BATAILLE DE POSTIERS
An 732.
L'an de grâce 716 , un jeune homme gardait prison dans l'antique cité de Cologne. Il montait parfois au sommet de la tour dans laquelle il était renfermé , et il se plaisait à contempler les eaux du Rhin qui venaient en battre la base. Son âme alors se laissait aller à rêver de grandes destinées, et cependant la gloire de son âge mûr devait dépasser de beaucoup tous les rêves de sa jeunesse. Ce jeune homme était l'arrière petit-lîls de Pépin le vieux, et le fils de Pépin d'Héristall , qui tous deux avaient été maires du palais dans l'Austrasie , et qui avaient exercé à ce titre la souveraine puissance , sous le nom de quelques-uns des descendants dégénérés de Clovis , appelés justement les rois Fainéants.
On appelait alors simplement ce jeune homme Charles; mais quelques années plus tard , quand sa terrible masse d'armes aura fait mordre la poussière à une multitude innombrable de guerriers vaincus dans les batailles , on l'appellera Charles-Martel.
l'épia d'Héristall avait deshérité Charles , né de sa femme Alpaïde , parce qu'il avait cru , sur des indices légers , que Charles n'avait pas été étranger à l'assassinat de Grimoald, issu du mariage de Pépin avec Plectrude , et que Pépin préférait à ses autres enfants. Grimoald n'avait laissé qu'un fils de six ans, dont Pépin avait déclaré vouloir faire son héritier. Plectrude qui , après la mort de Pépin , craignait d'exposer cet enfant à la vengeance de son oncle Charles , retenait donc celui-ci prisonnier à Cologne.
Du sommet de sa tour , Charles pouvait apercevoir dans la direction de la Moselle les vastes domaines qui , depuis Pépinle-Vieux, appelé aussi Pepin-de-Landcn, formaient le patrimoine de sa famille ; et son ambition se bornait alors à pouvoir les reprendre un jour. Il n'ignorait pas qu'un grand nombre des seigneurs austrasiens n'approuvaient pas l'exhérédation dont son père l'avait frappé ; et il s'attendait à trouver de forts appuis , s'il parvenait à s'évader. Il y parvint , en effet ; et la plupart des Francs austrasiens le reconnurent aussitôt pour leur chef.
La vie de Charles ne fut désormais qu'une longue série de victoires.
LesFrisons, qui étaient en guerre avec i'Àustrasie , menacent d'attaquer Cologne. Charles leur livre bataille et les taille en pièces-
La Neustrie était gouvernée par le maire du palais Raganfrede Raganfred, cédant à l'esprit d'inimitié qui divisait depuis longtemps les Francs de I'Austrasie et ceux de la Neustrie , déclare la guerre à Charles. Celui-ci traverse aussitôt avec des forces considérables les épaisses forêts des Ardcnnes. Il bat les Neustriens près de Vincy , et soumet tout le pays jusqu'à la Seine.
Il apprend , dans le voisinage de ce dernier fleuve , que les Saxons menacent de traverser le Rhin et d'attaquer I'Austrasie. Il revient aussitôt sur ses pas , les attaque , les met en déroute et les refoule jusqu'au Wéser.
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Sur ces entrefaites , le jeune fils de Grimoald vient à mourir, et Charles partage alors avec son frère Childebrand , né d'Al païde comme lui, les vastes domaines de ses ancêtres.
Raganfred arme de nouveau. Charles l'attaque une seconde fois , le bat à Soissons , s'empare de Paris, et soumet tout le nord de la France jusqu'à Orléans.
Maintenant le prisonnier de Cologne n'a pas seulement recouvré tout le patrimoine de ses ancêtres. Sa vaste domination s'étend depuis les bouches du Rhin jusqu'aux rives de la Loire • car le nom de Thierry IV, enfant sur la tète du quel Charles a placé la couronne d'Austrasie , est à peine connu des soldats ; et quand Thierry mourra , Charles négligera même de lui donner un successeur.
Pourquoi donc s'était formée en si peu de temps cette puissance de Charles-Martel , qu'aucun souverain , depuis Clovis , navait égalée? Le voici.
