‹ Grandeur et décadence de César BerotteauChapitre 12 sur 23 · PAULMIER · texte numérisé non relu

PAULMIER

Par exemple I Monsieur Gochin n'a peut-être pas trois mille t II a succédé à monsieur Yavasseur, qui a été dix ans sous TEmpire à quatre mille, il a été remis à trois mille à la première rentrée, et est mort à deux mille cinq cents. Mais par la protection de son frère, monsieur Gochin s*est fait augmenter^ il a trois mille.

COLLEVILLE

Monsieur Gochin signe E. L, L, E. Cockin, il se nonmie Emile-LouiS'Lucien-Ëmmanuel, ce qui anagramme donne Cochenille. Ëh bien, il est associé d'une maison de droguerie, rue des Lombards, la maison Matifat, qui s'est enrichie par des spéculations sur celte denrée coÉoniale*

BIXIOU

Pauvre homme, il a fait un an de Florme.

COLLEVILLE

Gochin assiste quelquefois à nos soirées, car il est de première force sur le violon.. • (A Bùnou qui ne s'est pas en • core mis au travail.) Vous devriez venir chez nous entendre un concert, mardi prochain. On joueun^titnle^to Cê Heicha.

BIXIOU

Merci, je préfère regarder la partition*

COLLEYILLE.

Est-ce pour faire un mot que vous dites celât... car un artiste de votre force doit aimer la musique.

BIXIOU

J'irai, mais à cause de madame.

BAUDOYER, revenant»

Monsieur Ghazelle n'est pas encore venu, vous hi ferez mes compliments, messieurs.

BIXIOU^ qui a mis un chapeau à la place de Chazelle en entendant le pas d^ Baudoyer.

Pardon, monsieur, il est allé demander un renseignement pour vous chez les Rabourdin.

CHAZELLE^ entrant son chapeau sur la tête et sans voir Baudoyer.

Le père La Billiardère est enfoncé, messieurs I Rabourdin est chef de division, maître des requêtes I II n'a pas volé son avancement, celui-là...

BAUDOYER^ à Chatelle.

Vous avez trouvé cette nomination dans votre second chapeau, monsieur, n'est-ce pas ? (il lui montre le chapeau gui est à sa place.) Yoilà la troisième fois depuis le commencement du mois que vous venez après neuf heures; si vous continuez aind, vous ferez du chemin^ mais savoir ^n quel sens ! (A Bixiou qui lit le journal,) Mon cher tnonsieur Bixiou, de grâce laissez le journal à ces messieurs qui s'apprêtent à déjeuner, et venez prendre la besogne d'aujourd'hui. Je ne sais pas ce que monsieur Rabourdin fait de Gabriel ; il le garde. Je crois, pour son usage particulier, je l'ai sonné trois fois. (Baudoyer et Bixiou rentrent dans le cabinet*)

Damné sort I

PAULllIER, enchanté de tracasser Chaxelle.

Ils ne vous ont donc pas dit en bas qu'il était monté. X>'aUleur8, ne pouviez-vous regarder en entrant, voirie ch«« peau à votre place, et l'éléphant...

fi4 SCENES OB LA VII PARISIENNK

GOLL£¥IU£, riant.

D1B8 la ménagerie*

PAULWIBR.

Il est afisez gros pour être visible.

CHAZELLK, «U désespG^.

Parbleu, pour quatre fraocs soixanle^quinze centimes que nous donne le gouvernement par jour, je ne vois pas fue l'on doive être comme esclaves.

FLCXJRT, entrant,

A bas Baudoyerl vive Rabourdin! voilà le crî de la divi^ ^on.

CHAZELLE, s' exaspérant.

Baudoyer peut bien me faire destituer s'il le veui« je n'ai serai pas plus triste. Â Paris, il existe mille moyens de gagner cinq francs par jour! on les gagne au palais à &ire des copies pour les avoués...

PAULMIER, asticotant toujours ChateUe.

Vous dites cela, mais bue place est nne place, et le courageux CoUeville qui se donne un mal de galérien en dehors du bureau, qui pourrait gagner, s'il perckit sa place, phn que ses appointements, rien qu'en montrant la musique, étk bienl il aime mieux sa place. Que diantre, on n'abandcNUit pas ses e^)érances.

GHAZELLB, continwird sa philippique.

