RECEPTION D'UN PERE JÉSUITE AU PARAGUAY
An 1620.
Les scènes les plus dramatiques de l'histoire se passent ordinairement dans les grandes cités ou sur les champs de bataille. Il peut cependant y avoir de grandes scènes loin du tumulte des villes et du fracas du canon ; car une scène mérite d'être appelée grande , toutes les fois qu'elle produit dans l'âme du spectateur une sensation profonde, et la joie peut produire de pareilles sensations ., aussi bien que l'admiration ou l'horreur.
Or, quoiqu'il n'y ait pas de lieu dans la nature où la joie , la douce joie, ne puisse causer à l'âme les plus agréables émotions , il est certain cependant que les humbles bourgades ou les campagnes riantes sont le cadre le plus approprié à ce genre de spectacle ; et nous ne croyons pas qu'aucun lieu du monde ait vu sous ce rapport des scènes plus belles que le Paraguay.
Ils sont beaux , sans contredit , les printemps de la France ! Les dernières neiges sont fondues depuis longtemps. Tous les ruisseaux murmurent, les hirondelles ont reparu, et le
rossignol a déjà chanté. Un vent léger agite le feuillage naissant, et tousses champs sont couverts d'un riche manteau de verdure. L'aubépine en 'fleurs exhale ses parfums dans toutes les haies. Les jeunes bergères guident en chantant leurs brebis, qui viennent d'être dépouillées de leur toison. Leurs mains calleusesfet leur teint bruni témoignent qu'elles connaissent 'déjà les rudes travaux ; mais leurs joues fraîches et leurs yeux brillants prouvent qu'elles ne connaissent pas encore les noirs chagrins. Pendant que leurs agneaux broutent l'herbe parfumée , elles tressent, dans les prairies , des couronnes de pâquerettes et de boutons d'or, qu'elles vont déposer ensuite sur les croix des chemins, où elles murmurent quelques prières; tandis que çà et là, dans les champs voisins, les faucheurs fauchent en cadence les fourrages fleuris. Les printemps de la France sont beaux !
Mais plus beaux et plus doux sont les printemps de l'Amérique méridionale, qui ne connaissent point les vents froids ni les soudaines giboulées ! La saison des pluies est passée; le soleil , durant six mois entiers, va régner en maître sur toute la nature et l'inonder de ses rayons. Tout vit, tout chante, tout reluit. Dès forêts immenses forment en mille lieux , et particulièrement sur les bords des fleuves , de hautes pyramides de feuillage, où des perroquets au brillant plumage volent çà et là de branche en brandie , où chaque fleur cache un colibri.
xj II manque néanmoins quelque chose à cette nature pour qu'elle soit parfaitement belle ; il y manque des êtres humains , car Dieu a fait la terre pour l'homme, et toute contrée où l'homme ne se montre point est appelée avec raison du triste nom de solitude.
Mais si , au milieu de ces majestueux paysages, on voit apparaître des hommes , et des hommes heureux , rien ne saurait égaler le charme d'un pareil spectacle : il diffère peu de celui qu'offrait le paradis de nos premiers parents.
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(Test le sj>eelacle que présentaient plusieurs contrées du Paraguay, au commencement du dix-septième siècle.
En l'année 1620 , un jeune Béarnais était arrivé à Buesos- A\res . à la fin de la saison des pluies. Il était allé dans cette ville plutôt pour tenir compagnie à un frère aîné célibataire , qui avait désiré l'avoir auprès de lui, que pour aider son frère à faire sa fortune; car celui-ci était allé s'établir à Buenos- Ayres aussitôt aptes la paix de Vervins, conclue en l'année 1598, entre la France et l'Espagne ■ et, en 1620, sa fortune était déjà faite.
Le jeune Béarnais, ayant appris qu'un bateau était sur le point de remonter le Bio de la Plata jusqu'au Paraguay, voulut profiter de l'époque la plus favorable de l'année , pour voir les paysages de l'Amérique méridionale dans toute leur splendeur-: et il demanda à voyager sur le bateau comme passager.
Ce jeune homme n'avait que des croyances vacillantes. Il était né de parents catholiques , mais il avait eu de fréquentrapports avec des calviniste-, dont son pays natal était plein. Il ne s'était pourtant jamais senti la moindre envie d'embrasser le calvinisme . mais il lui semblait que si la plupart des protestants cachaient sons des dehors rigides de fort mauvaises passions , les catholiques pris en masse ne valaient peut-être pas mieux que les protestants: et le court séjour qu'il avait déjà fait à Buenos-Ayres, ville perdue de mœurs , l'avait confirmé dans cr:lle pensée. Il en concluait que la différence des religions n'avait pas une bien grande importance, et il se laissait aller ainsi peu à peu à un état voisin du déisme.
