‹ Grandes scènes de l'histoire moderneChapitre 28 sur 44 · IN OE LA CAPTIVITE DE MARIE STUART · texte numérisé non relu

IN OE LA CAPTIVITE DE MARIE STUART

An 1587.

ArcuNE histoire ne saurait être plus touchante que celle de Marie Stuart, parce que jamais destinée ne s'annonça d'une manière plus brillante pour finir par plus de revers , et que jamais aucune femme, en présence d'une mort aussi cruelle qu'injuste , ne se para d'une plus douce et plus majestueuse sérénité.

Marie Stuart naquit dans un château situé à quelques lieues cl Edimbourg , le 7 décembre 1542. Elle était fille de Jacques V, roi d'Ecosse, et de Marie de Lorraine, sa seconde femme. Jacques V n'avait eu aucun enfant légitime avant la naissance de Marie ; et , comme il mourut sept jours après la naissance de sa fille , Marie fut reine dès le berceau.

Le roi d'Angleterre , Henri Vîïï , rechercha de bonne heure la main de Marie pour le prince de Galles son fils. Mais comme il avait existé de tout temps des inimitiés profondes entre les souverains de l'Angleterre et ceux de l'Ecosse , et que ces ini-

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initiés avaient depuis plusieurs siècles rapproché l'Ecosse de la France , la veuve de Jacques V, française d'ailleurs elle-même , forma le projet de marier sa fille avec le fils aîné du roi de France, Henri II , qui adhéra à ce projet avec empressement.

Marie de Lorraine , pourtant, ne trouvait pas que la jeune reine, sa fille, fût suffisamment en sûreté en Ecosse. Elle était catholique zélée, comme le duc François de Guise et le cardinal de Lorraine, ses frères; et elle avait, à ce titre, des ennemis acharnés en Ecosse, où les erreurs des nouveaux sectaires commençaient à s'introduire.

Marie Stuart fut donc, dès l'âge de cinq ans, envoyée en France, où sa mère crut que ses jours seraient mieux protégés. Dès cet âge si tendre , Marie montrait une intelligence des plus vives , et l'admirable régularité de ses traits présageait une beauté accomplie.

L'éducation de la jeune reine d'Ecosse fut l'objet des soins les plus assidus, auxquels Marie répondit d'une manière qui dépassa toutes les espérances. Non-seuleraent Vile excellait dans tous les arts, mais ses connaissances littéraires étaient beaucoup plus étendues qu'elles ne le sont d'ordinaire chez les femmes , et elle n'avait pas encore quatorze ans quand , dans une salle du Louvre , elle prononça , en présence du roi Henri II , de Catherine de Médicis et de toute la cour, un discours latin de sa composition, écrit avec une élégance remarquable, où elle soutenait qu'il sied bien aux femmes de se livrer à la culture des lettres.

Dès que le fils aîné de Henri II eut accompli sa quatorzième année , son mariage avec la reine d'Ecosse fut célébré solennellement à Paris , le M avril 1558. La jeune reine , de son côté , n'avait que quinze ans et quatre mois.

Que d'horoscopes flatteurs pour les jeunes époux durent tirer les astrologues , fort en vogue dans ce temps ! Et que de démentis devaient recevoir leurs prédictions!

Un an ne s'était pas encore écoulé depuis le mariage de

Marie Stuart avec le dauphin de France , quand la reine d'Angleterre , Marie , fdle de Henri VIÏI et de Catherine d'Aragon , vint à mourir.

Les ennemis du catholicisme avaient alors la majorité en Angleterre , et ils s'empressèrent de reconnaître pour leur reine la princesse Elisaheth , née de Henri VIII et de l'infortunée Anne de Boulen qu'Henri VIH , sur de vains soupçons , avait fait mourir.

Mais la légitimité d'Elizaheth ne pouvait pas être reconnue dans les états catholiques. Henri VIII, en effet , ayant entrepris sans succès de faire prononcer par le pape la nullité de son mariage avec Catherine d'Aragon, n'avait pu, d'après le dogme catholique, contracter une nouvelle union pendant la vie de Catherine. Or, comme Elisaheth était née en 1543, tandis que Catherine d'Aragon n'était morte qu'en 1546; comme la naissance d'Elisabeth n'avait même été postérieure que de trois mois à la sentence de divorce avec Catherine qu'Henri VIII avait fait prononcer en Angleterre par des juges complaisants, il en résultait qu'aux yeux des catholiques Elisabeth était évidemment une fille adultérine, incapable , à ce titre, de succédera sa sœur la reine Marie.

