OBSEQUES DE NEWTON
An 1727.
C'est une belle et sainte chose que la science , puisqu'elle découvre à l'homme des lois admirables ; mais , dans cet ordre de recherches . combien de gens qui , pour gagner de gros sous, perdent des diamants ! Souvent , en effet , l'étude des lois physiques ou mathématiques fait oublier les lois morales. Quel déplorable trafic ! Oublier une loi de l'ordre physique, c'est éteindre une bougie ; nier une loi de l'ordre moral , c'est supprimer un soleil.
Combien de savants, infatués de leur science, excitent sous ce rapport notre commisération ! Ils prennent les autres hommes en compassion , tandis que c'est eux-mêmes qui sont dignes de pitié. Préoccupés uniquement de la science qu'ils cultivent, ils nient obstinément tout le reste. Ils ressemblent à un mineur qui , plongé depuis de longues années dans les entrailles de la terre , aurait complètement oublié toutes les magnilî" cences qui décorent sa surface , et qui s'écrierait d'un ton tran-
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chant : « Il n'y a d'autre lumière au monde que celle de la lampe qui m'éclaire ; il n'y a pas d'autres objets que les minéraux que je touche : le parfum des fleurs , le chant des oiseaux , la clarté du soleil et des étoiles sont autant de chimères inventées par les poètes pour amuser de petits esprits. »
Le grand Newton n'était pas du nombre de ces savants imbéciles, dont la France fut pleine durant le siècle dernier , et dont la race , dit-on , n'a pas encore complètement disparu ; et s'il ne fut pas donné à ce vaste génie de contempler la vérité religieuse dans tout son jour, ses découvertes admirables n'affaiblirent au moins jamais le peu qu'il en possédait.
L'homme est naturellement paresseux : sa tendance a toujours été, par conséquent, de ne juger des choses que pas' l'apparence, parce que l'apparence le frappe sans qu'il ait besoin de faire le moindre effort pour la percevoir.
On ne peut s'expliquer que de cette façon, comment les sciences physiques ne datent , pour ainsi dire , que d'hier.
Les hommes, voyant que la terre, l'eau, l'air et le feu étaient la cause ou le théâtre de tous les phénomènes , en firent longtemps autant d'éléments, qu'ils ne jugeaient susceptibles d'aucune décomposition.
Voyant que le soleil paraissait le matin à un point de l'horizon , et le soir à un point opposé , ils en concluaient que le soleil tournait autour de la terre.
Quoique avertis par l'expérience , que les objets paraissent devenir plus petits à mesure qu'on s'en éloigne , ils ne prenaient pas la peine de calculer ce que devait être , à raison de leur éloignement, la masse des corps célestes ; et, à une époque où les Grecs étaient déjà le peuple le plus policé de l'antiquité , un de leurs sages leur causa une grande stupéfaction , en disant un jour que la lune pouvait bien être aussi grande que le Péloponèse.
Comme l'égoïsme, d'un autre côté, pousse l'homme à se
faire le centre de toutes choses, il admit longtemps que la terre était le centre du monde (1), et il supposait qu'elle était plate , parce que ses yeux ne lui indiquaient point suffisamment sa sphéricité.
Les progrès de la navigation , vers la fin du quinzième siècle et le commencement du seizième , détrompèrent d'ahord complètement les hommes de cette dernière erreur. On ne put plus douter que la terre ne fût ronde , quand les compagnons de Magellan en eurent fait le tour.
Une fois convaincus que les apparences étaient souvent trompeuses, les hommes eurent plus de confiance dans une observation attentive, que dans un coup-d'œil rapide jeté sur un ensemble de phénomènes; et les sciences physiques avaient déjà fait des progrès notables , particulièrement en ïlalie , avant que le chancelier Bacon eût indiqué dogmatiquement les conditions de leur développement.
Cet homme célèbre chassa définitivement de la science les hypothèses faciles que la paresse y avait fait naître, et qu'elle y avait longtemps conservées, et fit admettre par tous les esprits la véritable méthode scientifique, celle de l'observation patiente.
La méthode une fois trouvée et universellement suivie , les sciences naturelles devaient faire des progrès immenses ; et bientôt Galilée , Harvey, Torricelli, Pascal, et beaucoup d'autres, firent des découvertes admirables.
Mais ces savants illustres ne tirent cependant que soulever çà et là quelques coins du voile qui cachait aux hommes les causes des grands phénomènes de la nature. Celui dont la main assurée devait déchirer le voile presque tout entier, et dont le nom fait pâlir tous les autres noms, c'est Newton.
