DERNIERS TRAVAUX DE MOZART
Allemagne, j'admire et j'aime ton érudition patiente; mais j'aime surtout ton génie rêveur, qui, pour se consoler des réalités étroites de la vie des sens , éprouve le besoin de se plonger incessamment dans les profondeurs infinies de la pensée. S'il est donc un art qui ne trace dans l'espace aucune ligne limitant l'essor de l'âme quand elle cherche à se perdre dans l'immensité, cet art doit être , par excellence, le tien.
L'Italie, toutefois, a été, en Europe, le premier berceau de la musique, comme de tous les autres arts. C'est elle qui , depuis saint Ambroise et saint Grégoire-le-Graud, avait conservé avec le plus de fidélité dans ses temples les règles du plain-chant , de ce chant simple et grave, si bien approprié aux cérémonies imposantes de l'Eglise , et qui , par ses notes lentes et prolongées , semble déjà soustraire l'homme à la prison étroite du temps pour le plonger dans l'océan sans rivages de l'éternité.
45u2 GRANDES SCÈNES
Dès le onzième siècle, le moine Gui d'Arezzo découvrait la gamme musicale qui n'a pas cessé , depuis , d'èlre suivie par les Occidentaux.
Au commencement du quinzième siècle , la musique religieuse instrumentale était déjà en grand honneur en Italie , et Francesco Baverini , notamment , avait composé avec talent plusieurs de ces œuvres que les Italiens appellent opère sagrate , longtemps avant que l'opéra profane fît son apparition à Florence , à la cour des Médicis , dans XOrfto de Politien.
Il paraît qu'à partir de celte dernière époque , ce fut au contraire la musique profane qui eut le plus de vogue ; et bientôt, en communiquant à la musique religieuse ses notes capricieuses ou saccadées, elle enleva à celle-ci sa gravité , et , par conséquent , sa majesté et sa noblesse.
Le mal , vers le milieu du seizième siècle , était devenu bien grand, si ce que l'on raconte de l'illustre Palestrina est exact. L'on dit que le Pape Marcel II , qui succéda à Paul III, était décidé à bannir complètement la musique des églises , et que ce fut la célèbre Messe de Palestrina , connue précisément sous le nom de Messe du Pape Marcel , qui lui fit abandonner son projet.
Cette anecdote nous paraît suspecte. Marcel II, en effet , n'occupa le trône pontifical que vingt-sept jours ; et , quelque opinion qu'il pût avoir, avant d'être promu à la tiare, au sujet de l'influence de la musique sur le culte , il n'est pas à croire qu'il eût voulu prendre sur une chose de cette importance une mesure précipitée.
Ce qui est seulement vraisemblable, c'est que Marcel II , dont les mœurs avaient toujours été très-austères, avait dû témoigner , dès avant son élévation au suprême pontificat , combien il déplorait la décadence de la musique religieuse , que Palestrina était appelé à restaurer. Il ne s'agissait donc probablement, dans la pensée de ce pape rigide et pieux , que
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d'une réforme à faire, et non pas d'une suppression à opérer; car une suppression complète eût été certainement une mesure fâcheuse (1).
Il faut savoir , en effet , en toutes choses , distinguer l'usage de l'abus , et nous sommes de ceux qui pensent que la musique instrumentale s'adapte parfaitement à la majesté du culte catholique. Le désaccord qui se produit trop souvent entre l'une et l'autre , au grand scandale des fidèles , n'est imputable qu'aux musiciens , qui ne savent pas toujours comprendre que la musique religieuse a nécessairement un caractère qui lui est propre et qu'il faut, en toute circonstance, savoir respecter.
Avant d'admettre un nouveau disciple dans son école , Pythagore lui demandait s'il savait observer le silence. Avant d'ouvrir à un artiste les portes d'une église, il faudrait lui demander s'il a la foi.
Quelque soit son talent, si la foi manque à l'artiste, il est impossible qu'il remplisse dignement sa mission. Le plus souvent même , au lieu d'édifier les fidèles , il les scandalisera : si c'est un peintre , par des nudités grossières ou des altitudes peu décentes ; si c'est un musicien , par des airs lascifs ou de sautillantes ariettes.