Or, Elisabeth écartée, Marie Stuart était la plus proche parente de la reine Marie, comme arrière-petit e-fîlle , par son père Jacques V, du roi d'Angleterre , Henri VII. Aussitôt donc que la mort de la reine Marie fut connue en France , le roi Henri H voulut que Marie Stuart , sa bru , prît le titre de reine d'Angleterre, et ce fut là le premier germe de la haine qu'Elisabeth conçut pour la reine d'Ecosse.

Le roi de France, Henri II , étant mort lui-même le 10 juillet 1559, son fils aîné fut proclamé aussitôt sous le nom de François II, et la tête de Marie Stuart parut alors un instant parée de trois couronnes , de celle d'Ecosse , de ccUede France , et de celle d'Angleterre. Mais tout ce brillant prestige devait bientôt faire place à d'affreux revers.

François II mourut , en effet, le 5 décembre 1560, après un court règne de dix-sept mois.

Son époux mort, la reine d'Ecosse n'avait plus de motifs suffisants pour rester en France, où son cœur pourtant la retenait , comme si elle avait déjà pressenti les catastrophes qui l'attendaient dès qu'elle serait revenue dans son pays. Catherine de Médicis, d'ailleurs, était jalouse de Marie, dont elle redoutait l'ascendant et la beauté , et elle ne fit aucun effort pour l'empêcher de retourner en Ecosse (1).

0 Marie , il te faut donc le quitter, ce beau pays de France ., où tu as passé les douces années de la première jeunesse , et où ton affabilité t'a gagné tous les cœurs. Quand le navire qui doit te ramener dans ta patrie d'origine, t'éloignera de nos rivages , tu regarderas longtemps nos côtes , et ton beau visage, à bon droit, s'inondera de larmes ; car, de l'autre côté de la mer, il n'y aura plus un seul jour de bonheur pour loi (2).

Marie Stuart, cependant, quand elle quitta la France, le 15 août 1561 , n'avait pas encore vingt ans. Elle était par conséquent dans tout l'éclat de sa beauté ; et comme elle n'avait pas eu d'enfants de François II , il était naturel qu'elle cher-

(1) La jalousie de Catherine se traduit parfaitement dans ce propos rapporté par tous les historiens : « Notre petite Reinette écossaise n'a qu'à sourire pour tourner toutes ces têtes françaises » .

(2) Toutes les âmes sensibles connaissent les vers touchants qui s'échappèrent des lèvres de Marie, dans cette triste circonstance :

Adieu , plaisant pays de France !

0 ma patrie

La plus chérie , Qui as nourri ma jeune enfance, Adieu, France ! adieu , mes beaux jours ! La nef qui disjoint nos amours N'a eu de moi que la moitié.

Une part te reste , elle est tienne ; Je la fie à ton amitié , Pour que de l'autre il le souvienne !

chat à transmettre sa couronne à un héritier de son sang. Elle choisit pour son second époux, Henri Darnley, catholique comme elle, issu comme elle du sang des Sluarts. et parent au même degré quelle, d'Elisabeth d'Angleîerre.

Mais pendant que Marie Siuart habitait la France, l'hérésie avait Sait en Ecosse des progrès effrayants , et la reine et son nouvel époux se trouvèrent voués l'un et l'autre à des haines fanatiques , que certains hommes ambitieux , comme cela arrive toujours, cherchaient à exploiter à leur profit.

On essaie d'abord de faire naître des soupçons dans l'esprit de Darnley sur la fidélité de Marie, Elle avait auprès d'< lie un secrétaire italien, appelé Rizzio, homme fort instruit, mais petit, contrefait, et déjà sur le retour. Comme Marie aimait avec passion les lettres , il était naturel qu'elle accordât sa bienveillance à Rizzio ; mais il était impossible qu'une reine à la fleur de l'âge , qui était la personne la plus belle de son temps au témoignage de tous les historiens, éprouvât pour ce Rizzio un autre genre d'attachement. Quelques seigneurs ambitieux , qui voulaient à tout prix perdre la reine, ne craignent pas cependant d'affirmer qu'elle est éprise de son secrétaire ; t-f un jour, l'un d'eux ose pénétrer dans l'appartement de la reine alors enceinte, et devant elle et devant son mari, stupéfaits de tant d'audace, poignarde sans pitié Rizzio, dont le sang rejaillit sur la robe de l'infortunée Marie qui en est toute rougie.