Lui, mais pas moi! Nous n'avons plus de chances. Par» bleu t il fut un temps où rien n'était plus séduisant que la carrière administi-ative. Il y avait tant d'hommes aux années qu'il en manquait ^our l'adiiimisiralion. Les gens édentési blessés à la main, au pied, de santé mauvaise, comme Pâulmier, les myopes obtenaient un rapide avancement. Les familles, dont les enfants grouillaient dans Ieslyc4(.s, se laissaient alors fasciner par la brillante existence d'un jeune hoimne en lunettes, vêtu d'un habit bleu, dont la boutonnière étaîl allumée par un ruban rouge, et qui touchait ou militer de francs par mois, à la charge d^aller quelques heures dans «a ministère quelconque, y surveiller quelque chose, y ani»

LBS EMPLOYÉS SI6>

fu^tard et partant tôt, aysnl, comme lord Byron, des heurta de loisir et faisant des romances, se promenant aux Toileries, doué d'un petit air rogue, se taisant voir partent, au spectacle, au bal, admû dam les meilleures soeiéiéiy d^épensant ses appointements^ rendant ainsi t la France lout ee que la France lui donnait, rendant même des services. En eifet, les employés étaient alors, comm6 Thuillier, cajolés par de jolies femmes; ils paraissaient avoir de Tespril, ilr ne se lassaient point trop dans les bureaux. Les impératrices, les reines, les princesses, les maréchales de cette heureuse époque avaient des caprices. Toutes ces belles dames avaient Ift passion des belles âmes; elles aimaient à protéger. Aussi, pcnrvût-on remplir vingt-cinq an» une place élevée, être «o^^ur au conseil d'État ou mattre des requêtes, et fkîre ëes rapport» à l'empereur en s'amusant avec son auguste iMonille. On s'amusait et Ton travaillait tout ensemble. Tout •e faisait vitew Mais auiomrd'hui, depuis que ta chambne a inventé la spédalité pour les dépenses, et les chapitres in* litulés : Personnel I nous sommes moins que de» soldats. Les moindres place» sont soumises à mille chances, car il y » mille souveraiBs..«

BlXiOUy rentrant, Gbazelle est donc fou. Où voit-il mille aouverainst.». serait-ce par hasard dans sa poche?.-

CHÂZEUrB.

Comptons F Quatre cents au bout du pont de la Concorde, ainsi nommé parce qu'il mène au spectacle de la perpétuelle discorde entre la gauche et la droite de la chambre ; trois cents autres au bout de la rue de Tournon. La cour, qui doit compter pour trois cents, est donc obligée d'avoir sept cents fois plus de volonté que l'empereur pour nommer un de ses protégés à une place quelcimquel...

FLEDRY.

Tout cela si^ifie que, dans un pays où il y a troî» ^ouTOir&y il y a mille k parier contre un qu'un emplojfié

|ui n'est protégé que par lui-même n'aura point d'avancement.

BIXIOU, regardant tour à tour ChazeUe et Fleury. . Ahl mes enfants, vous en êtes encore à savoir qu'aujourd'hui le plus mauvais état c'est l'état d'être à l'Etat... FLCURT* A cause du gouvernement constitutionnelc»

GOLLEVaLE.

Messieurs!... ne parlons pas politique.

BIXIOU

Fleury a raison. Aujourd'hui, messieurs, servir l'État, ci n'est plus servir le prince qui savait punir et récompenser! Aujourd'hui l'État, c'est tout le monde. Or, tout le monde ne s'inquiète de personne. Servir tout le monde, c'est ne servir personne. Personne ne s'intéresse à personne. Ub employé vit entre ces deux négations l Le monde n'a pas de pitié, n'a pas d'égard, n'a ni cœur, ni tête, tout le monde est égoïste, tout le monde oublie demain lesservicci d'hier. Vous avez beau vous trouver, comme monsieur Baudoyer, dès l'âge le plus tendre, un génie administratif, k Chateaubriand des rapports, le Bossuet des circulaires, le Canalis des mémoires, l'enfant sublime de la dépêche, fl existe une loi désolante contre le génie administratif, It loi sur l'avancement avec sa moyenne. Cette fatale moyenne résulte des tables de la loi sur l'avancement et des tables de mortalité combinées. Il est certain qu'en entrant dans quelque administration que ce soit, à l'âge de dix-huit ans, on n'obtient dix-huit cents francs d'appointements qu'à trente ans; pour en obtenir six mille à cinquante, la vie de Colleville nous prouve que le génie d'une femme, l'appui de plusieurs pairs de France, de plusieurs députés influents, ne sert à rien. Il n'est donc pas de carrière libre et indépendante dans laquelle, en douze années, un jeune honuns ayant fait ses bumanités, vacciné, libéré du service militaire, jouissant de ces facultés, sans avoir une intelligence transcendante, n'ait amassé un capital de quarante-eîiiq mille francs de centimes, représentant la rente perpétuelto

