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RENTRÉE DE MAHOMET A LA MECQUE

An 629.

Pontifes et vierges de l'Orient , gémissez \ pontifes et vierges de l'Occident , gémissez aussi ; car un descendant d'Ismaél va détruire dans une multitude de contrées , depuis les grands fleuves de l'Asie jusqu'aux lieux où la Méditerranée s'unit à l'Atlantique, tous les germes de sainteté et de pureté qu'a apportés dans le monde le descendant d'Isaac annoncé par les prophètes , le divin fils de la Bienheureuse Vierge Marie.

L'Arahie a été de tout temps habitée par des hommes courageux , aussi difficiles à dompter que le lion , parce que comme le lion ils vivent la plupart dans des contrées inaccessibles.

Jusqu'au septième siècle de notre ère , les Arabes s'étaient pourtant bornés à défendre leur propre indépendance ; mais au commencement du septième siècle , il s'éleva parmi eux un homme dont les sectateurs devaient soumettre par le glaive , des

contrées aussi vastes que celles de l'ancien empire romain. Cet homme extraordinaire , ce fut Mahomet , imposteur courageux , qui causa à la chrétienté plus de maux qu'Attila et tous les autres barbares des régions hyperborées. Les barbares , en effet , passaient comme ces trombes formidables qui , sur leur passage, détruisent toutes les récoltes, renversent les édifices et déracinent les plus grands arbres , mais qui n'enlèvent pourtant pas à la terre sa force productive , et lui permettent , les années suivantes , de se couvrir de nouveau de verdure et de fleurs. Mahomet et ses successeurs les plus célèbres , ressemblèrent plutôt aux monts de sable qui dans le voisinage de certaines mers , recouvrent peu à peu la terre , et lui enlèvent toute sa fécondité.

Mahomet appartenait à la tribu des Koréischites , issue d'Ismaèl , fils d'Abraham , et l'une des plus considérées parmi les Arabes. La date exacte de sa naissance n'est pas connue ; on la place généralement entre l'année 570 et l'année 578 de l'ère chrétienne.

L'imagination des Arabes s'est plue à exalter les qualités des ancêtres immédiats de Mahomet. Son bisaïeul , Haschem , aurait été un homme d'une générosité sans bornes , qui , durant une grande, disette, aurait nourri avec ses immenses richesses tous les habitants de La Mecque. Son aïeul, Abdol-Motalleb, aurait défendu la Mecque avec un courage héroïque contre une armée nombreuse d'Abyssiniens qui l'assiégeaient, et aurait prolongé sa vie jusqu'à l'âge de cent vingt ans. Quant à son père Abdallah , c'était d'après les traditions des musulmans , le plus beau des fils d'ïsmaèl ; et quand il épousa Amina de l'illustre tribu desZarites, deux cents jeunes filles moururent de jalousie.

Il se peut , qu'en effet , le bisaïeul de Mahomet eût possédé de grandes richesses , mais ces richesses n'arrivèrent pas à son arrière petit-fils qui , ayant perdu son père à deux mois , et sa mère à six ans, resta sans autre héritage qu'une esclave Ethio-

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picnnc el cinq chameaux. Un oncle de Mahomet recueillit le pauvre orphelin , qu'il destina au commerce. Il l'emmena à l'âge de douze ans en Syrie , où un moine nestorien lui donna quelques noiions sur la religion des chrétiens et celle des juifs.

Les trihus de l'Arabie , qui vivent en grande partie de pillage, ont entre elles des guerres fréquentes. Dans une de ces guerres , Mahomet parvenu à l'âge d'homme fit preuve de courage , et issu comme il l'était de noble race , il ne lui manquait plus que la fortune pour devenir un homme considérable. L'amour d'une riche veuve nommée Kadija lui procura ce dernier avantage. Le premier mari de Kadija dirigeait un négoce important , qui ne pouvait être continué avec avantage que par un homme actif et intelligent. Kadija reconnut tout d'abord ces qualités chez Mahomet , qu'elle chargea de la direction de ses affaires. Bientôt après, éprise d'amour pour son employé, elle se décida à l'épouser malgré l'inégalité d'âge des deux époux , Kadija ayant atteint quarante ans , tandis que Mahomet en avait à peine vingt-cinq.

Mahomet eût pu couler désormais des jours tranquilles , si les hommes ambitieux pouvaient jamais goûter le repos. Mais non content d'avoir recouvré parmi les Arabes le rang que lui promettait sa naissance , il conçut le projet de devenir le chef de cette race indomptée, en fondant une religion nouvelle. Il fallait pour cela s'autoriser d'une mission divine , et Mahomet ne tarda pas, en effet, à prétendre qu'il avait des rapports mystérieux avec l'ange Gabriel.

Le fils de Marie avait , pour évangéîiscr les peuples , employé constamment le langage le plus simple. Le Verbe divin devait , en effet, mépriser la magnificence du langage humain , qui le plus souvent n'a d'autre but que de cacher à l'homme sa misère , comme il méprisait les richesses et les grandeurs de la terre. Mahomet eut recours au contraire à un langage poétique , pour frapper l'imagination fort vive des Arabes , et il récitait de temps en temps des chapitres , pleins de poésie et de

feu , d'un prétendu livre qu'il disait lui être inspiré par l'ange

Gabriel , et qu'il appela le Koran (1).

L'amour qui enfante le dévouement , engendre aussi la crédulité. La première personne qui crut à la mission divine de Mahomet , ce fut Kadija.

Le second prosélyte de l'imposteur, ce fut son cousin Ali , jeune homme aussi ignorant qu'il était intrépide. Mahomet ayant invité à un festin toute sa parenté pour la gagner à sa cause , demanda à la lin \lu repas .- Qui de vous veut être monvisir, c'est-à-dire mon lieutenant? Mo?', s'écria aussitôt Ali ; et si quelqu'un ose s'élever contre toi , je lui briserai les dents , je lui arracherai les yeux , je lui romprai les jambes et je lui ouvrirai le ventre.

