier complètement la présence corporelle

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de Noire-Seigneur dans les espèces eucharistiques ; il supposait seulement un mélange absurde entre le corps de Notre- Seigneur et les espèces , qui ne perdaient pas , suivant lui , 'eur réalité. Mais d'autres hérésiarques , Calvin notamment , poussèrent l'impiété plus loin, et nièrent complètement la présence de Jésus-Christ dans le sacrement. Ils voulaient ainsi , les insensés ! priver le monde d'un trésor auprès duquel non-seulement tous les métaux précieux que la terre cache dans ses entrailles, mais encore tous les chefs-d'œuvre réunis des lettres et des arts, sont moins que de la houe.

L'erreur de Luther sur le dogme du purgatoire , qu'il niait , n'offensait pas moins la piété. La conséquence de cette erreur était, en effet, que les prières pour les morts étaient complètement inutiles , si elles n'étaient pas criminelles. Cette erreur du moine apostat eût suffi pour nous inspirer un éloignement invincible pour ses doctrines, et notre esprit n'eût pas eu besoin de chercher ici des arguments pour réfuter son hérésie, parce que tous les instincts de notre cœur l'eussent condamnée.

Nous ne connaissons pas, en effet, de culte qui soit plus universel que celui des morts , puisqu'il n'est pas non-seulement de peuple civilisé, mais de peuplade sauvage, où ce culte n'ait été toujours en honneur; mais la doctrine catholique nous révèle dans les prières des vivants pour les trépassés un degré de sublimité qui ravit notre imagination en même temps qu'il charme notre cœur.

Homme indigent que je vois assis tristement au seuil dune humble chapelle, approche : que je te révèle la grandeur. Les monarques les plus puissants ne peuvent soulager ici-bas qu'un bien petit nombre d'infortunes , dans un coin de la durée et dans un coin de l'espace ; pour toi, si tu es en grâce avec ton Dieu , tu as un pouvoir bien plus grand que le leur , puisque ce pouvoir n'est limité ni par l'espace , ni par la durée , et qu'à chaque instant tu peux adoucir par la prière les douleurs cui~ santés des âmes qui gémissent dans le purgatoire.

L'Eglise a établi dans ce but une véritable merveille, qui ne saurait jamais exciter assez l'admiration et la reconnaissance de ses enfants. Le sacrifice sans lâche se célèbre tous les jours dans les temples; mais il est certaines heures dans le jour, et de plus longues heures dans la nuit , où le sacrifice auguste a cessé. A toute heure pourtant du jour et de la nuit, l'Eglise veut que la voix gémissante de la prière puisse retentir jusqu'au lieu de l'expiation, et procurer la délivrance ou le soulagement de quelque âme qui y appelle notre secours.

Vois-tu, homme infortuné, qui caches sous les haillons de l'indigence la noble livrée du Christ , vois-tu, en deçà du sanctuaire, ces quatorze images appendues symétriquement le long des murs, et qui représentent les dernières scènes de la Passion du Sauveur ? Elles suffisent pour assurer à tout instant l'applicalion des mérites de .Ïésus-Christ à quelque membre de l'Eglise souffrante , si celui qui s'agenouille successivement devant elles sait à des paroles sorties d'une conscience pure mêler assez d'amour. Dans le sanctuaire, le sacerdoce n'appartient qu'à l'homme sur lequel l'évêquc imposa un jour ses mains sacrées; mais ici, chaque membre de la nalion sainte exerce également une sorte de sacerdoce royal , dont la puissance est incomparablement supérieure à celle de tous les potentats delà terre (1). Reconnais donc, ô chrétien, ta dignité, et viens commander plus fréquemment par l'énergie de ta prière à ce monde de douleurs, plus peuplé selon les apparences que le nôtre, et que les yeux de ton corps ne voient ' point, mais qui se déroule avec une effrayante réalité aux yeux de ta foi.

Ce pouvoir admirable du chrétien , Luther prétendait le lui ravir. Il voulait briser les liens mystérieux de l'amour, entre les hommes qui vivent et ceux qui ne sont plus. Quelle cruauté !

