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BATAILLE DE PULTAWA

An 1709.

Le siècle de Louis XIV produisit en France de grands capitaines. Condé notamment, Turenne, Câlinât, Villars. L'Allemagne eut, à la même époque, des hommes de guerre qui purent sans désavantage être comparés à ceux-là , témoin Montecuculli, le comte de Mercy , et le prince Eugène ; et , en regard de ces grands noms , l'Angleterre put aussi mettre celui de Marlboroug.

Mais les qualités guerrières d'aucun de ces hommes illustres n'égalèrent celles du roi de Suède Charles XII, et la gloire dont s'était couvert Gustave-Adolphe au commencement du dix-septième siècle pâlit elle-même à côté de celle qu'acquit son successeur Charles XII, au commencement du siècle suivant.

L'histoire de Charles XII a toutes les apparences d'un roman , tant les événements dont elle se compose furent extraordinaires.

Charles XII succéda à son père Charles XI , dès l'âge de quinze ans.

Depuis longtemps , l'ascendant politique que la Suède avait pris dans le Nord , excitait la jalousie des puissances voisines , qui, considérant Charles XII comme un enfant, jugèrent le moment opportun pour attaquer ses états. Frédéric IV, roi de Danemarck , Auguste , roi de Pologne , et le czar de Russie se liguèrent dans ce but. Mais Charles, dont l'âme était fortement trempée, et qui faisait ses délices de la lecture des exploits d'Alexandre-le-Grand , ne s'effraya point de cette ligue formidable, et prit aussitôt des mesures habiles qui étonnèrent les militaires les plus expérimentés.

Le jeune monarque , à peine âgé de dix-huit ans , forme la résolution hardie d'attaquer successivement ses trois ennemis et de les vaincre avant qu'ils aient pu réunir leurs forces.

C'est d'abord le roi de Danemarck qu'il attaque. En moins de six semaines , il a investi Copenhague , et il fait dire alors au roi Frédéric que s'il ne consent pas sur-le-champ à la paix , il doit s'attendre à voir Copenhague incendié et tout son royaume à feu et à sang. Surpris comme par un coup de foudre, Frédéric est obligé de signer, le 8 août 1700, le traité deTravendal, et d'accepter les conditions qui lui sont imposées.

Charles XIÏ se retourne aussitôt contre la Russie.

Quatre-vingt mille Russes s'avançaient pour se joindre au roi de Pologne, qui assiégeait Riga, appartenant alors à la Suède. Charles va à leur rencontre. Il les joint à Narva, petite ville située à quelques milles du lieu où devait s'élever bientôt Saint-Pétersbourg.

La petite armée suédoise, qui comptait à peine huit à dix mille hommes , se trouve tout-à-coup en présence de l'armée des Russes, retranchée dans un camp que protégeaient des fossés , des palissades et de formidables batteries.

Dans des conditions aussi disproportionnées entre l'attaque

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et la défense, Charles, loin de s'effrayer, n'hésite pas à attaquer les Russes, le 30 novembre 1700. En moins d'un quart d'heure, les fossés sont comblés, les retranchements ouverts; les Suédois pénètrent aussitôt par la brèche dans le camp que les Russes n'ont pas encore abandonné, comme un coin de fer, sous le coup d'une énorme massue , entre dans un tronc de chêne dont il fait éclater toutes les fibres. Les Suédois font alors un carnage effroyable. Trente mille Russes demeurent sur la place, une multitude d'autres est précipitée dans la Narrowa , et tout le reste est lait prisonnier. De la nombreuse armée moscovite il ne s'échappa que quelques hommes.

Après un fait d'armes aussi éclatant , le troisième ennemi de Charles XII , le roi de Pologne , pouvait prévoir le sort qui l'attendait. Dès qu'il avait appris le désastre de l'armée russe , le roi Auguste avait levé le siège de Riga , qu'il n'espérait plus emporter, et il avait retiré ses troupes derrière la Dwina , dont les eaux profondes semblaient devoir opposer un obstacle insurmontable à la marche victorieuse du roi de Suède.

