U2 GRANDES SCÈNES
le traité de Passait , le libre exercice de leur culte dans tous les lieux où il se trouvait étabii ; mais ce traité n'empêcha point qu'il ne subsistât entre les luthériens et les catholiques une lutte sourde et des démêlés fréquents qui présageaient pour l'avenir quelque guerre redoutable.
Cette guerre éclata en l'année 1618, et, durant trente années entières, toutes les contrées de l'Allemagne lurent mises à feu et à sang, les forces des deux partis étant à peu près égales. Les catholiques avaient pour eux l'empereur d'Allemagne ; mais les luthériens, qui avaient l'appui de la France, étaient surtout protégés par la redoutable épée du roi de Suède Gustave-Adolphe.
Celte affreuse guerre , connue dans l'histoire sous le nom de guerre de trente ans , ne fut terminée que par la paix de Munster, en 1648.
Mais de nouvelles calamités devaient bientôt fondre sur l'Allemagne , par suite des rivalités de la France et de l'Espagne.
Ces deux grandes puissances furent un moment rapprochées, en l'année 1660, par le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse d'Autriche, fille du roi Philippe IV; mais la paix des Pyrénées , qui avait suivi ce mariage , ne fut pas de longue durée.
Les possessions espagnoles entouraient alors la France de divers côtés , vu que la Franche-Comté et les Pays-Bas dépendaient en ce temps de l'Espagne, et l'ambition de Louis XIV trouva facilement des raisons pour recommencer la guerre contre les Espagnols.
Bientôt la guerre s'étendit à l'Allemagne, qui, à partir de l'année 1673, envahie plusieurs fois par les armées françaises, eut à supporter de nouveau pendant cinq à six ans toute sorte de calamités et de fléaux.
Enfin, le traité de Nimègue , souscrit par l'empereur le 5 février iG/9. rendit de nouveau la paix à cette contrée mal-
heureuse , si cruellement dévastée par deux fois depuis le commencement du siècle.
Le souvenir des malheurs passés commençait déjà à s'affaihlir ; le laboureur semait avec confiance son grain , dans l'espoir de recueillir la moisson ; les mères pressaient avec bonheur leurs fils dans leurs bras, sans craindre de les voir enlevés à leur tendresse par le fer meurtrier des batailles ; quand une trombe formidable paraît tout-à-coup à l'Orient, et menace non plus seulement l'Allemagne , mais la chrétienté tout entière , de plaies encore plus horribles que celles qui venaient à peine de se cicatriser.
Tandis que les princes chrétiens , égarés par des ambitions criminelles , versaient le sang de leurs sujets dans des guerres fratricides , les Turcs essayaient d'étendre de plus en plus vers l'Europe occidentale, les limites de leur empire.
En l'année 1522 , Soliman II s'était emparé de l'île da Rhodes , malgré la défense héroïque des chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem.
Le même Soliman avait, en l'année 1529, guidé, pour la première fois . les étendards de Mahomet jusque sous les murs devienne.
En 1543 , sous prétexte de protéger le jeune fils de Jean Zapol . qui prétendait à la couronne de Hongrie et dont la mère avait imploré son secours , Soliman s'epjpara de toute la haute Hongrie, et fit de Eude , capitale de ce pays, une place d'armes avancée , d'où il menaçait à chaque instant les disciples du Christ.
L'orgueil musulman ne connaissait déjà plus de bornes , et Dieu devait l'abattre par deux grands revers. L'un fut l'échec honteux , éprouvé , en 1565 , par les généraux de Soliman , qui assiégèrent inutilement Malte, défendue par l'intrépidité des chevaliers de Saint-Jean. L'autre fut la défaite navale que Sélim II subit , six ans après , à Lépante.
Ces revers arrêtèrent quelque temps les successeurs de Soliman et de Sélim.
Sous Amurath IV, surnommé l'Intrépide , et qui méritait ce nom , ce fiiTcontre les Perses que les Turcs dirigèrent leurs armes; et, en l'année 1639, Bagdad, l'ancienne capitale des califes , fut détruite de fond en comble.
Mais, vers le milieu du dix-septième siècle, les Turcs tournèrent de nouveau leurs fureurs contre les états chrétiens. Les Vénitiens possédaient, depuis plusieurs siècles, l'île de Candie , l'ancienne Crète aux cent villes. Les Turcs avaient envahi une partie de l'île dès l'année 1640 ; et quoique, en 1667, un grand nombre de seigneurs français fassent allés se joindre aux Vénitiens pour repousser une nouvelle irruption des Turcs, qui assiégeaient cette fois Candie, la capitale de l'île, Candie fut à la fin emportée par les assiégeants , en 1669 , après deux ans et quatre mois de siège. Il n'y eut plus, dès ce moment , aucune île dans l'Archipel où l'orgueilleux croissant n'eût remplacé la croix.
