‹ Grandes scènes de l'histoire moderneChapitre 31 sur 44 · LE DUC DE BRAGANGE PROCLAME ROI DE PORTUGAL · texte numérisé non relu

LE DUC DE BRAGANGE PROCLAME ROI DE PORTUGAL

Il fui un lemps dans le monde , où le sort de tous les hommes dépendait du caprice d'un seul. Ce temps affreux dura trois cents ans; il dura depuis Auguste jusqu'à Constantin. Ce fut alors une époque de tyrannie et d'oppression dont on ne peut que difficilement aujourd'hui se faire une idée, tant la civilisation chrétienne a changé, depuis, la face du monde.

Pour avoir un peu de sécurité et conserver quelques chances d'embrasser longtemps leurs enfants, tous les hommes alors étaient obligés de se faire petits, bien petits. Malheur à qui osait parler à cœur ouvert ! malheur à qui paraissait trop absorbé par ses réflexions ! malheur encore à qui paraissait sentir trop vivement ! car tout cela donnait prise à la délation; et au bout de la délation, était presque inévitablement l'exil ou la mort.

De loin en loin , un Titus , un Marc Aurèle venaient inter-

rompre la Irisle série des monstres couronnés ; mais comme à chaque instant une passion ardente pouvait d'un empereur, bon jusque-là, faire lout-à-coup un Néron ou un Domitien , on tremblait encore devant un prince juste , qui pouvait devenir tyran le lendemain, comme on ne laisse pas de trembler devant une bête féroce apprivoisée.

Ce fut donc un insigne bonheur pour le monde , quand la foi chrétienne triomphante vint établir une digue infranchissable contre les caprices sanguinaires des empereurs , et un bonheur non moins grand , quand le fer des barbares brisa en mille éclats le viel empire romain.

Avant celte double révolution, en effet, un homme libre et droit qui avait encouru injustement la disgrâce du prince , n'avait d'autre abri contre la vengeance de César que la mort. S'il élait chrétien, il attendait patiemment qu'elle vînt le frapper; s'il était païen, il allait souvent au-devant d'elle. Mais jamais il ne pouvait la fuir , parce que les limites de la puissance des empereurs étaient à peu près les mêmes que celles du monde , au moins du monde civilisé.

Depuis l'invasion des barbares , au contraire , le poids de la tyrannie, lors même que les princes oubliaient leur titre de chrétien , se trouva partout singulièrement allégé , parce que tout homme opprimé put alors se soustraire facilement par la fuite, à un joug qui devenait intolérable. En songeant au temps où la puissance du même homme s'étendait par toute la terre, chacun dut se croire à peu près libre quand il put dire : >< Pour échapper au coup injuste qui me menace , je n'ai qu'à atteindre la cime de celte montagne que je vois devant moi , ou à franchir ce fleuve dont j'aperçois d'ici l'autre rive. »

Ce morcellement de la puissance eut sans doute aussi ses inconvénients. Le plus grand, fut de priver la chrétienté d'un chef commun , quand il fallait résister aux attaques de nations infidèles; et ce fut pour parer à cet inconvénient, que les papes rétablirent l'empire d'Occident. Mais ils ne lardèrent

de l'histoire moderne. 375

pas à se convaincre que le glaive qu'ils avaient mis entre les mains de Charlemagne pour défendre l'Eglise , pouvait servir aussi à l'opprimer , et qu'à tout prendre , il valait mieux pour eux s'appuyer sur les sympathies constantes et profondes de l'universalité des chrétiens , que sur la force matérielle d'un dominateur suprême, sujet, comme le sont tous les individus , aux coups de vent des caprices et aux orages encore plus dangereux des passions.

Depuis les excès commis par un grand nombre d'empereurs d'Allemagne , tous les amis de la liberté des peuples durent donc considérer un empire Irop vaste comme un malheur pour le genre humain; et, à cetiire, vers la fin du seizième siècle , la domination de Philippe II , qui croissait de jour en jour , dut être , pour tous les contemporains de ce prince, un sujet légitime d'effroi.

L'abdication de Charles-Quint avait déjà placé sous l'autorité de Philippe , outre l'Espagne tout entière , Naples et la Sicile , le duché de Milan , le Roussillon , la Franche-Comté , les Pays-Bas, et la plus grande partie de l'Amérique.

Les guerres religieuses qui bientôt après désolèrent la France , donnèrent quelque temps à ce prince , habile et profond politique . l'espoir de régner aussi sur notre belle patrie , où il avait su se faire de nombreux partisans avant que le bon roi Henri IV abjurât le calvinisme; et il se crut sans doute alors au moment de voir les côtes occidentales de son empire s'étendre , d'un seul trait , depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à l'Océan Germanique.

