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COURONNEMENT ET MORT DE VOLTAIRE

Au dix-huitième siècle , l'homme qui exerça le plus d'empire sur le monde , ce ne fut ni un pape , ni un empereur , ni un roi, ni un grand capitaine, ni un saint ; ce fut un homme de lettres , ce fut Voltaire.

A quoi tint cette immense popularité de Voltaire? Elle tint à diverses circonstances que nous allons brièvement indiquer.

Le respect pour la religion catholique avait déjà été ébranlé en France, à la fin du dix-septième siècle, par des attaques peu mesurées contre le Saint-Siège. Quelques esprits semblaient viser alors à une religion nationale ; et qui dit religion nationale, dit, ou peu s'en faut, absence de religion. La religion , en elîet , a pour but de relier tous les hommes à Dieu dans une immense unité. Or, l'idée d'une religion nationale emporte celle d'une division entre les peuples, dans des matières où il ne saurait y avoir de dissentiment. Les religions nationales amènent naturellement ainsi les religions individuelles, fruits

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du caprice de chacun , lesquelles ue relient plus rien du tout.

Dès ce temps aussi , l'hérésie janséniste avait infecté beaucoup d'esprits ; et cette hérésie , dans le dix-huitième siècle , prit , en France , des développements effrayants.

Rien n'était plus absurde pourtant que la doctrine des Jansénistes. L'une de leurs opinions, par exemple, était que dans l'état de nature déchue , les justes ne peuvent point résister à la grâce intérieure. La conséquence nécessaire de cette doctrine était : ou que les justes ne peuvent plus jamais tomber , ce qui est contraire au bon sens et à une expérience malheureusement de tous les jours; ou que la grâce intérieure peut cesser d'agir avant que le juste ait péché, ce qui est une proposition tout-à-fait impie, puisqu'il s'ensuivrait qu'à un moment donné Dieu refuserait au juste la grâce suffisante pour éviter le péché.

On a vraiment peine à comprendre comment des hommes raisonnables avaient pu embrasser une hérésie aussi insensée, et comment ils osèrent ensuite soutenir, avec une obstination incroyable, que ce qui avait été condamné par le Saint- Siège comme contenu dans l'ouvrage de Jansénius , en réalité ne s'y trouvait point.

Si les Jansénistes avaient été des hommes perdus de mœurs, on eût pris en pitié leurs misérables cavillalionsj mais, nous devons le reconnaître parce qu'il faut rendre à chacun la justice qu'il mérite , il y avait dans leurs rangs quantité d'ecclésiastiques d'une grande régularité , parmi lesquels se trouvait même un certain nombre d'évêques.

Le mal, hélas! n'en fut que plus grand. Quand le peuple, en effet, vit le clergé divisé en deux camps opposés sur des questions capitales de la religion , il fut naturellement porté à en conclure que ces principes n'avaient point apparemment une complète certitude.

Mais l'esprit d'incrédulité trouva un auxiliaire encore plus puissant dans l'effrayante dépravation de mœurs qui se manifesta en France vers la même époque.

Le duc d'Orléans, pendant qu'il avait gouverné le royaume comme régent , avait affiché une immoralité poussée jusqu'au cynisme.

Quand Louis XV prit les rênes du gouvernement , ses mœurs , durant quelques années, se maintinrent pures; mais , séduit ensuite par d'infâmes courtisans , il tomba bientôt dans des amours si basses qu'elles finirent par inspirer à la nation du dégoût pour son souverain qu'elle voyait abandonner les affaires de l'état à quelques femmes perdues , ou à quelques hommes assez vils et assez rampants pour rechercher la protection de ces méprisables favorites.

La majorité des Français prit alors en haine ce que la France jusque-là avait le plus respecté et le plus aimé : la religion et la royauté.

Les peuples, cependant, comme les individus, ne sauraient vivre sans s'attacher à quelque chose ; et l'on ne peut cesser d'aimer ce qui est véritablement aimable , que pour courir après une ombre trompeuse.

Les païens, qui avaient cessé de connaître Dieu, adoraient volontiers le soleil , dont l'éclat n'est qu'une image de la splendeur divine.

L'homme qui cesse d'être épris de la beauté morale , adore sans honte dans une courtisane quelques lambeaux flétris de beauté physique.

Il est , pareillement , impossible d'aimer l'erreur pour elle-même. On ne peut s'y attacher qu'à la condition de se figurer que c'est la vérité.

La société française , éprise , au dix-huitième siècle , d'une sorte de passion pour l'incrédulité et la licence , avait donc besoin qu'on lui fît considérer comme belle une situation hideuse, et qu'on lui prouvât qu'elle avait raison de honnir ce qui avait le plus excité l'admiration des nombreuses générations qui l'avaient précédée. Ses sympathies étaient d'avance acquises à l'homme qui saurait l'entretenir dans sa fatale illusion.

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Voltaire eut le malheur d'être cet homme, et de consacrer au succès d'une détestable cause le talent le plus attrayant et le plus flexible qui fut jamais.

Depuis que les grands écrivains du siècle de Louis XIV avaient publié leurs chefs-d'œuvre, la langue française avait été cultivée par toutes les nations lettrées de l'Europe • mais Voltaire contribua à sa diffusion de plus en plus grande, en la portant à un degré de perfection qui depuis n'a pas été dépassé. Descartes et Pascal avaient donné à cette belle langue de la transparence et de la précision ; Labruyère lui communiqua le trait. Avec Corneille et Bossuet, elle acquit de la majesté; avec Racine et Fénelon , du nombre et de l'harmonie. Elle manquait encore d'une qualité essentielle, la souplesse; ce fut Voltaire qui l'en dota.

Voltaire cependant fut plutôt un homme d'infiniment d'esprit , qu'un homme de génie.