Celui-ci arrive sur les bords de la Dwina au mois de juillet 1701. Sans perdre du temps à faire chercher un endroit favorable pour passer la rivière à gué , il fait construire surle-champ quelques radeaux , se jette sur l'un des premiers, et se met à la tête de ses soldats dès qu'ils prennent terre. C'est en vain que le maréchal Stenau cherche à disputer le passage ; il est repoussé. Dès que l'armée suédoise est passée , Charles !a range en bataille , et sans lui laisser prendre aucun repos il court attaquer l'armée du roi de Pologne , composée de Polonais et de Saxons, et remporte une victoire complète.

En moins d'un an , les trois souverains qui s'étaient ligués contre Charles avaient tous été vaincus.

Mais ce n'est pas assez pour Charles d'avoir défait le roi de Pologne , il entreprend de le détrôner ; et après cinq ans de combats , toujours victorieux , il contraint , en effet , le roi Auguste à abdiquer, et fait nommer à sa place au trône de Pologne , Stanislas Leczinski.

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Le roi de Suède aurait dû borner là le cours de ses succès, et faire la paix avec le czar , qui ne demandait pas mieux que de traiter avec un ennemi aussi redoutable. Mais les succès militaires causent une sorte d'ivresse dont il est bien difficile de se défendre , et Charles espérait peut-être détrôner le czar comme il avait détrôné le roi de Pologne. Il s'était trompé dans ses calculs.

Le royaume de Pologne étant un royaume électif, les souverains de ce pays, surtout quand ils étaient d'origine étrangère, se trouvaient toujours exposés à la haine d'une partie de la noblesse polonaise, dont chaque membre , à une nouvelle vacance, pouvait prétendre lui-même au trône des Jagellons. On conçoit que dans ces conditions , Charles XII avait pu venir à bout de détrôner Auguste, duc de Saxe , et de lui substituer un souverain de son choix.

La position du czar était tout autre. Le sceptre des czars était héréditaire dans leur famille. Dès-lors, détrôner un czar pour mettre à sa place quelqu'un de ses proches , c'était ne rien faire ; et d'un autre côté, essayer de donner à la grande nation moscovite un souverain étranger, c'était évidemment entreprendre l'impossible.

Charles avait d'ailleurs pour adversaire le plus grand souverain qu'ait eu la Russie, Pierre Alcxiowitsch, qui devait bientôt être appelé Pierre-le-Grand.

Quand le czar Pierre snecéda à son père , les Russes étaient a peine connus des contrées de l'Europe qui n'étaient point dans leur voisinage immédiat. Ils étaient alors sans armée régulière , sans marine , et dans un état voisin de la barbarie. Pierre entreprit de civiliser son peuple, et de le doter de tous les arts qui faisaient la gloire en même temps que la puissance des grandes nations de l'Occident.

L'Europe l'avait vu avec étonnement quitter son trône au commencement de son règne, pour aller, sous un nom d'emprunt, travailler comme simple ouvrier en Hollande, dans les

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chantiers d'un constructeur de navires. A son retour dans ses états, il eut bientôt doté la Russie d'une armée nombreuse, d'une marine respectable , et d'une fouie d'institutions destinées à assurer dans l'avenir le développement de sa grandeur, telles qu'imprimeries, collèges et bibliothèques.

Charles XII n'aurait pas dû pousser à bout un adversaire de cette trempe , qui , loin d'être déconcerté par les défaites nombreuses qu'avaient éprouvées ses troupes durant la guerre de Pologne, s'était écrié un jour, à la suite d'un de ces désastres, en parlant de Charles XII : « A force de nous battre, il finira par nous apprendre à le vaincre. »

Cette prédiction devait se réaliser à Pultawa.

Charles XII , après avoir imposé la paix à Auguste et l'avoir contraint de déposer la couronne de Pologne, partit de la Saxe dans l'automne de l'année 1707, pour aller attaquer le czar au cœur de ses états. Il marchait à la tète de quarante-trois mille hommes de vieilles troupes. Quels succès ne devait pas espérer , avec une pareille armée , le héros qui , sept ans auparavant, avait, avec dix mille hommes à peine, détruit complètement une armée de quatre-vingt mille Russes?