À peine cet assassinat est-il commis qu'une insurrection éclate à Edimbourg , et les insugés proclament hautement que Marie , en sa qualité de catholique , est indigne de porter la couronne d'Ecosse. Cette insurrection pourtant ne tarda pas à être réprimée; mais les ennemis de Marie Stuart , parmi lesquels figurait comme le plus acharné un fils bâtard de Jacques V, frère naturel par conséquent de la reine, le comte de Murray , forment le complot exécrable de faire périr à la fois Darnley et la reine , pour ouvrir à Murray , chef du parti presbytérien , c'est-à-dire calviniste, l'accès au trône.

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Ce complot infernal commence à s'exécuter.

Darnley périt assassiné dans la nuit du 9 au 10 février 1567.

On était encore dans la stupeur causée par ce crime, quand Marie Stuart , qui se rendait au château de Stirling , est enlevée par un parti de huit cents cavaliers armés, commandé par le comte de Bolhwell , fougueux presbytérien.

Bolhwell conduit Marie au château de Dunbar, où il l'enferme étroitement; et il lui déclare qu'elle ne recouvrera sa liberté que si elle consent à l'épouser. Il appuie sa demande audacieuse sur un écrit signé par les principaux seigneurs protestants du royaume.

Que devait faire Marie-Stuart dans cette position critique? Elle eût bien fait, sans doute, de refuser énergiquement la proposition de Bothwell , au risque de périr sur-le-champ par le fer de cet homme impudent qui venait de violer en elle la majesté royale. Mais elle crut apparemment pouvoir céder un moment à la contrainte pour ne pas exposer ses jours, elle crut pouvoir consentir à un simulacre de mariage qui devait nécessairement être annulé dès qu'elle aurait recouvré sa liberté; car à la violence sacrilège pratiquée sur elle, se joignait cette circonstance que Bothwell était déjà marié avec une autre femme, qu'il n'avait répudiée que d'une manière complètement illégale.

Cette explication de la conduite de Marie est toute naturelle. Il était tout simple que cette femme infortunée ne repoussât pas son ravisseur avec indignation , parce que rien ne prouve qu'elle eût, à ce moment, connaissance que la rumeur publique accusait Bothwell d'être l'un des auteurs du meurtre de Darnley.

Mais à peine cette union fatale est-elle contractée , que les ennemis de Marie Stuart crient au scandale, et prétendent que Marie a fait assassiner son mari pour épouser Bothwell. Une insurrection éclate, et tous les presbytériens veulent détrôner Marie. Quelques catholiques s'arment pour la défen-

dre; mais la petite troupe qu'ils avaient réunie est facilement vaincue par Murray ; et la reine d'Ecosse , se voyant désormais sans appui dans ses états , se décide à franchir ses frontières , et à passer en Angleterre pour y demander la protection d'Elisabeth.

Elisabeth ressentit une joie cruelle , quand elle vit Marie en son pouvoir. Elle n'avait pas à craindre assurément que son infortunée cousine vînt lui disputer maintenant le sceptre de l'Angleterre; mais, il faut bien le dire puisque toutes les voix de l'histoire le proclament , comme elle était belle elle-même, elle était jalouse de la beauté de Marie , qui surpassait la sienne.

Quelle passion exécrable que la jalousie, puisqu'elle peut inspirer un crime aussi affreux que celui qui déshonorera jusqu'à la dernière postérité la mémoire d'Elisabeth !

La reine d'Angleterre viole tous les principes du droit des gens , en retenant la reine d'Ecosse prisonnière. Elle les viole encore plus ouvertement, en prétendant pouvoir la juger; et il n'est sorte de calomnies contre sa cousine , qu'elle ne laisse librement circuler, qu'elle n'encourage , et , ce qui est plus odieux encore , qu'elle ne récompense.