Le génie voit toutes choses de haut , et aime à contempler des horizons lointains. Comme Dante et Milton , il ne se déplaît point dans la solitude. S'il n'est pas compris de ses contemporains , il se résigne volontiers à transporter sa vie intellectuelle dans le passé ou dans l'avenir; et, tandis qu'il sympathise avec tout ce que l'antiquité a eu de grand , il croit entendre, à son tour, la postérité lui applaudir.

L'homme d'esprit, au contraire, vit uniquement dans le présent. Ce qu'il recherche pardessus tout , c'est l'approbabation de ses contemporains et les éloges des personnes qui l'entourent. Les cordes de son instrument se brisent, dès que le sourire approbateur qu'il attendait vient à lui manquer ; et Voltaire ne conserva jusqu'à sa dernière vieillesse un instrument plein d'éclat , que parce que les applaudissements , dont il était singulièrement avide , ne lui firent jamais défaut.

Toute la vie de Voltaire ne fut , en effet , qu'une longue suite de triomphes littéraires ; et s'il rencontra parfois sur son chemin des détracteurs et des jaloux , il n'eut besoin que

de quelques épigrammes ou de quelques traits sarcastiques

pour les terrasser.

Dès son enfance, Voltaire , dont le vrai nom était Arouet, qu'il ne changea qu'après les premiers succès de sa jeunesse , fit des études brillantes au collège des Jésuites de Paris, sous des maîtres pleins de piété et de goût , mais dont il ne garda que le goût et méprisa bientôt la piété.

En l'année 1718 , il donna au public sa tragédie iïOEdipe , qui annonçait déjà un émule de Corneille et de Racine. L'auteur n'avait pourtant encore que vingt-quatre ans.

Quelques années après , parut la Henriade , dont le succès fut immense, parce que le mérite poétique de ce poème était incontestable, et que l'auteur, de plus, sous le prétexte d'attaquer seulement le fanatisme, y prônait déjà l'esprit d'irréligion et d'impiété qui commençait à être en fort grande vogue.

En 1725, Voltaire, qui, par son esprit caustique s'était fait en France des ennemis puissants , fut obligé de se réfugier en Angleterre , où il passa trois ans en compagnie de quelques incrédules célèbres , tels que Tolland et Bolyngbroke. Il trouva dans ce commerce un encouragement aux tendances impies auxquelles il n'était naturellement que trop porté.

La pauvreté et la maladie sont , dans l'ordre de la Providence, des grâces précieuses qui ramènent souvent l'homme à Dieu. Voltaire ne reçut point ces grâces-là, dont il s'était rendu indigne par une perversité précoce et calculée.

Une santé habituellement bonne, et qu'il savait , du reste, ménager, lui procurait les moyens de s'occuper sans cesse de nouveaux ouvrages qui , en augmentant de plus en plus sa réputation, augmentaient dans la même proportion sa vanité. Pour que cette vanité ne connût point de bornes , il ne manquait plus à Voltaire que d'être riche ; et ce malheur-là, \\ l'eut bientôt.

Une édition de la Henriade qu'il avait publiée en Angle-

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terre lui avait procuré des sommes considérables , parce que l'amour propre britannique se trouvait très-flatté des appréciations de Voltaire sur la reine Elisabeth, et en général sur le peuple anglais.

Rentré en France en 1728 , Voltaire s'intéressa dans diverses opérations financières , toutes heureuses , et dont une seule, celle des vivres de l'armée d'Italie, lui procura un bénéfice de huit cent mille livres.

Le talent d'un auteur famélique est facilement méconnu ; mais quels moyens d'influence n'a pas un homme d'un immense esprit , quand il est deux ou trois fois millionnaire !

Aussi , dès cette époque , la suprématie de Voltaire fut acceptée par tous les gens de lettres, à part quelques esprits chagrins comme Fréron ou Jean-Jacques Rousseau ; et il faut reconnaître qu'au point de vue de la perfection littéraire cette suprématie était justifiée.

UHistoire de Charles XII prouva bientôt que Voltaire excellait en prose comme il excellait en vers.

Ses titres poétiques devinrent d'ailleurs de plus en plus nombreux. En 1732 , sa tragédie de Zaïre eut un succès prodigieux ; et nulle pièce , en effet , ne saurait soutenir avec plus d'avantage un parallèle avec les chefs-d'œuvre les plus accomplis de Racine.

Voltaire , poète épique ou poète tragique , n'ég&lait point toutefois Voltaire dans la poésie légère. C'est là vraiment que brillait surtout son talent admirable; parce que les compositions épiques et dramatiques, pour être parfaites , demandent dans le poète une énergie de convictions qui manquait totalement au grand chef de la philosophie épicurienne , tandis que les poésies légères n'exigent que de la finesse et de l'enjouement, qualités que le scepticisme n'exclut point. Si, dans l'antiquité grecque, la main légère d'Anacréon cueillit les plus belles fleurs du sentiment , on peut dire que chez nous Voltaire sut émailler ses poésies badines des fleurs les plus délicates de l'esprit.

Unique nouveau succès de Voltaire, et il faudrait un ouvrage entier pour les retracer tous, augmentait cependant de plus en plus son audace. Ce n'étaienl plus seulement des allusions méchantes contre la religion, qu'il se permettait, c'étaient des attaques violentes, dont tout homme qui conservait encore quelques vestiges de christianisme devait être scandalisé. Il avait commencé aussi la publication de contes ou de poèmes d'une licence telle que l'immoralité païenne n'imagina rien de plus obscène.

Si nous n'avons indiqué que quelques-uns des titres de Voltaire à la gloire, nous nous garderons bien de ramasser tous ses litres à la honte. Seulement, dans un ouvrage où, à défaut d'autre mérite, nous cherchons à reproduire au moins avec fidélité quelques scènes de l'histoire , nous ne pouvons nous dispenser de dire que le grand ouvrage historique de Voltaire, V Essai sur les mœurs , présente tous les faits qui se rattachent de pies ou de loin au christianisme , sous la couleur la plus fausse, et qu'il vaut mieux étudier la poésie dans Scarron ou la peinture dans Hogarth, que l'histoire dans Voltaire.