Si, au contraire, l'artiste a la foi , il devient un puissant auxiliaire du prêtre ; et tous les sentiments que celui-ci cherche à exciter dans lés cœurs par la prière ou la prédication , lui les seconde par l'accord touchant des instruments ou des voix , ou bien par le langage muet des toiles qui palpitent et des marbres qui respirent 02).
(1) Dans ses belles Etudes philosophiques sur le christianisme , t. 3, p. 496 3e éd. M. Aug Nicolas raconte, après le cardinal Wiseman, que la célèbre messe de Palestrina fut présentée , en 1565 , à une commission que présidait saint Charles Borromée. Cette messe fut donc trèsmal à propos appelée dans la suite Messe du pape Marcel, puisque Marcel II était mort en 1555.
(2) Quel sermon sur le jugement damier , par exemple , pourrait fairs
Ce qui est certain , c'est que deux des plus grands saints du seizième siècle , saint Philippe de Néri et saint Charles Borromée , quoique leur austérité égalât celle des Antoine et des Jérôme, étaient pourtant grands partisans de l'emploi de la musique dans les temples. Ils pensaient que rien n'est plus propre à dégoûter le peuple des divertissements profanes , que de lui faire goûter des joies plus pures et plus suaves dans la maison de Dieu.
L'Eglise n'est-elle pas, en effet, la mère par excellence , et une mère ne cherche-t-elle pas toujours à rendre l'intérieur de sa maison agréable à ses enfants , pour les y retenir ?
Il est vrai que, dans sa prévoyante sollicitude, elle recommande incessamment aux fidèles de se préserver des fausses joies du monde ; mais à Dieu ne plaise qu'elle condamne ici-bas les joies véritables , qui ne sont qu'un avant-goût et un apprentissage des joies célestes dont elle se plaît à dérouler partout à nos yeux les consolantes perspectives ! Il est , au contraire , naturel de penser qu'en demandant chaque jour à Dieu d'accorder à tous ses enfants le peu de pain nécessaire pour apaiser leur faim , elle lui demande aussi de leur octroyer le peu de joie indispensable pour empêcher leurs cœurs de s'endurcir ou de s'ulcérer.
une impression aussi vive , que la vue de la célèbre fresque de Michel- Ange à la chapelle Sixtine , et surtout que le chant solennel de la prose des morts , composition admirable , comparable en tout point aux accents inspirés du roi-prophète? Aussi est-ce pour nous un sujet de grande douleur, de voir qu'une délicatesse exagérée et des ménagements excessifs pour la douleur des familles, tendent, en rendant déplus en plus rares les messes chantées , à bannir complètement de nos temples le chant îlu Dies irœ , chant si lugubre , si majestueux et si terrible , si propre par conséquent à réveiller de leur fatal assoupissement les âmes indifférentes, trop communes dans notre temps. Heureux, en effet, les hommes qui pensent souvent à la trompette redoutable du jugement dernier, et qui croient, à chaque instant, en entendre les échos anticipés retentir à leur oreille! Il ne saurait y avoir d'antidote plus efficace contre les séductions du monde et ses poisons léthargiques.
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Palestrina, on l'a dit, fut, en Italie, le restaurateur de la musique religieuse , et remplit tout le seizième siècle de sa renommée ; car ce grand artiste , né en 1529, ne mourut qu'en
Dans le dix-septième siècle , Allegri conserva les traditions de Palestrina; et, au commencement du dix-huitième, Pergolèse se montra digne de ces deux grands maîtres.
Mais , après Pergolèse, le sceptre de la musique religieuse passa de l'Italie à l'Allemagne ; car cette noble branche de l'art musical ne compte pas de plus grands noms que ceux do Jean-Sébastien Bach, de Haydn et de Mozart.
Bach fut certainement un homme de génie , mais d'un génie plus original que doux , qui semblait se ressentir de la sécheresse des doctrines de Luther, qu'il professait; et si Haydn et Mozart n'ont point surpassé Bach pour les combinaisons savantes, il semble au moins qu'ils l'emportent de beaucoup sur lui pour le sentiment et la mélodie.