(1) C'est le mémo sol. orgueil qui fait, que les Chinois appellent leur empire VEmpire du milieu; ils le considèrent comme l'ombilic de la
leirs.
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Cet homme célèbre voyant , dit-on , un jour, une pomme se détacher d'un pommier, se demanda pourquoi elle tombait. Un ignorant se fût moqué de lui , et lui eût dit : « Elle tombe , parce qu'elle est mûre. » Mais Newton lui eût répliqué : <( Pourquoi les fruits mûrs tombent-ils? »
La réponse à cette question si simple contenait le véritable système du monde.
Si la pomme tombe , au lieu de rester dans l'air , c'est apparemment parce que les corps tendent à se rapprocher suivant leur densité ; et si elle tombe sur la terre et non pas sur la lune , c'est sans doute parce que l'intensité de la force doit dépendre aussi, dans une certaine mesure, delà proximité des corps sur lesquels elle agit.
Newton était dès-lors sur la voie de la découverte de la belle loi mathématique qui explique , avec une précision admirable, les mouvements de tous les corps célestes. Il développa ce système , connu sous le nom à' attraction , dans un ouvrage écrit en latin , qu'il publia, en 1687, sous le titre de Principes mathéînatiques de philosophie naturelle. Cet ouvrage, où Newton expliquait non-seulement les mouvements des corps célestes, mais encore le flux et reflux de l'Océan et beaucoup d'autres phénomènes physiques non moins importants, arracha aussitôt a tous les savants de l'Europe des cris d'admiration.
En 1704, Newton acquit un nouveau titre de gloire , en publiant son Optique ou Traité de la lumière et des couleurs, dans lequel il prouva que le rayon solaire se compose en réalité de sept couleurs, et où il expliqua de la manière la plus satisfaisante la plupart des phénomènes lumineux , notamment la formation de l'arc-en-ciel.
Les compatriotes de Newton lui attribuèrent aussi la découverte du calcul différentiel , qui constitue aujourd'hui une des plus belles branches des mathématiques. L'illustre philosophe allemand , Leibnitz , revendiqua cependant la priorité de celte découverte • et il mourut , à ce qu'il paraît, de chagrin ,
parce que la Société Royale de Londres, qu'il avait eu le tort de choisir pour juge , décida ce grand débat en faveur de Newton.
Depuis lors, divers savants, notamment Lagrange , ont fait remonter l'honneur de la découverte jusqu'au Toulousain Fermât. Mais il n'est pas vraisemblable que ni Lcibnitz , ni Newton , eussent eu connaissance des travaux du grand mathématicien de Toulouse.
Chacun de ces grands hommes n'avait donc fait sans doute que suivre les inspirations de son propre génie ; et ; à-ce point de vue , l'honneur d'avoir été si non l'inventeur unique , au moins l'un des inventeurs du calcul différentiel , ne saurait , ce semble, être refusé à Newton.
Ce beau génie ne prétendait pas, du reste, par ses découvertes , avoir banni Dieu du gouvernement du inonde. Tout au contraire, il voyait son action partout. 11 ne s'expliquait, par exemple , que tous les corps célestes ne fissent pas une seule masse, qu'en reconnaissant que la main toute-puissante de Dieu leur avait imprimé , en les créant , un mouvement d'une puissance, incalculable, destiné à neutraliser jusqu'à la fin des temps la force d'attraction.
Tous les phénomènes physiques, en effet, peuvent être ramenés à deux causes : à une force d'attraction ou à une force de répulsion , à une force centripète ou à une force centrifuge ; et ces forces, envisagées dans leur ensemble, se font perpétuellement équilibre. Qu'on supprime par la pensée l'une d'elles, et aussitôt , soit par une concentration qui n'a plus de bornes, soit par une diffusion qui n'a pas de bornes non plus, la matière disparaît , et le monde physique retombe dans le néant.
Or, qui , si ce n'est un être souverainement intelligent, a pu combiner deux forces qui tendent sans cesse à se détruire l'une l'autre, de manière à les contenir toutes deux dans de justes limites, et à produire le bel ordre que nous voyons?