En 1664 , l'habileté et la valeur de Montécuculli avaient triomphé d'une armée nombreuse d'Ottomans , qui avait envahi la Hongrie. Mais les Turcs curent bientôt oublié cet échec.
En 1683, une armée beaucoup plus nombreuse que celle qu'avait détruite Montécuculli, attaque de nouveau la Hongrie. Elle compte près de 300,000 guerriers. Cette fois , plusieurs seigneurs Hongrois, mécontents de l'Autriche, se joignent aux Turcs commandés par le grand-visir de Mahomet IV , Kara-Mustapha ; et le visir , ne rencontrant plus d'obstacle devant lui, conduit ses troupes avides de sang et de pillage jusque sous les murs de Vienne , où il arrive le 7 juillet.
Un cri d'effroi retentit alors dans toute la chrétienté. Qui sauvera Vienne surprise inopinément , de la fureur de trois cent mille Osmanlis? Et, Vienne prise, le Danube franchi, quel obstacle pourra empêcher les Turcs de promener jusqu'au Rhin leur sanglant cimeterre ?
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L'empereur d'Allemagne, Léopold, a quitté lâchement la capitale de l'Autriche, qu'il ne se croit pas en mesure de défendre , et la petite garnison qu'il y a laissée pourra sans doute à peine tenir quelques jours.
Quand le successeur de Charles-Quint fuit devant les Turcs, quel souverain dans la chrétienté pourra donc arrêter leur marche?
Le seul monarque , en Europe , dont les états égalent ceux de Léopold , le seul qui puisse compter parmi ses ancêtres une plus longue série de rois que Léopold ne compte d'empereurs, c'est le roi de France. Mais, depuis François Ier , en haine de l'Autriche, les rois de France sont unis au Turc par des traités qu'ils n'osent rompre, et dans ce moment même Louis XIV a de nouveaux démêlés avec l'empereur.
Que les chrétiens se rassurent, pourtant!
Celui qui changea le monde par la prédication de douze pêcheurs , n'a pas besoin , quand il veut le sauver par une épée, d'armer un guerrier issu de nombreuses générations de rois. Cette fois , il le sauvera par l'épée d'un simple gentilhomme , roi maintenant , il est vrai , mais qui n'a dû le sceptre qu'à ses précédents exploits contre les ennemis du nom chrétien.
Parais donc, Sobieski , parais, toi qui, avant d'être roi de Pologne , fis , il y a dix ans , mordre la poussière dans les champs de Choczim à vingt-huit mille Turcs ! L'Europe entière n'a confiance qu'en ta valeur.
La garnison de Vienne sent, en effet, redoubler son courage quand elle apprend que le roi de Pologne s'avance.
Il est déjà arrivé, le noble successeur des Jagellons, sur les hauteurs du Kahlenberg. Mais, avant de descendre la montagne et de se mesurer avec l'ennemi, il veut placer tous ses combattants sous la protection du Dieu des armées. Une messe solennelle est célébrée par son ordre dans l'église des (lamaldules; l'armée polonaise tout entière, rangée en bataille devant les portes de l'église, s'nnit au saint sacrifice, et, à
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l'exemple de Moïse invoquant le secours du Très-Haut contre les Amalécites , le héros chrétien , pendant toute la durée des saints mystères , tient ses bras étendus en forme de croix.
Le sacrifice fini , le roi de Pologne monte à cheval , plein de confiance. Quelles forces amène-t-il pour attaquer l'armée ottomane, qui, malgré les pertes qu'elle a éprouvées depuis le commencement du siège, compte encore plus de deux cent soixante mille combattants? Sa petite armée, si l'on peut appeler cela une armée , ne se compose que de douze mille cavaliers et de trois mille fantassins (1). C'est avec cette poignée d'hommes, que Sobieski arrive en présence d'une armée quinze à vingt fois plus nombreuse que la sienne.
Le brave duc de Lorraine Charles V, l'électeur de Saxe Georges III , l'électeur de Bavière et quelques autres princes allemands , amènent cependant quelques troupes , qui opèrent leur jonction avec celles de Sobieski; mais toutes ces forces réunies atteignent à peine le chiffre de soixante mille hommes.