Marie ne voulut jamais reconnaître à des juges anglais le pouvoir de la juger. Non-seulement c'était son droit d'agir ainsi, mais encore c'était son devoir; car, en acceptant de pareils juges , quand même ils auraient été aussi impartiaux qu'ils étaient au contraire passionnés , elle aurait nécessairement avili sa majesté de reine, et se serait déshonorée aux yeux de ses propres sujets et de tout le reste de l'Europe.

Tout ce qu'elle pouvait faire , c'était de protester, en toute occasion , avec noblesse et magnanimité contre les calomnies , souvent atroces , toujours perfides, dont elle était l'objet. Elle n'y manqua jamais ; mais l'hypocrite Elisabeth prolongeait , en attendant, sa captivité; et malgré les représentations des ambassadeurs de toutes les têtes couronnées , elle ne changeait

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de temps en temps la prison de sa cousine, que pour soumettre celle-ci à des traitements de plus en plus barbares.

Elisabeth cependant finit à la longue par être embarrassée de sa captive. Des historiens graves affirment qu'elle eut la pensée de se défaire d'elle par le poignard ou le poison , et que les geôliers mêmes de Marie eurent à repousser plus d'une fois des propositions abominables qui leur étaient faites.

Mais , en admettant que cette accusation soit fausse , la conduite d'Elisabeth n'en doit pas moins être vouée à l'exécration universelle, parce que la reine d'Angleterre se servit, pour perdre Marie, d'un moyen tout aussi odieux que le poison ou que le fer d'un assassin.

Marie Stuart était captive en Angleterre depuis plus de dixhuit ans, quand, en l'année 1786 , les ministres d'Elisabeth annoncent avoir découvert une conspiration formée par quelques catholiques dans le but de détrôner la fille de Henri VIII.

La conspiration avait existé , et les rigueurs cruelles dont les catholiques étaient l'objet en Angleterre en indiquaient clairement la première cause. Mais Elisabeth veut, à tout prix, rendre la reine d'Ecosse complice d'une conspiration qu'elle n'avait pas même connue. On applique à la torture deux des secrétaires de Marie , pour leur arracher des aveux touchant un crime imaginaire ; et sur de prétendus aveux que Marie Stuart ne fut pas même en mesure de vérifier , ou sur d'autres indices aussi futiles , qui n'eussent pas eu la moindre valeur contre l'accusé le plus obscur, une commission de vingt juges iniques , à la tète desquels se trouvait le chancelier d'Angleterre, déclare Marie coupable d'avoir conspiré contre Elisabeth. La sentence qui condamne Marie à la mort pour ce prétendu crime est confirmée aussitôt , à huis-clos , par un parlement composé d'hommes vénaux ou de protestants fanatiques aux yeux desquels le seul titre de catholique est le plus grand des forfaits.

La veille du jour fixé pour l'exécution est arrivée , et les com-

missaires de la reine d'Angleterre se sont rendus au château de Fotheringay où Marie est détenue , pour assister à son supplice.

On signifie à la reine d'Ecosse qu'elle ait à se tenir prête pour îe lendemain matin. « Je remercie Dieu , répondit-elle avec douceur, de ce qu'il lui plaît de mettre un terme à tant de misères et de calamités que j'endure depuis dix-neuf ans. »

Le comte de Kent, protestant farouche, ayant osé dire à Marie que sa mort était nécessaire pour consolider en Angleterre le nouveau culte ; « Ainsi donc, s'écrie la reine avec transport , j'aurai le bonheur de mourir pour la religion de mes pères, et Dieu me fera la grâce de mourir martyre! »

Le visage de l'infortunée reine , au lieu de trahir la moindre crainte , exprimait , en effet , une douce joie et un calme admirable, qui ne se démentirent pas un seul instant jusqu'au coup fatal qui termina son existence. Elle défendit à ses lîlles d'honneur, toutes quatre appelées comme elle Marie , et qui ne l'avaient pas quittée un seul jour depuis sa première enfance, de se lamenter. Elle resta près de deux heures en prières , et quand elle se releva : « Mes chères amies, leur dit-elle, quand le corps est abattu , l'esprit a moins de fermeté ; il est bon que je prenne un peu de nourriture et de repos. »