Ce langage annonçait une religion tout autre que celle qu'avait prêchée, six cents ans auparavant, l'homme de qui le prophète Isaïe avait dit : « Il n'achèvera pas de rompre le roseau à demi cassé , ni d'éteindre la mèche qui fume encore. »

Mahomet , du reste , disait sans façon , que chaque prophète avait son caractère , que celui de Jésus-Christ avait été la douceur, et que le sien était la force ; et pour être bien sûr que ses sectateurs ne seraient jamais vaincus dans une lutte de raisonnement , il leur défendit de disputer jamais sur sa doctrine avec ceux qui la repoussaient, et leur prescrivit de ne répondre aux objections que par le glaive.

Mahomet , du reste , ne négligea rien pour tâcher de rattacher à sa doctrine non-seulement les Arabes, mais encore les juifs et les chrétiens , au moins les chrétiens ariens , qui habitaient les contrées voisines de l'Arabie.

Pour les Arabes , la ville sainte, par excellence, était La Mec-

VJ

(1) Le mot arabe Kourâm , d'où les occidentaux ont fait Koran, signifie lecture, ou ce qui doit être lu. Mahomet voulait exprimer par là que son livre devait être la lecture par excellence ou même Tunique lec ture de ses adeptes.

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que , parce qu'elle renfermait le temple de la Kaaba , dont ils faisaient remonter la première construction jusqu'à Abraham.

Mahomet , pour ne point heurter cette croyance , consentait à regarder la Kaaba, dont la garde, depuis plusieurs sièeles , appartenait du reste à la tribu dont il faisait partie, comme le centre de la religion nouvelle ; mais , pour plaire aux juifs et aux chrétiens , il considérait également Jérusalem comme une ville sainte , et en présentant simplement Jésus-Christ comme un prophète, il croyait faire une concession suffisante à la doctrine arienne , sans trop offusquer les juifs , pour qui la divinité du Christ était le grand sujet de scandale.

Les dogmes de Mahomet se réduisaient à deux : l'unité de Dieu et la croyance à une autre vie.

Quant à sa morale , elle ne gênait en rien les mœurs arabes. Elle se réduisait aux points suivants : exercer l'hospitalité et faire l'aumône , ce à quoi les Arabes ont toujours été enclins par une générosité naturelle ; ne pas boire de vin et ne pas manger de porc , chose facile à un peuple qui ne vivait guère que de fruits et du lait de ses chamelles; enfin , n'épouser au plus que quatre femmes , mais avec la permission pourtant d'avoir un nombre illimité de concubines. A ces conditions, Mahomet , à la mort de ses sectateurs , leur assurait un paradis voluptueux , où chacun d'eux se verrait entouré de soixante-douze houris au noir regard.

Ce n'était pas l'homme qui réduisait toute sa morale à ces faciles préceptes , qui aurait pu dire : « La voie du ciel est étroite , et les hommes qui se font violence peuvent seuls espérer de s'y frayer un passage. »

Mahomet , pour faire admettre par les Arabes sa nouvelle religion , n'avait en réalité qu'un obstacle à vaincre , c'était l'attachement des tribus arabes à des pratiques d'idolâtrie.

Puisque les anciens Israélites , malgré les faveurs innombrables qu'ils recevaient de Dieu , étaient tombés si souvent dans l'idolâtrie, on ne doit pas être surpris que la connaissance du

vrai Dieu se fût complètement efFacée chez les descendants d'ïsmaël. Les Arabes , au temps de Mahomet , quoique leurs principales tribus descendissent d'Abraham et en tirassent grand honneur, étaient donc tous païens, et le temple si vénéré delaKaaha, dont la première construction, on l'a dit, était attribuée par les Arabes au père des croyants, n'était en réalité qu'un temple d'idoles. Chaque tribu en avait une particulière dans l'intérieur de ce temple , qui était l'objet plus direct de son culte ; et le nombre de ces idoles correspondant au nombre des tribus , était de trois cent soixante.

Mahomet rencontra donc d'abord use vive résistance, quand il prêcha à La Mecque le dogme de l'unité de Dieu. Ses ennemis , fatigués de ses prédications , avaient même résolu de le tuer ; mais Mahomet , informé de leur dessein , s'empressa de fuir , et se relira à Jatreb , appelée depuis Médine , c'est-à-dire cité du prophète. C'est du jour de celte fuite, correspondant au [6 juillet de l'an de grâce 622 , que les mahométans datent leur ère, appelée Hégire.

Jatreb était une ville aussi considérable que La Mecque , et dont les habitants , enrichis par le commerce des caravanes, étaient jaloux de la suprématie que s'attribuaient les Mecquois. Mahomet trouva donc dans cette ville toute facilité de prêcher sa religion et de recruter des partisans.

L'imposteur pourtant ne compta pas un grand nombre d'adeptes , tant qu'il ne, fit appel qu'à la raison de ses auditeurs ; mais il devint redoutable, du jour où il put contenter l'attrait naturel des Arabes pour le pillage. 11 réunit pour cela une petite troupe d'hommes intrépides comme lui , et commença à détrousser les caravanes qui passaient dans le voisinage de Jatreb , se rendant en Syrie ou en revenant.

Enrichie par ces brigandages, la troupe de Mahomet augmentait en nombre chaque jour, et s'éleva bientôt au chiffre de trois ou quatre cents hommes , disposés à affronter toute sorte de dangers.