Sobieski pourtant n'hésite pas à livrer bataille. Dès qu'il a vu les lignes de l'armée ottomane , il juge que le grand-visir a mal disposé son armée. Il fond aussitôt sur les Turcs avec une intrépidité qui les étonne et les glace d'effroi . Le duc de Lorraine les attaque de son côté avec le même courage ; et après quinze heures de combat, les Turcs prennent la fuite dans un désordre épouvantable, laissant vingt-cinq mille morts sur la place , et abandonnant tout leur matériel de guerre avec un butin immense aux vainqueurs.
Cette victoire mémorable, qui ne coûta pas quatre mille hommes aux Polonais et aux Allemands réunis , fut remportée par le roi de Pologne, le 12 septembre 1683. Le lendemain 13, on chanta dans la cathédrale de Vienne un Te Deum solennel que Sobieski voulut entonner lui-même, pour
(i)Pfister, Histoire d'Allemagne, liv. 3, chap. 4, (t. 9, p. 112 de la traduction française). Suivant d'autres historiens, pourtant, Sobieski aurait amené 25,000 Polonais.
remercier Dieu de la protection éclatante qu'il avait accordée à ses serviteurs , et qui , seule , pouvait expliquer la déroute totale de l'armée turque , si supérieure en nombre à celle des chrétiens.
Bientôt la renommée eut publié jusqu'aux extrémités du monde la gloire de Sobieski. Puisse cette gloire noble prince, protéger la Pologne , si jamais les états qui l'entourent, mus par une ambition coupable, entreprenaient de la démembrer! Puisse-t-elle au moins rappeler toujours aux chrétiens qu'il ne saurait y avoir, même ici-bas, de gloire plus éclatante que celle qui s'acquiert au service de Dieu !
La victoire de Sobieski est un des grands événements de l'histoire, parce qu'elle eut des conséquences décisives.
Quand les Arabes envahirent l'Europe, au huitième siècle, par l'Espagne , ce fut l'épée de Charles-Martel qui traça clans les champs de Poitiers la ligne que ces infidèles ne purent jamais dépasser. Vers l'Orient, une ligne pareille fut tracée aux Turcs , à la fin du dix-septième siècle , par l'épée du monarque polonais.
De cette époque date le déclin de la puissance ottomane. Quarante ans plus tard , le prince Eugène ne fit que continuer l'œuvre de Sobieski ; et depuis le prince Eugène , l'empire ottoman se débat vainement contre les serres de l'aigle moscovite aux deux têtes, qui de temps en temps le déchirent, et qui . tôt ou tard . doivent l'étouffer.
PREMIERE REPRESENTATION D'ESTHEK , k 8AINT-CYR.
An 1689.
Que d'autres admirent Louis XIV entrant éperonné et le fouet à la main dans la grand-chambre du Parlement de Paris , ou donnant des fêtes plus ou moins avouées en l'honneur de quelques beautés célèbres, desFontange, des La Vallière , des Montespan. Quant à nous , de telles scènes nous contris- (ent. La première blesse notre amour pour la justice; les autres offensent notre respect pour la pudeur. Combien nous aimons mieux voir Louis XIV honorer dans Lamoignon le magistrat incorruptible , et dans la veuve Scarron une femme qui sait lui résister !
D'un autre côté , quand tout sourit à Louis XIV, et que la victoire n'a jamais encore quitté ses drapeaux , nous n'aimons pas l'enthousiasme presque idolâtre dont il est l'objet ; nous n'aimons pas à voir alors ses courtisans tourner, dans la chapelle de Versailles , le dos à l'autel, pour contempler le monarque dans sa tribune : cela fait plus que nous choquer , cela
nous scandalise. Mais nous nous plaisons à voir Louis XIV supporter les revers avec une inaltérable magnanimité , et c'est quand il cesse d'être un demi-dieu pour ses contemporains, qu'il devient pour nous un grand prince.
Nous n'admirons pas non plus la politique de Louis XIV. Cette politique n'était autre que celle de Richelieu, calquée elle-même sur celle de François Ier; et nous croyons , contrairement aux idées reçues , que la politique de François Ier et de Richelieu manquait de grandeur. La France, suivant nous, avait mieux à faire que d'humilier la maison d'Autriche , de seconder les protestants d'Allemagne, et de s'allier avec le Grand-Turc. Comme sa puissance, dès- lors, était telle qu'elle n'avait nullement à craindre , en se tenant en paix , les attaques des états voisins , elle eût , à notre sentiment , mieux fait de s'unir à tous les états catholiques , pour tâcher de reprendre successivement aux Turcs les provinces et les îles qu'ils avaient ravies , depuis deux ou trois siècles , aux nations chrétiennes.