Henri, c était le nom du jeune homme, rencontra sur le bateau qui remontait le fleuve un ecclésiastique espagnol . forl simple dans ses manières. rnaU d'un air fort doux, et qui lui inspira dès l'abord une parfaite confiance. Comme il parlait bien l'espagnol, et que 1 ecclésiastique de son côté parlait fort bien le français . ils avaient double facilité de se eoflunuoiouei leurs impression? ; et de discours en discours Henri qui Hait
d'un naturel très-franc, finit par indiquer à l'ecclésiastique quel était , à l'égard des idées religieuses, l'état de son âme.
L'ecclésiastique essaya d'abord vis-à-vis d'Henri la force des raisonnements. 11 lui représentait qu'il ne faut jamais juger d'une doctrine , uniquement par les mœurs de ceux qui la professent ; que s'il y a des relations naturelles entre la vérité et. la vertu , comme entre l'erreur et le vice, ces relations pourtant ne sont peint proprement nécessaires , un homme étant toujours libre de ne point iirer des conséquences pratiques d'un bon principe qu'admet son esprit, comme il est libre aussi de ne pas tirer, dans sa conduite, t ou les les conséquences détestables qui s'induiraient logiquement d'un principe erroné qui a surpris sa raison.
Ce raisonnement , fondé sur le dogme capital de la liberté humaine, était assurément des plus concluants ; mais Henri, qui était , il est vrai, peu habitué aux déductions logiques, en paraissait peu touché. « Je ne conteste pas, disait-il au prêtre espagnol , votre raisonnement ; mais ma foi de catholique pourtant deviendrait plus vive, si je voyais tous les catholiques ne faire, comme au temps de la primitive Eglise , qu'un cœur et qu'une âme. »
« Il serait difficile , repartit le prêtre espagnol, de vous donner cette satisfaction en Europe ; mais je puis au moins vous la procurer dans les lieux où je me rends. La compagnie de Jésus, à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir , a accompli celte merveille dans les réductions du Paraguay, que je vais visiter comme provincial. A la vérité, pour préserver nos chrétiens de tout contact dangereux , nous avons établi pour règle de leur interdire tout rapport avec les étrangers ; mais il nous est loisible de lever celle prohibition pour des motifs graves, et je vois un motif bien suffisant pour la lever à votre égard, si la vue de nos chrétiens doit , comme je l'espère , rendre plus chère à votre cœur la religion dans laquelle vous avez été élevé. »
Henri accepta celte offre avec reconnaissance. 11 avait
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entendu parler à Buenos-Ayres des réductions du Paraguay ; mais il soupçonnait, dans ce qui lui avait été dit, beaucoup d'exagération , et il était bien aise de voir la chose de ses propropres yeux , parce qu'il lui semblait impossible que des hommes naturellement grossiers et féroces, comme le sont tous les sauvages , eussent pu , en quelques années , devenir des anges.
Dès le soir du jour où cette conversation avait eu lieu, le bâtiment , qui était entré depuis quelque temps dans les eaux du Paraguay , l'un des principaux affluents du grand fleuve de la Plata , arriva dans le voisinage d'une bourgade où il devait laisser son chargement, composé en majeure partie d'objels servant au culte ou d'instruments aratoires.
Le Père Provincial avait fait annoncer à l'avance aux Pères de la compagnie, son arrivée probable pour ce jour-là ; mais comme toute la peuplade devait le recevoir avec solennité, il fît dire qu'il ne descendrait à terre que le lendemain malin ; et le lendemain se rencontrait précisément un jour de fête solennelle de l'Eglise.
Le lendemain donc, dès le point du jour , le jeune Français , qui appréciait à son prix la faveur tout exceptionnelle dont il devait être l'objet, était sur le pont du bâtiment , prêt à accompagner le Provincial.
