MARIE-THÉRÈSE A LA DIÈTE DE
An 1741,
Dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique , chaque sexe a ses traits distinctifs et ses attributs divers. Mais, dans l'ordre physique, toute qualité qu'un sexe emprunte à l'autre devient par cela même un défaut. Tout homme qui, après l'adolescence, conserve une peau trop lisse et des t;aits féminins paraît un avorton; et toute femme hommasse est un monstre.
Dans l'ordre moral , c'est tout le contraire. Rien n'excite à un plus haut degré l'admiration , que de voir briller à un degré éminent dans un sexe une vertu qui est l'apanage plus naturel de l'autre. Les anciens Romains n'admirèrent jamais la chasteté dans aucune Vestale autant que dans Scipion , parce que cette vertu se rencontre plus habituellement chez les femmes- et, par une raison analogue, nul spectacle au monde ne saurait être plus beau que celui d'une jeune femme montrant un courage viril.
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Le monde , au milieu du dix-huitième siècle , contempla cet intéressant spectacle dans Marie-Thérèse.
Tout passe ici-bas , tout se flétrit, tout meurt. Les familles et les peuples vivent plus longtemps que les particuliers ; mais les familles pourtant finissent aussi le plus souvent par s'éteindre , et les peuples eux-mêmes, quand ils ne répondent plus aux desseins de Dieu , doivent nécessairement disparaître de la terre.
Les grandes familles finissent quelquefois d'une manière tragique ; d'autres fois , elles s'éteignent dans l'obscurité ; mais elles peuvent aussi finir au milieu des splendeurs , comme le soleil, à la fin d'un jour parfaitement serein , disparaît sous l'horizon sans avoir été voilé par aucun nuage.
La race guerrière des Hohenstauffen périt , dans la personne de Conradin , sur un échafaud.
La race des Stuart vit aussi de sanglantes tragédies, et ses plus nobles représentants furent deux fois victimes d'abominables hypocrites. Charles Ier périt par les trames astucieuses de Cromwel, comme Marie Stuart dut sa fin à la perfidie d'Elisabeth. Mais , après de nouvelles péripéties , le dernier des Stuart devait terminer par une mort obscure une existence presque ignorée.
La race masculine des Habsbourg eut une autre destinée: elle devait s'éteindre au milieu d'un faisceau de sceptres et de couronnes.
La branche espagnole , qui avait Charles-Quint pour tige , finit, au commencement du dix-huitième siècle, dans la personne de Charles II; et les hommes eurent alors une preuve bien éclatante de la complète inanité de ce que leur sot orgueil appelle quelquefois les grandes vues politiques.
Durant deux siècles entiers, en effet, les successeurs de Charles-Quint et ceux de François Ier n'avaient cherché qu'à se nuire , et leurs divisions funestes avaient fait couler dans l'Europe entière des torrents de sang. Dieu voulut cependant
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que le dernier descendant de Charles-Quint appelât un petit— fils de Louis XIV à lui succéder.
La branche masculine allemande des Habsbourg , issue de Ferdinand Ier, frère de Charles-Quint, devait s'éteindre aussi , quarante ans plus tard , dans la personne de l'empereur d'Allemagne Charles VI. Charles VI , devenu empereur dès l'année 1711 , n'eut pendant un long règne qu'une seule pensée, celle d'assurer à sa fille, Marie-Thérèse, tous les états possédés par la maison d'Autriche en Allemagne et en Italie. Il fit dans ce but une foule de traités avec les divers souverains de l'Europe ; et le prince Eugène disait déjà à ce propos , avant la mort de Charles , qu'une bonne armée de cent mille hommes vaudrait mieux que tant de traités.
Charles VI mort , les diverses puissances ne songèrent, en effet, qu'à contester les droits de Marie-Thérèse. Le roi de Prusse , Frédéric II , qui bientôt devait s'appeler Frédéric-le- Grand, allègue de prétendus droits sur la Silésie. L'électeur de Bavière prétend , de son côté, que ses droits sur l'Autriche, la Bohême et la Hongrie l'emportent sur ceux de Marie- Thérèse. Les prétentions de ce dernier sont appuyées nonseulement par la France , mais encore par l'Espagne , qui , dans ce grand conflit, espère s'emparer de toutes les possessions autrichiennes en Italie.
Marie-Thérèse qui , à la mort de son père Charles VI , n'avait encore que vingt-trois ans, se trouve ainsi en lutte avec toutes les grandes puissances de l'Europe , et ne peut trouver aucune protection efficace dans François de Lorraine son mari, dont toutes les possessions se réduisent à la Toscane.
Que va faire cette femme magnanime , obligée par tant d'ennemis d'abandonner déjà la Bohême et l'Autriche ? Il ne lui reste plus de ressources que dans la Hongrie. Mais, quoique les princes de la maison de Habsbourg aient gouverné la Hongrie durant plus de deux siècles, la domination autrichienne est détestée par les Hongrois. La fille de Charles VI va donc
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perdre , une à une , chacune des couronnes royales ou ducales qui devaient couronner son front , et n'aura plus d'autre ressource que d'implorer la pitié des grands potentats de l'Europe.
C'était, en effet , l'espoir des ennemis de Marie-Thérèse. Mais à Dieu ne plaise que l'héritière d'une longue suite d'empereurs conçoive une aussi indigne pensée ! C'est dans la fierté même des Hongrois qu'elle place son espérance, pensant avec raison que des âmes grandes et courageuses seront naturellement portées à s'associer à une résolution magnanime.
Quoi de plus admirable , en effet , que la constance et la fermeté de Marie-Thérèse dans des conjonctures qui semblaient désespérées ? Mère déjà de trois princesses, et enceinte pour la quatrième fois , elle écrivait à sa belle-mère : « Je ne sais pas encore si de tous mes états héréditaires il me restera une seule ville où je pourrai accoucher de l'enfant que je porte. »
Quelques jours après avoir écrit cette lettre, cette héroïque femme accouche d'un fils ; et, à peine rétablie de ses couches, elle s'achemine avec son enfant vers la Hongrie pour s'y faire couronner.
Ils sont déjà réunis les nobles Magyars , dont les ancêtres , depuis trois siècles , protègent la chrétienté contre l'invasion des Ottomans. Comme les Turcs, ils sont originaires des confins de l'Asie -, mais plus heureux que les Turcs , ils ont , depuis déjà sept siècles, adopté la loi du Christ. Comme les Turcs , pourtant , ils aiment à se couvrir de tissus précieux , à orner leur front de pierreries ou d'aigrettes altières , à faire voler les têtes de leurs ennemis d'un coup de sabre , et à se précipiter , montés sur de fiers coursiers , au milieu de nombreux bataillons. Que de puissantes armées viennent les attaquer , ces hommes intrépides attendront leur choc sans sourciller ; mais ils ne résisteront pas à une faible femme , portant dans ses bras un enfant qui ne fait presque que de naître.