Haydn, comme Palestrina, fournit une longue carrière; mais Mozart , comme Pergolèse, et aussi comme Raphaël, avec lequel la flexibilité de son génie lui donne tant de ressemblance, devait mourir, plein de gloire, à un âge où la plupart des hommes distingués sont à peine parvenus à faire répéter leur nom par les échos de la renommée.
Wolfgang Mozart naquit à Salzbourg, le 27 janvier 1756 , quelques années , par conséquent , après la mort de Bach et la naissance de Haydn, qui devait cependant lui survivre (1).
Son père, Léopold Mozart, musicien lui-même fort distingué et maître de chapelle de l'archevêque de Salzbourg , lui donna , dès l'âge de trois ans , des leçons dont il profita si bien qu'à six ans il composait déjà de petites pièces sur le clavecin.
En 1762, l'empereur François Ier voulut voir cet enfant extraordinaire , et fut émerveillé de son talent.
(t) Haydn , né en 1732 , ne mourut qu'en 1809.
En 1763, le jeune Mozart provoqua la môme admiration à la cour du roi de France Louis XV.
L'année suivante , il parcourut successivement l'Angleterre, les Pays-Bas et la Hollande, et obtint partout les mêmes succès.
Revenu à Salzbourg, il se livra à l'étude avec plus d'ardeur que jamais; et à l'âge de douze ans , il composa, sur la demande de l'empereur Joscpb II, un petit opéra, qui fut vivement applaudi.
Deux ans après , son opéra de Mithridate obtenait, sur le théâtre de Milan, vingt représentations consécutives.
Un adolescent d'un talent si rare , qui , à quatorze ans , était déjà un compositeur distingué, devait être impatient de voir l'Italie , et les Italiens n'étaient pas moins impatients de l'entendre , car Mozart touchait l'orgue et jouait du violon comme il composait , c'est-à-dire avec une perfection rare.
A Bologne, à Florence, à Rome, le jeune Mozart obtint non pas des succès , mais des triomphes. Dans la patrie de Pergolèse, à Naples, il parut si prodigieux, que les auditeurs supposèrent que ses succès avaient quelque chose de surnaturel et tenaient à une bague qu'il portait à son doigt. Mozart , (jui fut instruit de celte supposition absurde , ôta l'anneau , et joua , comme on le pense , tout aussi bien.
Les artistes, dans ce temps au moins, arrivaient cependant plus aisément à la gloire qu'à la fortune ; et Mozart , qui ne s'était pas enrichi en parcourant l'Europe, revint à Paris en 1776, dans l'espoir d'y amasser quelque bien. Il n'y trouva que de cruelles déceptions. Enfant, il avait reçu, dans la grande capitale, toute sorte d'éloges et de caresses, parce que l'enfance ne rencontre point de jaloux. Homme fait et homme de génie, il ne retrouva plus les mêmes sympathies. La grande musique était alors peu connue et peu goûtée en France. Les simples amateurs, qui n'avaient aucun intérêt à rabaisser Mozart , ne le comprenaient pas ; et les artistes , qui le comprenaient, avaient intérêt à le dénigrer.
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Mozart vivait donc péniblement à Paris, en donnant quelques leçons de musique maigrement rétribuées.
Qu'eût fait ce grand artiste méconnu , s'il n'eût pas eu de fortes convictions religieuses;? Peut-être qu'il se fût ôlé la vie, comme le font, bêlas ! aujourd'hui tant de gens orgueilleux qui reprochent au genre humain de ne pas admirer leur talent , souvent fort contestable, ou au moins fort médiocre.
Mais Mozart, élevé dans des sentiments non pas seulement chrétiens, mais pieux , était bien loin de songer à une aussi criminelle lâcheté. Il se consolait d'abord avec son art; car quand un homme n'est que riche , on lui ravit tout dès qu'on lui enlève sesécus; mais on ne peut pas plus arracher à un grand artiste son génie qu'on ne peut lui ravir son âme.
il se consolait aussi en priant , puis en embrassant sa mère qui l'avait accompagné à Paris , ou en écrivant à son père, qu'il avait laissés Salzbourg.
Rien n'est plus intéressant que la correspondance de Mozart et de son père, qui a été publiée dans ces derniers temps (1). Le père parle à son fils avec toute l'austérité d'un religieux, et le fds répond au père avec toute la candeur d'un enfant.