(1) Nul chrétien pieux n'ignore les indulgences toul-à-fait insignes attachées au Chemin de la Croix, indulgences qui peuvent toujours être appliquées aux âmes du purgatoire.

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Homme barbare! si j'avais à me défendre d'une erreur , ce serait plutôt d'une erreur opposée à la tienne. Je sais , comme toi, qu'il est un lieu terrible où les infortunés qui l'habitent sont rongés par un ver qui ne doit pas mourir et consumés par un feu qui ne doit point s"éteindre. Anathème donc à quiconque ose nier l'éternité de ces peines redoutables ! Mais je sais que quelques docteurs catholiques admettent cependant que ces peines éternelles pourront , dans la série des siècles , recevoir de la miséricorde divine quelque léger adoucissement. Mon esprit , sans doute , n'adhère pas à cette doctrine , parce qu'il redoute partout les opinions singulières et qu'il aime à s'asseoir à l'ombre des grandes autorités ; mais je sens qu'elle rencontrerait facilement des sympathies dans mon cœur. Aussi, si l'on me montrait quelque part . dans les écrits des Ambroise ou des Augustin , des Thomas d'Aquin ou des Bonaventure , géants de l'intelligence auprès desquels les plus grands philosophes de l'antiquité ne sont pour moi que des pygmées , si l'on me montrait que Dieu ne condamne , à l'égard des malheureux réprouvés, que la prière publique; qu'il ne condamne point la prière, plus instinctive que raisonnée, qui naît pour ces infortunés dans les profondeurs du cœur, et vient , comme les bulles d'un liquide en ébullilion , éclater à sa surface -, que cette prière même peut procurer quelque adoucissement à leurs effroyables tourments ; la nature entière dès ce moment me deviendrait insipide. J'irais aussitôt me renfermer dans une grotte obscure, où je ne voudrais que pleurer sans cesse et pleurer toujours , pour tâcher d'apporter par l'abondance de mes larmes quelque allégement à d'intolérables douleurs.

Les erreurs des sectaires du seizième siècle n'alarmaient; point, du reste, seulement la piété; la plupart choquaient aussi le bon sens, et tendaient à faire reculer l'humanité de quinze siècles. Notre conviction profonde est , en effet , que le concile de Trente a sauvé la cause de la civilisation moderne.

La doctrine de Luther sur la grâce, qui , suivant lui , sauverai* l'homme sans les œuvres, ressemble, à s'y méprendre, au fatalisme musulman; et nous trouvons peu surprenant que le fougueux hérésiarque osât dire publiquement qu'il aimait mieux le Grand Turc que le Pape. En niant , d'un autre côté , l'indissolubilité du mariage , Luther tendait à replacer les femmes dans l'état d'asservissement d'où le christianisme les a fait sortir; comme, en brisant la hiérarchie ecclésiastique , il tendait à livrer l'Eglise, pieds et poings liés , aux pouvoirs séculiers , et â favoriser toutes les tyrannies, celle des multitudes comme celle des princes.

Cette dernière conséquence s'est , hélas! produite d'une manière effrayante dans bien des contrées protestantes ; et si les autres s'y sont moins fait sentir , cela tient , sans doute , à ce que les protestants ont compris qu'ils ne pouvaient pas , sans décréditer complètement leur religion , exprimer tous les venins que renferment leurs faux principes. Peut-être aussi les penchants honnêtes du cœur ont-ils contrarié chez eux, ce que nous croirions volontiers, les conséquences des idées.

Quoi qu'il en soit, ce qui est pour nous parfaitement indubitable, c'est que la civilisation ne saurait accomplir aucun nouveau progrès si l'on ne commence par prendre pour point de départ les décisions dogmatiques du concile de Trente.

On dit pourtant que dans la ville qui se donne le titre de capitale du monde civilisé, il est des corps savants qui s'occupent de l'amélioration morale et politique des sociétés humaines, sans que leurs membres se croient obligés d'adhérer d'une manière absolue à tous les dogmes catholiques. Si cela est , nous ne laissons pas de respecter les intentions honorables de ces hommes; seulement, ils ressemblent pour nous a un architecte qui , voulant élever un monument , commencerait par méconnaître les premières règles de la statique et prétendrait poser la première pierre de son édifice dans l'air.

iSSACRE DE LA SAINT BARTHELEÎI/II

An 1572.