Le soleil , comme à l'ordinaire , se leva radieux , et des milliers d'oiseaux , perchés sur les arbres gigantesques qui bordaient à perte de vue les deux rives du fleuve, semblaient saluer son retour par un concert immense. Henri éprouva déjà un vif sentiment de surprise , en voyant que la ville naissante où il allait descendre paraissait ne ressembler à aucune des villes qu'il avait vues jusque-l;\. Dans toutes celles qu'il avait visitées , en effet , il avait toujours distingué des édifices d'inégale hauteur et d'inégale apparence , pressés et comme entassés les uns sur les autres ; ici , l'aspect était tout différent. Tout le long d'une large ligne où les grands arbres du rivage
avaient été coupés , paraissaient , disséminées à des espaces rigoureusement égaux, de petites maisonnettes, toutes aussi pareilles que le sont les alvéoles d'une ruche. Un seul édifice, au milieu , s'élevait beaucoup plus haut que tous les autres , et la grande croix dorée qui le surmontait montrait clairement que ce devait être l'église.
Chaque maisonnette était entourée d'un terrain parfaitement cultivé ; et de distance en distance, de longues rangées de magnolias ou de palmiers formaient de toutes les rues de la ville autant de vertes allées.
Mais la surprise du jeune Français fut encore bien plus grande , dès qu'il eut débarqué. Toute la peuplade s'était préparée dès le point du jour à recevoir le Père Provincial , et la plus parfaite régularité régnait dans les vêtements des sauvages. Rien , dans leur mise simple et modeste, n'annonçait entre eux la moindre inégalité. Rien qui ressemblât à la richesse, rien non plus qui ressemblât à l'indigence. Point d'autres distinctions parmi eux que les divisions des sexes et des âges. Les jeunes filles ouvraient la procession; puis venaient les femmes mariées ou les jeunes veuves, puis les femmes avancées en âge. Les personnes de l'autre sexe étaient à leur tour disposées dans le même ordre : les jeunes garçons d'abord, puis les hommes dans Sa force de l'âge, puis enfin les vieillards. Chacun des groupes avait sa bannière , et chacun, à l'exception de ceux des femmes âgées et des vieillards, chantait alternativement des couplets d'un cantique dont le jeune Français ne comprenait pas un seul mot, mais dont l'air lui paraissait singulièrement mélodieux.
Quelques Pères Jésuites terminaient celte procession , où nul ne portait des vêlements de soie ni des bijoux d'or , mais où tous les visages exprimaient la candeur et la joie.
Quand la procession eut défilé devant le Père Provincial , celui-ci se joignit aussitôt aux Pères de sa compagnie, revêtu de ses habits sacerdotaux ; mais avant de se mettre en marche, il dit au jeune Français : « Nous nous rendons processionnel-
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lement à l'église. Vous voudrez bien nous suivre ; mais comme (ous nos sauvages sont habitués, les jours de fête, à prendre part aux saints mystères , je vous prierai , pour qu'aucun d'eux ne puisse se scandaliser de votre abstention , de monter à l'orgue avec le Père chargé de le toucher. »
Quand la procession fut rentrée dans l'église , la nef, quoique fort vaste , se trouva taule remplie. [La cérémonie commença aussitôt, et il est impossible d'exprimer les sentiments de piété dont les sauvages paraissaient animés. Après le chant de l'Evangile , l'un des Pères traduisit le texte sacré aux sauvages dans leur langue , et le fit suivre d'une allocution qu'ils écoutaient avidement , et qui les faisait passer subitement d'un sourire enfantin à des larmes abondantes , puis de nouveau des pleurs aux sourires.
Mais le moment le plus touchant de la cérémonie fut celui de la communion. A part les jeunes enfants qui n'avaient pas encore pris part à ce banquet mystique , il n'y eut pas un seul sauvage de l'un ni de l'autre sexe qui n'en approchât à son tour dans la posture la plus humble , et avec un visage où tout exprimait une félicité angélique.
Quoique celte circonstance eût rendu déjà la cérémonie un peu longue , le Père Provincial annonça à Henri , à l'issue de la messe, qu'il en restait une aulre à faire, avant que les Pères allassent prendre leur repas. « Les jours de grande feslivité , lui dit-il , il n'est personne dans nos réductions qui ne doive prendre part au bonheur commun. Ceux donc des sauvages qui ne peuvent venir à l'église , nous allons les bénir dans leur demeure. Quelques-uns de nos Pères vont suivre les allées transversales ; vous pouvez rester avec moi , si cela vous est agréable , dans l'allée principale, et prenant d'abord à notre droite , nous reviendrons ensuite par notre gauche au point où nous sommes maintenant. »
Henri oublia , ce jour-là , qu'il faisait ordinairement de bonne heure son premier repas. 11 suivit donc le Père Provincial ., qui,
cachant sous un voile les saintes espèces , et escorté par quelques sauvages qui portaient un dais fait avec des feuilles de bananier, passa successivement devant toutes les habitations. Dans la plupart, les habitants de la maison s'agenouillaient simplement à droite et à gauche, parce qu'ils avaient déjà assisté à la sainte messe ; mais dans d'autres , de jeunes femmes se tenaient sur le seuil des portes avec leurs nourrissons que le père bénissait en passant ; et quand, çà et là, deux sauvages tenaient chacun un cierge allumé au-devant d'un logis, cela marquait qu'il y avait là un malade qui attendait dans son lit le pain surnaturel qui devait calmer ses souffrances.