« Je sais , disait Léopold Mozart à son fils dans une de ses lettres, que je n'ai à attendre de toi que de la joie, et c'est ce qui me console de ton absence , laquelle me ravit la paternelle joie de t'entendre , de te voir , de l'embrasser. Vis donc comme un vrai chrétien, comme un bon catholique; aime et crains Dieu ; prie-le avec confiance et ardeur , et mène une vie tellement chrétienne qu'au cas où je ne devrais plus te voir , l'heure de ma mort ne soit pas pour moi une heure de trouble et d'angoisse. »
Wolfgang répondait à son père :
— « Je baise les mains à mon cher père... Qu'il soit sahst
(t) Mozart : Vie d'un artiste chrétien au XVIIIe siècle, par M, l'abbé G oschler.
inquiétude; j'ai toujours Dieu devant les yeux, je reconnais sa toute puissance , je crains sa colère ; mais je connais sa bonté, sa miséricorde, sa clémence envers ses créatures 5 il n'abandonne jamais ses serviteurs... Si les choses vont selon sa volonté , elles iront aussi selon la mienne. Avec cela , je ne puis manquer d'être heureux et content. Je mettrai tout en œuvre pour suivre avec la plus grande exactitude les conseils que vous avez la bonté de me donner. »
Exprima-t-on jamais avec plus de foi des sentiments plus résignés ?
Wolfgang, cependant, ayant eu le malheur de perdre , peu de temps après , sa mère à Paris , le séjour de cette capitale lui devint insupportable, et il résolut de retourner en Allemagne.
Il revint d'abord à Salzbourg auprès de son vieux père , et ne tarda pas à s'unir, quoique pauvre, à une demoiselle aussi pauvre que lui , mais dont les bonnes qualités valaient à ses yeux une riche dot. L'homme de foi comptait sur Celui qui donne leur pâture aux petits des oiseaux.
C'est à Salzbourg qu'il composa l'opéra à'Idoménée , l'un de ses chefs-d'œuvre.
Plus tard, il alla à Vienne, où l'empereur Joseph II l'accueillit avec empressement et l'attacha à sa chapelle. C'est à Vienne qu'il composa pour le théâtre Iialien le Mariage de Figaro , et bientôt après, Don Juan, son chef-d'œuvre de musique profane , outre divers opéras allemands.
Ce grand artiste, quoique animé des sentiments les plus chrétiens , n'avait pourtant encore composé aucune œuvre de musique religieuse digne de son génie, quand, dans les premiers mois de l'année 1791 , un inconnu se présente un jour chez lui en habits de deuil , et lui remet un écrit sans signature où on lui demandait une messe de Requiem pour une personne qui ne voulait pas être connue.
Mozart répond par une lettre où il demande deux cents ilo-
rins, sans fixer d'époque précise pour la remise de son travail.
Quelque temps après , l'inconnu revient , porteur des deux cents florins et d'une nouvelle lettre où l'on disait à Mozart qu'il avait réglé ses honoraires trop bas et qu'un supplément lui serait remis dès qu'il aurait composé la Messe , à laquelle on le priait d'apporter tous ses soins.
Mozart , cependant , ne s'était pas encore occupé sérieusement de tenir sa promesse, lorsque, au moment de partir pour Prague où il devait composer un opéra à l'occasion du couronnement de l'empereur Léopold II comme roi de Bohême , il voit revenir l'inconnu , qui lui demande ce que va devenir le Requiem. Mozart affirme qu'il s'en occupera dès son retour.
L'artiste se met à l'œuvre , en effet , à son retour de Prague. Ses grandes convictions religieuses viennent aussitôt l'inspirer avec une puissance qu'il n'est bientôt plus maître de modérer. Les grandes scènes du jugement dernier se déroulent devant ses yeux. Il entend distinctement les soupirs des âmes gémissantes qui espèrent en criant Miséricorde ! Il entend aussi les cris affreux des réprouvés , qui le glacent de terreur.
Le délire du malade se mêle déjà aux inspirations de l'artiste, et Mozart expire le 5 septembre 1791 , comme il achevait la composition grandiose qui allait immortaliser son génie.
On dit que la Messe qu'il venait de finir servit , en effet , pour ses funérailles, comme le tableau de la Transfiguration orna celles de Raphaël.