te notre traitement essentiellement transitoire, car il n'est pas même viager. Dans cette période, un épicier doit avoir gagné dix mille francs de rente, avoir déposé son bilan, ou présidé le tribunal de commerce. Un peintre a badigeonné an kilomètre de toile, il doit être décoré de la Légion d'honneur, ca se poser en grand homme inconnu. Un S^omme de lettres est professeur de quelque chose, ou journaliste à cent francs pour mille lignes, il écrit des feuilletons^ ou se trouve à Sainte-Pélagie après un pamphlet lumineux qui mécontente les jésuites, ce qui constitue une valeur énorme et en fait un homme politique. Enfin, un oisif, qui n'a rien fait, car il y a des oisifs qui font quelque chose^ a fait des dettes et une veuve qui les lui paye. Un prêtre a eu le temps de devenir évêque m partibus. Un vaudevilliste est devenu propriétaire, quand il n'aurait jamais fait, comme du Bruel, de vaudevilles entiers. Un garçon intelligent et sobre, qui aL/ait commencé l'escompte avec un très-petit capital, comme mademoiselle Thuillier, achète alors un quart de charge d'agent de change. Allons plus bas f Un petit clerc est notaire, un chiffonnier a mille écus de rentes, les plus malheureux ouvriers ont pu devenir fabricants; tandis que, dans le mouvement rotatoire de cette civilisaticn qui prend la division infinie pour le progrès, un Ghazellea vécu à vingt-deux sous par têtet... — se débat avec son tailleur et son bottier! — a des dettes I — n'est nen I et s'est crétiniséî Allons! messieurs, un beau mouvement ! Hein I donnons tous nos démissions!... Fleury, Ghazelle, jetez-vous dans d'autres parties, et devenez-y deux ^^rands hommes !...

CHAZELLB, calmé par le discours de BixUm.

Merci. {Rire général.)

BIXIOU

Vous avez tort; dans votre situation je prendrais les dcK vants sur le secrétaire général.

CHAZELLE, inquiet*

Ex qu'a-t-il donc à me dire?

2kB SCÈNES DB LA TtE TARISIENNI

Braiofj.

Odrj von» dirait, ChaeeDe, avec plt» d'agrément qnen'oi mettra des Lupeau! i, q je pour vouf \m seule plaoe libre flU la place de la Concorde.

FADUilER, tenant le tuyau du poêle embrassé, PàrMeu, Baudoyer ne vous fera pas grftee, ailes.

FLEURT.

Encore tine vexation de Baudoyer t Aht quel singulier pistolet vous avez là! Parlez-moi de monsieur Rabourdin, voilà un homme. Il m'a mis de la besogne sur ma table, fl Êiudrait trois jours pour Texp'^dier ici... eh bien, il l'aura pour ce soir, à quatre heures. Mais il n'est pas sur mes talons pour m'empêcher de venir causer avec les amis. BAUDOYER, se montrant.

Messieurs, vous conviendrez que si l'on a le droit de blâmer le système de la chambre ou la marche de l'adminisiration, ce doit être ailleurs que dans les bureaux! (Xi t^adresse à Flewry.) Pourquoi venez-vous id, monsieur? PLBURT, insolemment.

Pour avertir ces messieurs qu'il y a du remue-méfiage! Du Bruel est mandé au secrétariat général, Dulooq j vit Tout le monde se demande qui sera nommé* BAUDOYBR, en rentrant.

Ceci, monsieur, n'est pas votre affaire, retonmoB à vMl bureau, ne troublez pas l'ordre dans le mien... FLEURT, T'ir la porte.

Ce serait une fameuse injustice si Rabourdin la ffobaiti Ma foi ! jp :;;uitterais le ministère. (H revient.) Avez-voos trouvé vc ire anagramme, papa Cçllevilie?

COLLEVILLE

Oui, le voici.

FLEURY, se penche sur le bureau de Colleville,

Fameux f fameux ! Voilà ce qui ne manquera pas d'amver

si le gouvernement continue son métier d'hypocrite. (H fait

signe aux employés que Baudoyer écoute.) Si le gouverne-

. ment disait franchement son iiilcatida saiii conserver d'ar*

LES BMPLOTÉS 249

rière-pensée, les libéraux verraient alors ce quils auraient à faire. On goirvememenl qui met contre lui ses meilleurs amis, et des hommes comme ceux des Débats^ comme GhAteftubriand ei Royer-Collard ! ça fait pitié !

COLLETILLE^ après avoir consulté se» coUégms.

Tenez, Fleury, vous êtes un bon enfant ; mais ne parlez pas politique ici, vous ne savez pas le tort que vous nous faites.

n.EURY, sèchement.

Adieu, messieurs, je vais expétiier, (1/ revient et pçirle bas à Bixiou.) On dit que madame Colleville est liée avee La congrégation*

BIXIOU

Par où?...

FLEURY, il éclate de rire*

Oa ne vous prend jamais sans vert I COLLEVILLE, inqoÀeU

Que dites-vous?

