NOCES D'ATAULPHE ET OE PLACIDIE A NARBONNE
An 414.
La Providence, comme la fait justement remarquer Bossuet , n'avait donné aux Romains l'empire du monde que pour faciliter la prédication de l'évangile. Quand la bonne nouvelle eut été annoncée jusqu'aux extrémités du monde connu, l'empire romain n'avait plus sa raison d'être , et de nouvelles formes de gouvernement devaient faciliter à des peuples divers le développement de leur génie particulier.
A l'Orient , les Romains n'avaient pas seulement à lutter contre les Perses ; ils avaient à lutter aussi contre les barbares du Nord • mais les irruptions incessantes de ces barbares j menaçaient encore plus l'Occident.
Pour être plus à portée de repousser ces attaques , le plus grand prince qui eût régné depuis Constantin , Théodose , avait fixé sa résidence à Milan. Tant que Théodose vécut , sa main puissante put contenir ou refouler au-delà du Danube et du Rhin les hordes innombrables de barbares qui essayaient à chaque instant de franchir l'un ou l'autre de ces fleuves.
de l'histoire moderne. 31
Les grands hommes sont toujours rares. Les fils de Théodose-le-Grand n'héritèrent point de la valeur de leur père. Les digues de l'Empire sont alors forcées de toutes parts. Les Burgondcs , les Vandales , les Suèves , les Alains , les Goths surtout, divisés en deux branches, les Ostrogoths el les Wisigolhs, se disposent à partager les lambeaux de ce vaste corps. Le plus formidable ennemi des Romains fut Alaric , l'un des chefs des Wisigoths. Théodose-le-Grand , après l'avoir vaincu, avait tâché d'en [faire un appui de l'Empire , en le faisant maître des milices et en cédant çà et là quelques portions de territoire à ses compagnons, dans la" Phrygie ou la Thrace.
A la mort de Thêodose , l'ambitieux Alaric voulut se former un royaume , et à la tète d'une multitude de barbares révoltés, il parvint à s'établir dans la Macédoine et l'Illyrie, où ses soldats le proclamèrent roi des Wisigoths.
Alaric, après avoir ravagé la Grèce , se disposa à ravager aussi l'Italie. Il franchit donc les Alpes Juliennes , et attaque d'abord Aquilée.
L'empereur d'Occident, Honorius, n'avait qu'un seul général qui pût arrêter Alaric, c'était Stilicon. Stilicon bat, en effet, Alaric à Polentia,le 29 mars de l'année 403 ; mais cinq ans après, Honorius, sur un vain soupçon, fait massacrer Stilicon , et par une imprudence plus grande encore , il fait égorger, vers le même temps, un grand nombre de chefs barbares qu'il retenait en otage. Indignés de cette cruauté , trente mille barbares qui servaient dans les légions romaines passent du côté d'Alaric, qui se sent désormais assez fort pour entreprendre de détrôner Honorius. Il franchit de nouveau les Alpes Juliennes , s'empare d' Aquilée , d'Albinum , de Crémone , qui n'opposent qu'une faible résistance , et s'avance ensuite de ville en ville , sans rencontrer aucun obstacle , jusques sous les murs de Rome.
Les Romains n'étaient pas en état de résister aux trou-
pes d'Alaric. Après avoir enduré quelque temps les horreurs d'une affreuse famine , ils se virent réduits à négocier avec le roi barbare, qui exigeait d'abord la livraison de tout l'or et de tout l'argent qui se trouvaient dans la ville, tous les objets de prix , et la liberté de tous les esclaves barbares ; et quand les négociateurs des Romains lui dirent : Que nous laisseras-tu donc ? il répondit fièrement .- La vie.
Il relâcha ensuite quelque chose de ses prétentions ; mais il exigea absolument, outre la liberté des esclaves barbares, cinq mille livres d'or, trente mille d'argent , trente mille de poivre , quatre mille robes de soie , et trois mille pièces de pourpre. Cette contribution ayant été payée , Alaric leva le siège, et se dirigea vers l'Etrurie, où il comptait passer l'hiver.
Alaric., pourtant , en levant le siège de Rome , n'avait signé aucun traité de paix avec l'empereur Honorius , et demandait, pour conclure cette paix, l'abandon, delà part de l'empereur, de provinces entières, notamment delà Dalmatie et de la Vénétie.