0 grand artiste! ta vie fut ainsi abrégée par l'énergie de tes convictions religieuses.
Certains hommes , qui cherchent toujours à rétrécir les horizons de leur âme, ont pourtant, je le sais, voulu révoquer en doute cette cause de la mort; mais pour moi , je l'ai toujours regardée comme certaine (1). Permets, en effet, que je te raconte un de mes songes.
(i) L'auteur de Païticle Mozart, dans la Biographie de Michaud, dit que les détails qu'on vient de raconter, lui avaient été affirmés par la veuve même de Mozart. Comment douter, après cela, de leur exactitude?
NJ
Un soir, avant de goûter le doux repos , j'avais longtemps admiré par la pensée les scènes imposantes qu'étale la nature par delà l'Atlantique.
A peine étais-je endormi , qu'il me sembla être dans une nacelle qui, sortant d'un grand lac, entrait dans une rivière dont la grande largeur dissimulait la rapidité.
J'aperçus aussitôt une multitude d'autres nacelles autour de la mienne ; et , chose étrange , toutes descendaient le courant , aucune ne le remontait.
Ma barque était munie d'un aviron; mais j'avais négligé de le saisir, et me laissais aller , comme tous ceux qui m'entouraient , au plus fort du courant, ne songeant qu'à contempler çà et là quelques jeunes visages qui semblaient me sourire, quand j'entendis retentir à mon oreille plusieurs voix vibrantes qui s'écriaient : « Hommes imprudents ! évitez avec soin le fil de l'eau , saisissez la rame , aidez- vous des cordages que nous vous lançons , et côtoyez de près la rive, si vous voulez éviter la cataracte où vous seriez infailliblement brisés. »
Je regardai d'où partaient ces voix , et je vis, des deux côtés du fleuve, des hommes qui ne paraissaient occupés qu'à jeter des instruments de sauvetage ; mais plusieurs des femmes qui étaient dans les nacelles, et un nombre d'hommes bien plus grand encore, se moquaient de leurs avis et les méprisaient. Les uns continuaient à couronner leurs tètes de fleurs dont l'éclat et le parfum ne duraient qu'un instant, et qui exhalaient, aussitôt après, une odeur fétide; d'autres s'occupaient à préparer pour leurs frères de noirs poisons, ou s'entre-déchiraient par le fer.
Grâces au ciel, j'éprouvai un sentiment tout différent. Je voyais les hommes qui me criaient de la rive, prendre une peine incroyable et oublier pour cela toutes les douceurs de la vie- Je n'apercevais, en effet, autour d'eux ni de jeunes compagnes qui vinssent essuyer leurs sueurs, ni de blonds enfants qui vinssent couvrir leur front de doux baisers. Je conquis -
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dès-lors, qu'ils ne voulaient que mon bien ; et saisissant d'une main le cordage qu'un d'eux me lançait , de l'autre l'aviron de ma nacelle, j'arrivai sans effort auprès delà rive. Je ne vis plus dès ce moment, dans les bateaux qui m'entouraient , que des visages animés d'une joie sereine , ou voilés par une tristesse douce et calme comme celle d'uncépouse qui attend son époux, qu'elle est sûre de revoir bientôt.
La cataracte pourtant faisait entendre déjà sa voix formidable : déjà , elle couvrait devant moi le ciel tout entier d'un épais brouillard , sans que la grande multitude des barques cessât d'aller nonchalamment à la dérive ; et je tremblais pour ceux qu'elles portaient, comme tremblerait un enfant devant la gueule béante d'un requin prêt à l'engloutir; quand, au moment où j'y pensais le moins , ma frêle nacelle , poussée par une fraîche brise, toucha tout-à-coup le rivage.
Je mis aussitôt pied à terre. Quel changement! Je n'avais tout à l'heure sous les yeux que la nature sévère du Canada , et je me voyais maintenant transporté au milieu des splendeurs inattendues de la nature équatoriale. Partout, de grands arbres dont le sommet se couronnait de larges feuilles et de fruits délicieux. Je voyais passer et repasser des variétés infinies d'oiseaux au riche plumage, de colibris agiles volant de fleurs en fleurs. Des troupes folâtres de singes et de sarigues grimpaient d'arbre en arbre pour me réjouir , tandis que des lamas paisibles venaient se grouper autour de moi et attendaient patiemment mes ordres. Seuls, les reptiles n'avaient point paru.