Il est, dans Thisloire de France , deux pages que tout homme généreux voudrait , au prix de son sang , pouvoir effacer. L'une est celle où l'on voit un roi pousser le délire au point de verser le sang de ses sujets ; l'autre, celle où l'on voit des sujets assez malheureux pour teindre leurs mains du sang de leur roi.

Les ressentiments du coeur ont en général plus de durée que les erreurs de l'esprit. Pour quitter une erreur dans laquelle on s'était témérairement engagé , il suffit d'avoir de la bonne foi ; mais pour étouffer un sentiment de vengeance provoqué par un crime ou une grande injustice, il faut presque de l'héroïsme.

Nul événement, sous ce rapp*ort, ne fit plus de tort à 1 Eglise catholique, que le massacre de la Saint-Barthéîcmi, quoique ce massacre eût été inspiré par des considérai ions exclusive-

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nient politiques dont l'Eglise ne devait , en aucune façon , êlre responsable; mais la passion , on le sait , ne raisonne point.

La promulgation des décrets du concile de Trente semblait devoir amener dans un avenir prochain l'extinction des hérésies qui avaient surgi de toutes parts dans la première moitié du seizième siècle. Le concile avait défini tous les dogmes de la manière la plus nette, et réglé tous les points de discipline de la manière la plus sage. Il avait , d'un autre côté , accordé aux protestants tant et tant de délais pour venir discuter leurs doctrines dans le sein du concile, qu'il devait être évident pour tout homme un peu instruit, que les protestants ne s'étaient point présentés , uniquement parce qu'ils voyaient leur défaite inévitable.

Qu'avaient donc à faire les catholiques? Ils n'avaient qu'à attendre, pour voir se dissiper d'eux-mêmes les brouillards de l'erreur.

Malheureusement . en France, les calvinistes, dont quantité de puissants personnages avaient adopté les doctrines par un calcul d'ambition, ne paraissaient guère dévoués au souverain Tant que le sceptre cependant fut en des mains capables de le porter , tant qu'il fut dans les mains de François Ier et de Henri II, les calvinistes n'osèrent point se révolter ouvertement; mais ils ne gardèrent plus de mesure dès qu'Henri II fut mort laissant la couronne à un jeune prince, François II, qui avait à peine seize ans.

Le court règne de François II , qui dura à peine dix-huit mois, ne fut qu'une lutte ouverte entre les Guise, catholiques zélés , et le prince de Condé , qui protégeait les huguenots.

A la mort de François II, cet état de lutte ne tarda pas à faire place à une guerre civile, qui débuta par un premier massacre des calvinistes, ordonné a Vassy, petite ville de Champagne , par le duc François de Guise , en 1 562.

Les représailles des calvinistes furent terribles, comme on devait s'y attendre; et, dès l'année suivante , l'auteur du massacre de Vassy expirait assassiné par un huguenot.

Bientôt la France tout entière fut en feu, et il n'y eut, dèslors, sorte d'atrocité qui ne fût commise de part et d'autre, sans qu'on pût entrevoir la fin prochaine de ces désastres. Charles IX, en effet, n'avait que dix ans quand il parvint à la couronne ; et sa mère , Catherine de Médicis , régente du royaume , élevée dans les fausses idées de la politique italienne, dont la fourherie était alors le grand ressort , croyait pouvoir suppléer par l'astuce aux convictions fortes qui lui manquaient et qui seules pouvaient sauver l'autorité royale en péril.

Un jour , Catherine de Médicis faisait des concessions aux huguenots ; un autre jour, elle les retirait ; et par cette politique inconstante, elle mécontentait à la fois catholiques et protestants.

Le parti de ces derniers devenait cependant chaque jour plus menaçant , parce qu'il avait à sa tète des hommes pleins d'énergie et de courage, notamment le jeune roi de Navarre, qui fut depuis Henri IV , et le célèbre amiral de Coligny.

