‹ Grandes scènes de l'histoire moderneChapitre 40 sur 44 · IT DE LOUIS · texte numérisé non relu

IT DE LOUIS

An 1793.

On était au cœur de l'hiver. Il faisait froid et il faisait nuit.

Deux jeunes gens , enveloppés d'épais manteaux , marchaient lentement , longtemps avant le retour du jour , dans les rues de Paris encore désertes. Ils cachaient des poignards sous leurs manteaux; et quiconque les eût examinés attentivement eût compris que leur anxiété était extrême.

Ces jeunes gens , d'une taille à peu près égale, et de physionomies diverses quoique également expressives, devaient approcher l'un et l'autre de vingt-cinq ans. C'étaient deux amis d enfance. Quoique l'un, Alfred, appartint à la nohlesse, et l'autre, Paul , à la bourgeoisie, leurs sentiments étaieut les mêmes , parce qu'ils avaient tous deux l'âme grande et que les grandes âmes vibrent facilement à l'unisson.

L'un et l'autre, le gentilhomme comme le bourgeois, avaient' compris que le temps des inégalités sociales était complètement passé. L'un et l'autre avaient par conséquent applaudi d'abord

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à la Révolution française , qui avait fait écrire le dogme de l'égalité dans ses lois. Mais tous deux avaient rêvé une liberté paisible et généreuse, qui pourrait se développer à l'ombre de la monarchie , comme on voit un rejeton plein de vigueur croître souvent au pied du tronc d'un arbre séculaire. Leur espoir, hélas ! avait été cruellement déçu.

Les violences des Jacobins , les horribles excès de l'insurrection du 10 août 1792 , les massacres plus horribles encore commis le 2 septembre par des hordes de .misérables , ou plutôt par des tigres altérés de sang, avaient inspiré à nos deux jeunes gens une horreur profonde, et les avaient rattachés irrévocablement à la cause royale, pour la défense de laquelle ils étaient prêts maintenant à sacrifier leur vie.

La Convention Nationale avait, , la veille, prononcé une sentence de mort contre Louis XVI.

Jamais jugement plus inique ne fut rendu contre un homme , puisque la sentence provoquée , il y a dix-huit siècles , par des Juifs hypocrites, et rendue par un magistrat romain prévaricateur, fut prononcée contre un Dieu.

Non-seulement , en effet , Louis XVI n'était coupable d'aucun des crimes imaginaires que les démagogues lui reprochaient , mais il n'avait peut-être jamais commis, de propos délibéré, une de ces fautes qui ternissent la conscience. Jamais prince n'avait aimé davantage son peuple ; jamais roi n'eut des mœurs plus austères, et cependant plus aimables.

Traduit devant la Convention Nationale par des hommes dont les passions ardentes avaient perverti le sentiment moral , Louis XVI s'était défendu , durant les mois entiers qu'avait duré son procès, avec un calme admirable et une majesté sereine dont on chercherait vainement un autre exemple dans l'histoire.

L'arrêt de mort , prononcé le 20 janvier à trois heures du matin, fut signifié à l'infortuné monarque le même jour ; et quoique les Jacobins , pour mieux assurer l'exécution de leur

affreux projet , voulussent laisser dans l'esprit des masses des doutes sur l'époque de l'exécution , leur haine violente faisait juger à tous les hommes clairvoyants que cette exécution ne se ferait pas attendre.

Tous ceux qui voulaient sauver le roi , et épargner un crime abominable à leur patrie , devaient donc se hâter de tenter un suprême effort.

C'est dans cette pensée que les deux amis que nous suivions il y a quelques instants , avaient , le lendemain de l'arrêt , quitté leur demeure quelques heures avant le jour.

Tous deux , élevés dans des sentiments chrétiens que les doctrines philosophiques, alors fort en vogue, avaient à peine affaiblis , tous deux conservaient une grande confiance dans la Providence. Il leur semblait que la justice de Dieu était intéressée à empêcher la consommation du forfait. Ils comptaient beaucoup sur la mobilité du peuple , et ils pensaient que les hommes honnêtes , mais irrésolus , toujours si nombreux dans les temps de troubles, sortiraient enfin de leur lâche torpeur.