Newton prouvait aussi le fait primordial d'une impulsion
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volontaire émanée d'un être intelligent , par les mouvements différents des planètes et des comètes. « Les planètes , disaitil , décrivent autour du soleil des cercles dont il est le centre, et sur un plan à peu près semblable. Tous ces mouvements réguliers, pourtant, ne viennent d'aucune cause nécessaire, puisque les comètes suivent un plan différent. Ce système magnifique du soleil , des planètes et des comètes , n'a donc pu être enfanté que par la volonté et le pouvoir d'une intelligence toute-puissante (1). »
Le grand Leibnitz, à peu près vers le même temps, écrivait de son côté : « Les lois du mouvement ne sont pas démontrables comme une proposition géométrique, mais il ne faut pas aussi qu'elles le soient. Elles ne naissent pas, en effet , du principe de la nécessité , mais du principe de la perfection et de l'ordre .- elle sont un effet du choix et de la sagesse de Dieu. Je puis démontrer ces lois de plusieurs manières ; mais il faut toujours supposer quelque chose qui n'est pas d'une nécessité absolument géométrique, de sorte que ces belles lois sont une preuve merveilleuse d'un être intelligent et libre, contre le système de la nécessité absolue et brute de Straton ou de Spinosa(2). »
Il est beau d'entendre de pareils génies faire de pareils aveux.
On sait combien l'Angleterre est fière de ses grands hommes. Nul , par conséquent , dans le Royaume-Uni , ne dut être surpris qu'en l'année 1696 , Newton obtînt la place de garde des monnaies, et trois ans plus tard, celle de maître de la monnaie, l'une des mieux rétribuées des trois royaumes; qu'en 1703 , il devînt président de la Société Royale de Londres ; qu'en 1705, la reine Anne le fît chevalier, distinction alors des plus rares ; qu'il jouit, à la cour du roi Georges,
(1) Principes mathématiques de philosophie naturelle , page 482 de l'édition de Cambridge, de 1713.
(2) Théodicée, n<> 345.
d'une immense considération ; et que la princesse de Galles , belle-fille du roi Georges , et depuis , reine d'Angleterre , répétât souvent «qu'elle s'estimait heureuse de vivre de son temps.»
Il était naturel aussi que ce grand homme reçût des funérailles dignes de l'élévation de son génie.
La nouvelle de sa mort , arrivée le 20 mars 1757, causa dans l'immense ville de Londres une douleur universelle. « Son corps, dit Fontenelle , fut exposé sur un lit de parade , dans la chambre de Jérusalem, endroit d'où Ton porte au lieu de leur sépulture, les personnes du plus haut rang , et quelquefois les têtes couronnées. On le porta dans l'abbaye de Westminster (1), le poêle étant soutenu par le grand chancelier , par les ducs de Montrose et de Roxburgh , et par les comtes de Pembroke , de Sussex etdeMaclesfield. Ces six pairs d'Angleterre , qui firent cette fonction solennelle , font assez juger quel nombre de personnes de distinction grossirent la pompe funèbre. L'évêque de Rochester fit le service, accompagné de fout le clergé de l'église, et le corps fut enterré près de l'entrée du chœur. »
Il était juste, en effet , d'accorder des funérailles et une sépulture royales à l'Homère de la science; et l'on put, sans emphase , graver l'inscription suivante sur sa tombe : « Que les mortels se glorifient de ce qu'il a existé un homme qui a fait tant d'honneur à l'humanité (2). »
Quelle que soit la gloire de Newton , il faut toutefois reconnaître que les sciences physiques ont fait encore, depuis sa mort , d'immenses progrès , et qu'aujourd'hui l'homme commande véritablement en maître à la plupart des forces de la nature.
Mais il est regrettable que ce surcroit de puissance sur le monde physique, qui a favorisé un développement inouï de
(1) On sait que c'est en Angleterre le lieu habituel de la sépulture des souverains.
(2) Sibi gratulentur mortales taie tantumque extitisse humani generis decus.
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richesses matérielles , donne trop souvent le change à une foule d'esprits superficiels , portés à prendre en mépris les sociétés relativement pauvres du moyen-âge, et à placer fort au-dessus d'elles nos sociétés plus opulentes.
C'est là certainement une erreur des plus grossières , puisque c'est confondre la richesse avec le bonheur. Or, qui ne sait cependant que les plus grands déchirements de cœur sont ceux qui se cachent sous le manteau de l'opulence !
Veut-on , du reste , une preuve évidente , que de nos jours on est généralement moins heureux qu'on ne l'était avant que l'industrie moderne , guidée par la science, eût produit toutes les merveilles que nous admirons? Il est aisé de la fournir.
Quelle est la marque la plus irrécusable du malheur parvenu à son comble ? C'est certainement le suicide. Or, si cette plaie affreuse a toujours affligé l'humanité, qui oserait nier pourtant qu'elle est aujourd'hui plus commune qu'elle n'a jamais été, et que les classes opulentes sont, en proportion, celles qui comptent ici le plus de victimes?