Mais où Louis XIV nous paraît mériter une admiration sans réserve, c'est dans la protection si constante et si généreuse qu'il accorda , durant tout son règne , aux lettres et aux arts.
Le siècle de Louis XIV est , à nos yeux , supérieur aux trois siècles littéraires qui avaient auparavant jeté un si vif éclat dans le monde: à celui de Léon X, à celui d'Auguste, à celui de Périclès.
Le siècle de Léon X brilla presque uniquement par les arts. Les lettres, sans doute , étaient cultivées aussi avec honneur à la cour du pape florentin ; mais les grands poètes et les grands écrivains de l'Italie sont tous antérieurs ou postérieurs au règne de ce pontife illustre.
Le siècle d'Auguste, au contraire, dans lequel brillèrent les plus beaux génies de Rome, ne produisit pas des artistes d'un mérite éminent, et les artistes de Rome crurent faire alors
assez pour le monde en conservant les traditions de l'art grec»
Quant au siècle de Périclès , l'on ne saurait , il est vrai , disconvenir que les lettres et les arts n'y aient jeté un égal éclat ; niais , outre que de beaux génies avaient brillé dans la Grèce avant le siècle de Périclès, que d'autres n*y parurent qu'après , Périclès d'ailleurs fut plutôt l'beureux contemporain que le protecteur de Sophocle, d'Euripide, de Phidias, de Zeuxis.
Mais Louis XIV apparaît à la postérité, entouré du plus brillant cortège qui se puisse imaginer d'orateurs , de poètes de tous les genres , de beaux-esprits, de sculpteurs , de peintres et d'architectes, qui tous se formèrent à sa cour, et que son goût naturel , ses égards bienveillants et sa munificence contribuèrent certainement à faire éclore.
Dans ce cortège si nombreux, il est des hommes dont le génie majestueux impose, comme Bossuet, Pascal, Corneille, le peintre Lebrun , larchitecle Perrault ; d'autres dont le génie plus séduisant attire, comme Racine, Fénelon, Molière, La Fontaine , Puget , Lesueur. Nos sympathies les plus vives sont pour les derniers ; et comme les lettres sont au-dessus des arts, comme la poésie'est au-dessus de la prose, et que la tragédie enfin est au-dessus de la comédie et de la fable , Racine est de tous les beaux génies du siècle de Louis XIV , celui qui trouve le plus de sympathies dans notre cœur.
Ce n'est , en effet , à nos yeux, qu'un paradoxe de collège, de vouloir mettre Corneille en parallèle avec Racine.
Comme Corneille précéda Racine , et qu'il traita le premier la tragédie avec une majesté digne de ce genre de composition , nous comprenons qu'on puisse soutenir qu'il contribua autant (pie Racine , si l'on veut même , plus que lui , au grand essor de notre littérature. C'est là une tout autre question.
Mais , ce qui nous semble insoutenable, c'est de mettre en balance les tragédies du premier et celles du second. La preuve irrécusable, à nos yeux, delà supériorité de Racine, c'est
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qu'on ne lit ordinairement Corneille qu'une seule fois; tandis qu'on relit Racine toujours. Chez le premier, la langue française est à peine formée, et conserve une partie de sa rudesse primitive ; chez le second , cet instrument admirable de la pensée humaine a acquis toute sa perfection. Corneille, il est vrai, a su mieux que Racine , mesurer toute la hauteur des grandes âmes : mais Racine a mieux saisi que Corneille tous les mystères du cœur, et par là même il intéresse davantage, parce que le sentiment est la vie habituelle de l'humanité , où l'héroïsme n'apparaît que par exception.
Iphigénie, Phèdre et Andromaque sont donc , à nos yeux, bien au-dessus du TM , des Horaces et de Cinna.
Mais , où Racine nous semble surtout avoir porté au plus haut degré le charme et la majesté de la poésie française , c'est dans Esther et dans Athalie ; et rien n'a pu jamais, chez les modernes , approcher du prestige incomparable dont étaient entourés, chez les Grecs, les jeux scéniques qui faisaient partie de leur religion , autant que la première représentation à' Esther, qui eut lieu à Saint-Cyr, en l'année 1689.
Qui engagea Racine , dont le génie flexible avait si bien imité les tragiques grecs , à composer des tragédies sur des sujets se liant à la religion chrétienne, et d'où l'amour profane fût banni ? Chacun le sait, ce fut madame de Maintenon.