Catherine de Médicis jugea, dès-lors, les huguenots trop forts pour qu'on pût les soumettre à force ouverte . et elle parvint à faire partager son appréciation à son fils Charles IX , qui avait été déclaré majeur dès le commencement de sa quatorzième année, c'est-à-dire dès l'année 1563, mais dont Catherine continuait à dicter toutes les volontés.

Pour mieux dissimuler ses projets perfides , Catherine de Médicis donna sa fille Marguerite en mariage au jeune roi de Navarre, et sous divers prétextes les principaux chefs des calvinistes furent appelés à Paris dans les premiers mois de l'année 1572.

Charles IX hésitait toutefois encore à se défaire des calvinistes par la trahison , quand quelques propos trop hardis de ces religionnaires , du seigneur de Piles notamment , qui osa dire au roi, en face, que si on n'accordait pas bientôt aux calvinistes réparation des torts dont ils se plaignaient , ils sauraient se faire justice à eux-mêmes, causèrent à Charles IX

une irritation extrême, dont Catherine de Médicis chercha surle-champ à tirer parti,

La résolution de massacrer les calvinistes qui se trouvaient à Paris fut prise , au château des Tuileries , dans un conseil composé du roi, de la reine-mère, du duc d'Anjou , frère du roi, depuis, Henri III; d'Henri d'Angoulême, frère hàtard du roi ; du duc de Nevers ; de René de Birague , garde-dessceaux; d'Albert de Gondi , baron de Retz, et du maréchal de Tavannes.

Constatons, pour l'honneur de la loyauté française , que le maréchal de Tavannes était le seul, dans ce conseil , qui fût Français de père et de mère. Le roi avait à peine vingt-deux ans ; le duc d'Anjou n'en avait pas encore vingt-un ; leur frère bâtard , Henri d'Angoulême , un peu plus âgé qu'eux , était né d'une Ecossaise ; et quant au duc de Nevers , à René de Birague et au baron de Retz, ils étaient Italiens comme Catherine de Médicis. Il demeure saillant par là, que le massacre de la Saint-Bar thélemy fut un triste fruit delà politique de Machiavel ; qui , à la même époque, et depuis déjà de longues années, déshonorait presque toutes les cours des petits princes de l'Italie.

Au point du jour du 24 août 1572 , jour de la fête de saint Barthélemi , la cloche du Palais devait donner le signal du massacre. Il importait cependant , pour n'inspirer aucun soupçon aux huguenots , de ne rien changer aux habitudes de la cour.

La veille donc du jour fixé pour le massacre , les réceptions ont lieu au Louvre comme à l'ordinaire. Les salons du palais reçoivent, parmi la foule des visiteurs, un grand nombre de seigneurs calvinistes , dont la mort est résolue pour le lendemain.

Catherine de Médicis aimait les lettres et les arts ; c'était un amour héréditaire dans sa famille. Sa conversation était, par conséquent, distinguée, et il est à croire que l'astucieuse

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reine fut, dans ses propos, aussi brillante qu'à l'ordinaire, et aussi gracieuse dans son accueil.

Peu à peu cependant les salons se dégarnissent, la plupart des visiteurs sont déjà repartis , et il ne restera bientôt plus que des membres de la famille royale.

Un seul gentilhomme, pour lequel Charles IX éprouve de l'affection, le comte de La Rochefoucauld, n'est pas encore sorti, et La Rochefoucauld est calviniste. Quand il va saluer le roi , Charles le presse , puisque l'heure est déjà avancée, de passer la nuit au Louvre ; mais le comte s'excusant, le roi est obligé de le laisser partir , pour ne pas lui laisser soupçonner le fatal secret.

Il n'y a plus main tenant, auprès du jeune roi de vingt-deux ans, que sa mère, son frère le duc d'Anjou, et ses deux sœurs , Claude mariée au duc de Lorraine , et Marguerite mariée tout récemment au roi de Navarre. La reine-mère fait signe alors à sa fdle Marguerite de se retirer .- mais la fille aînée, qui a surpris l'affreux secret qu'on tient à cacher, embrasse sa jeune sœur en fondant en larmes • car elle craint qu'elle ne soit massacrée avec le roi de Navarre , son mari , ou qu'elle ne tombe sous le fer des calvinistes désespérés, qui la croiront complice du complot dont ils vont être victimes.