Elle prit , en effet , un léger repas, puis elle se plaça sur son lit, où elle dormit paisiblement, A son réveil, comme l'heure de l'exécution ne pouvait pas être éloignée , elle demanda à ses iilles d'honneur une robe de velours noir , disant qu'il était convenable que dans une aussi grande solennité elle fût vêtue d'une manière conforme à son rang; puis elle leur fit promettre de se réfugier en France dès qu'elles en auraient le pouvoir : «Vous savez, leur dit-elle , comme j'aimai toujours ce pays! on m'y pleurera pendant que je serai heureuse (1)- »

(1) Cette parole de Marie Sluart paraît destinée à recevoir jusqu'à la fin des siècles son accomplissement littéral ; car il n'est pas de Français qui , à la simple lecture ou au simple récit de la mort de Marie, ne sente ses yeux inondés de pleurs ; et, d'un autre côté , qui pourrait douter que depuis de? siècles Marie ne soit en possession de. la béatitude céleste?

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Dès qu'elle fut habillée-, Marie se retira dans son oratoire pour y communier avec une hostie consacrée, que le pape Pie V lui avait fait remettre autrefois, en lui permettant de se communier elle-même en cas de nécessité. Le cas prévu par le Souverain-Pontife était arrivé; car les commissaires d Elisabeth . plus inhumains que ne le furent en France , deux siècles plus tard, envers Louis XVÏ , les commissaires sanguinaires de la Convention nationale, ne lui avaient pas permis de se faire assister d'un prêtre catholique.

La reine était encore en prières , quand on frappa violemment à la porte de sa chambre. Elle fit ouvrir aussitôt , et s'avança au-devant des commissaires , ayant à sa main un petit crucifix d'ivoire; et le farouche comte de Kent l'ayant traitée, à cette occasion , d'idolâtre , lui disant que c'était seulement dans le cœur qu'il fallait porter Jésus-Christ , elle répondit doucement : «■ Quand on a l'image de Jésus-Christ sou; les yeux , son amour s'allume plus facilement dans le cœur. >

L'échafaud était dressé dans une grande salle basse, tendue de noir . où se trouvaient réunis . outre les commissaires qui avaient rendu la sentence , un nombre assez considérable de membres du parlement ou de personnages influents , ennemis déclarés de la foi catholique , au nombre de près de trois cents. Quand Marie entra dans la salle, cette réunion nombreuse ne parut lui causer aucune émotion : mais quand elle aperçut la hache de l'exécuteur placée sur le billot , elle s'écria : ■<. Que j'eusse bien mieux aimé avoir la tète iranchée avec une épée à la française '. »

Relevant ensuite noblement sa tête, elle déclara solennellement qu'elle prenait le souverain juge à témoin de son innocence sur les deux grands chefs d'accusation portés contre elle : l'un, d'avoir été complice de la mort de Darnley, son second mari : l'autre, d'avoir conspiré contre la vie d'Elisabeth.

A ce moment, un ministre fanatique, Fletcher. doyen de Péterboroug , eut l'insolence de dire à Marie que l'enfer allait

l'engloutir, si elle mourail dans la foi catholique .- « Je meurs, « répondit la reine avec douceur, dans la religion de mes « pères. »

Le bourreau s'étant alors approché et paraissant vouloir ôter sa robe à la reine, elle lui dit en souriant : « Je n'ai point coutume de me déshabiller devant tant de monde. »

Marie se fit alors bander les yeux par une de ses femmes , avec un mouchoir qu'elle avait réservé pour cet usage. Elle se mit à genoux , et s'inclinant sur le billot , elle prononça à haute voix ces paroles : « Mon Dieu , je remels mon âme entre vos mains. »

Le bourreau la frappa aussitôt, mais le premier coup qu'il lui porta ne lui fit qu'une large blessure ; ce ne fut qu'au troisième coup que la tête fut séparée du corps.

Ce grand crime, prémédité durant dix-neuf ans, fut accompli le 18 février de l'année 1587... .

A seize ans de là , une scène bien différente de celle que nous venons de décrire , se passait dans le palais d'Elisabeth.

Elle avait grandi , dans cet intervalle , la fière Angleterre.