Il était impossible., on le seul , que dans une nation catholique comme l'était encore la France, un homme qui avait publié déjà une foule d'ouvrages impies pût continuer d'étaler librement son cynisme dans les cercles de la capitale, et de rendre tous les pouvoirs publics responsables de ses attaques contre le christianisme et les mœurs.

Pendant plusieurs années , Voltaire dut donc se résigner , pour ne pas être inquiété, S demeurer dans une terre reculée de M""' du Chatelet , située sur les confins de la Lorraine et de la Champagne.

Plus tard , il va chercher un refuge auprès du roi de Prusse Frédéric II, qui se faisait un triste sujet de gloire d'être son disciple.

liroiiillé dans la suite avec Frédéric , Voltaire achète le

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domaine de Ferney, dans le voisinage de Genève ;• et il passe de longues années dans cette belle solitude , où les incrédules se rendaient avec plus de dévotion que n'en mettent les musulmans à faire le pèlerinage de la Mecque.

C'est là que Voltaire se livrait à une immense correspondance avec plusieurs souverains et une foule d'hommes lettrés de l'Europe; c'est là qu'il publiait, de temps en lemps, des écrits où il se donnait les airs d'un apôtre de la liberté ; mais c'étaient certainement de faux airs. Tout ennemi de la religion est nécessairement un ennemi de la liberté, et la raison en est simple : nier la religion , c'est nier que l'homme doive se combat! re lui-même ; c'est enclore toute son existence dans les limites de la vie présente ; c'est lui dire qu'il peut suivre sans scrupule tous ses penchants, tant qu'aucune force matérielle n'y fait obstacle. Or , il faut être aveugle pour ne pas voir que ces prémisses mènent en droite ligne à la tyrannie. Tout ennemi de la religion qui se dit ami de la liberté est donc nécessairement un hypocrite ou un homme à courte vue , et ce n'est point parmi ces derniers que Voltaire peut être rangé.

Tandis que s'enfonçant chaque jour de plus en plus dans l'impiété , le patriarche de la philosophie continuait à Ferney ses attaques contre la religion chrétienne qu'il appelait Vinfâme , les hommes qui , en France , prenaient de lui le mot d'ordre , les d'Alembert , les Diderot , les Condorcet , les Helvétius, les d'Holbach, et une foule d'autres personnages de cette trempe, qui s'efforçaient d'égaler leur chef en libertinage, avaient tellement perverti l'esprit de la nation française, qu'en 1778 le vieux Voltaire put reparaître à Paris sans craindre d'avoir à répondre , devant les magistrats', de la publication d'un nombre infini d'ouvrages impies ou immoraux.

Jamais l'entrée d'un souverain dans une capitale ne causa un enthousiasme plus grand que celui qu'excita l'arrivée de

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Voltaire à Paris, et quelques-uns de ses biographes racontent qu'il osa dire à cette occasion : « Mon entrée à Paris est pins belle que celle de Jésus à Jérusalem. »

Ce qui est certain, c'est qu'un concours immense se porta au devant de Voltaire , que dès le lendemain de son arrivée il reçut une multitude de visites non-seulement des philosophes et des gens de lettres , mais encore de grands seigneurs et de femmes du plus haut rang, et qu'une foule empressée stationnait durant de longues heures devant sa demeure, pour le voir un moment quand il s'approchait de sa croisée ou qu'il sortait en voiture.

Il va sans dire que toutes les personnes qui allaient voir Voltaire devaient lui prodiguer de l'encens ; et , dès qu'il sortait, quel que fût le lieu où il se rendît , il était l'objet d'une lutte d'adulations.

La première fois qu'il alla à l'Académie française, dont il élail membre depuis trente-deux ans , ses confrères le reçurent non pas seulement comme le plus illustré d'entre eux , mais comme s'il eût été le plus grand génie qui eût brillé jusque-là dans l'humanité.

Cette ovation, toutefois, n'était rien auprès de celle qui attendait Voltaire au Théâtre-Français. Il s'y rendit un soir qu'on devait jouer pour la sixième fois sa tragédie d'Irène , pièce d'ailleurs au-dessous du médiocre ; mais la foule immense qui se porta à celte occasion î la Comédie-Française pour lâcher d'en envahir les sièges, ne pensait nullement à la pièce, et ne songeait qu'à fêler l'auteur.

Non-seulement la salle fut bientôt comble, mais quantité de gens ne purent y pénétrer ; et ceux-ci durent éprouver le lendemain un vif regret, quand ils apprirent l'enthousiasme prodigieux qu'avait fait éclater la présence de Voltaire.

L'arrivée du philosophe de Ferncy avait été accueillie d'abord par des salves ou plutôt par des tonnerres d'applaudissements.

Après la tragédie et avant la seconde pièce , le buste de

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Voltaire fut placé sur le théâtre, où chacun des acteurs alla successivement le couronner.

A l'issue du spectacle , enfin , Voltaire fut porté sur les bras des spectateurs jusqu'à sa voiture, et reconduit ensuite jusqu'à sa demeure par une multitude ivre d'enthousiasme, qui criait sans cesse : « Vive Voltaire! Vive Mahomet! Vive la Pu celle ! »

Pour qui sait que Mahomet est une tragédie remplie d'impiétés, et que la Pucelle est le poème le plus immoral qui soit sorti de la plume de Voltaire, de pareils cris indiquent de quels hommes se composait le cortège triomphal du philosophe de Ferney , qui leur disait dans un délire de vanité : « Vous voulez donc m'étouffer sous des roses ! »

Mais le bruit de ces applaudissements frénétiques vient à peine de cesser, que l'heure de la justice divine va sonner. Une maladie grave, causée peut-être par les émolions trop vives qu'il avait éprouvées, annonce à l'impie vieillard, âgé déjà de quatre-vingt quatre ans, que sa mort approche.

