‹ Grandeur et décadence de César BirotteauChapitre 13 sur 45 · ET · texte numérisé non relu

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CÉSAR BIROTTEAU. | Re

— De quoi s'agit-il?

— De couler l’huile de Macassar! dit Birotteau se dressant en pied comme un héros de Plutarque. Ne nous abusons pas, l'ennemi est fort, bien campé, redoutable. L'huile de Macassar a été rondement menée. La conception est habile. Les fioles carrées ont l'originalité de la forme. Pour mon projet, j’ai pensé à faire les nôtres triangulaires: mais je préférerais, après de mûres réflexions, de petites bouteilles de verre mince clissées en roseau: elles auraient un air mystérieux, et le consommateur aime tout ce qui l'intrigue.

… — C’est coûteux, dit Popinot. Il faudrait tout établit au meilleur marché possible, afin de faire de fortes remises aux détaillants. À — Bien, mon garçon, voilà les vrais principes. Songes-y bien, l'huile de Macassar se défendra! eïle est spécieuse; elle a un nom séduisant. On la présente comme une im- portation étrangère, et nous aurons le malheur d’être de notre pays. Voyons, Popinot, te sens-tu de force à tuer Macassär? D'abord, tu l’emporteras dans les expéditions . d'outre-mer : il paraît que Macassar est réellement aux . Indes, il est plus naturel alors d’envoyer le produit français aux Indiens que de leur renvoyer ce qu’ils sont censés nous fournir. A toi les pacotilleurs! Mais il faut lutter à l’étranger, lutter dans les départements ! Or, l'huile de Macassar a été bien affichée, il ne faut pas se déguiser sa - puissance, elle est poussée, le public la connaît. — Je la coulerai! S'écria Popinot l'œil en feu. — Avec quoi? lui dit Birotteau. Voilà bien l’ardeur dés - jeunes gens. Écoute-moi donc jusqu’au bout,

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Anselme se mit comme un soldat au port d'armes devant un maréchal de France.

—"7 ai inventé, Popinot, une huïle pour exciter la pousse La chéveux, raviver le cuir chevelu, maintenir la couleur des chevelures mâles et femelles. Cette essence n'aura . pas moins de succès que’ ma pâte et mon eau; mais je ne veux pas exploiter ce-secrét par moi-même, je pense à me retirer du commerce. C'est toi, mon enfant, qui lanceras mon huile comagéne (du mot coma, mot latin qui signifie cheveux, comme me l’a dit M. Alibert, médecin du roi; ce mot se trouve dans la tragédie de Bérénice, où Racine a

mis un roi de Comagène, amant de cette belle reine si

célèbre par sa chevelure, lequel amant, sans doute par flatterie, a donné ce nom à son royaume. Comme ces grands génies ont de l'esprit! ils descendent aux plus petits détails).

Le petit Popinot garda son sérieux en écoutant cette Dents ‘sSaugrenue, évidemment dite Baux lui, qui avait de l'instruction.

— Anselme! j'ai jeté les yeux sur toi pour fonder une maison de commerce de haute droguerie, rue des Lombards, dit Birotteau..Je serai ton associé secret, je te baillerai les premiers fonds. Après l'huile comagène, nous . essayerons de l'essence de vanille, de l'esprit de menthe. Enfin, nous aborderons la droguerie en la révolutionnant, en vendant ses produits concentrés au lieu de les vendre en nature. Ambitieux jeune homme, es-tu content?

Anselme:ne pouvait répondre, tant il était oppressé,

mais ses yeux pleins de larmes répondaient pour lui, Cette . offre lui semblait dictée par une indulgente paternité qui

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lui disait : « Mérite Césarine en devenant riche et considéré. »

— Monsieur, répondit-il enfin en prenant l’émotion de Birotteau pour de l’étonnement, moi aussi, je réussirai!

— Voilà comme j'étais, s’écria le parfumeur, je n’ai pas dit un autre mot. Si tu n’as pas ma fille, tu auras toujours une fortune. Eh bien, garçon, qu'est-ce qui te prend ?