Vaines larmes ! Catherine insiste , et les deux princesses se retirent dans la plus grande consternation

Que va-t-il se passer, maintenant que le roi n'a plus auprès de lui que sa mère ? car le duc d'Anjou , que Catherine a voulu retenir, est frappé d'immobilité et paraît glacé d'épouvante.

Des hommes affidés commencent déjà à entourer l'hôtel de l'amiral de Coligny et les demeures des principaux calvinistes ; mais ils ne tireront leurs épées et ne montreront leurs poignards que lorsque la cloche du Palais les avertira que le moment est venu , et la cloche ne doit être mise en mouvement que par l'ordre exprès du roi.

Charles IX pourtant paraît en proie à la plus vive agitation.

A la manière dont par moments il s'incline en essuyant son front , on dirait qu'il voit passer devant lui des fantômes qui tout à la fois lui inspirent du respect et lui causent de l'épouvante. C'est peut-être l'ombre de saint Louis qui lui dit que le mensonge et la trahison sont indignes d'un souverain , ou celle du roi Jean, qu'il croit entendre répéter à son oreille : « si la vérité était bannie de la terre, elle devrait se retrouver dans la bouche des. rois ».

D'autres fois, Charles paraît trépigner comme un enfant , et c'est apparemment quelque arrogance des calvinistes, comme celle du seigneur de Piles, qui lui revient à l'esprit.

Quant à Catherine, elle reste impassible. Mais, quand elie voit que la nuit va toucher à sa fin, elle saisit un moment où le roi paraît irrité, pour lui présenter un papier que Charles signe convulsivement. Catherine sort à l'instant, comme si elle craignait de voir le roi se rétracter, et quelques moments après le tocsin fatal a retenti.

Le massacre commence aussitôt.

L'amiral de Coligni est immolé l'un des premiers.

Tous les gentilshommes calvinistes qui logeaient dans son hôtel ou dans le voisinage sont immolés aussi.

Le massacre n'est pas moins affreux dans les autres quartiers de la ville

Ce ne sont pas seulement les grands seigneurs et les gentilshommes qui doivent être frappés ; c'est quiconque professe la doctrine de Calvin. La majesté royale n'est pas une sauvegarde non plus; et le roi de Navarre, conduit auprès de Charles IX, n'a la vie sauve qu'en promettant d'abjurer le calvinisme.

Le poignard égorge des hommes de tous les âges. Il égorge aussi les femmes, quelquefois même de jeunes enfants.

Les calvinistes qui n'ont pas quitté leurs demeures y sont frappés. Ceux qui cherchent à s'échapper au dehors sont poignardés dans les rues ou sur les places.

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On dit même, on dit que Charles IX, voyant, de sa croisée du Louvre, quelques calvinistes se diriger vers la rivière pour tâcher d'atteindre à la nage l'autre côté, aurait tiré lui-même sut* ces infortunés. Heureusement , ce fait n'est pas bien prouvé jet, pour l'honneur des souverains , nous voulons croire qu'il n'est pas vrai. Il est , du reste , peu vraisemblable; car l'insistance que Charles IX avait témoignée la veille pour tâcher de retenir auprès de lui La Rochefoucauld, prouve que ce roi, d'un naturel violent, n'était pourtant pas un tigre.

Mais ce qui est malheureusement certain , c'est que les massacres, à Paris, durèrent trois jours, c'est-à-dire tant qu'il resta quelques victimes à exterminer.

Ce qui ne l'est pas moins , c'est que le massacre ne se borna pas à la capitale. Il paraît , il est vrai , que Charles IX n'avait eu d'abord que la pensée de se défaire des chefs calvinistes réunis à Paris ; mais les conseillers barbares dont il avait eu le malheur de suivre les avis, durent apparemment lui représenter que les calvinistes des provinces ne manqueraient pas d'exercer des représailles terribles, qu'il valait mieux prévenir en les immolant aussi.