Voltaire avait précédemment , par pure hypocrisie , fait divers actes de religion, et jusqu'à des communions sacrilèges. Une épaisse rangée d'incrédules occupe donc maintenant toutes les avenues de sa chambre , pour empêcher de tout leur pouvoir, chez leur coryphée, un retour qui donnerait un démenti éclatant à leur impiété. Mais nous supposons qu'il nous est donné de tromper leur vigilance cruelle (1), et nous approchons du lit du malade. Quel spectacle affreux! Ce ne sont pas seulement des cris de désespoir ; ce sont des accès de frénésie, qui s'emparent du moribond. Dans un de ces accès convulsifs , son visage nous apparaît souillé de sa propre main comme ne se souillent pas les animaux les plus immondes.

(1) Les circonstances de la mort de Voltaire ont été très diversement racontées; mais les témoins qui méritent évidemment le plus de créance, comme le médecin même du philosophe, ont affirmé qu'elle fut horrible, et nous ne faisons , dans ce qui suit , que reproduire leur récit.

0 grand écrivain , je vous en conjure : en ce moment suprême , oubliez tous les tristes succès qui depuis votre adolescence ont marqué chaque heure de votre vie ; ne vous souvenez plus que des doctrines consolantes qui vous furent enseignées dans votre enfance ; baisez une fois , une seule fois, les pieds du crucifix que je vous présente; souvenez-vous que le sang de l'Hômme-Dieu que vous avez eu le malheur d'outrager si souvent dans votre longue vie, peut, en moins de temps que nous n'en mettons à proférer une seule parole , effacer des crimes mille fois plus grands que les vôtres , mille fois plus grands que tous ceux que l'humanité entière a accumulés depuis l'origine du monde et qu'elle pourra accumuler encore jusqu'à la fin des temps. Plus vos péchés , hélas ! ont été nombreux , et plus le bon Dieu se plaira à montrer aux humains qu'ici-bas sa miséricorde surpasse toujours sa justice. Empressez-vous donc de donner quelque marque irrécusable de foi et de repentir , et tous les ministres de Jésus-Christ vont accourir pour vous absoudre (t)....

Les contorsions pourtant paraissent cesser : les lèvres de l'agonisant se décolorent; la cause de l'enfer n'est pas encore complètement gagnée. J'applique alors mon oreille attentive sur le cœur du mourant pour m'assurer si son dernier battement ne sera pas enfin un soupir d'espérance et d'amour.... Le cœur ne bat plus.... Il se peut que ce soupir ait été proféré! Dieu le sait !.... Mais je ne l'ai pas entendu !

0 vous qui foulez maintenant le sol où furent jadis de grandes cités aujourd'hui disparues, vous qui d'un œil humide de larmes contemplez les ruines éparses deNinive, de Memphis ,

(1) Le philosophe Grimm déclare expressément que le curé de Saint- Sulpice ayant pénétré jusqu'à Voltaire , et l'ayant sommé de déclarer s'il reconnaissait la divinité de Jésus-Christ , Voltaire se tourna de l'autre coté et se borna à lui dire : Laissez-moi mourir en paix.

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de Palmyre , une immense tristesse saisit vos cœurs -, mais, en présence de ce cadavre qui me rappelle tant de ruines morales , ma douleur est encore plus grande que la vôtre. Que d'âmes perdues dès à présent, et que dames perdues encore dans l'avenir !

Quel bonheur c'eût élé pour le monde, si la main de l'infortuné dont je vois devant moi les lamentables restes n'eût jamais rien écrit que de chrétien ! Quel bonheur c'eût été surtout pour la France ! Avec Voltaire chrétien , je vois une société régénérée sans douleur : sa plume acérée va suffire pour enlever toute la rouille féodale. Voltaire chrétien , c'est encore la révolution française, mais la révolution sans Danton, sans Robespierre, sans Marat.

Avec Voltaire impie , j'entrevois les calamités de tout genre et les crimes inouïs qui vont désoler ma malheureuse patrie ; et je voile mon front pour ne pas apercevoir tant d'horreurs.

Je gémis aussi de voir les lettres françaises, si belles jusquelà parcequ'elles ne servaient d'écho qu'à de nobles pensées , perdre désormais une partie de leur lustre et de leur gloire.

Il faut se garder, en effet, de confondre une littérature facile avec une grande littérature. Nous ne disconvenons pas que depuis Voltaire l'art d'écrire avec agrément et finesse ne se soit répandu davantage , et que de nos jours , par exemple , on ne manie assez bien les béquilles de la prose pour cheminer, n'importe à quelle heure, dans les sentiers battus. Mais le génie qui , à ses moments d'inspiration , a besoin sinon toujours des ailes de la poésie , au moins toujours d'un grand style pour exprimer de grandes idées , est certainement plus rare qu'il ne le fut au siècle de Louis XIV. Or, nous n'admettons pas qu'il s'établisse ici uns compensation, pas plus que nous n'admettons qu'une longue enfilade de maisons bourgeoises plus ou moins ornées puisse jamais valoir une imposante cathédrale ou un majestueux palais.

Mais si l'art d'écrire semble avoir, même en prose, diminué

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d'élévation et d'éclat , comment la poésie pourrait-elle avoir conservé d'émouvantes inspirations au milieu d'âmes glacées par le doute, sur lesquelles, par conséquent, elle ne saurait avoir plus d'action que la musique n'en a sur les sourds?