Mais, tandis qu'assis au pied d'un cocotier, je contemplais cette scène enchanteresse , je vois tout-à-coup devant mes yeux ravis une femme d'une beauté incomparable , dont la tète était ceinte d'un diadème d'étoiles. La pureté admirable de ses traits révélait évidemment une vierge, et la douceur ineffable de son sourire annonçait pourtant une mère. « Enfant , me dit-elle, tu ne vois ici qu'une image affaiblie du paradis
terrestre où furent jadis nos premiers parents. Pourquoi donc (assieds-tu , puisque tu n'es qu'à deux pas du paradis bien autrement délicieux que Dieu réserve à ses élus pour l'éternité? »
Je me levai aussitôt, et guidé par la traînée dépure lumière qu'avait laissée en s'envolant la vierge étoilée , j'arrivai en un instant au pied d'une colline , au sommet de laquelle je crus entrevoir toutes les magnificences décrites par l'aigle de Pathmos ; et, comme mes yeux éblouis se refermaient ne pouvant soutenir tant d'éclat, j'entendais d'innombrables voix humaines qui s'écriaient : « Assez de délices, Seigneur! assez d'extases ; car si vous les augmentez encore , nous mourrons. » Et des voix angéliques répondaient : « Ames bienheureuses , ne craignez point. Les torrents de volupté qui vous inondent doivent augmenter encore, et pourtant vous ne mourrez point ; car la mort ne put jamais exercer ici son empire. »
— « S'il en est ainsi , m'écriai-je , permettez , ô mon Dieu , à votre indigne créature, d'aller avertir des multitudes innombrables de frères qu'elle aime , et qui, au lieu d'aborder en ce lieu si fortuné , où deux ou trois efforts énergiques pourraient les conduire , vont être engloutis tout à l'heure par la cataracte effrayante du grand fleuve.
— « Pauvre pécheur , répondit une douce voix , comment , lorsque les insensés que tu voudrais sauver n'écoutent point les avis incessants d'une foule d'hommes voués, pour les mieux servir, à un célibat austère, et qui répandent pour eux des torrents de larmes, quelques-uns même des flots de sang; comment t'écouleraient-ils , toi à qui je n'ai refusé aucune des joies de l'existence , et qui n'as jamais souffert pour eux ni la faim , ni la soif, ni les rigueurs de l'hiver , ni les ardeurs de l'été? Puisque l'amour, pourtant, et non la présomption , t'a inspiré ce souhait, il te sera permis d'essayer. »
Aussitôt une force aussi prompte qu'irrésistible m'eut transporté à l'angle extrême d'un roc gigantesque, contre lequel les
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eaux courroucées du Niagara venaient se briser avec un fracas horrible , pour commencer de là à se précipiter dans d'inconcevables abîmes. Celui qui en un clin-d'œil m'avait transporté dans ce lieu, avait armé ma main d'une amarre vigoureuse, que je lançais sans cesse à d'innombrables infortunés, entraînés déjà par un courant plus impétueux que les aquilons déchaînés. Mais c'est en vain que je leur criais sans relâche .■ « La cataracte va vous briser , saisissez l'amarre ! » Aucun ne la saisissait. Les uns, malgré le bruit de plus en plus étourdissant des masses d'eau qui se brisaient, semblaient ensevelis dans une léthargie profonde ; les autres s'écriaient en me désignant : « C'est, un fou , et sa prétendue cataracte n'est qu'un rêve d'une imagination en délire.... »
Et cependant ils étaient tous déjà emportés par des nappes d'eau mugissantes, larges comme l'Océan , qui les précipitaient à chaque instant dans des abîmes sans fond , brisant avec fracas leurs frêles embarcations, rejetant çà et là les richesses misérables qu'ils y avaient amassées, et les engloutissant euxmêmes dans un grouffre immense , pour ne rendre , quelques lieues plus loin , que des amas informes d'os broyés et de chairs meurtries dont les palpitations étranges semblaient indiquer qu'elles n'étaient mortes que pour le bonheur, et qu'elles vivaient encore pour la souffrance.