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En l'année 624, une riche caravane, pour voyager avec sécurité , avait pris une escorte de neuf cent cinquante Koréischites. Mahomet , sans s'effrayer de ce chiffre , va attendre la caravane à Beder , près de la mer Rouge , avec trois cent treize de ses compagnons, fond sur les Koréischites , qui ayant perdu soixante hommes , prennent la fuite , laissant à Mahomet un butin immense qu'il distribue par égales parts à tous ses soldats.

Mahomet ne manqua point d'attribuer une victoire obtenue par des hommes si inférieurs en nombre à ceux qu'ils avaient attaqués , à une protection particulière du ciel , qui avait voulu , disait-il , donner par là une marque éclatante de la divinité de sa mission ; et à compter de ce jour , il commença à exercer dans Médine , et dans quelques contrées voisines , la puissance souveraine.

Les Koréischites, qui dominaient à La Mecque , entreprennent alors daller attaquer Médine, avec une armée de dix mille hommes. Mahomet défend Médine avec intrépidité , et contraint les Koréischites à lever honteusement le siège.

Encouragé par ce brillant succès , il entreprend d'aller assiéger La Mecque à son tour, et , dans l'espoir peut-être de piller les riches trésors entassés durant une longue suite de siècles dans la capitale de l'Arabie , une multitude innombrable se range cette fois sous l'étendard de Mahomet.

L'un des ennemis les plus acharnés de Mahomet , était Abou- Sofîan , chef de la tribu des Ommiades , et le principal personnage de La Mecque. Il avait contrarié de tout son pouvoir les premières prédications de Mahomet , et il encourageait maintenant les Mecquois à une vigoureuse défense. Tombé pourtant dans une sortie au pouvoir de Mahomet , soit par conviction , soit par feinte , il embrassa bientôt ouvertement l'islamisme ; et renvoyé ensuite à La Mecque, il engagea les habitants à capituler.

La défection d'Abou-Sofian était pour les Mecquois d'un

triste augure ; ils se décident pourtant à attendre l'assaut ,; comptant sur la protection de leurs idoles.

L'assaut de La Mecque devait décider de la destinée de Mahomet. Si le descendant d'Haschem eût succombé, les Arabes païens n'eussent vu en lui qu'un impie audacieux qu'ils devaient immoler à leurs divinités , tandis que s'il était vainqueur , l'Arabie tout entière allait obéir à ses ordres.

La joie de l'imposteur dut être grande, qm'.nd il s'aperçut, en livrant l'assaut , que les Mecquois se défendaient mollement. Excitant alors avec plus d'ardeur qu'il n'en avait encore jamais montré , le courage de ses troupes , il pénètre bientôt dans la ville , dont les habitants restent frappés de stupeur, quand ils entendent Mahomet affirmer solennellement que l'assaut qui avait été meurtrier pour une multitude de Mecquois , n'avait coûté la vie qu'à deux musulmans.

Les Arabes païens hésitaient pourtant encore, mais leurs hésitations allaient bientôt cesser. Mahomet avait fait annoncer avant l'assaut , que tous les habitants de La Mecque qui se réfugieraient dans l'enceinte de la Kaaba auraient la vie sauve. Le temple était donc rempli d'une multitude immense , quand Mahomet se présente à l'une de ses portes , entouré des principaux chefs de son armée ; et tandis que les Arabes vaincus sont en proie à une indicible anxiété , partagés qu'ils sont entre la crainte de leur vainqueur et la crainte de leurs dieux . Mahomet abat successivement de sa propre main , les trois cent soixante idoles de marbre ou de pierre , adorées depuis une série inconnue de siècles par les trois cent soixante tribus.

A dater de cet instant , l'empire de Mahomet fut fondé. Les Arabes vaincus ne pouvaient plus croire à des idoles qu'ils voyaient devant eux gisantes et mutilées.

L'Arabie ne compta plus dé.-.ormais un seul idolâtre , et tous ses habitants adorèrent avec empressement le Dieu de Mahomet , parce que le Dieu de Mahomet , pas plus que leurs anciennes idoles , ne contrariait aucun de leurs penchants.

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Mahomet pourra désormais violer impunément son propre Koran , en épousant solennellement non pas seulement quatre femmes , mais toutes celles pour lesquelles il ressentira de la passion, et qui ne voudront pas consentir à être reléguées parmi les concubines. Les Arabes eroironl alors facilement leur prophète, quand il leur annoncera que l'ange Gabriel est venu lui apporter pour cela du ciel des dispenses spéciales. Ces excès effrayants de luxure deviendront même pour beaucoup d'entre eux une preuve de la supériorité de Mahomet sur le reste des humains , et ce qui devait dessiller les yeux des hommes trop crédules ne servira qu'à augmenter leur fanatisme.

Les Arabes . unis désormais sous un seul chef se disant le représentant d'un seul Dieu , vont donc conquérir maintenant la plus grande partie du monde.

Avant même de s'être emparé de La Mecque, Mahomet avait écrit au roi de Perse , Chosroës , et à l'empereur d'Orient. Héraclius, des lettres menaçantes, oùil les sommait d'avoir à lui payer tribut. La Mecque prise , il se préparait à réaliser ses menaces, quand la mort vint le frapper, le 6 juin de l'année 632 , dans les bras d'une de ses femmes.

Malheureusement pour le monde. Mahomet avait fait plus que fonder un empire, il avait fondé une croyance.

Ses premiers successeurs héritèrent de son intrépidité naturelle, qu'augmentait encore chez eux une foi aveugle.

Moins de vingt ans depuis la mort de Mahomet , les Kalifes régnaient . non plus seulement sur l'Arabie , mais sur la Perse entière . sur la Syrie . sur la Palestine , sur l'Egypte.