Encore, si les poètes comprenaient eux-mêmes la sainteté du talent que Dieu leur a départi, il pourrait, de temps en temps , sortir de leurs écrits des torrents de lave incandescente capables de fondre les glaces amoncelées autour d'eux. Mais tous à peu près ne cherchent qu'une occasion favorable pour s'enrôler à de bonnes conditions sous un autre drapeau.

On en voit çà et là qui murmurent de doux chants aux premiers ans de l'adolescence, comme les petits oiseaux gazouillent au printemps; mais bientôt après, ils aspirent à devenir des hommes politiques ou à acquérir des trésors.

Passe encore de vouloir gouverner des états! le génie du poète peut survirvc quelquefois à cette prétention, parce que ce n'est pas, à coup-sûr , une besogne vulgaire que de régir les empires , quoique ce soit une chose encore plus belle, de savoir maîtriser les âmes.

Mais que dire de tant de jeunes poètes qui , dès qu'ils ont obtenu quelque succès, aspirent à percer dans la finance! Qu'on essaie de jeter dans l'intérieur d'une lyre des poignées d'écus , et l'on verra si l'on peut en tirer ensuite de doux accords !

0 vous donc qui abandonnez si facilement le culte des lettres pour celui de l'or , ne trouvez plus surprenant que votre talent qui semblait tant promettre se soit évanoui comme les vapeurs du matin. Vous auriez dû vous souvenir qu'une belle femme qui prend de l'embonpoint perd presque toujours une partie de sa beauté , et toujours une partie de sa grâce.

DÉPART DES ANGLAIS DE NEW-YORK, ET ADIEUX DE WASINGTHON A SES CAMARADES.

An 1783.

L'unité de croyances religieuses dans le monde est un vœu que tout cœur catholique doit nécessairement former. Mais , ailleurs qu'en matière religieuse, la diversité est désirable , parce qu'elle répond mieux aux variétés infinies de goûts, d'habitudes et de caractères, qui existent entre les hommes, et qui, toutes, aspirent naturellement à se produire avec liberté.

Ce fut donc certainement un jour heureux pour l'humanité, que celui où les Etats-Unis d'Amérique se séparèrent définitivement de leur mère-patrie ; et c'est une des plus grandes gloires de la France d'avoir eu une immense part à ce mémorable événement.

La mission povidentielle de la France est , en effet , de concourir partout au triomphe du droit.

Il fut un temps en Europe , où les pouvoirs publics étaient faibles, et où l'autorité, fractionnée entre une multitude infinie

de seigneurs plus ou moins puissants, n'était, chez un grand nombre, qu'un instrument d'affreuses exactions et d'odieuses tyrannies.

L'esprit chrétien favorisa alors le développement d'une des plus belles institutions qu'on ait jamais vues dans le monde.

De nobles hommes, qui. s'ils n'eussent aimé que le bien-être, auraient pu vivre , dans leurs châteaux , au milieu des aises et de l'abondance , se consacraient au sublime métier de redresseur de torts. Bardés de fer de pied en cap, et bravant tous les dangers, ils allaient de ville en ville, de province en province, s'enquérant soigneusement si de pauvres orphelins n'avaient pas élé dépouillés par la force ou l'astuce du patrimoine de leurs pères , ou si de nobles et belles damoiselles n'étaient point retenues captives dans les donjons de quelque seigneur sans foi.

S'ils apprenaient quelque iniquité semblable , l'homme injuste, qu'il fût comte, ou baron, ou simple chevalier , avait aussitôt affaire à eux. îl fallait qu'il réparât sur-le-champ sa félonie, ou qu'il descendit en champ clos avec le protecteur que !e ciel venait d'envoyer à l'opprimé.

Presque toujours, le sentiment du droit, qui double le courage, procurait la victoire à ce généreux protecteur. Si cependant il succombait , il mourait content et résigné , en baisant la croix de son épée, qui n'avait jamais été teinte que d'un sang coupable.

Quand la féodalité fut en décadence, et que des pouvoirs publics plus forts assurèrent dans tous les états de l'Europe l'action des lois, la chevalerie dut disparaître, parce qu'elle était devenue sans objet

Mais les iniquités qui ne purent plus désormais être commises aussi facilement par des particuliers , purent l'être encore par des nations.

Parmi ces iniquités, il en est dont Dieu peut vouloir retarder le châtiment jusqu'au jour des grandes vengeances; mais sa

justice veut que la plupart d'entre elles soient déjà punies dans le temps.

Depuis qu'il n'y a plus dans toute la chrétienté une main assez forte pour manier l'épée de Charlemagne, à qui donc revient naturellement ce rôle sublime de réprimer d'un pôle à l'autre toutes les grandes injustices, si ce n'est à la nation valeureuse à qui deux chaînes de hautes montagnes servent à la fois de rempart et de couronne, et dont deux mers se plaisent à caresser de leurs Ilots les nobles rivages ?

0 France , ô ma patrie, que tu me parais belle, quand tu as la conscience de ta destinée !

Pourquoi Dieu te fit-il puissante? Pourquoi te fit-il riche? Pourquoi la fécondité de tes campagnes et la variété de tes produits assurent-elles en tout temps l'existence de tes habitants, et les dispensent-elles de recourir à l'étranger, autrement que pour satisfaire des caprices? Pourquoi ta population est-elle plus que suffisante pour cultiver ton sol , sans être jamais assez nombreuse pour le surcharger ? Pourquoi de vastes côtes te procurent-elles des rapports faciles avec toutes les contrées du globe? Pourquoi, en un mot, le ciel t'a— t-iï comblée de tant de bienfaits , si ce n'est pour que tu puisses, comme les chevaliers du moyen-âge , consacrer l'exubérance de tes forces au bonheur d'autrui ?