Ces conditions exorbitantes n'ayant pu être acceptées , le terrible Alaric menaça, l'année suivante, d'aller assiéger Rome une seconde fois, si le sénat et le peuple romain ne consentaient pas à proclamer empereur Attalc , duquel il espérait obtenir de meilleures conditions que d'Honorius. Attale ayant été proclamé suivant son désir , il le déposa pourtant un an après , dans l'espoir qu'Honorius lui tiendrait grand compte de l'avoir débarrassé d'un rival , et accéderait à toutes ses demandes. Mais Honorius ayant encore résisté, Alaric jura de s'emparer de Rome pour la mettre à feu et à sang.
Alaric était alors secondé par son beau-frère Ataulphe, qui lui avait amené, l'année précédente, un renfort de cinquante à soixante mille Wisigoths.
Pour obtenir la levée du siège qu'ils avaient eu à soutenir deux ans auparavant , les Romains avaient été obligés de sacrifier tous leurs trésors. Ils ne pouvaient donc plus, cette
de l'histoire moderne. 33
fois se racheter à prix d'argent , et ils n'avaient plus de ressource que dans une défense acharnée.
Quoique le christianisme fût devenu à Rome le culte dominant depuis Constantin , les faux dieux y avaient pourtant encore de nombreux adorateurs. Quantité de païens , trompés par de prétendus oracles , croyaient, au moment même où l'empire romain commençait à se dissoudre, que Rome devait rester à tout jamais la maîtresse du monde. Il fallait qu'ils fussent désabusés de cette erreur. Rome d'ailleurs avait à expier les crimes les plus monstrueux , accumulés durant une longue série de siècles.- son amour effréné pour la domination, qui avait fait verser tant de sang, les rapines de ses proconsuls, une dépravation de mœurs et une barbarie envers les esclaves, dont l'imagination elle-même s'effraie , et durant plus de trois siècles , les martyres d'une multitude innombrable de chrétiens immolés dans ses amphithéâtres.
L'heure des vengeances divines approchait. Alaric , après un long siège , parvint, par la trahison de quelques esclaves , à s'introduire dans la ville , le 24 août de l'année 410, et la livra au pillage.
Qui pourrait dire les excès de tout genre qui furent commis en ce jour par une soldatesque effrénée, ou par des esclaves affranchis d'un joug odieux, et altérés de vengeance? Que de trésors enlevés ! que de chefs-d'œuvre des arts mutilés ! que de palais incendiés! que de viols, de massacres, de tortures! Rien n'était respecté , ni la faiblesse de l'âge , ni la délicatesse du sexe, ni la dignité du rang, qui n'était le plus souvent qu'un titre à des tortures plus affreuses.
C'est ainsi qu'une des plus illustres dames romaines, la veuve Marcelle , que saint Jérôme appelait la gloire de son sexe, fut traitée avec la plus grande inhumanité. Marcelle, qui avait des biens immenses , employait tous ses revenus au soulagement des pauvres , et vivait dans l'intérieur de sa demeure avec une simplicité admirable. Les barbares s'attendaient à
trouver chca elle de grands trésors , et croyant quelle les tenait cachés , ils la déchirèrent à coups de fouet pour l'obliger à les découvrir , et la traitèrent si cruellement qu'elle expira quelques jours après.
Alaric n'avait indiqué que deux asiles, que ses soldats devraient soigneusement respecter. C'étaient l'église de Saint- Pierre et celle de Saint-Paul. Un nombre considérable de chrétiens dut son salut à cet ordre d'Alaric , tandis que les païens qui s'étaient réfugiés dans les temples de leurs faux dieux y furent impitoyablement massacrés.
Placidie , fille de Théodose-le-Grand , se trouvait alors à Rome. Elle était sœur de l'empereur Honorius, qui , au lieu de défendre sa capitale au péril de sa vie , se tenait lâchement enfermé dans Ravenne, prêt à s'embarquer pour l'Orient , si la fortune continuait d'être favorable à Alaric.
Le nom de Placidie , qui en latin exprime la paix, fut peutêtre donné à la fille de Théodose par une inspiration mystérieuse de la Providence, qui destinait cette princesse à faciliter l'union des races barbares, pleines d'avenir et de vigueur, avec la race illustre , mais décrépite des Romains.