Avant l'année 1580 , Philippe II était donc déjà un colosse de puissance , quand , dans le cours de celte année , l'épée d'un grand capitaine vint , à la suite d'un événement imprévu , doubler encore son pouvoir , en ajoutant d'immenses contrées aux nombreux états placés antérieurement sous son sceptre.

Le Portugal, en effet, avait profité des découvertes de ses grands navigateurs , comme aussi de celles de Christophe

Colomb , pour acquérir de vastes possessions en Asie et une grande contrée dans l'Amérique méridionale.

En 1557, la couronne de ce pays était échue à un enfant âgé seulement de trois ans, don Sébastien, dont les précepteurs développèrent bientôt avec trop de complaisance les goûts naturellement chevaleresques. Parvenu à l'adolescence , Sébastien projeta de conquérir une partie de l'Afrique sur les Maures; et, en l'année 1578, il leva une armée considérable avec laquelle il passa dans le Maroc, qu'il comptait facilement soumettre. Mais le sort des armes trahit son jeune courage , et il périt, en combattant valeureusement , dans une grande bataille qu'il livra aux Maures le 4 août 1578.

Le roi Sébastien, mort ainsi à la fleur de l'âge , ne laissait point de descendants , et son oncle , le cardinal Henri , qui recueillit la couronne à soixante-dix-sept ans, ne pouvait pas espérer la porter longtemps.

Le cardinal Henri mourut, en effet, bientôt après, et de nombreux prétendants aspirèrent aussitôt à lui succéder. Les plus sérieux étaient la duchesse de Bragance et le roi d'Espagne, Philippe II.

Le droit public du Portugal semblait appeler la duchesse de Bragance , ii|le du prince Edouard , fds lui-même du roi Emmanuel-le-Fortuné. Mais Philippe II, né d'Isabelle, fille aînée du même roi Emmanuel, prétendait que l'aînesse de sa mère devait lui donner l'avantage sur la duchesse de Bragance ; et, en l'année 1580, une armée, commandée par le célèbre duc d'Albe, lui procura par la force des armes une primauté sur sa concurrente, que le droit lui refusait; car , en supposant que le titre de la parenté fût favorable à Philippe, les lois portugaises néanmoins l'éîoignaient, puisqu'elles excluaient expressément de la couronne tout prince étranger.

La joie de Philippe H dut être grande quand il se vit maître du Portugal, puisque la possession de celte illustre métropole lui procurait par là même l'acquisition d'immenses colonies

de l'histoire moderne. 377

dans les deux hémisphères; et il put dire alors orgueilleusement , avec plus de vérité encore que ne l'avait dit Charles- Quint , que le soleil ne se couchait jamais sur ses états.

Mais la Providence ne devait pas laisser subsister longtemps une puissance aussi colossale , et aussi menaçante pour la liberté du reste du monde.

La conversion de Henri IV fit perdre d'abord à Philippe tous les partisans qu'il pouvait avoir en France; et les espérances qu'il avait pu concevoir de ce côté se dissipèrent en un instant , comme un beau songe disparaît au moment du réveil.

Les Pays-Bas échappèrent vers le même temps à son sceptre de fer, et les Hollandais, devenus libres, et maîtres d'une marine puissante, commencèrent bientôt à enlever, pièce à pièce , à l'Espagne la plus grande partie des anciennes colonies portugaises.

La domination espagnole sur le Portugal même , se prolongea plus longtemps. Philippe H transmit l'antique couronne des Algarves à son fils Philippe lïï , qui la laissa de même à son fils et successeur Philippe IV.

Ce dernier prince, en l'année 1640, était représenté en Portugal par une de ses tantes, qui avait le litre de vicereine sans en avoir le pouvoir, et par un Portugais d'une naissance obscure , nommé Vasconcellos , qui avait gagné la confiance du duc d'Olivarès , premier ministre de Philippe. Ce protégé d'Olivarès avait , lui ; toute la puissance d'un viceroi , quoiqu'il n'en eût point le titre.

Semblables pourtant à deux fleuves qui , après s'être rapprochés dans un même lit , conservent longtemps encore la couleur différente de leurs eaux, les Espagnols et les Portugais étaient mêlés sans être unis. Vasconcellos voyait que le joug espagnol était détesté dans toute la Lusilanie; mais , au lieu de chercher à gagner la bienveillance des Portugais, il croyait pouvoir les maintenir dans la soumission en les effrayant par des rigueurs sans cesse croissantes ; et un grand nombre

de nobles , de commerçants , de bourgeois , avaient été par lui privés de leurs biens ou jetés dans les cachots.