Voilà , artiste sublime, le songe dont le souvenir me glace encore d'effroi. Mais toi , lu ressentis, sans doute, avant de mourir, une terreur bien plus grande encore, puisqu'il te fut. donné d'assister , avec cette clarté d'intuition que Dieu ne communique qu'aux grands artistes ou aux grands saints , à la plus grande scène qui doit exister dans l'avenir , à la scène suprême qui doit séparer le temps, qui ne sera plus, de l'éternité, où le temps se sera déjà englouti.
Quelle ne dut donc pas être ta consternation , quand tu vis se dérouler devant toi cette scène imposante , quand tu vis plongés dans les flammes éternelles non-seulement une multi-
tude innombrable d'idolâtres et de juifs déicides , mais une multitude presque aussi nombreuse , hélas! et bien plus coupable, de chrétiens pour lesquels avait coulé en vain l'onde baptismale !
Ton came avait, dès-lors, ressenti d'inexprimables angoisses ; mais ces angoisses durent devenir encore bien plus terribles , quand tu jetas un regard sur toi-même.
Ton cœur affectueux n'avait point contracté sans doute de grandes souillures ; mais tu te voyais placé devant Celui qui trouve des taches jusque dans ses anges. Un doute affreux traversa peut-être alors ton esprit. Tu voyais, à la droite du souverain juge, des joies infinies ; à sa gauche, des douleurs infinies aussi ; et ton âme peut-être ne sut, un instant, de quel côté elle allait tomber.
Il n'en fallait pas davantage pour troubler les clartés de ton intelligence ; car il est des émotions si fortes que notre âme ne saurait les ressentir sans que la raison fasse naufrage. Ton corps aussi dut être nécesairement brisé, comme une corde trop tendue doit inévitablement éclater. Mais Dieu , je le crois fermement , se plut, dans sa miséricorde, à recueillir ton cœur resté toujours fidèle à sa grâce , ou lavé du moins dans les eaux salutaires du repentir.
0 Allemagne, incline-toi donc , tu le dois , non pas devant ton Goethe impie dont le panthéisme absurde ne fait du monde entier qu'un fatras , mais devant Mozart , devant Haydn; car ce sont tes gloires les plus éclatantes et les plus pures.
Et vous , musiciens de tous les pays , allez puiser au foyer religieux où s'alluma le génie de ces illustres artistes, les mêmes inspirations.
Je crains que votre art, en France au moins, ne décline, depuis qu'un si grand nombre d'hommes et de femmes ose le traiter, et qu'il ne s'énerve par sa diffusion.
Des noms illustres me prouvent toutefois que la grande musique se conserve encore dans les grands théâtres; mais elle s'affaiblit dans les églises, et dans les salons elle se perd.
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Homme , femme , qui que vous soyez , qui me conviez à vos fêtes , de grâce , ne tendez pas un piège à ma bonne foi.
Dans vos appartements splendides, tout, d'abord, me charme. Des fleurs rares , des flots de lumière , l'or , l'argent , les pierreries, tout flatte mon œil enchanté. Puis, d'autres fleurs plus bellesencore, et d'autres pierreries plus brillantes, passent et repassent devant moi et me font rêver. Je ferme alors mes paupières , parce qu'un souffle , si léger qu'il ne saurait rider la face de l'eau , suffit quelquefois pour troubler mon cœur , et je prête seulement une oreille attentive.
Mais, au lieu de la musique que j'aime, au lieu de la musique qui me transporte en me faisant comprendre que je suis grand , ou qui me glace d'épouvante en me faisant sentir que je suis petit, je n'entends qu'une romance fade ou quelque chanson burlesque. Ah ! je vous en supplie , ayez pitié de moi. Je supporterai , si vous voulez , sur ces robes de soie ou de dentelle dont j'admire l'élégance et la richesse , des taches de boue. Mais , si vous ne voulez pas que mes nerfs se contractent et que mon pouls s'arrête , au nom du ciel , ne profanez pas le premier des arts. J'aime l'orgue des églises et le clairon des batailles : mais la guitare me cause des nausées , et le tambourin, du dépit.
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