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MORT DE HENRI DE MONTMORENCY

An 1632.

Que se passe-t-il d'inaccoutumé dans la ville aux vieilles tours et aux antiques basiliques , dans l'ancienne capitale des Wisigoths et des comtes de Saint-Gilles ? que se passe-t-il ? Dans les rues désertes de ses vastes faubourgs couverts de monastères , l'on n'aperçoit d'ordinaire que des enfants de saint Bruno , de saint Dominique ou de saint François , qui passent çà et là comme des ombres. Aujourd'hui , dans ces rues même on remarque du mouvement ; et, à mesure qu'on se rapproche du centre de la ville , la foule se condense et se presse.

Où se porte cette foule ?

Depuis quelques jours, le roi de France , Louis XIII, accompagné de son principal ministre le cardinal de Richelieu , est arrivée Toulouse; mais ce n'est point vers le palais archiépiscopal, où le monarque est descendu , que la foule se dirige; c'est vers la place du Capitole.

Rien cependant sur cette place n'atlire les regards ; mais on dit que dans l'intérieur du palais des Capitouls se trouve détenu l'un des plus grands personnages du royaume , Henri II , duc de Montmorency, maréchal de France, naguère encore gouverneur du Haut et Bas Languedoc.

Le monde entier connaît la cause de la détention du duc. On sait que, jaloux de l'autorité du cardinal de Richelieu , il s'était associé à la révolte de Gaston, duc d'Orléans, contre le roi Louis XIII, son frère , et qu'après avoir levé des troupes pour soutenir le parti de Gaston , il a été vaincu et fait prisonnier à Castelnaudary par le maréchal de Schomherg.

On dit maintenant que le duc a été jugé la veille par le Parlement de Toulouse, qui , sur l'aveu formel de sa réhellion , l'a condamné tout d'une voix à perdre la vie. Mais la foule inquiète se demande si l'arrêt doit recevoir son exécution , ou si le roi va faire grâce à l'illustre condamné.

Les portes du Capitole sont fermées, et défendues à l'extérieur par un corps considérahle de troupes. Mais quelquesuns disent qu'un échafaud a déjà été dressé dans la cour intérieure, et que , par conséquent , le duc de Montmorency mourra.

La grande majorité des spectateurs entassés sur la place et dans toutes les rues adjacentes croit néanmoins que le roi fera grâce au duc delà vie , et lui fera seulement garder longue prison.

Comment admettre qu'il puisse en être autrement ? Le duc Henri ne s'cst-il pas couvert de gloire en combattant, en France, les calvinistes révoltés , cl en Italie, les troupes piémontaises ? Vit-on jamais un capitaine plus valeureux que lui; et après les princes du sang, y a-t-il en France un seul seigneur dont l'illustration puisse se comparer à la sienne ?

La puissance des Montmorency remonte aussi haut que celle des rois de France de la troisième race. Bouchard Ier,

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baron de Montmorency, était un des plus puissants feudataires de la couronne , quand Hugues Gapet n'était encore que comte de Paris et d'Orléans. Depuis six siècles qu'elle a été établie, la charge de connétable n'a été donnée que vingt fois; et six fois, ce sont des Montmorency qui en ont porté les insignes. Dix autres membres de la famille du duc ont été maréchaux de France , trois ont rempli la charge de grand amiral , et le nombre de ceux qui ont occupé dans l'état d'autres fonctions importantes, quoique moins élevées, ne saurait se compter.

Y a-t-il dans toute la chrétienté un seul seigneur qui ait plus de seigneuries, de terres et de châteaux ?

Y en a-t-il qui puisse compter un plus grand nombre d'ancêtres dont le sang ait coulé dans les guerres saintes des croisades , et plus tard dans les grandes batailles qui ont décidé du destin de la France ?

Quel autre aussi pourrait citer de plus grandes alliances ? L'un des Montmorency n'épousa-l-il pas successivement la fille d'un roi d'Angleterre et la veuve d'un roi de France (1) ? Un autre ne fut-il point parrain de l'héritier de la couronne de saint Louis (*2) ? Le duc Henri n'est-il pas lui-même le filleul de Henri IV; et la propre sœur du duc, la princesse de Condé, n'est-elle pas la cousine par alliance du roi , puisqu'il ne faut pas remonter à plus de trois générations pour trouver la souche commune des Bourbon et des Condé ?

Parmi les seigneurs français qui ont péri sur un échafaud , le seul dont l'illustration eût pu se comparer à celle du duc Henri , c'est le comte d'Armagnac , duc de Nemours. Mais le

(1) Mathieu Ier, qui épousa en premières noces Aline, fille naturelle du roi d'Angleterre Henri Ier, et en secondes noces Alix de Savoie veuve de Louis VII et mère de Philippe- Auguste.

(2) Charles de Montmorency fut chargé , par le roi Charles V , d'être le parrain du DauphiR , depuis Charles VI.

duc tîc Nemours avait commis plusieurs trahisons, tandis que le duc Henri n'a méconnu ses devoirs de sujet qu'une fois. Le roi de France qui fît périr le duc de Nemours s'appelait , d'ailleurs , Louis XL

Toutes ces réflexions faisaient croire l'exécution de l'arrêt impossible.