Le roi d'Espagne , Philippe II , avait préparé contre elle une expédition formidable. Mais sa flotte, qu'il avait appelée présomptueusement la flotte invincible , invincible armada , avait été détruite, partie par les tempêtes, partie par le courage des marins anglais. L'orgueilleuse Espagne avait été ainsi humiliée et vaincue.

La France , si longtemps la rivale de l'Angleterre , recherchait maintenant son alliance.

Les vaisseaux anglais commençaient à sillonner toutes les mers , et jetaient les fondements d'une puissance maritime destinée à surpasser tout ce qu'avaient vu l'antiquité et le moyenâge, toutes les grandeurs de Tyr et de Carthage, de Gênes et de Venise.

Que de joies et que de fêtes doivent donc se succéder dans le

paiais d'Elisabetli , à qui les Anglais sont redevables de tant de succès.

Plein de cette pensée , j'entre dans la splendide demeure des souverains de l'Angleterre. Mais quelle n'est pas ma surprise ! Je n'aperçois que des visages mornes et attristés. J'en demande la cause avec anxiété, et l'on me dit qu'Elisabeth se meurt parce qu'elle veut mourir, et qu'elle refuse obstinément tous les remèdes , et jusqu'aux aliments qui pourraient prolonger sa vie.

Quelles sont les raisons de ce désespoir ? Je les ai bientôt pénétrées.

J'apprends qu'Elisabeth , qui avait accusé injustement la reine d'Ecosse d'avoir trahi la foi conjugale, n'a point su , elle , conserver l'honneur du célibat, auquel elle s'était vouée par égoïsme. Pour étouffer, sans doute , ses remords, elle s'est livrée à des amours vulgaires, que bientôt elle n'a même pas pris la peine de dissimuler.

Longtemps le comte de Lcicester a joui de sa faveur ; mais quand Marie Stuart a expiré, Elisabeth , fatiguée de Leicester, a voulu s'étourdir dans de nouvelles amours ; et chargée déjà de plus de cinquante années , elle s'est éprise d'une folle passion pour un jeune homme à peine sorti de l'adolescence , pour Essex.

Mais Essex, après avoir été élevé aux premières dignités du royaume, a osé aspirer encore plus haut. Il a osé conspirer contre sa souveraine. Son crime est patent et mérite la mort. Il s'établit alors, dans le cœur d'Elisabeth, un combat douloureux entre la reine qui veut punir le rebelle, et la femme qui veut le sauver ; mais l'orgueilleux Essex s'étant obstiné à ne point demander grâce, c'est la fierté de la reine qui l'a emporté.

Que va donc devenir cette femme, dont soixante-huit années ont blanchi maintenant tous les cheveux ? Je vois dans son vaste palais une multitude de gardes , et une multitude plus grande encore d'hommes puissants qui viennent s'incliner

devant leur souveraine. Mais, dans cette foule brillante, je n'aperçois ni un frère , ni un parent , ni un ami. Il y a ici de la crainte, il peut y avoir encore du respect, mais il n'y a plus et il ne peut plus y avoir de l'amour.

Ta dernière heure, Elisabeth, est donc arrivée ; car Dieu ne fit les êtres humains que pour ressentir des affections, et quiconque sent qu'il ne peut plus aimer ni être aimé n'a plus qu'à mourir.

Une seule ressource te resterait : ce serait de te jeter aux pieds d'un homme revêtu d'un caractère sacré , pour y répandre des larmes amères et demander à Dieu un pardon qu'il ne refuse jamais au repentir ; mais cette dernière ressource , les erreurs de ta secte te l'ont ravie. Ton pouls doit donc cesser de battre , puisque aucun amour ne saurait plus faire palpiter ton cœur.

Elisabeth expira , en effet , dans un morne désespoir , le 3 avril 1603.

La Providence semble avoir voulu établir un contraste frappant entre cette fin d'Elisabeth et celle de Marie Stuart. Ces morts si différentes prouvent , en effet , bien plus que ne pourraient le faire les meilleurs raisonnements , qu'il vaut mille fois mieux mourir, avec une conscience tranquille, au milieu des tourments , qu'expirer, avec une conscience bourrelée, au milieu de toutes les splendeurs, et au faîte des grandeurs humaines.

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