Soixante ans après celte mort , l'Afrique tout entière était soumise . et un général du Kalife Abd-el-Malek, parvenu jusqu'aux rivages de l'Atlantique . put pousser son cheval de bataille jusqu'au milieu des flots, en s'écriant .- «Dieu de Mahomet , si je n'étais arrêté par cette mer, je courrais jusque dans les régions inconnues de l'Occident , prêcher l'unité de ton nom , et trancher la tète de quiconque oserait reconnaître d'autres dieux que toi. »

Quel les furent les causes de ces succès, aussi rapides qu'éclatants, des disciples de Mahomet, en Asie et en Afrique?

L'une de ces causes fut sans doute le fanatisme intrépide des Arabes. Chaque bataille gagnée, et ils en gagnaient par centaines , chaque ville prise , et ils en prenaient par milliers , ajoutait un degré de plus à leur fanatisme , en leur persuadant que les armées du prophète étaient invincibles. La plupart d'entre eux , aux premiers temps de l'islamisme , étaient comme ce jeune guerrier dont parlent les historiens arabes, qui au siège d'Emèse , s'écriait en montant à l'assaut : « Je vois les houris fixer sur moi leurs yeux noirs 5 elles sont si belles que si une seule habitait la terre, elle ferait mourir tous les hommes d'amour. L'une d'elles, qui porte sur sou front une guirlande de pierres précieuses , me fait signe et m'appelle : « Viens , me dit-elle, viens vite, je languis pour loi. »

Ce fanatisme aveugle n'explique pourtant que l'impétuosité des musulmans: il n'explique pas comment tant de contrées de l'Asie et de l'Afrique acceptèrent , presque sans résistance , la religion nouvelle. C'est dans un autre ordre d'idées , qu'il faut chercher l'explication de ce dernier phénomène.

Les Perses d'abord , embrassèrent facilement la religion de Mahomet , parce qu'ils étaient portés à la volupté comme les Arabes. C'est l'austérité des moeurs chrétiennes , qui avait empêché le christianisme de devenir en Perse la religion dominante, et l'amour de la volupté avait seul conservé , dans la plupart des cœurs des habitants de ce pays , le culte païen de Zoroastre. La même raison ne pouvait proléger ce culte vieilli contre la religion de Mahomet , dont le premier dogme était l'unité de Dieu. Rien n'est plus aisé, en effet, que de changer de religion , quand ce changement n'impose le sacrifice d'aucune inclination ni d'aucune habitude.

Quant à la Syrie, à la Palestine, et à l'Afrique , qui dépondaient de l'empire romain , le mahométisme y trouva facilement des adhérens, par un autre motif.

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Au quatrième siècle, l'empereur Constance, et après lui, l'empereur Valens avaient, durant près de cinquante ans, donné à l'ananisme qu'ils professèrent ouvertement , une sorte de prépondérance sur la foi orthodoxe , dans les principales contrées de l'Orient. A partir de Théodose-le-Grand -, aucun empereur, il est vrai, ne protégea plus cette hérésie ; mais elle reparut triomphante en Afrique avec les Vandales , qui la favorisèrent de tout leur pouvoir jusqu'à la destruction de leur empire par Bélisaire. Depuis cette dernière époque, il ne parait pas que l'arianisme eût pu être professé publiquement dans aucune partie de l'empire romain ; mais il est vraisemblable que cette hérésie subtile, qui avait séduit tant de belles intelligences, s'était conservée secrètement dans bien des cœurs.

Or, de l'arianisme au mahomélisme, il n"y avait qu'un pas.

Les mahométans , il est vrai , ne voyaient dans Jésus-Cbrist qu'un prophète , tandis que les ariens y voyaient une créature de beaucoup supérieure à toutes les autres , et aux prophètes par conséquent. C'était une nuance assez sensible ; mais les hommes ne sont guère disposés à sacrifier leurs biens , leur liberté , leur vie , et surtout les mauvaises inclinations de leur cœur, à une nuance.

Tout ce qui était secrètement arien devint donc naturellement mahométan. C'était le parti le plus sûr, le plus commode, et surtout le plus agréable ; car les nouveaux musulmans acquéraient par leur seule profession de foi , les mêmes avantages que les premiers disciples de Mahomet.

Si le mahométisme ne put parvenir à dominer dans l'Europe occidentale , c'est qu'ici l'arianisme n'avait jamais poussé des racines vivaces , grâce au zèle des successeurs des Hilaire et des Ambroise. La croyance à la divinité du Christ et à l'égalité parfaite des trois personnes divines, fut ainsi le véritable boulevard de l'Europe. Il y avait, en effet, entre cette croyance et celle des mabomélans non pas une nuance , mais

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un abîme. Cet abîme protégea plus l'Europe centrale contre l'invasion musulmane , que les mers et les fleuves , que les monts des Asturies ou ceux de l'Albanie, que l'épée de Charles Martel , du Cid , ou de Scander-Beg.

L'Europe pourtant, ne devait cesser d'être menacée par l'islamisme qu'à la fin du dix-septième siècle ; car si la puissance ottomane reçut un rude échec à Lépante , elle n'entra dans sa période de décadence , qu'à partir de la défaite mémorable , subie par le général de Mahomet IV, sous les murs de Vienne , en 1683.

Depuis celte époque , le mahoméîisme a cessé de progresser par le cimeterre ; mais il sera bien difficile , nous le craignons , de l'extirper jamais complètement dans les contrées où il s'est implanté.

Les sectateurs de Mahomet , plongés aujourd'hui dans l'ignorance et l'apathie, peuvent être humiliés et vaincus, mais ils ne peuvent guère être convertis. Le zèle du missionnaire triomphe souvent du païen , il échoue presque toujours auprès du musulman , et la raison en est simple.