FLEURY

Notre théâtre a fait hier mille écusavec la pièce nouvelle» quoiqu'elle soit à sa quarantième représentation. Vous de* vriez venir la voir, les décorations sont superbes.

En ce moment, des Lupeaulx recevsût au secrétariat da Bmel, à la suite duquel Dutocq s'était mis Des Litpeanht avait appris par son valet de chambre la mort de monsienr de La Billardière, et voulait plaire aux deux ministres, en faisant paraître le soir même un article nécrologique.

— Bonjour^ mon cher du Bniel, dit le demi-ininktre a« sous-ehef en le voyant entrer et le laissant dobout. Youssik vez la nouvelle î La Billardière est mort, les deux nJnistres étaient présents quand il a été administré. Le bonhomme |a fortement recommandé Rabourdin, disanV qu'il mourrait bien malheureux s'il ne savait pas avoir pour successeur eekii qui constamment avait rempti sa place. Il parait que l'agonie est une question où l'on avoue tout. Le ministre s'est d'autant plus engagé, que son intention^ comme eeQe dn eoneeii, est de récompenser les nombreux services de

monsieur Rabourdin (il hoche la tête), le conseil d'État réclame ses lumières. On dit que monsieur de La Billardière quitte la division de défunt son père et passe à la commission du sceau, c'est comme si le roi lui faisait un cadeau de cent mille francs, la place est comme une charge de notaire et peut se vendre. Cette nouvelle réjouini votre division, car on pouvait croire que Benjamin y serait placé. Du Bruel, il faudrait brocher dix ou douze lignes en manière de /atï Parts, sur le bonhomme; leurs Excellences y jetteront un coup d'œil (il lit les journaux). Savez-vous la vie du papa La 6il« lardière ?

Du Bruel fît un geste pour accuser son ignorance*

— Non? reprit des Lupeaulx. Eh bien, il a été mêlé aux affaires de la Vendée, il était l'un des confidents du feu roi. Gomme monsieur le comte de Fontaine, il n'a jamais voulu transiger avec le premier consul. Il aunpeuchouanné.C'est Dé en Bretagne d'une famille parlementaire si jeune, qu'il a été anobli par Louis XYIII. Quel âge avait-il? N'importe! Arrangez bien ça... La loyauté qui ne s'est jamais démena tie.„ une religion éclairée,., (le pauvre bonhomme avait pour manie de ne jamais mettre le pied dans une église), donnez-lui du pieux serviteur,,. Amenez gentiment qu'il a pu chanter le cantique de Siméon à Tavénement de Charles X. Le comte d'Artois estimait beaucoup La Billardière, car il a coopéré malheureusement à l'afiaire de Quiberon et a tout pris sur lui. Vous savez?... La Billardière a justifié le roi dans une brochure publiée en réponse à une impertinente histoire de la Révolution faite par un journaliste, vous pouvez donc appuyer sur le dévouement. Enfin, pesez bien vos mots, afin que les autres journaux ne se moquent pas de nous, et apportez-moi l'article. Vous étiez hier cbes Rabourdin?

— Oui, monseigneur j dit du Bruel. Ah, pardon!

— Il n'y a pas de mal, répondit en riant des Lupeauk.

— Sa femme était délicieusement belle, reprit du Bruel, n n'y a pas deux femmes pareilles dans Paris : il y en a d'aussi spirituelles qu'elle, mais il n'y en a pas de si gracieusement spirituelle; une femme peut être plus belle que

Célestîne, mais il est difficile qu'elle soit si variée dans sa beauté. Madame Rabourdin est bien supérieure à madame Golleville! dit le vaudevilliste en se rappelant l'aventure de des Lupeaulx. Flavie doit ce qu'elle est au commerce de; hommes, tandi'^ que madame Rabourdin est tout par ellemême, elle *uiit tout; il ne faudrait pas se dire un secret en latin devant elle. Si j'avais une femme semblable, je crc* rais pouvoir parvenir à touU

— Vous avez plus d'esprit qu'il n'est permis à un autei^ d'en avoir, répondit des Lupeaulx avec un mouvement de vanité. Puis il se détourna pour apercevoir Dutocq^ et lui dit: — Ab! bonjour, Dutocq. Je vous ai fait demander poui vous prier de me prêter votre Charlet, s'il est complet; la comtesse ne connaît rien de Gharict.

Du Bruel se relira.

— Pourquoi venez-vous sans être appelé? dit durement des Lupeaulx à Dutocq quand ils furent seuls. L'État est-il en péril pour venir me trouver à dix heures, au moment où je vais déjeuner avec Son Excellence?

— Peut-être, monsieur; dit Dutocq. Si j'avais eu l'honneur de vous voir ce matin, vous n'auriez sans doute pas fait l'éloge du sieur Rabourdin après avoir lu le vAtre tracé par lui.