Depuis plus de vingt années , toutes les populations du midi de ia France étaient en proie à de continuelles terreurs , causées par les progrès du croissant.
Le comte Julien , gouverneur de Ceuta , ennemi déclaré de Rodrigue, dernier roi des Wisigoths, avait appelé les Arabes en Espagne , au commencement de l'année 711.
Le 26 juillet de celte année, fut livrée sur les rives du Guadalété , entre les Arabes et les Wisigoths , une bataille mémorable qui se continua durant huit jours entiers.
A la fin de celte affreuse mêlée , les Wisigoths se trouvèrent vaincus.
Suivant les historiens espagnols , le roi Rodrigue disparut après avoir vaillamment combattu , sans que son corps ait pu jamais être retrouvé; et cette disparition devait , par la suite, devenir un des sujets les plus inléressants des romances espagnoles.
Suivant les historiens arabes, la tète du roi Rodrigue fut apportée au général arabe, Tarie, qui l'envoya lui-même à Mouza , émir de l'Afrique.
Quoiqu'il en soit , la bataille du Guadalélé marqua la fin du règne des Wisigoths.
Malaga , Cordoue , Tolède elle-même, durent bientôt après recevoir les Arabes dans leurs murs.
L'année suivante , la Lusitanie suivit le sort de 1 Andalousie , et Mérida , qui était la clé de cette partie de l'Espagne , dut ouvrir ses portes à l'émir Mouza , qui était venu continuer en personne la conquête commencée l'année précédente par Tarie.
Mouza et Tarie, revenant ensuite vers le nord de la Péninsule;, l'eurent bientôt subjuguée tout entière, à part quelques monts escarpés des Asturies , où Pelage , issu , dit-on , du sang des derniers rois Wisigoths , sut se défendre avec une rare intrépidité.
Arrivés au pied des Pyrénées , les Arabes durent naturellement revendiquer la souveraineté que les rois Wisigoths avaient conservée , jusqu'à l'extinction de leur monarchie, sur la Septimaniej et dès l'année 719, ils franchirent , en effet , les Pyrénées pour établir leur domination sur cette dernière province. En 725 , on les vit s'avancer jusqu'à Toulouse , dont ils se seraient emparés si Eudes , duc d'Aquitaine , ne fût accouru à la tête d'une armée pour tailler en pièces les Sarrasins. Les Arabes apprirent alors pour la première fois qu'ils pouvaient être vaincus.
Les forces qui avaient assiégé Toulouse étaient pourtant , au jugement des Arabes , trop peu considérables pour qu'ils pussent voir dans la défaite qu'ils avaient éprouvée auprès de cette ville, autre chose qu'un échec dont ils espéraient tirer une vengeance éclatante.
Un nouveau chef arabe , Abdérame , commença donc à faire les apprêts d'une expédition redoutable , par laquelle il comptait s'emparer delà France, comme Tarie et Mouza s'étaient, quelques années auparavant , emparés de l'Espagne.
ïl fallait d'abord faire expier au duc Eudes ses précédents succès. Une armée innombrable de Sarrasins entre donc en
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France par la vallée de la Bidassoa , et inonde bientôt toute la Gascogne. Eudes lui livre bataille auprès de la Garonne ; mais cette fois il est battu et contraint de se réfugier auprès de Charles-Martel. Les Sarrasins purent alors envahir les contrées situées entre la Garonne et la Loire , et après avoir pillé l'église de Saint-Hilaire de Poitiers , enrichie depuis plusieurs siècles par la piété des chrétiens , ils se disposaient à aller piller à Tours, les trésors plus riches encore que la dévotion des peuples avait accumulés sur le tombeau de saint Martin.
Une fois la France soumise , les Arabes songeaient à passer les Alpes comme ils avaient passé les Pyrénées , et à prendre à revers l'Italie , dont les contrées méridionales avaient déjà plus d'une fois vu avec effroi leurs étendards. Dans ces conjonctures, le pontife de Rome aurait pu trembler , si Dieu lui-même n'avait dit que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais centre son Eglise.