Le lendemain donc du jour qui avait vu commencer à Paris le massacre , on expédie des ordres à tous les gouverneurs de villes ou de provinces, pour qu'ils aient à mettre à mort les calvinistes.

Plusieurs obéirent , et diverses villes virent des scènes presque aussi affreuses que celles qui avaient ensanglanté la capitale.

Un certain nombre de gouverneurs refusèrent pourtant de se prêter à l'exécution des ordres sanguinaires qu'ils avaient reçus, notamment le vicomte d'Orte, à Bayonne; Saint- Héran , en Auvergne ; le comte de Tendes , en Provence ; Gorde , en Dauphiné ; Chabot-Charni , en Bourgogne ; Mandelot , à Lyon ; de la Guiche , à Mâcon.

A Lisieux , ce fut l'évèquc Jean lïcnnuyer , dominicain ,

qui empêcha l'effusion du sang en suppliant le gouverneur d'attendre de nouveaux ordres , et en déclarant qu'il assumait sur lui toute la responsabilité de la désobéissance.

Les réponses que Sainl-Héran et le vicomte d'Orte adressèrent au roi sont citées partout , et méritent en effet d'être partout répétées.

« Sire , écrivit Saint-Héran, j'ai reçu un ordre sous le sceau de Votre Majesté, de faire mourir tous les protestants qui sont dans ma province. Je respecte trop Votre Majesté pour ne pas croire que ces lettres sont supposées ; et si, ce qu'à Dieu ne plaise, l'ordre est véritablement émané d'elle, je la respecte aussi trop pour lui obéir. »

Le vicomte d'Orte écrivit à son tour : «Sire, j'ai communiqué le commandement de Votre Majesté à ses fidèles habitants et gens de guerre de la garnison. Je n'y ai trouvé que de bons citoyens et de braves soldats , mais pas un bourreau. C'est pourquoi eux et moi supplions très-humblement Votre Majesté de vouloir employer nos bras et nos vies en choses possibles -, quelque hasardeuses qu'elles soient , nous y mettrons jusqu'à la dernière goutte de notre sang. »

Infortuné Charles IX, que n'avais-tu auprès de toi d'aussi loyaux conseillers ! Que de maux ils eussent épargnés à la France et au monde !

Le massacre de la Saint-Barthélemi , répétons-le pourtant , ne fut inspiré que par des considérations politiques détestables, auxquelles l'Eglise catholique était complètement étrangère ; mais il n'en eut pas moins pour effet de confirmer les calvinistes dans leurs erreurs , parce que tous les parents des victimes étaient portés à ne voir dans les catholiques que des assassins de leurs proches.

Les trois siècles qui nous séparent de cet affreux événement ont dû sans doute ramener tous les protestants à des appié-

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dations plus justes. S'il en restait pourtant encore quelquesuns à qui le souvenir de la Saint-Barthélemi pût inspirer de l'éloignement pour les catholiques , comme nous voudrions les connaître pour pouvoir nous jeter à leurs genoux ! Frères bien-aimés, leur dirions-nous, ne nous fuyez pas; car nous sommes innocents des crimes dont le souvenir pèse sur vos cœurs. Vous , peut-être , vous êtes les fils des victimes ; mais nous ne sommes point, nous, les descendants des assassins. Les assassins n'ont point laissé de postérité. Voyez l'Italienne cruelle qui eut plus de part au forfait que son malheureux fils. Le ciel lui avait donné quatre fils et trois filles, qui semblaient devoir propager sa lignée jusqu'à la postérité la plus reculée. Trois de ces fils s'assirent successivement sur le trône de France , et l'un d'eux s'était auparavant assis sur le trône de Pologne. Tout cela mourut sans laisser de descendance. Les autres auteurs du massacre ont dû avoir la même destinée ; car il est écrit que Dieu abhorre les hommes de sang. Ne refusez donc pas la main que nous vous tendons ; elle n'est pas teinte du sang des vôtres. Ne refusez pas d'entrer dans nos rangs , car vous y trouverez un bonheur que vous ne pouvez point connaître. Peut-être avez-vous une part un peu plus grande que la nôtre aux richesses de la terre ; mais nous avons des joies, nous avons des fêtes, nous avons des extases que vous n'avez point. Venez , nous vous en conjurons , venez contempler nos grandes basiliques. Venez entendre nos grandes orgues, dont la voix puissante renverserait les murs mesquins de la plupart de vos temples (1). Vos richesses vous permettent peut-être d'avoir dans vos maisons quelques statuettes ou quelques tableaux de maître de faible