Dutocq ouvrit sa redingote, prit un cahier de papier moulé sur son côté gauche, et le posa sur le bureau de des Lupeaulx, à un endroit marqué. Puis il alla pousser le verrou, craignant une explosion. Voici ce que lut le secrétaire général à son article pendant que Dutocq fermait la porte.

Monsieur des Lupeaulx. Un gouvernement se déconsiière en employant ostensiblement un tel homme qui a sa spé' jialiié dans la police diplomatique. On peut opposer ce personnage avec succès aux flibustiers politiques des autres cabinets^ ce serait dommage de l'employer à la police inté" rieure; il est avrdessus de V espion vulgaire^ il comprend un pîan^ il saurait mener à bien une infamie nécessaire et êaoamment couvrir sa retraite.

i^ SCÈNES I>K LA ¥l£ PARISIENNE

Des Lvpeaulx était suceintem^iii analysé en cinq ou six phrases, la quioiehâeiice du poriraii biographique placé w commencement de eeile histoire. Aux premiers mo^ le secrétaire général se sentit jugé par un hoome ^& fort que lui; mais il voulut se réserver d'examiner ce travail, qek a^ lait loin et haut, sans livrer ses secrets à un homme coame Dutocq. Des ioipeaolx montra donc à l'espioa un visage calme et grave. Le secrétaire général, osinme les avoués et les magistrats^ comme les diplomates et tous ceux qoi sont obligés de fouiller le cQ»ir humain, ne s'étoanatt piosde rien. Rompu aux traliisons, aux ruses de la haÎAe, aux pièges» U pouvait recevoir dans le dos une blessure^ sans que son visage en parlai.

— Comment vous êtes-vous procuré cette pièce? Dutocq raconta sa bonne fortune; en Fécoutanl, la» ûfpare

de des Lupeaulx ne témoignait aucune approbation. Âjossi Tespion finit-il en grande crainte le récit qu'il avait commencé triomphalement.

— Dutocq, vous avez mis le doigt entr&Féeoree^ Tarbre, répondit sèchement le secrétaire général. Si vous ne voulez pas vous faire de très-puissants ennemis, gardez le plus pfo* fond secret sur ceci, qui est un travail de la plus kaute importance et à moi connu.

Des Lupeaulx renvoya Dutocq par un de ces regards qui sont plus expressifs que la parole.

— Ah l ce scélérat de Rabourdin s'en mêle aussi ! se disait Dutocq épouvanté de trouver un rival dans son chef. U est dans Télat-majof quand je suis à pied ! Je ne l'aurais pat cru!

A tous ses motifs d'aversion contre Rabourdin se joignit la jalousie de l'bomme de métier contre un con£rèrt« unies plus violents ingrédients de haine.

Quand des Lupeaulx fut seul, il tomba dans une étrange jiédiution. De quel pouvoir Ri(bourdin était*il FMastremenâY 'allait-il profiter de ce singulier document pour le peidre, on S?€ai armer pour réussir auprès de sa femme? Ce mystère foi lout obscur pour des Lupeauhi, qui parconrsât avec effiroi ies pages de cet état où les l«>niines de sa

IiES EMPLOYES ÎS9

étaient jugés avec une profondeur inouïe. U admirait Ra»

bourdin, tout en se sentant blessé au cœur par lui. Ulienre du déjeuner surprit des Lupeaulx dans sa lecture.

«-Monsei^eur *îa vous attendre si vous ne deseenda^ pas» vint lui dire le valet de chambre du ministre.

Le minisiro déjeunait avec sa fémsie, ses enfants et des LupeaulXv sans domestiques. Le repas du matin est le seul moment d'intimité que les hommes d'Ëlat peuvent conquérir snr le mouvement de leurs dévorantes affaires. Mais, malgré les ingénieuses barrières par lesquelles ils défendent cette heure de causerie intime et de laisser-aller donnée «i leur famille et à leurs affections, beaucoup de grands et de petits savent les franchir. Les a&ires viennent souvent^ comme en ee moment, se jeter à travers leur joie.

— Je croyais Rabourdin un homme au-dessus des empilc^és ordinaires, et le voilà qui, dix minutes après la mort de La Billardière, invente de me faire parvenir par La Brière un vrai billet de théâtre. Tenez, dit le ministre A des Lupeaalx en Ini donnant un papier qu'il roulait entre ses

Trop noble pour songpr au sens honteux que la mort de DQonsieur La Billardière prétait à sa lettre, Rabourdin ne l'avait pas retirée des maio& de La Brière en apprenant par M la nouvelle. Des Lnpeanlx lut ce qui suit:

« Monseigneur,

» Si vingt-trois ans de services irréprochables peuvent » mériter une faveur, je supplie Votre Excellence de m'aca^order une audience aujourd'hui même, il s'agit d'une » af^BÛre où mon hofnneur se trouve engagé, a

Suivaient les formules de respect. «

— Pauvre homme ! dit des Lupeaulx avec un ton de coni» pasûon qui laissa le ministre dans son erreur, nous sommet entre nous, faites-le venir. Vous avez conseil après la cbambre, et Votre Excellente doit aujourd'hui répondre à Voppositiofi, il n'y a pas d'autre heure où vous puissiez le recevoir. — Des Lupeaulx se leva, demanda rbuissieri lui

dit un mot , et reviat s'asseoir à table. — Je rajeunie «o dessert, dit-il.