Depuis plus de dix ans, Racine n'avait écrit aucune pièce de théâtre , et avait même , à ce qu'il paraît , complètement délaissé la poésie. Quelles raisons avaient pu le porter à garder un si long silence? Nous les trouvons indiquées dans les mémoires sur sa vie et ses ouvrages, publiés par son Ois Louis.
Racine avait été élevé par les solitaires de Port-Royal , qui , à l'époque de son mariage, lui inspirèrent des scrupules sur la manière dont il avait jusque-là employé son talent , et le dissuadèrent de continuer à travailler pour le théâtre.
Ces scrupules , à nos yeux , étaient exagérés. Les représen-
talions théâtrales , en effet , quoique toujours dangereuses , ne sont point condamnables en elles-mêmes ; et puisque les distractions du théâtre sont considérées comme une nécessité dans les cités populeuses, c'est rendre certainement un grand service à la société, que de composer des pièces parfaitement morales et parfaitement belles ; car rien ne saurait mieux que le Beau parfait, préparer lame à la vertu , qui n'est elle-même que la manifestation du Beau dans les actions de la vie humaine.
Mais les Jansénistes de Port-Royal professaient une morale d'un rigorisme outré , et proscrivaient souvent l'usage de diverlissementsdont ils n'auraient dû condamner (pie l'abus. Toute idée riante leur paraissait dangereuse, et ils eussent volontiers interdit au printemps de se parer de fleurs , et aux jeunes filles d'être enjouées. Dans la religion elle-même , ces hommes austères ne voyaient guère que le côté terrible. Comme les Juifs, ils pensaient plus à la majesté et à la justice de Dieu qu'à sa miséricorde, et ils se représentaient bien plus souvent le Tout-Puissant promulguant la loi sur le Sinaï au milieu des foudres et des éclaiis, ou Jésus-Christ venant juger tous les hommes à la lin des temps , que Jésus enfant nous offrant dans la crèche ses petites mains et ses petits pieds à baiser.
Ce rigorisme sombre et morose avait déjà porté un coup fatal aux lettres françaises. Il avait rendu Pascal maniaque, et avait hâté peut-être sa fin en remplissant son âme de continuelles terreurs. Peu s'en fallut qu'il ne causât un malheur non moins grand , en portant Racine à briser sa lyre.
Ce résultat , nous n'hésitons pas à le dire', eût été déplorable. Dieu, en effet, crée les poètes pour chanter, comme les tourterelles pour gémir. Il s'agit seulement pour le poète de se bien orienter, et de n'ouvrir son âme qu'aux inspirations d'en haut , en la tenant soigneusement fermée aux sollicitations d'en bas. Pourvu qu'il ne s'écarte jamais de cette loi sacrée , 1 humanité lui doit de la reconnaissance, non-seulement quand ses
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chants sont des hymnes et des cantiques, mais encore quand ils charment simplement l'oreille par des sons mélodieux ; car il n'est pas défendu au poète d'imiter les oiseaux des bocages, dont les doux concerts n'ont d'autre but, dans le plan divin , que de plaire à l'homme et de le récréer.
Il est pourtant toujours mieux, sans contredit , d'employer la poésie à un but utile et à de grandes leçons , comme le fit Racine dans les dernières années de sa vie.
Ce fut, nous l'avons dit, Mme de Maintenon qui engagea Racine, désabusé des joies profanes , à composer des ouvrages dramatiques sur des sujets religieux. Celte femme illustre comprenait toute la puissance des belles-lettres , qu'elle cultivait elle-même avec succès; et pour former le goût des demoiselles élevées à Saint-Cyr sous sa protection , elle aimait à leur faire jouer de belles tragédies. Mais comme une passion profane formait inévitablement le Jond de toutes les pièces qui se jouaient alors au théâtre, Mme de Maintenon s'aperçut bientôt du danger que faisait courir à une jeunesse trop sensible ce genre d'impressions. « Nos petites filles , écrivit-elle un jour à Racine, viennent de jouer votre Andromaque , et l'ont si bien jouée, qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos pièces. »
C'est alors qu'avec beaucoup de sens et de tact elle pria Racine d'employer son génie à composer des tragédies que les jeunes pensionnaires de Saint-Cyr pussent jouer sans danger; et cette prière de Mme de Maintenon valut bientôt aux lettres françaises deux chefs-d'œuvre, Esther d'abord, et un plus tard, Alhalie.