Placidie avait vingt-deux ans, quand Alaric s'empara de Rome; elle était par conséquent dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Les chefs barbares n'éprouvaient aucune émotion devant les chefs-d'œuvre du génie humain ; les palais, les tableaux , les statues , tout cela était de nul prix à leurs yeux. Ils n'étaient émus que par les chefs-d'œuvre de Dieu , par le silence solennel des nuits , par les sifflements des forêts et les mugissements des mers , ou par les vastes perpectives et les grands horizons, Mais ce qui les frappait surtout , c'était la i beauté , non point la beauté inerte , plus ou moins imitée par le sculpteur ou par le peintre , mais la beauté mobile et vivante communiquée à la femme par le créateur.
Placidie brillait de cette beauté , et le beau-frère d'Alaric, Ataulphe , en fut si frappé , que tous les instincts de son cœur
DE l'histoire moderne. 35
furent subitement changés. Quand Alaric , après avoir tout saccagé , dut quitter Rome , Ataulphe emmena Placidie ; mais la fille de Théodose n'était que prisonnière , tandis que le cœur du chef barbare était dompté.
Alaric étant mort , lessuffrages des Goths élevèrent Ataulphe à la royauté ; mais les Goths virent bientôt avec étonnement que le nouveau roi ne ressemblait à son prédécesseur que par la bravoure , et qu'il n'aspirait maintenant qu'à reconstruire ce qu'il avait aidé Alaric à renverser. Ataulphe, en adoptant cette politique, courait grand risque de perdre le sceptre • mais son principal désir était de se rendre digne de Placidie. Pour complaire à celle-ci , il offre la paix et son amitié à Honorius, qui se trouve heureux d'accepter son offre, et le charge d'aller, comme allié de l'empire, combattre d'autres chefs barbares qui avaient usurpé le pouvoir dans les Gaules. Ataulphe amène donc son armée hors de l'Italie, qu'elle avait parcourue et ravagée pendant quatre ans , et il occupe bientôt Narbonne, Toulouse , Bordeaux , et tout le pays depuis Marseille jusqu'à l'Océan.
Mais c'était chose plus facile de conquérir des provinces , que de gagner le cœur de Placidie, qui conservait au milieu de sa captivité des sentiments dignes de la fille du grand Théodose.
Les antiques lois de Rome interdisaient aux Romains tout mariage avec les étrangers , et ces lois avaient pris un tel empire sur les esprits , que les empereurs eux-mêmes n'avaient jamais osé s'y soustraire. C'est ainsi qu'on vit le grand et victorieux Titus se séparer de la reine Bérénice qu'il aimait et dont il était aimé , plutôt que de contrarier les idées romaines en un point aussi capital.
Placidie comprit peut-être que cette législation était contraire à l'esprit chrétien, qui tendait à briser les barrières que les idées païennes avaient élevées entre les différents peuples , et à les confondre tous dans une même famille. Elle fut au moins sensible à deux qualités qu'Afaulphe possédait, et qui
sont celles que les femmes ont toujours le plus estimées, à la bravoure et à la générosité. Après avoir éprouvé durant quatre ans entiers les sentiments d'Ataulphe, dont les égards vis-à-vis délie ne s'étaient jamais lassés un seul instant , elle finit par consentir à devenir son épouse.
C'est à Narbonne, au mois de janvier de l'an 414, que les noce9 furent célébrées. La cérémonie eut lieu dans le palais d'Ingenuus, Gaulois d'une noblesse illustre. Narbonne dut voir accourir ce jour là dans ses murs une multitude innombrable de Romains , de Gaulois et de barbares de différentes tribus , qui devaient , par des motifs divers , désirer également cette union. Les Romains et les Gaulois espéraient sans doute qu'Ataulphe les protégerait contre de nouvelles attaques des barbares ; et ceux-ci, dont les hordes erraient ça et là sur le sol Gaulois, devaient voir avec fierté un barbare comme eux , devenir le beau-frère de l'empereur d'Occident.
Atauiphe n'oublia rien pour rendre la fête des noces digne de Placidie et de la majesté royale; tout y fut magnifique et répondit à la générosité de l'un et à l'auguste naissance de l'autre. Le roi des Wisigoths y parut vêtu à la Romaine, et après avoir donné la première place à Placidie, il s'assit auprès d'elle sur le lit nuptial , paré à la manière et selon l'usage des Romains. Les dépouilles de Rome et des principales cités de l'empire furent le cadeau nuptial. Cinquante jeunes seigneurs richement vêtus apportèrent chacun à Placidie deux bassins, l'un rempli de pièces d'or, l'autre de bijoux et de pierreries.