La veille , ils avaient lu des avis affichés dans toutes les rues et sur toutes les places , qui défendaient aux citoyens de se réunir en groupes , sous peine d'être immédiatement passés par les armes ; mais nos braves jeunes hommes étaient sortis avec la résolution arrêtée de braver cette défense , et de se joindre à toute personne , rencontrée sur leurs pas , qu'ils jugeraient animée de leurs sentiments.

\j Deux faubourgs avaient donné de trop fréquentes preuves

de leurs fureurs démagogiques ; les deux amis veulent juger d'abord si leurs dispositions sont changées.

Le faubourg Saint-Marceau est le premier exploré. Mais , en passant çà et là devant quelques clubs restés toute la nuit en permanence , Alfred et Paul n'entendent retentir de l'intérieur que des chants sauvages et des cris de mort.

Ils traversent alors la Seine, dont les flots semblent battre avec plus de violence qu'à l'ordinaire les arches des ponts , et

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exhaler des gémissements inaccoutumés. Arrivés bientôt au faubourg Saint-Antoine , ils voient que les dispositions y sont les mêmes qu'au faubourg Saint-Marceau. Là aussi , quelques forcenés profèrent des cris d'imprécation contre Capet; c'est le seul nom qu'ils donnent au roi déchu.

Tout le reste de la population paraît enseveli dans un sommeil profond.

Au retour du faubourg Saint-Antoine , les deux amis passent, avec les sentiments d'une angoisse inexprimable, dans le voisinage de la prison du Temple, où le roi est renfermé. Des canons braqués et des troupes déjà réunies en grand nombre indiquent que le jour arrêté pour l'exécution est , en effet , arrivé.

«Paul, dit à demi-voix l'un des jeunes gens à son ami, hâtons-nous de porter nos pas vers le centre de la ville , vers les quartiers qu'habitent les classes riches. Il semble que le jour commence à poindre. Si nous rencontrons sur nos pas un seul royaliste qui nous soit connu , n'attendons pas davantage. Crions .- A bas les assassins ! A l'heure présente, tout royaliste doit se tenir armé dans l'intérieur de sa maison , et chacun sans doute n'attend qu'un premier cri pour voler au secours du roi. »

Paul serre aussitôt fortement la main de son ami. Cela veut dire que le même cri s'échappera au même moment de leurs poitrines. Ils continuent donc aussitôt leur marche courageuse.

Au retour de l'aube , le ciel paraît voilé par de sombres nuages ; mais peu à peu un jour blafard commence à se montrer.

Dans les rues centrales, d'ordinaire si animées et si splendides , que parcourent les intrépides jeunes gens , ils ne rencontrent ni n'aperçoivent aucun être vivant. Les contrevents de la plupart des maisons restent fermés ; et les quelques visages que les deux amis rencontrent de loin en loin à l'angle des

carrefours , sont des figures sinistres couvertes d'un bonnet rouge au-dessous duquel luisent des yeux menaçants.

Alfred et Paul continuent ainsi d'aller de rue en rue , de place en place. Il leur semble qu'à ebaque instant ils vont trouver l'occasion de pousser le cri convenu. Cette occasion n'arrive jamais.

Les voilà parvenus à la place Louis XV, appelée par les démagogues place de la Révolution. L'échafaud dressé indique que c'est là que doit être immolée la victime royale. L'échafaud est, en effet, entouré d'un grand nombre d'hommes armés qui tiennent le peuple à distance.

« Restons ici , dit Paul ; le compagnon que nous attendons doit sans doute s'y trouver » ; et en disant cela , ses yeux comme ceux d'Alfred continuent d'interroger toutes les physionomies.

Il est dix heures. Le moment de l'exécution ne peut plus être éloigné. L'on entend, en effet, presque aussitôt le bruit de canons traînés avec fracas, et escortés parla troupe.

Dès que la première partie du cortège est passée , une voiture s'avance. C'est dans cette voiture qu'est le Roi , ayant à sa gauche un prêtre vénérable , l'abbé Edgcwort. Sur le devant sont deux gendarmes à l'aspect farouche.

Parvenu auprès de l'échafaud , le roi paraît s'entretenir quelques instants avec l'abbé Edgcwort , qui semble le bénir ; il met ensuite pied à terre sans hésitation. Il paraît triste , mais non pas abattu.