La première représentation $ Esther à Saint-Cyr, causa à toute la cour de Louis XIV, la plus lettrée , sans nul doute , qui ait jamais entouré un souverain , un enthousiasme qu'on ne saurait décrire , mois dont on aperçoit facilement les causes. Le sujet, d'abord, était on ne peut plus heureusement choisi.
Avant la nouvelle tragédie de Racine, non-seulement les écrits des poètes grecs , mais encore les fouilles des savants avaient fourni çà et là quelques types de la beauté grecque , tant admirée par l'antiquité païenne. Les grands poètes, et surtout les grands peintres de l'Italie avaient fourni aussi des types assez nombreux de la beauté chrétienne. Mais où étaient ceux de la beauté juive ?... Ils vivaient, sans doute, enveloppés de leurs voiles sacrés , dans les livres de l' Ancien-Testament ; mais ils n'avaient laissé nulle part d'empreinte dans l'art profane.
Qui pourrait douter cependant que la beauté juive ne fût infiniment supérieure à la beauté grecque? Si , après dix-huit siècles d'oppression et de dispersion de leur nation dans toutes les contrées du monde , les femmes juives ont encore souvent , de nos jours, un port et un visage d'une dignité remarquable , qui pourrait se faire une idée de la majesté des femmes Israélites avant la venue du Christ, quand chacune d'elles pouvait espérer porter dans ses flancs quelque ancêtre du Sauveur du monde ?
Loin , du reste , que cette beauté imposante eût dû s'affaiblir chez les Assyriens durant la captivité , elle avait dû y prendre au contraire un caractère plus solennel. Jamais, en effet , la véritable beauté ne fut rieuse, parce que le rire est un accès passager, et que ia beauté doit avoir un certain caractère de fixité. La teinte mélancolique lui sied , sous ce rapport , beauv' coup mieux, parce que cette teinte est plus en harmonie avec les vicissitudes presque toujours tristes des choses humaines ; et ce fut celle que dut nécessairement avoir la beauté de toutes les filles d'Israël captives aux bords des fleuves de Babylone , celle de Suzanne aussi bien que celle d'Esther.
On comprend donc que la cour de Louis XIV dut éprouver un véritable enchantement , lorsque Racine, dans Esthe r, lui fit entrevoir, à travers une longue série de siècles, la beauté incomparable des filles de Sion , et fit retentir, après plus de
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deux mille ans, des échos à peine affaiblis de leurs mélodieux cantiques.
Les rôles d'Esther étaient d'ailleurs joués à Saint-Cyr par des demoiselles appartenant aux premières familles du royaume, et dont Tinnocence égalait les grâces. C'étaient pour le pcète les conditions les plus heureuses, parce que l'art scénique n'atteint toute sa puissance, que lorsque le spectateur peut identifier complètement l'acteur avec le rôle qu'il joue.
Ce fut donc un des plus grands événements littéraires de notre pays, que celui de la première représentation d'Esther à Saint-Cyr , devant un monarque qui n'avait encore reçu de la victoire que des faveurs. On peut dire que ce jour-là les lettres françaises , qui devaient exercer une si grande influence sur les destinées du monde, atteignirent leur apogée (1); car jamais langage plus magnifique ne sortit de bouches plus pures pour charmer des oreilles plus délicates.
Ce que la cour de Louis XIV dut éprouver alors de ravissements , ne saurait être compris que par un homme doué d'une imagination assez vive pour se figurer tout ce que ressentaient à la fois les aimabbs jeunes filles qui traduisaient le poète , et la société brillante et lettrée qui , en Ses applaudissant et en se mêlant à toutes les émotions de leur âme, leur communiquait autant d'inspirations qu'elle-même en recevait.
On s'explique par là comment chaque nouvelle représentation d'Esther excitait , à Saint-Cyr, un enthousiasme qui approchait du délire, et comment le fils du grand Condé, d'un âge déjà mûr, et couvert de lauriers conquis dans vingt batailles , y répandait autant de larmes qu'eût pu en verser un jeune gentilhomme au cœur tout neuf, arrivé de la veille du fond de sa province (2).
(1) Mme de Sévigné écrivait, dans une de ses lettres :« Racine, dans Esther , vient de se surpasser... Tout est beau , tout est grand, tout est écrit avec dignité » .