Le paganisme est pour tout homme un peu éclairé une absurdité si grande , qu'il est facile de lui en faire comprendre la folie ; et la base de sa religion une fois détruite , il est beaucoup plus aisé de lui faire accepter une religion différente. Mais le mahoméiisme n'est pas absurde au premier aspect comme le polythéisme. Loin de choquer tout d'abord la raison , on peut dire , en un sens , qu'il la déconcerte moins que le christianisme. Celui-ci . en effet , propose à l'esprit humain un grand nombre de mystères qui confondent et scandalisent son orgueil. Celui-là ne lui propose d'autre mystère que celui d'un être éternel et infini-, mystère qui répugne infiniment moins au sens commun , que la doctrine monstrueuse de l'athée.

On comprend dès-lors qu'un musulman a besoin dune assistance plus particulière de la grâce , pour se décider à abandonner une croyance qui , sans contrarier en rien sa raison , lui permet de suivre tous les mauvais penchants de son cœur.

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Aussi le nombre des hommes qu'on pourrait, à bon droit, classer parmi les musulmans , est-il beaucoup plus grand qu'on ne pense. Ce n'est pas seulement dans l'Asie qui est en deçà du Gange , en Afrique , et sur les rives septentrionales du Bosphore , qu'on en rencontre. Ils sont encore fort nombreux, ce nous semble , dans l'Europe occidentale , en ce sens que les hommes nés au sein du christianisme , qui tombent dans le déisme pur, ne diffèrent guère des musulmans, quand il leur arrive, et le cas est bien fréquent , d'avoir des mœurs dissolues.

Un sectateur de Mahomet pourrait fort bien dire à l'un de ces déistes : « Ce n'est point parmi les chrétiens que tu dois te ranger , c'est parmi nous. Nous n'admettons l'un et l'autre qu'un Dieu unique , sans distinction de personnes. J'ai deux ou trois femmes dans mon harem ; mais on me dit que tu en as plusieurs aussi , ce qui est plus dispendieux , dans des habitations séparées. Tu te dis philanthrope ; je le suis aussi, car si la philanthropie n'est pas un vain mot , elle doit consister à faire l'aumône , et je la fais. Ainsi que toi , plus que toi peut-être , j'honore Jésus-Christ. Si comme moi , tu ne vois pas dans Mahomet un prophète , lu le tiens au moins pour un grand homme, et cette diversité dans nos appréciations est bien légère. Je ne vois donc entre nous qu'une différence tranchée , qui me pa raît être à mon avantage : Tu portes un chapeau, je porte un turban. »

SViÂRiAGE DE ÇL0V1S SI ET DE BATHSLDE

Vers la fin du sixième siècle , un jeune Franc , du nom de Bertoald , se rendait de la cour de la reine Frédégonde à celle de Gontran , roi d'Orléans et de Bourgogne. Il suivait l'ancienne voie romaine qui allait de Paris à Lyon , et se dirigeait vers cette dernière ville , où Gonlran faisait ordinairement son séjour. Ce prince , quelques mois auparavant , avait envoyé Bertoald à la cour de Frédégonde, qui gouvernait la Neustrie sous le nom de Clotaire II encore enfant , pour s'informer si Frédégonde , comme la renommée l'en

(1) Le récit que nous plaçons avant le mariage de Clovis II avec Bathilde , dans le but de faire comprendre toute l'importance de cet évé- \J nement, n'a, nous le croyons , rien d'invraisemblable.

L'exercice public du culte païen fut défendu dans l'empire romain par Théodose-le-Grand ; mais le culte privé, même en Italie ,'et à plus forte raison dans la Gaule, survécut longtemps au culte public. On croit généralement que le paganisme domestique ne disparut totalement de l'Europe centrale que dans le cours du huitième siècle , et dans les régions du Nord, il subsista encore bien plus longtemps.

accusait , avait armé la main des hommes barbares qui avaient assassiné le saint évêque de Rouen , Prétextât , au pied des saints autels.

Gontran avait jusqu'alors protégé Frédégonde contre ses ennemis ; mais il était décidé à lui faire une guerre acharnée , si l' évêque de Rouen avait péri victime de sa vengeance ; car alors il ne devait plus hésiter à croire que , quelques années auparavant, Frédégonde avait aussi dirigé le fer qui avait ôté la vie à son époux et à son roi Chilpéric , frère du roi de Bourgogne.

Bertoald revenait auprès de Gontran pour lui rendre compte de sa mission.

Bertoald descendait d'un des guerriers Francs qui avaient embrassé le christianisme en même temps que Clovis. Elevé dans les principes austères de cette religion sainte , il en accomplissait avec soin tous les préceptes , sans que sa piété , qui charmait le roi Gontran , ôtat rien à son courage. Dès qu'il était en présence d'un danger, l'on voyait à son air résolu que c'était un homme : quand le danger était passé, son doux visage l'eût fait prendre pour un enfant.

Parti un jour dès le grand matin , Bertoald espérait aller se prosterner le soir devant les restes de S. Symphorien , l'illustre martyr d'Autun ; mais il avait mal calculé la distance , et il était encore éloigné d'une vingtaine de milles de cette dernière ville , quand un soleil des derniers jours d'automne se couchait à l'horizon .

Le jeune Franc se trouvait alors auprès d'une vaste demeure , que séparaient à peine de la route deux ou trois traits de javelot , et il jugea prudent d'aller y demander l'hospitalité pour la nuit.

Cette demeure était celle du descendant d'un seigneur Gallo- Romain qui , lors de l'invasion des Bourguignons , était le plus riche propriétaire de la contrée. Comme tous les autres Gallo- Romains, ce seigneur avait été dépouillé des deux tiers de ses

biens , lois de la conquête ; mais le dernier tiers avait suffi pour lui conserver le premier rang parmi les anciens propriétaires du sol, et ce rang avait été soigneusement gardé par ses héritiers successifs , jusqu'au jour où Bertoald alla se présenter au seuil de l'habitation de laquelle dépendaient encore d'immenses domaines.