On savait, d'ailleurs, que la femme du duc de Montmorency , Marie Félicie, princesse des Ursins , était venue solliciter en personne la grâce de son époux , et l'on avait peine à croire ce que quelques-uns pourtant affirmaient, savoir, que Louis XÏIÏ lui eût fait interdire l'entrée de la ville.

Un bruit circule tout-à-coup dans la foule ; c'est que le capitaine des gardes , Launay , chargé de veiller sur la personne du duc, vient d'être mandé auprès du roi. C'est apparemment, dit-on , pour empêcher l'exécution , et Launay va rapporter bientôt la grâce du condamné.

Launay, en effet, avait été mandé par Louis XIII ; mais quand il traversa de nouveau , peu de temps après , les flots immenses de la population qui attendait son retour, son visage paraissait défait , et les femmes , dont le cœur devine facilement les événements malheureux , commençaient à sentir des pleurs dans leurs yeux.

Hélas ! Launay n'avait reçu d'autre ordre que de tenir les portes du Capitole soigneusement fermées jusqu'après l'exécution, et de laisser assister au supplice le Juge-Mage de Toulouse et lesCapitouls.

Deux commissaires du Parlement entrèrent au Capitole en même temps que le capitaine des gardes , et les portes furent refermées aussitôt.

Quand les commissaires pénétrèrent dans la chambre du duc pour lui lire sa sentence, il était agenouillé devant un autel qu'on avait préparé auprès de sa couche , et son confesseur lui mit aussitôt entre les mains un crucifix qu'il baisa. Après la lecture de l'arrêt , le duc dit aux commissaires :

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« Messieurs, je vous remercie et toule votre Compagnie, à qui je vous prie de dire de ma part que je tiens cet arrêt de la justice du roi pour arrêt de la miséricorde de Dieu. »

Le duc s'avance alors vers I'échafaud, qui avait' été dressé dans la première cour intérieure, à la hauteur de trois pieds- Il monte d'un pas ferme les degrés, se met à genoux, et reste quelques minutes en méditation sans proférer une seule parole. Il se relève ensuite, dit à haute voix cette prière , Domine Jesu , accise spiritum meum (Seigneur Jésus, recevez mon âme) , et place sa tète sur le billot. Elle fut tranchée d'un seul coup.

A peine la tête du duc est-elle tombée , que l'Hôtel-de-Ville est ouvert au peuple, qui s'y précipite en foule , chacun voulant s'assurer par lui-même que l'arrêt de mort a été exécuté et que c'est bien le noble duc que le bourreau a frappé.

Ainsi périt Henri lï de Montmorency , à l'âge de trentesept ans , pour avoir méconnu un instant la fidélité qu'il devait à son souverain .

Le supplice du duc , au chef-lieu même de la province qu'il avait longtemps gouvernée , n'excita, dans les premiers moments, qu'un sentiment d'immense commisération, que partagèrent au même degré toutes les classes de la société française. La pitié que chacun accordait à l'illustre victime faisait trouver le roi dur, et son ministre cruel.

Mais, dans la suite, ce grand drame fut] jugé autrement par la bourgeoisie et par le peuple.

Les grands seigneurs , ceux surtout dont l'illustration remontait aux premiers siècles de la monarchie, avaient conservé longtemps l'esprit de complète indépendance! inspiré primitivement par l'organisation féodale , dans laque!!:' !e roi de France n'avait sur les [grands vassaux qu'une vaine suprématie d'honneur et de dignité. Cet esprit, un instant comprimé par Louis XI, reparut avec violence durant les guerres de religion , et s'était réveillé encore, après la mort de Henri IV , à l'avènement de Louis XIII.

Les grands seigneurs, qui avaient si longtemps exercé le pouvoir souverain sur leurs terres , ne pouvaient point se faire à ridée que les lois royales les obligeaient maintenant tout autant que les derniers de leurs serfs.

11 fallait de toute nécessité cependant , pour que la grande unité française fût fondée , que les hauts barons perdissent complètement une illusion qui était une source continuelle de désordres et de calamités de tout genre.

La mort de Montmorency dissipa cette illusion et ouvrit les yeux aux plus incrédules. Les grands seigneurs comprirent , dès ce moment, qu'ils n'étaient plus seulement des vassaux , mais qu'ils étaient véritablement des sujets ; et le peuple se réjouit avec raison de leur abaissement, parce qu'on est toujours plus libre quand on n'obéit qu'à un maître que lorsqu'on doit obéir à plusieurs.

On put dire, dès-lors, avec vérité : « Tous les Français sont égaux devant la loi. »

Cette belle maxime , suivant bien des gens , ne date que de la fin du dernier siècle , et fut inscrite, dit-on , pour la première fois dans la constitution de 1791. Pour nous elle remonte plus haut; elle date de Richelieu, et fut alors écrite avec un noble sang sur la lame d'un coutelas (1).

(1) Le coutelas qui servit à trancher la tête de Montmorency est conservé religieusement à Toulouse , et quiconque le voit pour la première fois, ne peut se défendre d'une émotion profonde.

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