Souvent , tu transportes une partie de tes enfants sur des terres lointaines, où ils versent, quand l'honneur le veuf, jusqu'à la dernière goutte de leur sang, pour une cause qui n'est point la leur ; et après ces généreux sacrifices ,. certains hommes sceptiques demandent avec indifférence, ou avec unair de pitié railleuse , ce qui t'en revient.

Il t'en revient ce qui revenait aux chevaliers du moyenâge, qui se croyaient toujours suffisamment récompensés de leur généreux dévouement. Il t'en revient une renommée d'honneur et de gloire, à laquelle aucune autre nation ne saurait atteindre; et celte renommée ; qui fait ta splendeur , par les

sympathies innombrables qu'elle te procure fait aussi , crois-le bien , une partie de ta force.

Que ta fastueuse rivale, pour favoriser son commerce, cherche donc partout des peuples à fouler sous une oppression mercantile qui ne connaît point ce que c'est que la pitié! Pour toi , tu ne dois songer qu'à te faire une ceinture honorable de nations animées de ton esprit , et protégées, au besoin, par ton glaive.

Que par tes soins l'héroïque Espagne recouvre bientôt son rang parmi les grandes nations ! Que les cœurs des Italiens s'ouvrent à l'espérance ! Que la patrie de Guillaume Tell reste toujours libre et fière ! Qu'au-delà du Rhin, l'esprit capricieux et fantastique de l'Allemagne construise , à son aise , des rêves plus ou moins dorés , dans des principautés indépendantes ! Qu'en deçà du grand fleuve , des provinces catholiques où tu devrais commander, éprises de ta gloire, aspirent de plus en plus à t'appartenir , en attendant que par quelque grande combinaison politique , dont la destruction de l'empire turc fournira peut-être bientôt les éléments, elles t'appartiennent en effet! Et que, dans les régions les plus lointaines , tous les faibles et tous les opprimés tournent instinctivement vers toi leurs regards!....

Tu auras alors répondu dignement aux desseins de Dieu.

Ce rôle providentiel de la France , Louis XV et son méprisable entourage de courtisans impies et de femmes perdues l'avaient oublié quand, en 1772, ils laissèrent s'opérer un premier démembrement de la Pologne (1). Mais un prince aussi vertueux et aussi droit que l'infortuné Louis XVI, ne pouvait pas ne point s'en souvenir.

(1) Louis XV s'en tint à l'expression stérile d'un regret. Il avait renvoyé, quelque temps auparavant, son ministre Choiseul , qui alliait d'assez grandes vues à de grands vices : « Si Choiseul eût été ici , dit le roi en apprenant l'usurpation, cela ne serait pas arrivé ».

Le 10 février 1763, Louis XV avait eu la faiblesse de signer , à Paris , un traité honteux pour la France , qui , en accordant à l'Angleterre de vastes colonies et de fortes stations militaires dans toutes les parties du monde , assurait à celte nation ambitieuse l'empire des mers.

L'Angleterre exerça cet empire avec arrogance ; et l'honneur français , qui se croyait à bon droit humilié , s'estima heureux de trouver une occasion naturelle d'humilier à son tour l'Angleterre, de l'autre côté de l'Atlantique.

Les colonies anglaises de l'Amérique du nord avaient été fondées, à diverses époques , par des hommes entreprenants et courageux, qui portèrent au-delà des mers l'esprit opiniâtre de la race Anglo-Saxonne et le transmirent à leurs descendants.

Les fondateurs des diverses colonies avaient obtenu du gouvernement de la mère-patrie, des chartes qui leur rssuraient certains avantages ; et d'autres immunités avaient aussi été conquises par un long usage.

Tant que l'Angleterre avait été en lutte avec la France , elle avait respecté ces privilèges ou immunités des Anglo- Américains. Mais, quand la paix de Paris de 1763 lui eut assuré la domination de toutes les mers, elle voulut traiter ses colonies d'Amérique comme on traite un pays conquis. Elle prétendit notamment pouvoir y lever des impôts à son profit ; tandis que les colons soutenaient qu'aucun impôt ne pouvait être établi que par les autorités locales, qui presque toutes étaient électives.

Dès l'année 1763, ces prétentions opposées avaient donné lieu à des débals animés, qui, après avoir été assoupis ensuite durant quelque temps sans que la cause qui les avait produits eût disparu, finirent par amener, en 1775, une rupture ouverte entre l'Angleterre et ses colonies.

Le 19 avril 1775 , un combat sanglant , livré à Lexington , près de Boston, entre les soldats anglais et les milices coloniales, devint le signal d'une guerre générale.

Les colons se senlaient forts de leurs droits, et étaient décidés à les défendre jusqu'à la dernière extrémité. Ils eussent cependant, malgré leur courage, fini peut-être par être écrasés par la puissance anglaise, si Dieu ne leur eût donné pour chef un grand homme, et pour alliée, une grande nation.

Le grand homme , ce fut Washington ; la grande nation , on le comprend , ce fut la France.

Washington n'avait point le bouillant courage des conquérants , d'un Alexandre, par exemple, ou d'un Napoléon; mais il avait le courage froid d'un Spartiate, ou celui d'un enfant de l'Helvétie , toujours prêt à mourir sans faste à son poste pour la défense de son droit.

Washington, simple planleur delà Virginie, qui avait déjà quarante-trois ans quand éclata la guerre de l'indépendance , comprit admirablement que pour triompher de la formidable puissance de l'Angleterre , il ne s'agissait point de tenter çà et là quelque brillant coup de main , mais qu'il fallait s'armer d'une constance à toute épreuve, et d'un dévouement sans bornes à la cause commune.

Dès qu'il eut été nommé généralissime des forces coloniales peu de temps après le combat de Lexingîon , il arrêta sur-lechamp son système de guerre, duquel, dans un espace de près de neuf ans, il ne se départit pas un seul instant. Ce système consistait à fatiguer continuellement l'ennemi , à diviser autant que possible ses forces , à le harceler plus qu'à le combattre , à le combattre pourtant résolument quand il n'était plus possible de reculer , et, une fois le combat livré, à ne s'endormir jamais après une victoire, et à ne jamais se décourager après une défaiîe.