(2) La même Mme de Sévigné dit, dans une autre de ses lettres :« Le roi et toute la cour sont charmés d'Esther. M. le Prince y a pleure.... »
L'immense succès (ÏEsther engagea Racine à composer ensuite Athcdie, qui excita beaucoup moins d'enthousiasme, et ne fut représentée cpie deux fois, d'une manière tout-à-fait secrète , à Versailles , devant le roi et Mme de Maintenon.
Bien des gens font à ce sujet le procès à la cour de Louis XIV, parce qu'Athalie , suivant eux , est infiniment audessus (ÏEsther. Nous ne partageons pas leur appréciation.
Dans Esther, tout l'intérêt, et c'est précisément ce qui charme le spectateur, se porte naturellement sur la nièce de Mardochée. Dans Alhalie , au contraire , et c'est , à nos yeux , un vice capital , l'intérêt ne peut se porter ni sur une mère parricide , ni sur l'enfant menacé de ses fureurs , parce que tout spectateur instruit sait que cet enfant, devenu roi, doit être un monstre d ingratitude.
La tragédie cl 'Athcdie , d'ailleurs, ne pouvait avoir, pour de jeunes demoiselies, que des applications bien moins pratiques que celle cl Esther. Alhalie n'offre que la moralité vague et générale de la punition des méchants , tandis qu Esther apprend aux femmes la seule chose, pour ainsi parler , qu'elles aient besoin de savoir, parce que c'est ce qu'elles ont à pratiquer toute leur vie : nous voulons dire , le dévouement.
Nous sommes bien loin toutefois de contester qu'Athalie soit un magnifique chef-d'œuvre ; nous prétendons seulement que la tragédie (ÏEsther n'est pas inférieure à celle d 'Alhalie.
Racine, dans ces deux pièces , donnait aux poètes un noble exemple , en leur indiquant la source des plus belles compositions 5 et l'on doit vivement regretter que cet exemple n'ait rencontré aucun imitateur digne d'être mentionné. Ce n'est pas cependant la mine qui manque de richesse. Les carrières de Paros ou celles de Carrare renferment des milliers de statues admirables qui n'attendent que le ciseau d'un habile sculpteur pour orner les temples et les musées. A plus forte raison peuton affirmer que les livres saints recèlent, pour tous les genres de compositions , une foule de pierres précieuses qui n'attendent, pour éblouir le monde, que la taille savante du lapidaire.
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Il est vrai que pour (raiter des sujets religieux , il faut nécessairement que l'élan de la prière précède le mouvement de la plume , et nos écrivains modernes ont presque tous complètement oublié ce que les poètes païens ne manquaient pourtant jamais de placer au début de tous leurs grands ouvrages , c'està-dire l'invocation. C'est assurément grand dommage. Que de chefs-d'œuvre ne verrait-on pas éclore , si les chrétiens se pénétraient de celte vérité , aussi simple pourtant qu'elle est incontestable, savoir, que la foi estle principe de toutes les grandes pensées aussi bien que de toutes les grandes actions !
Il y a eu dans le monde un temps qu'on a pu appeler le temps de l'art chrétien ; c'est celui où de majestueuses cathédrales s'élevaient sur tous les points de la chrétienté , et se remplissaient de sculptures et de peintures pieuses. Mais jamais le monde n'a contemplé un cycle qui ait pu s'appeler le cycle de la littérature chrétienne. Pour se faire une faible idée de ce qu'eût dû être cette merveille , on n'a qu'à supposer qu'à la même époque , Dante écrit sa divine trilogie ; Tasse , sa Jérusalem délivrée ; Milton , le Paradis perdu ; Caldéron , ses drames religieux; Corneille , son Polyeucte ; Racine , Esther et Athalie ; Chateaubriand , enfin , le Génie du christianisme et les Martyrs.
Le jour où l'on verrait une pareille réunion de beaux génies s'inspirer tous à la fois des vérités tantôt sévères , tantôt touchantes , que la religion offre à chaque pas à nos méditations , serait certainement le plus beau jour qui eût jamais lui pour l'humanité ; car, les artistes se formant naturellement sur les grands poètes et les grands écrivains , l'on verrait inévitablement se produire aussi de nouvelles générations d'artistes du plus haut génie ; on reverrait au même moment des Michel- Ange, des Raphaël, des Murillo, des Lesueur , des Mozart, des Canova.
La religion , en effet , suivant nous , devrait régler aussi bien les élans de l'esprit et même les mouvements du corps que les
sentiments du cœur : la poésie, par conséquent, comme l'éloquence , la musique comme la peinture et la sculpture , voire môme la danse ; car si la danse avait par elle-même quelque chose d'irréligieux , les Israélites n'eussent point vu David danser autour de l'Arche.