Gomme U)us les ministres de la Restauration, le ministre était un àomme sans jeunesse. La charte concédée par Louis XYIII avait le défaut de lier les mains aux rois en les forçant à livrer les destinées du pays aux quadragénairtf de la chambre des députés et aux septuagénaires de la pairie, de les dépouiller du droit de saisir un homme de talent politique là où il était , malgré sa jeunesse ou malgré la pauvreté de sa condition. Napoléon seul put employer des jeunes gens à son choix, sans être arrêté par aucune considération. Aussi, depuis la chute de cette grande volonté, Ténergie avait-elle déserté le pouvoir. Or, faire succéder la mollesse à la vigueur est un contraste plus dangereux en France qu'en tout autre pays. En générai, les ministres arrivés vieux ont été médiocres, tandis que les ministres pris jeunes ont été Thonneur des monarchies européennes et des républiques où ils dirigèrent les affaires. Le monde retentissait encore de la lutte de Pitt et de Napoléon, deux hommes qui conduisirent la politique à Tâge où les Henri de Navarre, les Richelieu, les Mazarin, les Golbert, les Louvois, les d'Orange, les Guise, les La Rovère, les Machiavel, enfin tous les grands hommes connus, partis d'en bas on nés aux environs des trônes , commencèrent à gouverner des Etats. La Convention, modèle d'énergiet fut composée en grande partie de têtes jeunes; aucun souverain ne doit oublier qu'elle sut opposer quatorze armées à l'Europe ; si politique, si fatale aux yeux de ceux qui tiennent pour le pouvoir dit absolu, n'en était pas moins dictée par les vrais principes de la monarchie^ car elle se conduisit conune ua grand roi. Âprè9 4ix ou douze années de luttes parlementaires, après avo\« ressassé la politique et s'y être harassé, ék ministre avait été véritablement intronisé par un parti qui le considérait comme son honune d'affiûres* heureusement pour lui-même, il approchait plus de soixante ans que de cinquante ; s'il avait conservé quelque vigueur juvénile, il aurait été promptement brisé. Mais, habitué à rompre^ à faire retraite, à revenir à la charge, il pouvait se

frapper tour à tour par son parti, par Toppositif ., par la cour, par le clergé, en leur opposant la force d'inertie d'une matière à la fois molle et consistante ; enfin, il avait les bénéfices de son malheur. Géhenne dans mille questions de gouvernement, conmie est le jugement d'un vieil avocar après avoir tout plaidé, son esprit ne possédait plus ce vil que gardent les esprits solitaires , ni cette prompte décision des gens accoutumés de bonne heure à ^'action, et qui se distingue chez les jeunes militaires. Pouvait-il en être autrement? il avait constamment chicané au lieu de juger, il avait critiqué les efifels sans assister aui causes, il avait surtout la tête pleine de mille réformes qu'un parti lance à son chef, des programmes que les intérêts privés apportent à un orateur d'avenir, en l'embarrassant de plans et de conseils inexécutables. Loin d'arriver frais, il était arrivé fatigué de ses marches et contremarches. Puis, en prenant position sur la sommité tant désirée, il s'y était accroché à mille buissons épineux, il y avait trouvé mille volontés contraires à concilier. Si les hommes d'État de la Restauration avaient pu suivre leurs propres idées, leurs capacités seraient sans doute moins exposées à la critique; mais si leurs vouloirs furent entraînés, leur âge les sauva en ne leur permettant plus de déployer cette résistance qu'on sait opposer au début de la vie à ces intrigues à la fois basses et élevées qui vainquirent quelquefois Richelieu, et auxquelles, dans une sphère moins élevée, Rabourdin allait se prendre. Après les tiraillements de leurs premières luttes, ces gens, moins vieux que vieillis, eurent les tiraillements ministériels. Ainsi leurs yeux se troublaient déjà quand il fallait la perspicacité de l'aigle, leur esprit était lassé quand il fallait redoubler de verve. Le ministre à qui Rabourdin voulait se confier, entendait journellement des hommes d'une incontestable supériorité lui exposant les théories les plus ingénieuses, applicables ou inapplicables aux a£faires de la France. Ces gens à qui bs difficultés de la politique générale étaient cachées, assaillaient ce ministre au retour d'une bataille parlementaire, l'une lutte avec les secrètes imbéciliit^ de la cour, ou à la