Jamais femme ne reçut de plus riches présents ; mais jamais femme n'en fut plus digne que Placidie. En épousant un barbare, ce que jamais une femme romaine de haut rang n'avait fait jusque-là , la fille du grand Théodose s'était humiliée génépeusement pour sauver l'empire , et toutes les richesses de la terre étaient impuissantes à récompenser un tel dévouement.
MEURTRE DHYPATIE A ALEXANDRIE.
An 415.
Dans le quatrième siècle et au commencement du cinquième, Rome et Constantinople brillaient surtout par la puissance et par la richesse , mais Athènes et Alexandrie brillaient d'un éclat tout aussi vif par la science et par le génie.
Ptolémée Philadelphe, qui régnait en Egypte, trois cents ans avant Jésus-Christ , avait fondé l'école d'Alexandrie, qui, durant plus de sept siècles, produisit une foule d'hommes illustres parmi les savants , les grammairiens , les poètes , et les philosophes. Ceux-ci se divisaient en plusieurs sectes dont îa plus célèbre , à partir du troisième siècle de notre ère, fut celle des néoplatoniciens , qui avaient tenté d'associer aux doctrines de Platon des idées mystiques empruntées au christianisme.
Ammonius Saccas avait fondé cette école à la fin du second siècle. Dans le troisième , Plotin en avait professé les doctrines avec éclat, et ces doctrines, empreintes d'un certain caractère de dignité et de grandeur , étaient celles qu'avaient adoptées à Alexandrie la plupart des païens éclairés.
L'on av ail vu souvent dans celle ville les femmes professer dans les écoles publiques avec succès , mais celle qui acquit le plus de gloire fut Hypatie , fille du philosophe Théon.
Hypatie ne se distinguait pas seulement par son génie ; elle se distinguait aussi par sa vertu et par sa beauté , et c'était sans doute une rare merveille que d'entendre une femme jeune et belle exposer dans la langue grecque , c'est-à-dire dans la langue la plus harmonieuse que les hommes aient jamais parlée , les grandes idées de Platon. Aussi la réputation d'Hypatie lui attira-t-elle un grand nombre de disciples , entre autres , le célèbre Synésius, qui, après sa conversion au christianisme, devint évèque de Ptolémaïde, et qui a laissé divers ouvrages également remarquables par l'élévation des idées et par l'élégance, la noblesse et la pureté du style. On peut conjecturer parle mérite du disciple, quel devait être le talent d'Hypalie qui l'avait initié aux études philosophiques.
Hypatie était à Alexandrie l'oracle des païens , et son talent lui avait attiré aussi un grand nombre d'admirateurs parmi les chrétiens. De ce nombre était Oreste, gouverneur de la ville, dont l'amitié devint la cause de son malheur.
Oreste s'était posé en ennemi déclaré de saint Cyrille, qui, à raison de ses éminentes vertus et de son immense charité, était l'objet d'une sorte de culte de la part de tous les chrétiens d'Alexandrie.
Quelques-uns de ces chrétiens , peu imbus des véritables maximes évangeliques , ne se bornaient pas à un amour ardent et assurément bien légitime pour leur patriarche ; ils y mêlaient une haine profonde pour le gouverneur et pour toutes les personnes qu'ils croyaient être de son parti.
Quoique tous les torts fussent du côté du gouverneur , saint Cyrille , vivement affligé de l'inimitié ouverte qu'Oreste affichait vis-à-vis de lui et qui causait un déplorable scandale , mit tout en œuvre pour la faire cesser. Il fit les premières avances , et envoya demander à Oreste son amitié, au nom des
de l'histoire moderne. 39
saints évangiles. Tout fut inutile. Le gouverneur ne voulut pas entendre parler de réconciliation.
Une de ces rumeurs qui s'élèvent de temps en temps dans les grandes cités , et dont on ignore l'origine , se répandit alors tout-à-coup dans l'immense ville d'Alexandrie, qui était la troisième ville de l'empire , et qui comptait une population presque aussi considérable que celles deRomeoudeConstantinople. On disait qu'Hypatie était la cause du refus qu'avait fait le gouverneur de se réconcilier avec le patriarche.