A ces qualités si précieuses il fallait joindre encore un grand désintéressement et une grande modestie , pour ne pas effaroucher des hommes sujets déjà à toutes les susceptibilités républicaines, que leur seule volonté avait appelés sous les drapeaux de leur général . et que leur seule volonté pouvait v retenir.

Washington eut tous ces mérites, et se montrait digne par là du secours efficace que la Providence rie tarda pas à lui envoyer.

A peine la révolte des colons anglais fut-elle connue en France , qu'un grand nombre de jeunes gentilshommes tinrent à honneur d'aller combattre dans leurs rangs, jugeant avec raison que c'était une occasion favorable de préparer la rupture du honteux traité de 1763. Celui de ces gentilshommes qui devait acquérir le plus d'illustration dans cette lutte contre l'Angleterre, ce fut le marquis de Lafayette.

Les premiers Français qui étaient allés combattre en Amérique, n'avaient suivi cependant que les inspirations spontanées de leur esprit chevaleresque ; et la loyauté scrupuleuse de Louis XVI le faisait hésiter à donner une assistance plus efficace aux Anglo-Américains , quand de nombreuses violations du droit des gens commises contre des navires français déterminèrent enfin ce prince si juste et si droit , à déclarer la guerre à l'Angleterre.

L'on put entrevoir , dès ce moment , que la cause des colons américains finirait par triompher , et qu'une nouvelle nation allait faire son apparition dans le monde.

La France , en effet , fit aussitôt des armements formida blés. L'Espagne, qui avait, elle aussi, bien des griefs contre l'Angleterre , unit bientôt ses escadres aux escadres françaises, et ses amiraux partagèrent la gloire immortelle dont se couvrirent nos Suffren, nos d'Estaing, nos Lamothe-Piquet , et bien d'autres officiers d'une intrépidité admirable, qui prouvèrent à l'Europe étonnée que la France , dès qu'elle en a la ferme volonté , est en mesure de faire respecter son pavillon sur toutes les mers

A mesure que les ravages de la guerre faisaient des vides parmi les compagnons de Washington , les escadres françaises amenaient aux Américains de nouveaux auxiliaires.

Les affaires prirent bientôt sur tous les points une tournure

défavorable aux Anglais. Deux de leurs généraux, coupés de tous les côtés, avaient été successivement obligés de se rendre, avec les corps nombreux qu'ils commandaient. Toutes les villes de l'intérieur étaient au pouvoir des insurgés, dont le drapeau flottait aussi dans la plupart des ports de mer.

La plus imporlante ville du littoral , Ne w- York , restait pourtant encore aux Anglais, et Washington se disposait à réunir toutes ses forces pour l'emporter, quand un changement de ministère en Angleterre vint mettre fin à la lutte. Les nouveaux ministres , effrayés des pertes énormes que l'Angleterre avait éprouvées depuis huit ans, et jugeant impossible de replacer les colons sous le joug de la mère-patrie, déterminèrent Georges III à reconnaître l'indépendance des Etats-Unis.

Dans des préliminaires de paix arrêtés à Paris entre les représentants de toutes les puissances belligérantes, le 20 janvier 1783, cette indépendance fut expressément stipulée; mais les traités définitifs ne furent signés qu'au mois de septembre , et ce ne fut qu'à la fin de novembre que le gouverneur anglais de New-York en reçut la communication officielle de son gouvernement.

Le 25 de ce mois, se passa à New-York une scène destinée à faire époque dans les annales de l'humanité.

Sir Henri Carlelon , qui occupait encore cette ville pour l'Angleterre , avait fait savoir quelques jours auparavant au général Washington , qu'ayant reçu de son gouvernement l'ordre d'évacuer New- York , il comptait être en mesure de faire embarquer toute la garnison le 25 novembre , et qu'il remettrait par conséquent la ville ce jour-là.

Au jour marqué, dès le grand malin , le principal magistrat de l'Etat de New-York, Georges Clinton, s'approchajde la partie supérieure de la ville avec le général Washington et un détachement de troupes américaines-

La porte de ce quartier fut aussitôt ouverte, et les Anglais

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en abandonnèrent les postes , qui furent immédiatement occupés par l'infanterie et l'artillerie américaines et un corps de dragons.

Quand on eut ainsi pris possession de la haute ville , les officiers civils et militaires de l'Etat firent leur entrée solennelle, et Washington voulut que les premiers honneurs fussent décernés au représentant de l'autorité civile, au gouverneur Clinton.

Clinton et Washington s'avancèrent donc à cheval, en tête du cortège.

Le lieutenant-gouverneur et les membres du conseil de l'Etat de New-Yorck venaient après; le général Knox, qui commandait sous Washington toutes les troupes qui n'avaient pas encore quitté le service , marchait ensuite, entouré de ses principaux officiers; puis enfin, c'était un concours immense de bourgeois de la ville, qui étaient allés au-devant des autorités américaines pour leur faire honneur ; et un régiment de cavalerie légère fermait la marche.

Tandis que cette entrée solennelle des magistrats américains avait lieu dans la partie supérieure de la ville , les Anglais faisaient leurs derniers préparatifs d'embarquement.

A une heure de l'après-midi , ces préparatifs furent terminés , et les vaisseaux anglais quittèrent le port.

Pendant toute la durée de l'embarquement , le sentiment de l'amour-propre national , si énergique chez les Anglais, vint sans doute au secours de leur impassibilité naturelle , et dut les empêcher de verser une seule larme ; mais , quand les Américains ne purent plus voir leurs visages , peut-être quelques pleurs vinrent-ils humecter leurs yeux. New- York était , en effet , dès-lors, une ville considérable, et il était facile de prévoir quelle serait sa grandeur future quand la liberté de commercer avec toutes les nations du globe amènerait journellement dans son port tous les pavillons que voient flotter les deux océans.