Non-seulement une aisance modeste procure toujours plus de bonheur que les grandes richesses ; mais même , entre une grande opulence et une indigence extrême, la plus grande somme de bonheur est souvent du côté de celle-ci.
Voici deux hommes.
L'un est riche. Mais, quoique jeune encore , il a déjà abusé de tous les plaisirs , et il sent que personne ne l'aime, parce qu'il n'a jamais aimé personne. Dégoûté de tout , soit qu'il s'étende mollement , dans une chambre lambrissée d'or, sur un siège à ressorts entouré de tous côtés de coussins , soit qu'il s'asseoie à une table délicatement servie , l'ennui le suit partout : il lui vient à chaque instant la pensée de se détruire , et l'arme qu'il a déjà chargée dans ce but est cachée dans son secrétaire sous des liasses de titres qui valent des monceaux d'or.
L'autre personnage est un mendiant, couvert de haillons.
qui ne possède rien au monde qu'une vieille besace et un méchant bâton. Suivez ses pas : s'il s'arrête, c'est, suivant l'heure du jour, pour recevoir avec volupté les rayons du soleil , ou pour se coucher à l'ombre auprès d'un frais ruisseau. S'il marche, vous le voyez manger avec délices un morceau de pain noir que la charité vient de lui donner, avec quelques mûres ou quelques prunelles qu'il ramassait tout-à-1'heure, en chantant , le long des halliers.
Quel est le plus heureux de ces deux hommes? N'est-ce pas évidemment le dernier ?
Que le siècle présent ne confonde donc pas la richesse avec le bonheur !
A-t-il d'ailleurs trouvé le secret de répartir équitablement entre tous les hommes les biens de la terre ? Les inégalités de fortune ne sont-elles pas de nos jours plus choquantes qu'elles n'ont jamais été ? Et l'opulence des uns n'est-elle pas un sujet continuel d'imprécation pour 1 indigence des autres ?
Qu'on reconnaisse donc que dans les sociétés chrétiennes du moyen-âge , où chacun , pauvre ou riche , voyait également le ciel au bout de son chemin , il y avait en somme , pour les individus comme pour les peuples , cent fois plus de bonheur qu'il ne saurait y en avoir de nos jours pour des hommes sans croyances.
Que les sciences physiques , qui ne procurent que la richesse, cessent donc d'aspirer à prendre le premier rang dans nos sociétés modernes; et que le savant reconnaisse qu'il est bien peu de chose auprès du prêtre, si la science ne peut parvenir à rendre les hommes heureux.
La véritable grandeur de l'homme ici-bas consiste moins , d'ailleurs , à observer la nature et à commander aux éléments , qu'à étudier son propre cœur et à triompher de ses mauvaises inclinations, quelquefois même , quand Dieu a parlé, des penchants les plus légitimes en même temps que les plus doux.
Newton , découvrant les lois de l'attraction ou commandant
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à un rayon du soleil de lui fournir sept couleurs, est certainement grand à nos yeux. Plus grande pourtant que Newton est la jeune fdle , jusque-là folâtre et rieuse , qui , entendant un jour distinctement une voix mystérieuse qui l'appelle dans le cloître , embrasse en pleurant ses frères et ses sœurs, et leur dit : J'y vais. Plus grand que Newton est le jeune prêtre qui , croyant apercevoir par delà l'immensité des mers et des solitudes, des créatures infortunées qui l'implorent, s'arrache en sanglotant des bras de sa mère , et s'écrie .- Je pars
Il semble , du reste , que les sciences physiques ont , depuis quelques années, une tendance moins impie que celle que leur avait imprimée , dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, une tourbe de savants matérialistes.
Les progrès de la géologie ont prouvé aux savants, que les couches successives du globe terrestre sont comme autant de feuillets de la Genèse dans un ordre renversé. Les progrès de la physique ont démontré , de leur côté , que la puissance de la matière condensée n'est rien auprès de celle que recèlent les fluides impondérables. L'action prodigieuse de ces fluides prouve avec évidence que la matière visible , qui , pour beaucoup de gens ignorants , est un rideau si épais qu'il leur dérobe la vue des phénomènes moraux les plus certains , n'est au contraire pour les hommes instruits , qu'une pellicule légère . audessous de laquelle grondent perpétuellement des forces d'une puissance incalculable , dont la plus faible , si elle n'était contenue par la main toute-puissante qui a créé le monde , et qui seule peut le conserver, suffirait dans son explosion pour le réduire en poudre.