fis SCÈNES DB LA YIE PARISIENNE

Teille d'un combat avec l'esprit public, ou le lendem^ d'une question diplomatique qui avait déchiré le conseil en trois opinions. Dans cette situation, os homme d'Êtil lient naturellement un bâillement tout prêt an service de la inremière phrase où il s'afit de mienx ordonner la dMse fwblique« Il ne se faisait pas dors de dtner oè les plus aadacieux spéculateurt^ où les hommes des coulisses financières et politiques, ne résumassent en un mot profond lei opinions de la fiourse et de la Banque, celles surprises à tt dq)Iomatie, et les plans que comportait la situation de TEnrope. Le ministre avait d'ailleurs en des Lupeaulx et soi ^crétaire particulier, un petit conseil pour ruminer celtt nourriture, pour contrôler et analyser les intérêts qui parlaient par tant de voix habiles. £n effet, son malheur, qn sera celui de tous les ministres sexagénaires, était de biaiser avec toutes les difficultés : avec le Journalisme que Tob voulait en ce moment amortir sourdement au lieu de l'abattre franchement ; avec la question financière comme avec les questions d'industrie ; avec le clergé comme avec la question des biens naUona^ix; avec le libéralisme comme avec la chambre. Après avoir tourné ie pouvoir en sept ans, le ministre croyait pouvoir tourner ainsi tontes les questions, n est si naturel de vouloir se maintenir par les moyens qui servirent à s'élever, que nul n'osait biftmer nn système intenté par la médiocrité pour plaire à des esprits médiocres. La Restauration de même que la révolution polonaise, ont sa démontrer, aux nations co nme aux princes, ce que vait im homme, et ce qui leur arrive quand cet homme leur manque. Le dernier et le plus grand défaut des hommes d'Êiat de la Restauration fut leur honnêteté dans une lutta où leurs adversaires employaient toutes les ressources de la friponnerie politique, le mensonge et les calomnies, en dédiatnant contre eux, par les moyens les plus subversifs, les masses inintelligentes, habiles seulement à comprendre le désordre.

Rabourdin s'était dit tout cela. Mats il venait de se dé- «der à jouer le tout pour le tout, comme un homme qni, ksBé par ie jeu^ ne s'accorde plus qu'un coup; or, le hanrd

lui donnait un tricheur pour adversaire e des Lupeaulx» Néanmoins, quelle que ït chef d9 bureau, plus savant en administrai parlementaire, n'imaginait pas toute la y( pas que le grand travail qui avait rempli sa une théorie pom le ministre, et qu'il é l'homme d'État de ne pas le confondre a du dessert, avec les causeurs du coin du i

Au moment où le ministre debout, au Rabourdin, songeait à François Keller, et par sa femme qui lui offrait une grappe de bureau fut annoncé par l'huissier. De bien compté sur la disposition où devai préoccupé de ses improvisations; aussi, d'État aux prises ayec sa femme, alla-t-il bourdin et le foudroya-t-il par sa premièi

-— Son Excellence et moi nous sommi qui vous préoccupe., et vous n'avez rien à Lupeaulx en baissant la voix, ni de Dutoci soit, ajouta-t-il à haute voix.

— Ne vous tourmentez point, Rabourdi lence avec bonté, mais en faisant un n traite.

Rabourdin s'avança respectueusement, put l'éviter.

— Votre Excellence me permettra-t-ell mots en particulier? fit Rabourdin en jet une œillade mystérieuse.

Le ministre regarda la pendule et se c nêtre où le suivit le pauvre chef.

— Quand pourrai-je avoir l'honneur de à Votre Excellence, afin de lui explique!

d'administration auquel se rattache la pi( entacher...

— Un i)lan d'administration 1 dit le mi les sourcils et l'interrompant. Si vous a\ en ce genre à me communiquer, attende:

travaillerons eusemble. J'ai conseil aujou:

fSB SCÈNES DK LA YIB PARISIENNE

lépoose à la chambre sur rincident que rqppositioir & âeié kier à k finde la séance. Toire jour est mercredi prochaÎB^ ào&B n'avons pas travaiEé feier, car hier je n'ai pu m^ooeopa des affaires du ministère. Les afiËûres polittque& eot vm «ux iJalres imremeni adminisirativesî

— Je remets mon honneur avec confiance entre les mans êe Yo4re Excellence, dit gravement Rabonrdin, et je la si^ plie de ne pas oublier qu'elle ne m'a pas laissé le temps étwae^ explicaticMi immédiate à ]^po& de la |»èee asas- Hake.