II n'en fallut pas davantage pour jeter le peuple d'Alexandrie, dont l'imagination était prompte à s'enflammer, dans une sorte d'exaspération. La mort d'Hypatie est aussitôt résolue par une troupe de furieux, qui se dirigent vers sa maison en poussant des vociférations sinistres.
Ces forcenés rencontrent la fille de Théon qui sortait à peine de sa demeure , et dont l'esprit peut-être n'était alors occupé que de quelque sublime rêverie de son maitre Platon. Avant qu'elle eût pu songer à fuir, on se jette sur elle avec fureur, on la met en pièces , et l'on traîne ses membres sanglants dans les divers quartiers de la ville. Ce lamentable événement arriva en l'année 415.
Une action aussi horrible fut désapprouvée hautement par tous les gens de bien, et saint Cyrille en particulier en conçut la plus profonde douleur.
Aucun événement, en effet, ne pouvait être plus fatal au développement de la foi chrétienne. Les rêves de la philosophie néoplatonicienne , enfantés par des suppositions chimériques , devaient inévitablement se dissiper devant les rayons de la foi chrétienne basée au contraire sur des faits irrécusables , comme un brouillard léger disparaît aux premiers rayons du soleil. Le talent d'Hypatie avait redonné à ces idées un peu de vogue , mais comme cette vogue tenait uniquement au prestige qu'exerçait cette femme extraordinaire, elle ne pouvait être de longue durée.
40 GRANDES SGÈSES
La mort tragique d'Hypalie arrêta donc peut-être pour quelque temps les progrès du christianisme , en rendant les chrétiens odieux; car les païens ne manquèrent pas sans doute d'imputer à tous les chrétiens ce qui n'était que le crime de quelques misérables en délire.
Plus d'une fois, sans doute , dans les rangs des jeunes disciples de l'école néoplatonicienne dont la mort d'Hypatie ne fit qu'augmenter la célébrité, il dut se rencontrer de ces âmes droites qui ressentent une soif ardente pour la vérité, et que le ride des doctrines philosophiques poussait à embrasser la foi chrétienne. Les maîtres de cette école pouvaient alors souvent être à bout d'arguments pour défendre leurs vains systèmes. Mais quand leurs raisons métaphysiques étaient épuisées, il leur restait une dernière ressource , c'était de dire au jeune homme ébranlé par la grâce .- « Jeune homme, tu parais avoir la pensée d'aller parmi les chrétiens ; mais songes-y. Les chrétiens ne sont que des fanatiques qui souillent volontiers leurs mains du sang le plus pur... Les chrétiens , ce sont les meurtriers d'Hypalie... »
La mort de la fille de ïhéon, qui paraissait digne d'une fin plus heureuse , put aussi scandaliser quelques chrétiens peu affermis dans leur foi. Les esprits faibles se laissent , en effet , facilement aller à douter de la Providence , quand ils sont témoins d'un événement qui déconcerte leurs vues ; et le sort d'Hypatie fut assurément des plus funestes , et en apparence , des plus immérités. Mais , dans ces conjonctures , l'homme n'a qu'à tomber à genoux, et qu'à adorer en silence les décrets de Dieu , qui seul voit à nu les replis les plus cachés de notre âme , et seul peut proportionner exactement les châtiments aux fautes.
La fille de ïhéon jouissait d'une réputation sans tache. Elle avait donc, sans doute, la virginité du corps et, nous le croyons aussi, la virginité du cœur. Mais peut-être qu'au milieu des applaudissements passionnés qui l'entouraient , elle
avait perdu la virginité de l'esprit , en s'attribuânt à ellemême son mérite et en négligeant d'en rapporter tout l'honneur au premier auteur de son être. La foi chrétienne appelle cette virginité si rare l'humilité. Les deux autres sont celles que les hommes admirent le plus; mais Dieu fait plus de cas de la troisième. A ses yeux, la virginité des sens et même celle du cœur, sans l'humilité, ne sont que ce qu'est pour nous une rose sans parfum.
Heureuse donc Hypatie, si elle possédait aussi cette troisième virginité! Sa mort funeste put alors se changer facilement en triomphe, puisqu'il suffît à la grâce de Dieu d'un seul instant pour faire passer notre âme des ténèbres les plus épaisses dans les régions de la lumière la plus pure , et qu'à défaut du baptême de l'eau et du baptême du sang , il reste toujours à l'espérance humble et soumise le baptême du désir.
VJ