Tous les arts comme tous les ouvrages d'esprit auraient dèslors infiniment plus de charme ; car la religion embellit singulièrement toutes choses , celles qui inspirent la joie aussi bien que celles qui excitent la pitié. Non-seulement elle corrige tout ce qui est amer, mais elle augmente aussi la suavité de tout ce qui est doux , et ce n'est qu'avec elle que les jeux ont toute leur gaieté, et les sourires toute leur fraîcheur.
Un homme, un jour, assistait dans une grande salle, à peine décorée , à une réunion familière , dont quelques morceaux de chant devaient faire tous les frais , et où l'on devait tirer une modeste loterie au profit des pauvres. Les femmes qui s'étaient rendues sans aucun apprêta cette réunion, lui parurent toutes charmantes , et les hommes qui les accompagnaient , pleins d'amabilité. Il passa à contempler ces nombreux visages, qui lui paraissaient tous également heureux, plusieurs heures aussi douces que celles qui s'écoulent quand on contemple du haut d'une falaise un beau ciel réfléchi par une mer d'azur; et ces heures délicieuses se répétèrent encore dans les songes qui vinrent bientôt après se mêler à son sommeil,
Il s'attendait à éprouver le lendemain un plaisir bien plus vif encore , parce que la même société devait assister à une fêle que tout annonçait devoir être brillante ; et il se rendit de bonne heure à cette nouvelle réunion.
Les salons, déjà éclatants de lumière, étaient, en effet, décorés avec un goût parfait. Les quelques consoles qu'on avait cru pouvoir laisser çà et là dans l'appartement sans trop gêner les invités, étaient couvertes d'objets d'art précieux. Dans les embrasures des croisées , des arbustes choisis exhalaient de doux parfums ou étalaient des fleurs rares dans leur vert feuillage.
Les dames, cependant , arrivaient en grand nombre. Leurs toilettes étaient ravissantes. Des bracelets d'or faisaient ressortir la blancheur de leurs bras, des rivières de diamants étincelaient sur leur sein , les émeraudes et les rubis étaient semés avec profusion dans leurs cheveux. La mise des hommes était aussi généralement recherchée.
Bientôt après , la musique joyeuse des quadrilles remplissait tous les salons de flots d'harmonie ; et dans l'intervalle des danses , des serviteurs empressés venaient présenter à chaque convié , dans des coquilles d'or posées sur des plateaux de vermeil, des sorbets exquis.
Cependant, au milieu de tant de magnificences et de prestiges, l'homme dont nous parlons éprouvait un désenchantement cruel. Il lui semblait que le sourire des dames avait moins de grâce et de naturel que la veille , que le maintien des hommes était composé aussi. Il lui semblait même, et c'est ce qu'il éprouvait de plus poignant, il lui semblait qu'en serrant la main de ses amis les plus chers , il la trouvait plus froide et moins sympathique que de coutume.
Des sensations si peu attendues lui causèrent bientôt une telle oppression et de telles angoisses , qu'au bout d'une heure à peine, il était obligé de sortir pour respirer le grand air.
En regagnant sa demeure, il sentait son cœur bondir comme s'il venait de commettre une mauvaise action , et cependant, en descendant dans les profondeurs de son âme , il ne savait y découvrir les traces d'aucune faute, au moins récente. La maison d'où il sortait et où lavaient appelé des bienséances impérieuses était parfaitement honorable, et toutes les personnes qu'il y avait vues, des plus honorables aussi. Rien d'immodeste n'avait pu y offenser ses regards , parce que rien d'immodeste n'y eût été toléré. Il ne pouvait donc s'expliquer comment la même société, à un si court intervalle, avait fait naître en lui des sentiments si opposés , et il avait recherché vainement durant plusieurs heures le secret de cette étrange
énigme...., lorsqu'au moment de faire la prière qui devait précéder son repos , ce secret se révéla tout-à-coup à lui comme il dirigeait ses regards vers son crucifix, il se souvint alors qu'au fond de la modeste salle où avait eu lieu la réunion de la veille , il y avait un Christ dont il n'avait vu l'image répétée dans aucun des salons magnifiques delà réunion du lendemain. Or, quoique cet homme eût déjà vécu près d'un demi-siècle , qu'il eût parcouru bien des pays, et qu'il eût été ballotté par les vagues sur bien des mers , il ne lui était jamais arrivé de rencontrer nulle part le plus mince atome de joie ni, moins encore , de bonheur, loin de cette divine image.