Les débuts de la nouvelle campagne furent , en effet , heureux. Charles XII s'empara de Grodno, et chassant devant lui les Moscovites , qui n'osaient lui livrer bataille , il avait déjà franchi plus de la moitié de la distance qui le séparait de Moscou , quand , entraîné par les conseils de Mazeppa , chef d'une tribu de Cosaques , il cesse de se porter directement sur Moscou et se dirige vers l'Ukraine , dans l'espoir d'être joint par les cosaques du Don , alors en guerre avec le czar.

Cette fausse marche fut fatale a l'armée du roi de Suède , qui perdit beaucoup de monde par les maladies, dans des contrées où elle ne trouvait que peu de ressources, et où elle était sans cesse harcelée par les Russes.

Charles, cependant, était arrivé à opérer sa jonction avec les cosaques, et se disposait à attaquer Pultawa, lorsqu'il

apprend que le czar Pierre s'approche avec une armée de soixante-dix mille hommes.

Le roi de Suède , loin de se décourager, se dispose , avec la promptitude qui l'avait toujours si bien servi , à attaquer surle-champ les Russes , et il va [tour cela reconnaître la position de leur armée; mais malheureusement, s'étant trop approché de quelques avant-postes de l'ennemi , il est blessé dangereusement à la jambe.

Il était impossible pourtant de relarder la bataille, qui fut livrée le 27 juillet 1709.

Non content d'avoir donné ses instructions à ses généraux , Charles voulut assister à une action qu'il jugeait bien devoir être décisive, et il se lit porter pour cela sur un brancard. Mais il eût fallu au héros suédois son lier cheval de bataille pour le transporter, avec l'agilité que demandait une position des plus critiques ; sur tous les points où son armée , fort inférieure en nombre à celle des Russes , était à chaque instant débordée.

La victoire cependant fut vivement disputée.

Les Suédois , sans se rompre , firent longtemps des prodiges de bravoure ; mais ils durent à la fin céder au nombre , et, perdus dans un pays où ils n'avaient pas une seule place qui pût protéger leur retraite, leur armée fut complètement détruite.

Charles, si souvent victorieux , fut réduit à fuir avec une. faible escorte , qui parvint à l'amener jusqu'à Bender, sur le territoire des Turcs.

C'est à Bender que cet homme extraordinaire résista , avec deux ou trois cents officiers ou domestiques qui composaient sa suite, à tout un corps de musulmans qui voulaient le contraindre à quitter la Turquie.

Revenu plus tard dans ses étals, il se trouva engagé avec le Danemarck dans une nouvelle guerre, et il s'y était déjà signalé par des hauts faits qui rappelaient ses premiers triomphes, quand un coup de feu termina sa vie, le 30 novem-

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bre 1718 , comme il allait s'emparer, en Norwège, de la forteresse de Frédéricshall.

On a dit avec quelque raison : « Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire ! » L'histoire , en effet , n'enregistre guère que des malheurs.

Les guerres défensives , toutefois, ont quelque chose de sacré , parce qu'une nation ne peut être grande que lorsqu'elle est disposée à faire toute sorte de sacrifices pour protéger ses droits. Mais autant ces guerres-là sont justes, autant les guerres offensives sont criminelles , et il est rare que celles-ci finissent à l'avantage de la nation qui les a entreprises.

Charles XII , par exemple, ne pouvait se rendre digne du sceptre , qu'en brisant la ligue que le Danemarck , la Pologne , et la Russie avaient formée contre lui quand il parvint à la couronne ; et pour atteindre ce noble but, il lui était permis de risquer la vie de ses soldats sur tous les champs de bataille.

Mais la ligue de ses ennemis une fois brisée , Charles aurait dû chercher à faire la paix.

Sa passion pour la guerre , dès qu'elle n'eut plus de cause légitime , devint fatale à sa nation. Les Russes , qu'il avait poursuivis à outrance , se crurent autorisés à user de représailles , et après sa mort , ils ne tardèrent pas à s'emparer de la Livonie , puis de la Finlande.

Depuis celte époque, la Russie, qui avant Charles XII n'avait pas en Europe plus d'influence que la Chine , a conquis son rang parmi les puissances de premier ordre , et ce rang , elle paraît destinée à le conserver longtemps ; car les Russes possèdent à un haut degré les deux qualités qui donnèrent à l'ancienne Rome l'empire du monde : l'amour de la patrie , et un courage inflexible dans les revers.

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