Jamais Henri n'avait fait de promenade plus édifiante. Au retour cependant , il ne fut pas fâché de s'asseoir à la table hospitalière des Pères. Mais le repas fut fort court. « Dès que nos sauvages, lui dirent les Pères, sont allés, après la messe, les jours de fêle, manger un morceau de pain ou quelques patates dans leur demeure , ils s'empressent de revenir à l'église, et il leur tarde de voir commencer la cérémonie du soir.
— «• Il me tarde aussi , dit Henri , de revoir ces braves gens; et quoique je ne prétende pas être aussi bon musicien que celui de vos Pères qui touchait l'orgue ce matin , si vous pensiez que quelques variations de flûte pussent être agréables à vos sauvages, je leur ferais volontiers connaître un instrument dont je devrais posséder tous les secrets , si les progrès dans un art ne dépendaient que du temps qu'on a uns à le cultiver. »
La proposition d'Henri fut acceptée par les Pères avec autant d'empressement que de reconnaissance , parce qu'ils savaient combien les sauvages sont sensibles aux charmes de la musique.
Avant la cérémonie du soir , les Pères donc firent ranger toute la peuplade sous les arbres qui précédaient Ventrée de l'église, et le jeune Français se mit à jouer quelques airs, que
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lous ses auditeurs écoutaient avec un bonheur inexprimable. Plusieurs d'entre eux, après qu'il eut fini , s'approchèrent pour regarder avec curiosité sa flûte et ses doigts, tant les sons qu'il avait tirés de son instrument leur avaient causé de surprise et leur semblaient tenir du miracle.
La cérémonie du soir , qui commença aussitôt après , fut aussi édifiante que celle du matin; et Henri se demandait par moments si tout ce qu'il voyait de joies pures et de tressaillements de bonheur n'était pas un rêve.
Le lendemain, le spectacle pour Henri ne fut point le même; mais il fut tout aussi intéressant. Il vit , dès le point du jour , lous les hommes sortir de leur demeure, armés chacun d'un instrument de travail. Les plus âgés se mettaient à cultiver la partie de terrain qui entourait leur maison, et qui abondait en plantes potagères de toute espèce.
D'autres se rendaient au-delà des habitations , sur des champs délimités, couverts de maïs, de bananiers, ou de plantes textiles.
Les plus jeunes, sous la direction d'un Père, prolongeaient leur marche jusqu'à un espaee immense, cultivé aussi, mais où l'œil n'apercevait aucune borne qui marquât des propriétés séparées.
Henri demanda à quoi était consacré cet immense espace.
« Les champs délimités, lui dit un des Pères , servent aux besoins de chaque famille. Mais cet espace-ci sert à couvrir les dépenses communes de la peuplade : c'est avec les produits qu'il fournit , que nous nous procurons par quelques échanges tout ce que nous ne pouvons pas tirer de notre sol, particulièrement divers objets servant au culte, et quelques outils ou ustensiles de fer. De cette façon , nous n'avons rien à demander à nos sauvages, et nous pouvons parfaitement nous passer de percepteurs, comme l'innocence de nos chrétiens nous dispense d'avoir des juges, des prisons et des alguazils. »
— cO Platon, s'écria alors avec transport le jeune Fran-
çais, que n'as-tu pu contempler uu pareil spectacle! Que le plan de ta République t'eût alors paru insensé, et quels trésors d'harmonie t'eût fournis ta langue si riche et si belle, pour exprimer ton admiration ! »
Quelques jours après, le bateau qui avait amené le Père Provincial redescendait le Paraguay. Le capitaine était porteur d'une lettre adressée au plus riche négociant français de Buenos-Ayres. Dans cette lettre , son frère Henri lui exprimait,en termesaussi vifs qu'affectueux, sa reconnaissance pour toutes ses bontés passées; mais il lui annonçait en même temps qu'il ne revenait pas à Buenos-Ayres , parce qu'il lui était impossible de quitter le lieu d'où il lui écrivait , ce lieu enchaîné lui présentant une image presque parfaite du ciel.