Lisbonne était donc plongée dans une immense tristesse et une morne consternation. Ce n'était plus la ville brillante et fîère j, qui voyait affluer des navires de toutes les nations dans son vaste port, d'où partaient, de temps en temps, des flottes nombreuses qui allaient porter la terreur du nom portugais jusque dans les contrées les plus lointaines. Le Tage humilié n'entourait maintenant de ses eaux languissantes que quelques galiotcs espagnoles , instruments d'espionnage et de tyrannie; et Cadix , qui attirait tout le mouvement commercial et qui chaque jour grandissait, s'enorgueillissait de la décadence de son ancienne rivale.

Vasconcellos , cependant , n'apercevait aucun sujet prochain de crainte. La duchesse de Bragance, en mourant, avait transmis ses droits sur la couronne de Portugal à un fils pusillanime, qui ne songeait guère à les faire valoir et ne paraissait occupé que de ses plaisirs. Mais ce prétendant, par lui-même peu redoutable , avait épousé une noble et courageuse femme , qui , née dans les splendeurs de la grandesse espagnole , n'avait retenu de son origine que la fierté et la magnanimité castillanes , et était devenue , dès son mariage , toute portugaise par le cœur.

Louise de Guzman, issue de l'antique race des Médina Sidonia , et sœur du duc de ce nom , qui était alors gouverneur de l'Andalousie , fait sentir au duc de Bragance son époux, qu'il est honteux d'obéir là où l'on devrait commander , et elle le décide à seconder de tout son pouvoir une vaste conspiration formée dans le but de lui rendre la couronne qui , par droit , devait lui revenir.

Le 30 novembre 1640, Vasconcellos était allé assister, de l'autre côté du Tage 7 à une partie de plaisir. La nuit qui suivit celte fête , son imagination ne cessa pas, sans doute , d'être bercée d'idées riantes , et quand il s'éveilla , rien encore dans Lisbonne n'était changé. Mais l'orage allait éclater.

Durant la nuit, les conjurés avaient fait leurs dernières dispositions. Nobles , prêtres , bourgeois, fous étaient animés du même courage. Les femmes excitaient les maris , et il se trouva jusqu'à des mères qui , quelques heures avant l'insurrection , encourageaient leurs enfants. L'une de ces mères héroïques , dona Philippe de Villenès , avait armé de ses propres mains ses deux fils , en leur disant : « Allez , mes enfants , détruire la tyrannie et nous venger de nos ennemis ; et si le succès ne répond pas à nos espérances , estimez-vous heureux de ne pas survivre au malheur de tant de gens de bien qui vont se dévouer comme vous. »

Au retour du jour , cependant, les conjurés se rendent au Palais par divers chemins, cachant leurs armes sous leurs vêtements , et ils attendent avec impatience que l'horloge sonne huit heures; c'est le moment qu'ils ont fixé pour l'exécution du complot.

A peine l'heure a-t-elle sonné , que , divisés en plusieurs groupes, ils s'élancent , prompts comme l'éclair, sur les divers points dont ils doivent d'abord s'emparer. Les uns désarment la garde allemande, d'autres poignardent la garde espagnole. L'accès des appartements est libre déjà. Les conjurés se précipitent vers celui qu'occupe Vasconcellos Le malheureux est bientôt saisi, percé de plusieurs coups d'épée, et son corps est jeté aussitôt par une fenêtre , pendant que d'autres conjurés, appelant le peuple , s'écrient de tous les points du palais : «Le tyran est mort, Vive la liberté! Vive don Juan, roi de Portugal ! »

La révolte, dès-lors, devient universelle. Les sentiments de tous les Portugais sont si unanimes, qu'on eût dit que Lisbonne tout entière était dans le secret de la conspiration. Partout , à la place du drapeau espagnol foulé aux pieds , l'ancien drapeau portugais est salué par les acclamations les plus enthousiastes, et avant la fin du jour, Lisbonne ne conserve plus un seul signe de la domination espagnole.

Les provinces, à mesure qu'elles apprennent le soulèvement de la capitale , suivent son exemple avec le même entraînement ; et dès le 15 décembre, quinze jours seulement après l'insurrection, le duc de Bragance reçoit solennellement dans l'antique cathédrale de Lisbonne, des mains de l'archevêque, la couronne glorieuse qui avait orné le front de ses aïeux maternels, et que porte encore aujourd'hui l'un de ses descendants.

Cette révolution mémorable, si facilement accomplie après soixante ans de domination espagnole, doit entretenir l'espérance de tous les peuples qui , à la suite de quelque grande injustice , gémissent sous le joug de l'étranger ; car elle prouve qu'après une longue oppression , il suffit quelquefois d'un seul jour pour qu'une nationalité, qu'on pouvait croire éteinte sans retour , recouvre tout-à-coup sa vie et sa splendeur ancienne.

— oo^î-^-Ji g-*-s-«^'

Page 1