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Cette grandeur prochaine des Etats-Unis , bien faite pour exciter de vifs regrets dans lame des Anglais , devait , au contraire, combler de joie les cœurs des Américains, et en particulier celui de Washington , qui voyait enfin ses services obtenir la seule récompense qu'il eût ambitionnée, c'est-à-dire l'indépendance et le bonheur de sa patrie.

Ce grand homme , qui, quelque temps auparavant , avait rejeté comme une insulte l'offre du pouvoir suprême , que lui avaient faite quelques officiers mécontents , n'aspirait qu à rentrer dans la vie privée.

Dès que les magistrats civils furent installés dans leurs fonctions , Washington annonça donc qu'il allait quitter New- York. Mais il voulut, avant de partir, dire adieu à ses compagnons d'armes, dont plusieurs avaient combattu auprès de lui pendant toute la durée de la guerre.

Cette entrevue touchante eut lieu, le 4 décembre, à la taverne de France , où les principaux officiers s'étaient réunis.

Washington adressa , d'une voix émue, ces nobles paroles à ses compagnons de fatigues et de gloire .-« C'est avec un cœur plein d'affection et de reconnaissance, que je prends maintenant congé de vous; je souhaite bien ardemment que vos derniers jours soient aussi prospères et aussi heureux que les premiers ont été glorieux et honorables. Je ne puis aller rendre visite à chacun de vous pour prendre congé , mais je serai bien reconnaissant si chacun de vous veut venir à moi pour me serrer la main. »

Le général Knox , qui était le plus près de Washington , se tourna vers lui. Aussitôt Washington, à qui un surcroît d'émotion ne permettait plus de parler , lui serra la main et l'embrassa. ïl prit congé, de la même manière , de chacun des autres officiers. Des larmes roulaient dans tous les yeux , et l'on n'articula pas un seul mot pour interrompre ce silence majestueux.

En quittant la salle, Washington se rendit à pied à While-

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Hall , où une barque l'attendait pour le transporter à Philadelphie. Toute la compagnie le suivit en formant un cortège muet et solennel ; tous les visages étaient empreints d'une tristesse profonde. Quand Washington fut entré dans la barque , il se tourna vers la compagnie et lui fît un dernier adieu en agitant son chapeau. Toutes les personnes qui l'avaient accompagné le saluèrent de même, et elles ne quittèrent le quai (jue lorsque la barque cessa d'être en vue.

Washington se rendait à Philadelphie, pour se diriger ensuite vers Annapolis, dans le Maryland, où le congrès des Etats était assemblé. Il résigna publiquement tous ses pouvoirs dans le congrès , le 23 décembre; et, dès le lendemain , il rentrait à Mount-Vernon , dans la demeure de ses pères , qu'il n'avait revue qu'une seule fois , en passant, durant les neuf années qu'avait duré la guerre de l'indépendance.

Washington n'aspirait qu'à finir ses jours dans cette paisible demeure. Bientôt après, cependant, porté par les votes presque unanimes de ses concitoyens à la première magistrature de l'Union , il crut qu'il devait faire à son pays un nouveau sacrifice, en acceptant la présidence. Il l'accepta même une seconde fois , quand il eut été réélu avec autant d'élan que lors de sa première nomination. Mais, quand la fin de sa seconde présidence approcha , il annonça qu'il croyait avoir payé sa dette envers son pays , et qu'il voulait rentrer dans la vie privée. Tous les efforts qu'on fit pour le déterminer à se charger une fois encore de la suprême magistrature, furent vains. Inébranlable dans sa résolution , il annonça officiellement, avant la nouvelle élection, qu'il refusait absolument la candidature; et jamais il ne se sentit plus heureux que le jour où il déposa le fardeau des dignités dont ses concitoyens l'avaient honoré, montrant bien par là que le ciel lui avait donné une âme véritablement républicaine.

Bien des gens , en effet , s'imaginent être des Washington , parce qu'ils ont horreur de tout joug ; mais nulle erreur n'est

plus grossière que celle-là. Les républicains dignes de ce nom aiment le joug des lois 5 et s'ils n'aiment pas la sujétion, ils ambitionnent encore moins le commandement.

Suivant qu'ils oni plus ou moins de goût pour l'obéissance , les hommes peuvent se diviser en trois classes.

Les uns n'obéissent jamais qu'à regret, et visent surtout à avoir des inférieurs ; ce sont ceux qui ne font aucun effort pour se combattre, et qui rapportent tout à eux-mêmes. Les hommes de cette trempe ne sont pas plus rares que les herbes dans les prairies.

D'autres visent à n'avoir que des égaux. Ce sont les républicains sincères, dont la race n'est pas bien commune.

Mais la troisième catégorie est encore bien moins nombreuse que la seconde. C'est celle des hommes qui veulent avoir partout des supérieurs , parce qu'ils ne demandent qn'à descendre et n'aspirent qu'à obéir. Cette tendance , dont le monde s'étonne , est celle de quelques âmes d'élite , qui sentent qu'en cédant avec amour, dans les choses licites, au moindre désir de tout ce qui les entoure , elles sont plus sûres de ne causer dans le concert divin aucune dissonance, et d'exprimer précisément l'accord qu'elles doivent rendre dans le grand hymne de la création

Cette tendance est rare , parce qu'elle ne s'acquiert que par une vigilance incessante sur soi-même et des efforts continuels pour résister aux penchants naturels du cœur. Aussi, quand \J les peuples la reconnaissent à des caractères non équivoques , elle leur arrache toujours des cris d'admiration , parce que , si elle ne constitue point par elle-même la sainteté , elle en est au moins le chemin.

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