L2 GRANDES SCÈNES
Marie-Thérèse, en habits de deuil et vêtue à la hongroise, paraît donc au milieu des états assemblés. Elle porte une couronne sur sa lête , à sa ceinture l'épée des rois de Hongrie , noble insigne de son courage; et, présentant aux magnats son nourrisson , elle leur adresse ces fîères paroles : « Abandonnée de mes amis, persécutée par mes ennemis, et attaquée par mes plus proches parents, je n'ai de ressource que dans votre fidélité, votre courage et ma constance. Je remets en vos mains la fdle et le petit-fds de vos rois , qui attendent de vous leur salut. Gardez- vous de craindre mes adversaires. Parjures à leurs engagements envers mon père , ils le seront à ceux qu'ils ont pris entre eux. Ils se diviseront pour le partage des dépouilles d'une femme et d'un entant qui ne sont rien pour eux, mais qui sont beaucoup aux yeux du Dieu protecteur de l'innocence et vengeur des traités. Puisse cet enfant que je vous présente et que je vous confie croître pour vous aimer, et pour vous défendre un jour , comme il aura été défendu par vous ! >»
Les Hongrois ne peuvent résister à cette éloquence virile : hors d'eux-mêmes , ils tirent aussitôt leurs sabres, et s'écrient par le plus admirable des solécismes : « Mourons tous pour notre roi Marie -Thérèse (1). »
La nation hongroise est donc disposée à se lever en masse ; mais Marie-Thérèse n'accepte qu'un secours de vingt mille hommes.
A dater de ce moment, tous les événements changent de face. Dès l'année suivante. , Marie-Thérèse recouvre l'Autriche, et fait la paix avec Frédéric II. En 1743 , elle se fait couronner à Prague comme reine de Bohême ; et le 4 octobre 1745, elle fait placer la couronne impériale sur la tête de son époux, qui , sous le nom de François 1er , commence une nouvelle lignée d'empereurs, dont Dieu seul sait quel doit être le dernier rejeton.
(1) Moriamur pro rege noslro Maria Theresid.
Marie-Thérèse fut, dès-lors, pendant plusieurs années, comme l'arbitre de toute l'Europe.
Jamais femme ne crut sa descendance^appelée à de plus hautes destinées.
Après la mort de son mari , elle vit le fils qu'elle avait présenté aux Hongrois, devenir à son tour empereur d'Allemagne en 1765.
Son second fils , Léopold , devint , à la même époque , grandduc de Toscane.
Ses quatre filles contractèrent toutes de grandes alliances: Marie-Amélie fut duchesse de Parme ; Marie-Christine , duchesse de Saxe-Teschen et gouvernante des Pays-Bas; Marie- Caroline , reine des Deux-Siciles , en 1768. La quatrième enfin épousa, en 1770, le Dauphin de France, et Marie- Thérèse fut dès-lors au comble de ses vœux; car, de ses quatre filles, toutes rayonnantes de beauté , la dernière, qui était la plus belle et la plus aimable de toutes, et, à ce titre, l'objet de ses prédilections, paraissait alors aussi celle qui devait avoir la destinée ia plus heureuse et la plus brillante.
Illustre fille des empereurs d'Allemagne , n'oublie pas, cependant, au milieu de la gloire qui t'entoure maintenant, les sentiments d'indignation qui animaient ton cœur de jeune femme , quand des souverains ambitieux, foulant aux pieds les lois les plus sacrées de la justice, voulaient te réduire à un honteux abaissement et se partager, à ton détriment, les états héréditaires de tes pères.
Tes états sont voisins de ceux d'une nation valeureuse, qui , comme tes fidèles Hongrois , sert depuis plusieurs siècles de boulevard à la chrétienté.
Si donc les deux potentats les plus puissants du Nord avaient maintenant la pensée de démembrer le territoire de cette nation héroïque , garde-loi de t'associer à leurs injustes projets ; car tu serais bien plus coupable qu'eux.
Frédéric II , tu le sais , ne serait point roi , si l'un des prin-
ces de sa famille , grand maître de l'ordre Teutonique (1), n'avait pas eu l'infamie de trahir ses serments pour embrasser les erreurs de Luther.
Catherine II , qui règne maintenant en Russie , a aussi été élevée dans le luthéranisme, et elle commande à un peuple schismatique.
Divisés de foi avec la Pologne , ni celle-ci , ni celui-là ne lui durent jamais, d'ailleurs , la conservation de leur couronne. Mais toi, tu professes la même foi que les Polonais; et si la principale capitale de tes nombreux états , si Vienne est aujourd'hui l'une des villes les plus magnifiques de l'Europe, si ses monuments, à la fin du dix-septième siècle, ne furent pas détruits par le Turc fanatique , c'est à la généreuse Pologne que tu le dois.
Ce qui , dans Frédéric II et dans Catherine, ne serait donc qu'une injustice, constituerait, de ta part, une ingratitude monstrueuse et un sacrilège.
Tu ne t'associeras donc pas , je veux l'espérer , à la pensée d'un démembrement non moins odieux que celui qu'à la mort de ton père tous les souverains de l'Europe voulaient faire de tes propres états ; car si tu oses te permettre aujourd'hui ce que tu jugeais si criminel alors', je tremble que Dieu ne tire une vengeance éclatante d'une aussi grande iniquité. De même qu'il a des trésors particuliers de miséricorde pour la descendance des justes; dans les décrets mystérieux de sa Providence, il poursuit aussi quelquefois jusque sur les enfants les crimes de leurs pères , et peut-être va-t-il , aux yeux des mortels effrayés , laisser tomber sur ta race un de ces décrets redoutables.
Tu l'enorgueillis maintenant de voir la fille préférée, dauphine de France. Elle est , il est vrai , destinée à porter bicn-
(1) Albert île Brandebourg.
de l'histoire moderne. 425
tôt une couronne plus magnifique, à elle seule, que toutes celles qui brillent sur ta tête. Mais l'histoire de Marie Stuart doit t'apprend re que l'innocence, la beauté et l'amabilité d'une reine n'empêchent pas qu'elle ne puisse, un jour, rougir de son sang les marches d'un échafaud.
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