— Mais ne eraignez donc rien, dit des L»peaohL ea s'aiHUiçant enlre le ministre et Bâbourdin qu'il înteiixïffip^ avant huit jours vous serez sans doute nommé...

Le ninislre se mit à rire en songeant à TentlwusiasiBi de des LHpeaulx pour mad^une fiabouni^, et û gnigaa as femme qui sourit. Rs^nrdinv surpris de ce jeu nniet, ci ebereha la signifieald<» : il cessa de tenir sous son regard le ministre ua moment, et l'Ëxeellence en profita pour ae sauver.

— Nous causerons ensemble de tout cela, dit des Lu^ peaulx, devant qui le dief de bureau se trouva seul, non aans surprise. Ibôs n'en voulez pas à Dutoeq, je vous ré» ponds de lui.

— Madame Rab(Hirdin est une femme dwnrnarte, dit 11 femme du ministre au chef de bureau pour lui dire quelqot chose.

Les enfants regardaient Rabourdin avec (^riosité. Rabevrdin s'attendait à quelque chose de solennel, et il était conuat un gros poisson pris dans les mailles d'un léger filet, il se débattait avec lui-même.

-— Madame la eomtesse est bien bonne, dit41.

— N'aurû-je ^s le {Saisir de la voir un mercredi? dit Ja comtesse, ameiiez-nou»-la, vous m^ottligerex...

— • Madame Rabourdin reçoit le mercredi, répondit é» £upeaulx qui connaissait la banalité des mercredu officiels; mais si vous avez tant de bonté pour die, vous aivez; 1 I6t^ je crois, une soirée intime.

La femme du ministre se leva contrariée»

LES EMPLOYÉS SSMf

— i^ Youa êtes le maître de mes Qérémooiea, dUi-elie à des Lupeaulx.

Baïoles amiâpiês par lesqueUes^ elle ejqprima. la comr«f liâté que. Il» oausail de&LupeauU en eiUreprenant sur sea soirées intimes, où elle n'admettait que dâa pemenne» da choix. Elir sortit en saluant Rabourdin. Des Lupeaulx et le chef de bureau furent donc seuls dans le petit salon où Je ministre déjeunait en famille. Des Lupeaulx fk*oissait entre ses doigts la lettre confidentielle que La Brière avait remise au ministre, Rabourdin la reconnut.

— Vous ne me connaissez pas bien, dit-il au chef de bureau en lui souriant. Tendredi soir, nous nous entendrons à fond. En ce moment, je dois faire Taudience, le nrimstre me la laisse aujourd'hui sur le dos, car il se prépare pour h, ebtiidtn'«> liiis je T<ms le répète, R2d)mirdiii) ne orai^ez nen*

Rabourdin chemina lentement par les esciiliers, eonfondti de la singulière tournure qwe prwiaient les choses. Il s'était cru dénoncé par Dutocq, et ne se tromjpiût peint; des Lupeaulx avait entre les mains l'état où il était jugé si sévè* rement et des Lupeaulx caressait son juge. C'était à s'y perdre. Les gens drcnts comprennent di£&Qilettent les in* trigues embrc'.û'îées, et Rabourdin se perdait dans ce dédale, sans pouvoir deviner le jeu que jouait le secrétaire général.

— Ou il n'a pas lu son article, ou il aime ma femme. Telles furent les deux pensées auxquelles s'arrêta le chef

en traversant la cour, car le regard qu'il avait saisi la veille entre Célestine e* des Lupeaulx lui revint dans la mémoire comme un éclair. Pendant l'absence de Rabourdin, son bureau avait été nécessairement en proie à une agitation violente^ cardans les ministères les rapports entre les employés et les siqpéneurs sont si bien réglés^ que quand l'huiasier du ministre vient de la part de Son Excellence^^hez un eb^ de bureau, surtout à l'heure où le ministre n'est pas visible^ il se fait do grands commentaires. La coïncidence de cette communication extraordinaire avec la mort de monsieur La Billardière donna d'ailleurs une important insofite

à ce fait que monsieur Saillard apprit par monsieur Glergeot, et il Tint en conférer avec son gendre. Bixiou^ qui travaillait alors avec son chef, le laissa causer avec son beau-père et se transporta dans le bureau Rabourdin, où les travaux étaient interrompus.

BIXIOU, entrant.

n ne fait guère chaud chez vous, messieurs. Tous ne savez pas ce qui se passe en bas. La vertueuse RcMourdin est enfoncée! Oui, destitué! Une scène horrible chez le ministre.

DUTOCQ, il regarde Bixiou

Est-ce vrai?

Bixiou.

A. qui cela peut-ii faire de la peine ? ce u'est pas â vous; vous deviendrez sous-chef et du Bruel chef. Monûeur Baudoyer passe à la division.

FLEURY

Je gage cent francs que Baudoyer ne sera jamais chef de division.

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