Julien , c'était le nom du propriétaire actuel de cette antique demeure , éprouva d'abord un mouvement d'effroi , quand il se vit en présence d'un guerrier Franc , dans la cour de sa maison ; mais la douceur de Bertoald , sa jeunesse , la manière civile dont il lui demanda en langue latine de l'abriter sous son toit pour la nuit , eurent bientôt effacé la première impression qu'il avait reçue, et qui fit place presque aussitôt à un sentiment de parfaite confiance.

« Noble Franc, dit Julien, je suis heureux que vous me demandiez l'hospitalité. Les naseaux fumants du cheval qui vous suit indiquent qu'il est fatigué comme vous ; n'en ayez nul souci , mes serviteurs en prendront soin. Si, malgré la froidure qui se fait déjà sentir , vous voulez vous délasser dans un bain , on l'aura bientôt préparé ; et si , comme la plupart des Francs , vous n'aimez pointée délassement , je ne m'estimerai que plus heureux , puisque j'aurai plus de temps pour vous entretenir. »

Julien , en pariant ainsi , guidait Bertoald vers l'intérieur de sa demeure , dont la distribution et l'ameublement allaient causer au jeune Franc d'étranges surprises. Cette demeure , en effet , ne ressemblait en rien à celles que Bertoald avait pu voir jusque-là.

Le Romain et le Franc passèrent d'abord dans un vestibule , où Bertoald remarqua deux statues juxtaposées ayant des têtes de chien , devant lesquelles Julien s'inclina.

Ils entrèrent ensuite dans une vaste salle où brûlaient dans un large foyer de grosses branches de chêne , et où se trouvaient étalés sur des tables de marbre une foule d'objets précieux dont le jeune Franc ne pouvait pas toujours deviner l'usage.

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« Veuillez vous asseoir auprès de ce foyer, dit Julien à son hôte, et pendant que mes serviteurs préparentle repas, daignez, si des motifs particuliers ne vous empêchent point de parler , daignez me dire à quelle circonstance je dois le bonheur de vous recevoir. »

Bertoald, sans révéler à Julien la mission spéciale dont il était chargé, pouvait pourtant satisfaire largement sa curiosité. ïl lui raconta ce qu'il avait vu à la cour de Frédégonde, il lui fit connaître les sentiments divers qu'éprouvaient les seigneurs Francs'pour la rivale de Frédégonde , la fière Brunehaut, qui sous le nom de son fils , Childebert ÎI , gouvernait l'Àustrasie , comme Frédégonde la Neustrie. Il s'étendit ensuite avec complaisance , sur les grandes qualités et les belles vertus du roi de Bourgogne , Gontran , le plus pieux de tous les descendants de Clovis.

L'entretien durait encore, quand Julien pria son hôte de passer dans une salle voisine , au milieu de laquelle était dressée une table de bois de cèdre. Des deux côtés de la table étaient de petits lits couverts de riches coussins, sur chacun desquels était placée une couronne de fleurs.

Un serviteur apporta d'abord à Julien une large amphore scellée , dont le sceau fut aussitôt brisé. Dès que le vin précieux que renfermait cette amphore eut été versé dans des vases d'argent , Julien remplit l'une des coupes d'agathe qui étaient déjà disposées sur la table , et alla répandre la liqueur devant une statue placée au fond delà salle. Cette statue figurait un personnage assis , qui de sa main droite semblait lancer la foudre, et tenait dans la gauche un sceptre de cyprès appuyé sur un aigle aux ailes déployées.

L'étonnement de Bertoald redoubla , quand il vit Julien s'approcher ensuite d'un des deux lits , placer sur sa tête la couronne qui y était disposée , et s'étendre sur ce lit comme s'il allait prendre son sommeil. Bertoald comprit aussitôt que l'autre lit et l'autre couronne étaient disposés pour lui ; mais il

allait s'excuser de ne pas suivre des usages aussi contraires aux siens, quand Julien, qui avait saisi cette impression de son hôte, fit signe à ses serviteurs de retirer le lit qu'il avait en face, et d'avancer un siège d'érable incrusté d'ivoire, sur lequel le jeune Franc ne fit aucune difficulté de s'asseoir.

Un autre convive eût remarqué sans doute le paon et les faisans qui composèrent la première partie du repas , les beaux fruits, la plupart confits dans le miel , et les pâtes habilement travaillées qui furent servies ensuite ; mais le jeune Franc faisait peu de cas de ces mets délicats. Il ne fit pas non plus grande attention à la belle mosaïque qui formait le pavé de la salle, ni aux peintures qui en ornaient les murs. Mais ce qui le frappa singulièrement pendant tout le repas, c'était la beauté des deux femmes qui versaient le vin dans les coupes d'agathe des deux convives.

La plus grande de ces femmes était aussi la plus belle , mais il était facile de voir que sa beauté formée touchait à son déclin.

L'autre, quoique ses traits fussent moins réguliers, captivait pourtant bien davantage Bertoald , parce qu'elle était plus timide et plus jeune, et que ses regards rencontraient bien plus souvent ceux du seigneur Franc.

Quand le repas fut fini, Julien se tournant vers cette jeune fille, lui dit : « Pamphila , notre hôte a besoin de repos ; conduisez-le dans la chambre qu'on lui a préparée, et ne manquez point d'exécuter ses ordres.»

La jeune fille prit aussitôt une lampe de bronze à deux branches, et conduisit Bertoald à l'extrémité d'un corridor, où s'ouvrait une porte qui donnait accès dans une chambre réchauffée par le feu qu'on y avait allumé.

Pamphila , après avoir placé la lampe sur une tablette de marbre auprès d'un sablier, parut hésiter un instant. Le jeune Franc hésita un instant aussi, mais il se souvint tout-àcoup que c'était l'heure où il avait coutume de s'agenouiller

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devant un crucifix qu'il portait sous ses vêlements , et il fit signe à la jeune fille de se retirer. Celle-ci se retira aussitôt, après s'être inclinée en rougissant.