(1) En certains lieux pourtant, les protestants ont pour temples de magnifiques édifices ; mais ce sont alors presque toujours d'anciennes églises qui avaient été enlevées au culte catholique. A quoi bon, en effet, construirait-on de vastes temples, pour un culte qui ne connaît point les grandes cérémonies qui attirent les foules?

dimension , et vous croyez connaître la sculpture et la peinture!... Vous vous trompez. Venez contempler nos larges groupes de marbre. Venez voir le Moïse deplichel-Ange , la Descente *de Croix de Coustou, le mausolée de Marie-Christine de Canova,Fet cette foule de Vierges aux traits bénis, d'Apôtres et de Martyrs aux formes colossales, sortis de ciseaux souvent non moins inspirés quoique moins illustres. Venez admirer aussi nos toiles de grande dimension, et nos immenses fresques qui seules ont assez^ d'ampleur pour permettre aux peintres de rivaliser de génie avec les poètes épiques.. .. Alors , seulement , vous connaîtrezTart chrétien.

Mais nous ne voulons pas ne vous repaître que de fictions. Voulez-vous, avant de mourir, ressentir quelques-unes des joies que durent goûter nos premiers parents dans le paradis ? Venez , le paradis est retrouvé.

Dès que les jours de l'été ramènent pour nous les grandes cérémonies , venez , chaque soir , au milieu de clartés éblouissantes, au milieu des chants et des fleurs, vous prosterner aux pieds d'une mère si aimable que pour tous ses enfants, même les plus ingrats, elle n'a jamais que des sourires.

Quand cette mère du bel amour aura ainsi , durant un mois entier , embrasé et dilaté vos cœurs, vous sentirez comme nous que les voûtes les plus élevées des plus hautes cathédrales sont désormais trop basses pour en contenir les élans ; vous sentirez que les effluves comprimés de l'amour divin , pour ne point déchirer comme une mince gaze le tissu trop fragile de nos corps , doivent s'étendre désormais librement dans toute la nature, et atteindre par des ondulations immenses jusqu'à la voûte même des cieux.

Tapissez alors , comme nous , les murs de vos demeures ; jonchez le pavé des rues, des fleurs les plus belles et les plus odorantes; ouvrez les portes et les croisées de vos habitations ; laissez-y pénétrer des flots d'encens et de bénédictions divines. Contemplez à loisir la longue chaîne de nos filles

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vêtues de blanc; écoutez les chœurs de nos timides \ierges, dont la voix suave exprime si bien la douceur. Contemplez aussi nos jeunes lévites couverts de fins tissus de lin. nos prêtres revêtus des plus riches étoffes de soie et d'or, et ployez , comme nous, le genou devant le Maître suprême qui s'avance, cachant à nos regards une majesté dont l'éclat aveuglerait nos yeux mortels.

Mais ce n'est pas encore assez.

Vous ne vous réunissez , vous , que deux ou trois fois Tan dans vos temples pour y rompre le pain , et un pain plus grossier que celui que vous mangez journellement dans vos demeures. Nous voulons, nous, vous donner tous les jours, dans des ciboires d'or ou de vermeil , un pain et un breuvage célestes, qui font germer les vertus les plus héroïques ; et , après vous avoir ainsi donné la chair et le sang d'un Dieu, nous vous donnerons encore , si vous les demandez, notre sang et notre vie.

Venez donc recevoir nos étreintes, et qu'aussitôt l'airain sacré et le bronze des batailles annoncent au monde charmé , que cette grande patrie qu'on nomme la France ne forme plus désormais qu'une seule famille , dont tous les membres veulent rivaliser de sainteté comme ils ont toujours rivalisé d'honneur cl de courage.

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