On voit maintenant pourquoi la Providence avait ouvert au fils de Pépin d'Héristall et d'Alpaïde les portes de sa prison , et pourquoi elle avait réuni les Francs de la Neustrie aussi bien que ceux de l'Austrasie sous son commmandement. C'était pour que l'orgueil musulman fût humilié , et que les chrétiens de peu de foi se remissent de leurs terreurs.
Charles-Martel arme , en effet , et s'empresse de passer la Loire pour couvrir le sanctuaire vénéré du saint le plus illustre de l'ancienne Gaule.
Les deux armées se rencontrent dans les plaines qui s'étendent entre Tours et Poitiers.
L'Asie et l'Afrique avaient également contribué à former celle des Sarrasins, dont les troupes innombrables couvraient un espace immense. Les uns étaient venus de l'Arabie proprement dite , les autres des bords de l'Euphrate ou des bords du Nil. Ces hordes-ci campaient, il y a dix ans, au pied du Taurus • celles-là, au pied de l'Atlas.
Du côté de Charles-Martel , on ne voit que des Francs ; mais
les Francs sont des hommes qui n'ont jamais compté le nombre de leurs ennemis.
Les Arabes , chez qui de longues habitudes de libertinage n'ont pas encore refroidi le fanatisme , ont foi dans Mahomet ; mais les Francs ont encore plus de foi dans Jésus-Christ.
Le jour de la bataille arrive enfin. Les ulémas et les marabouts des Arabes ont mêlé , dans les prières qu'ils adressent à Dieu, le nom d'un imposteur. Les prêtres des Francs ont invoqué les trois personnes divines , et réclamé l'intercession des martyrs et des confesseurs de la foi chrétienne.
L'armée des Francs , beaucoup moins nombreuse , attend , pour ne pas s'exposer à se rompre;, l'attaque des Sarrasins. Ceuxci , dès l'aubedujour , se précipitent, en effet , sur les Francs , après avoir obscurci l'air par une grêle de traits; mais la forte armure des Francs, que n'ont pu entamer les javelots , va les protéger encore contre l'épée de leurs ennemis. Ceux-ci voient la lame de leur cimeterre souvent faussée , tandis que le Franc ne brandit jamais sa framée sans qu'elle soit aussitôt teinte de sang, ou ne relève sa masse d'armes sans qu'il ait terrassé un Sarrasin.
Durant une journée entière , les Francs immobiles , encouragés par Charles-Martel , essuient ainsi les attaques de toutes les tribus musulmanes qu'Abdérame avait traînées à sa suite , et la nuit les retrouve dans la même position qu'ils avaient au commencement de la bataille. Ces vaillans hommes s'attendaient à être attaqués encore le lendemain ; mais au retour du jour , ils n'aperçurent plus autour d'eux que des remparts formés par les cadavres de leurs ennemis.
Abdérameet ses plus courageux compagnons avaient péri, et les Sarrasins qui restaient avaient jugé leurs pertes si grandes, qu'ils avaient , durant la nuit , abandonné le champ de bataille.
Le nombre des Arabes exterminés dans cette journée mémorable qui sauva l'Europe et la chrétienté, fut évalué , par les historiens contemporains, à Irois cent soixante-quinze mille.
Il se peut que ce chiffre ait été exagéré. L'on ne saurait douler pourtant que le carnage des musulmans n'eût été effroyable, puisque c'est à dater de ce jour que leur terreur confondit tous les chrétiens sous la même dénomination de Francs , et que se répandit parmi eux cette croyance , que ce serait un Franc qui mettrait fin un jour à la domination musulmane.
Après la victoire de Charles-Martel , les Arabes conservèrent pourtant quelque temps encore leurs possessions de Septimanie , d'où ils faisaient de temps en temps des excursions dans l'Aquitaine et dans la Provence. Mais ces excursions n'avaient ordinairement d'autre but que le pillage de quelque ville sans défense , et les Arabes se hâtaient de se retirer après ces honteux exploits , comme le tigre et le léopard s'empressent de regagner leur antre quand ils ont déchiré une proie. C'est au fils de Charles-Martel , à Pépin-le-Bref, qu'était réservé l'honneur d'achever l'œuvre de son père, en refoulant définitivement les sectateurs de Mahomet par delà les Pyrénées.