Le jeune Franc pourtant sentait battre son cœur plus fort qu'il n'avait jamais battu, et ce ne fut qu'après un assez long intervalle qu'il aperçut , dans la chambre qu'il occupait , un petit groupe de marbre qui représentait une mère avec son enfant. Il crut d'abord reconnaître des figures qui lui étaient chères; mais dès qu'il s'aperçut que la mère était nue , et que l'enfant portait un carquois, il vit bien que ce n'était pas la mère et l'enfant qu'il avait coutume de prier. Il ôta alors son crucifix de sous ses vêtements, et pria Dieu qu'il daignât calmer les mouvements tumultueux de son cœur.

La fatigue du jour et les émotions de la soirée procurèrent cependant bientôt au jeune homme un sommeil profond ; mais au milieu delà nuit, il crut avoir entendu des gémissements. Il écoute alors avec attention , et reconnaît bientôt qu'il ne s'est pas trompé. Ces gémissements semblaient venir de la partie inférieure de la maison. Bertoald se lève aussitôt; quelques flammes bleuâtres qui s'échappaient par intervalles des tisons qui brûlaient encore dans le foyer , lui permettent de rallumer sa lampe, et à peine est-il sorti de sa chambre que les gémissements parviennent plus distinctement à son oreille. Il lui semble qu'ils s'échappent à travers une porte épaisse, placée au fond du corridor à côté de la sienne. Cette porte était fermée extérieurement au moyen de forts verrous , que le jeune Franc fait glis ser sans hésiter sur leurs supports de fer. Il aperçoit alors en face de lui un escalier étroit dont il descend avec précaution les degrés , et parvenu au fond , il croit distinguer à droite et à gauche d'une longue salle humide, des hommes étendus suides couches de paille , dont un bras était serré par une chaîne , fixée elle-même à un anneau de fer engagé dans l'épaisseur des murailles (l).

(1) On rencontre, en diverses contrées , particulièrement aux environs

Malgré les gémissements que poussait un de ces infortunés , la plupart d'entre eux paraissaient dormir.

A la vue du jeune guerrier qui s'était armé de sa framéc, l'homme qui gémissait se sentit saisi de frayeur.

«Pardon, s'écria-t-il , si mes soupirs ont pu troubler le sommeil démon maître; la violence du mal que je ressens ne m'a point permis de les étouffer.

— Rassure-toi, dit leFranc , jene viens pas ici pour te châtier, je viens au contraire pour te soulager, si cela est en mon pouvoir ; mais explique-moi d'abord comment tes compagnons et toi vous trouvez ainsi enchaînés.

— Tu vois ici réunis , dit le malade , tous les esclaves de Julien. Il y a quelques années, la plupart d'entre nous couchaient , la nuit, dans les étables ou dans les granges ; mais depuis qu'un de nos compagnons les plus vigoureux s'est enfui sans qu'on ait pu le retrouver, l'intendant de Julien nous fait descendre tous les soirs dans cette salle souterraine , et nous enchaîne pour rendre toute fuite impossible. L'âge ni la maladie ne peuvent nous soustraire à cette rigueur.

— Comment , dit le jeune Franc , n'implores-tu point la protection des juges?

— Les juges ! dit l'esclave ; ignorez-vous donc , seigneur, que notre maître ne fait qu'user de ce que tous les hommes libres de cette contrée appellent leur droit !

— Mais comment , reprit Bertoald , Julien qui ne paraît pas un homme barbare , use-t-il d'un droit aussi inhumain!

— C'est sans doute , reprit l'esclave , parce qu'il adore encore Jupiter, quoique plus d'un maître chrétien cependant , nous le savons, emploie souvent les mêmes rigueurs. Si du moins nos maîtres nous réunissaient avec nos femmes et nos enfants dans un même cachot , ce serait une consolation pour nous de mêler nos larmes; mais cette consolation même nous est refusée.

de Rome, beaucoup de substructious romaines dans les murs desquelles se trouvent encore ces anneaux de fer auxquels, durant la nuit, ou attachait les esclaves.

de l'histoire romaine. 101

— Tu es donc mari et père , dit Bertoald.

— Mari, dit l'esclave, je ne le suis plus .- depuis quatre ans, la mort a fait cesser pour ma femme une vie toute de dou" leur ; mais j'ai une fille jeune qui , par malheur, paraît devoir être belle. Grâce à notre Seigneur Jésus-Christ , que vous adorez sans doute comme moi puisque vous êtes compatissant , je sais que ma fille jusqu'ici s'est conservée pure comme les fleurs de nos prairies. Mais je crains qu'elle ne puisse résister plus tard aux exigences de son maître , quand une autre esclave que Julien préfère en ce moment, aura vieilli.

— Le nom de ta fille, dit aussitôt Bertoald.

— Elle s'appelle Pamphila.

— Pamphila ! s'écria le jeune Franc en serrant fortement sa framée. Dieu seul , esclave infortuné , peut le rendre la santé. Mais pour ta fille, je jure par le Christ, car ton Dieu est aussi le mien, que Julien ne lui fera aucune violence. Comme il a exercé l'hospitalité envers moi , je lui offrirai d'abord de l'or pour la racheter ; mais s'il ne veut pas accepter mon or , il faudra bien qu'ils obéisse à un ordre du roi Contran , et je veux que ta fille , ensuite , devienne ma femme. J'espère même que le roi Gonlran ira plus loin ; j'espère qu'il brisera tes fers et ceux de tous les esclaves de son royaume , car un roi aussi chrétien que lui ne saurait autoriser les actes de barbarie que je vois. »

Un an après la scène que nous venons de décrire , l'esclave était mort. Le jeune Franc avait tenu sa parole en épousant Pamphila , qu'il avait rachetée ; mais le roi Contran ne tarda pas à mourir aussi , sans qu'il eût aboli la servitude dans ses états.