Les deux amis sont pâles d'émotion. Une dernière fois, ils regardent autour d'eux pour voir s'ils doivent enfin crier ; mais ils n'aperçoivent, hélas ! en deçà des baïonnettes, que des visages sanguinaires ou indifférents.

Ramenant alors leurs regards vers l'échafaud, ils voient le roi en monter les degrés d'un pas assuré, se porter rapidement vers l'une des extrémités , et regardant le peuple , s'écrier d'une voix forte : « Français , je meurs innocent; je pardonne à mes ennemis ; je désire que ma mort »

Mais un roulement de tambour, commandé par Santerre , étouffe la voix du roi; et tandis que l'abbé Edgewort s'écrie à son tour, «Fils de saint Louis, montez au ciel» , la tète du roimartyr est tombée sous le tranchant du glaive.....

Tant que le sacrifice n'était pas accompli, tant qu'il restait une lueur d'espoir, les deux amis avaient conservé toute leur fermeté. Maintenant , ils se sentent glacés d'épouvante ; leurs jambes peuvent à peine les soutenir, et ils regagnent péniblement leur demeure sans pouvoir échanger une seule parole.

La consternation de ces deux nobles cœurs était la même. Seulement, par intervalles, dans l'âme d'Alfred dont la foi était moins vive que celle de son ami , passait et repassait une pensée affreuse : La vertu ne serait-elle qu'un nom !

A la fin de cette journée à jamais lamentable, le sommeil ne tarda pas à gagner les deux amis accablés de fatigue , et plus accablés encore par tant de douloureuses émotions qu'ils avaient ressenties. Mais il n'arrive guère qu'après des commotions aussi fortes, les mouvements de l'âme se calment aussi tôt que ceux du corps.

Pendant le sommeil d'Alfred, toutes les sensations du jour qui venait de finir commencèrent donc à se reproduire avec la plus rigoureuse fidélité.

Il sortait avant le jour avec Paul. De sa main droite cachée sous son manteau , il serrait fortement son poignard. Il parcourait le faubourg Saint-Marceau , puis le faubourg Saint- Antoine. Au Temple , il convenait avec Paul du moment où ils devraient crier : A bas les assassins ! Tous deux traversaient les mêmes rues, les mêmes places. La solitude était la même ; les figures rencontrées , les mêmes.

Sur la place Louis XV. la scène est encore la même. Le cortège fatal s'approche. La voiture où est le roi s'arrête. Le roi descend. Il s'avance sur l'échafaud , il parle; et tandis qu'Alfred interroge une dernière fois du regard les spectateurs

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qui l'entourent , pour voir si le moment de pousser le cri qui doit assurer la délivrance du roi est enfin arrivé, la tête du roi est tombée.....

Mais à l'instant , une scène plus effrayante encore se déroule aux regards d'Alfred stupéfait.

Auprès de l'échafaud paraît tout-à-coup un spectre , dont la tête est surmontée d'une couronne ternie. Sa face livide offre néanmoins quelque vague ressemblance avec les traits augustes de la victime immolée. Des êtres inconnus, armés d'une épée flamboyante, le conduisent au pied de l'échafaud. Près de lui sont d'autres spectres non moins affreux de femmes abjectes et d'hommes plus abjecls encore , dont les parures et les oripeaux salis indiquent une certaine grandeur passée.

Le spectre couronné cherche au moins à détourner ses regards..... Vains efforts!.... Une voix formidable a crié: « Prince impudique , regarde ! Dieu a voulu ce sang sans lâche, pour expier tes souillures. » A ces mois, le fantôme pousse un gémissement tel que la terre n'en avait jamais entendu de semblable.

Alfred effrayé se dresse sur son séant. Le songe avait cessé. Mais une sueur froide ruisselait sur le corps du jeune homme. Tremblant encore d'effroi , il comprit qu'il devait adorer humblement les voies de la Providence. Il comprit comment il avait pu se faire que dans l'immense capitale de la France , en dehors des prisons , qui renfermaient quantité d'autres personnages illustres destinés aussi à la hache révolutionnaire , il ne se fût pas rencontré, le 21 janvier 1793 , trois hommes courageux à qui Dieu eût inspiré la pensée d'exposer leur vie et de tout braver pour essayer de sauver le roi.

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