Dans le tableau que nous venons de tracer , il n'y a d'imaginaire que nos interlocuteurs. Le fond n'a rien qui ne soit, de tout point, conforme à la vérité historique la plus rigoureuse. L'évêque de Buenos-Ayres, don Pedro Faxardo , écrivait ' en effet , dans ce temps, au roi d'Espagne, qu'il ne croyait pas que dans toutes les réductions il se commît dans le courant de Tannée un seul péché mortel (1).
Et ce spectacle merveilleux, la terre a pu le contempler , non pas seulement pendant quelques mois ou quelques années, mais durant près de deux siècles. Elle a pu le contempler jusqu'à l'année 1767, époque à laquelle les Jésuites furent expulsés de tous les états de l'Espagne par le crédit de leurs ennemis, qui ne leur donnèrent ni paix ni trêve jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu, quelques années plus tard, la suppression de leur ordre. Celte suppression fut, sans doute, permise par la Providence, pour montrer aux peuples que les ordres religieux , quels que soient les services qu'ils puissent rendre à l'Eglise, ne sont point cependant absolument nécessaires pour sa conservation ,
(1) Histoire de la Compagnie de Jésus , par Crctincau-Joly, (uni. 3 , jmge241.
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la perpétuité de l'Eglise ne tenant qu'à la perpétuité du sacerdoce.
Mais , cette vérité proclamée , l'on ne saurait disconvenir que les ordres religieux , et celui des Jésuites en particulier , n'aient rendu à l'Eglise des services incalculables; et, à nos yeux, l'un des actes les plus glorieux du pontificat de Pie VII fut le rétablissement de la Compagnie de Jésus.
Pourrait-on croire que des esprits moroses ont osé , plus d'une fois , reprocher aux Jésuites de rendre la religion trop douce et trop agréable ! Quelle extravagance ! La sagesse éternelle a dit , il est vrai , que la voie du ciel est étroite ; mais c'est , ce semble , une raison de plus pour adoucir autant que possible toutes les aspérités du sentier ; et quand la même sagesse incréée disait .- « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice , et tout le reste vous sera donné par surcroît » , cela ne voulait-il pas dire que les joies mêmes de la terre sont comme des fleurs qui naissent naturellement sous les pas de ceux qui cherchent le ciel? Il s'agit seulement de prendre les joies terrestres pour ce qu'elles valent , et de n'en user que comme de légers rafraîchissements qui aident l'homme pèlerin à continuer plus résolument son voyage.
La mortification , il est vrai , est une des vertus fondamentales du christianisme ; mais, suivant la parole sacrée, elle consiste dans les déchirements du cœur , non dans ceux des vêtements , c'est-à-dire qu'il faut éviter autant que possible de la laisser paraître , et qu'elle doit , comme celle de saint François de Sales, rester toujours cachée sous les dehors riants d'une sérénité inaltérable et d'une bienveillance universelle.
Fils de saint Ignace et de saint François Xavier! continuez donc, à l'exemple de vos prédécesseurs du Paraguay , à rendre autant que vous le pourrez les hommes heureux dès ici-bas , car le blasphème ne sort guère que de la bouche de l'homme qui souffre.
Quelle que soit la pureté de votre zèle, vous aurez toujours des détracteurs ; niais vous aurez toujours aussi des amis dévoués , et votre destinée ici-bas est d'être sans cessse bénis en un lieu et persécutés dans un autre.
Partout où vous fixez un jour vos pas, votre amour poulies belles choses vous porte naturellement à construire de magnifiques temples et de vastes édifices; et souvent, à peine ils sont bâtis qu'il vous faut les quitter , réduits comme les oiseaux voyageurs à aller passer en d'autres climats la saison des hivers. Mais quel que soit le lieu où vous plantez de nouveau vos tentes, d innombrables sympathies vous y suivent , et mon cœur se trouvera toujours dans ce cortège ; car , si je n'ai pas le courage d'imiter votre dévouement et de faire ce que vous faites, j'ai du moins le bonheur d'aimer tout ce que vous aimez , la Religion , la Science , l'Art et la Poésie.
En des temps divers , l'on vous a accusés tantôt de conspirer contre l'autorité des princes, et tantôt d'être les ennemis de la liberté des peuples. Ces accusations, à mes yeux, se détruisent l'une par l'autre ; et elles vous honorent, si elles signifient seulement que vous désapprouvez les princes quand ils oppriment leurs sujets, et les sujets quand ils ne respectent pas assez la majesté et les prérogatives des souverains/