L'honneur de faire disparaître des lois cette institution cruelle, triste fruit du paganisme, devait revenir, un demisiècle après, à une jeune femme , née elle-même dans la servitude, mais que sa vertu et sa beauté appelèrent aux plus grandes destinées. Celte femme ce fut Balhilde.

Le christianisme , en effet , ne changea les lois des sociétés anciennes , qu'après qu'il eût changé leurs moeurs. Les révolutions politiques ressemblent quelquefois aux tremblements de terre qui changent en un instant l'aspect du sol ; mais le christianisme eut un tout autre caractère. Il apparut dans le monde comme l'aube d'un beau jour, qui ne chasse que par degrés les ombres de la nuit : ou mieux encore , il opéra dans des sociétés souillées de toute sorte d'infamies , le rétablissement graduel que des remèdes fortifiants , et des aliments sains procurent à un malade épuisé.

Bathilde était née en Angleterre. Dès sa plus tendre jeunesse , elle avait été vendue comme esclave à Erchinoald , seigneur Franc , qui depuis devint maire du palais sous le roi Clovis II , arrière-neveu du roi Gontran , et qui gouverna la Neustrie sous le nom de ce prince encore enfant , tandis que Flaochat gouvernait au même titre la Bourgogne.

La prudence précoce de Bathilde et sa beauté rare lui gagnèrent tellement l'estime et l'affection de son maître , qu'il commença d'abord à l'affranchir , et la chargea ensuite du gouvernement de sa maison. Bathilde s'acquitta de ces fonctions avec tant d'habileté et de modestie , qu'Erchinoald en éprouvait la plus vive admiration.

Le jeune roi Clovis II étant parvenu sur ces entrefaites à l'âge d'être marié , Erchinoald conçut le projet de faire monter sur le trône la jeune tille qu'il avait achetée , comme esclave , quelques années auparavant.

Quoique les rois Francs eussent souvent contracté d'illustres alliances , principalement avec les rois Wisigoths , le projet d'Erchinoald ne fut improuvé de personne. Les personnages les plus influents à la cour des rois Francs étaient les évêques et les guerriers , qui les uns et les autres faisaient assez peu de cas de la naissance. Les évêques appréciaient surtout la vertu ; les guerriers Francs , la beauté ; et nulle femme ne possédait ces deux avantages à un plus haut degré (pie Bathilde.

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Au commencement du cinquième siècle , le mariage d'Ataulphe avec Placidie , la lille de Théodose-le-Grand , avait été un grand événement , parce que la séparation, jusque-là absolue , qui avait existé entre les citoyens romains et les nations étrangères , se trouva désormais effacée. Mais le mariage de Clovis II avec Bathilde fut un événement plus grand encore , parce qu'il annonçait la guérison prochaine de la plaie hideuse de l'esclavage.

On avait pu voir auparavant des femmes d'un rang obscur, comme la célèbre Frédégonde, arriver par le crime à ceindre le diadème des reines ; on n'avait pas vu encore des esclaves ou des affranchies parvenir à ce litre auguste , par le chemin de la pureté et de la vertu.

Ce fut donc un jour heureux pour l'humanité, que celui où un descendant de Clovis , et le premier héritier de son nom, épousa solennellement , à la vue des évoques et des principaux seigneurs Francs , la pauvre esclave anglaise que la Providence semblait un jour avoir jetée plutôt qu'amenée sur les côtes de la France. Ce jour-là les esclaves durent sentir que leurs chaînes étaient devenues plus légères, et qu'en deçà même de la mort, il pouvait s'ouvrir pour eux des perspectives de bonheur.

Ce jour mémorable arriva en l'année 649 , et Bathilde ne démentit point les espérances que son avènement au trône avait fait naître dans les cœurs d'une multitude innombrable d'infortunés, déshérités jusque-là de tous les biens delà terre. Elle fit le bonheur de ses sujets tant que son époux vécut ; et quand celui-ci mourut, à peine âgé de vingt-trois ans, Bathilde qu'il avait , durant une union de six années , rendue mère de trois enfants , saisit d'une main ferme , au nom de l'aîné de ses fils , Clotaire III , les rênes du gouvernement. C'est durant sa régence , qu'elle accomplit la grande mesure qui devra jusqu'à la fin des siècles faire bénir son nom. Tous les historiens s'accordent , en effet , à dire qu'elle abolit l'esclavage dans les états de Clotaire ; et depuis , il n'y eut plus chez les Francs de

la Neustrie et de la Bourgogne que des serfs de la glèbe, c'està-dire des hommes invariablement attachés à la culture des terres , mais dont la condition était infiniment moins dure que celle des esclaves des païens , parce qu'ils jouissaient notamment de tous les droits de famille , et que chacun d'eux pouvait dire hardiment au maître de la terre : « Tu n'as pas le droit de me séparer de ma femme , ni de m'arracher mes enfants. »

Ce ne fut qu'après avoir acompli cette grande mesure , que Bathilde se retira à l'abbaye de Gheîles , où elle termina saintement ses jours.

On entend souvent aujourd'hui des ouvriers ou des artisans qui aspirent aux vaines jouissances du luxe , se plaindre de leur condition , et vomir parfois des imprécations impies contre la Providence. Ils auraient des sentiments bien différents, et se répandraient devant les images du Christ en effusions de reconconnaissance , s'ils pouvaient entendre à travers les siècles , quelques échos des gémissements déchirants qu'exhalaient dans l'antiquité tous les esclaves , qui formaient alors l'immense majorité du genre humain „

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