— Laissez-moi espérer qu’ en nus ant l’une, j'obtiendrai l’autre.

— Je ne puis t’empêcher d'espérer, mon ami, dit Birotteau, touché par le ton d’Anselme.

— Eh bien, monsieur, puis-je dès aujourd’hui prendre mes mesures pour trouver une boutique afin de commencer au plus tôt?

— Qui, mon enfant. NUR nous irons nous enfermer tous deux à la fabrique. Ant d'aller dans le quartier de la rue des Lombards, tu passeras chez Livingston pour savoir si ma presse hydraulique pourra fonctionner demain. Ce soir, nous irons, à l’heure du dîner, chez lillustre et bon M. Vauquelin pour le consulter. Ce savant s’est occupé tout récemment de la composition des che-

” veux, il a recherché quelle était leur substance colorante, d’où elle provenait, quelle était la contexture des cheveux. Tout est là, Popinot. Tu sauras mon secret, et il ne s'agira plus que de lexploiter avec intelligence. Avant d'aller chez Livingston, passe chez Pieri Bénard. Mon enfant, le désintéressement de M. Vauquelin est une des grandes douleurs de ma vie : il est impossible de lui rien

faire accepter. Heureusement, j’ai su par Chiffreville qu’il

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voulait une Vierge de Dresde, gravée par un certain Muller, et, après deux ans de correspondance en Allemagne, Bénard a fini par la trouver sur papier de Chine, avant la lettre : elle coûte quinze cents francs, mon garçon. Aujourd’hui, notre bienfaiteur la verra dans son antichambre en nous reconduisant, car elle doit être encadrée, tu t’en assureras. Nous nous rappellerons ainsi à son souvenir, . ma femme et moi, car, quant à la reconnaissance, voilà seize ans que nous prions Dieu, tous les jours, pour lui. Moi, je ne l’oublierai jamais; mais, Popinot, enfoncés dans la science, les savants oublient tout, femmes, amis, obligés, Nous autres, notre peu d'intelligence nous permet au moins d’avoir le cœur chaud. Ça console de ne pas être . un grand homme. Ces messieurs de l’Institut, c'est tout | cerveau, tu verras: vous ne les rencontrez jamais dans | une église. M. Vauquelin est toujours dans son cabinet ou dans son laboratoire ; jaime à croire qu’il pense à Dieu en analysant ses ouvrages. Voilà qui est entendu : je te ferai les fonds, je te laisserai la possession de mon secret, ‘ nous serons de moitié, sans qu’il soit besoin d’acte. Vienne le succès! nous arrangerons nos flûtes. Cours, mon garçon; moi, je vais à mes affaires. Écoute donc, Popinot, je donnerai dans vingt jours un grand bal, fais-toi faire un habit, viens-y comme un commerçant déjà calé. | Ce dernier trait de bonté émut tellement Popinot, qu’il saisit la grosse main de César et la baisa. Le bonhomme avait flatté l’amoureux par cette confidence, et les gens épris sont capables de tout.

— Pauvre garçon, dit Birotteau en le voyant courir à travers les Tuileries, si Césarine l’aimait! mais il est boi-

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» teux, il a les cheveux de la couleur d’un bassin, et les » jeunes filles sont si singulières! je ne crois guère que + Césarine.. Et puis sa mère veut la voir la femme d’un notaire. Alexandre Crottat la fera riche : la richesse rend { tout supportable, tandis qu’il n’y a pas de bonheur qui ne succombe à la misère. Enfin, j'ai résolu de laisser ma | fille maîtresse d'elle-même jusqu’à concurrence d’une folie.

Le voisin de Birotteau était un petit marchand de para- - pluies, d’ombrelles et de cannes, nommé Cayron, Langue-

» docien, qui faisait de mauvaises affaires, et que Birotteau : avait obligé déjà plusieurs fois. Cayron ne demandait pas mieux que de se restreindre à sa boutique et de céder au Lriche parfumeur les deux pièces du premier étage, en > diminuant d'autant son bail.

— Eh bien, voisin, lui dit familièrement Birotteau en

à : entrant chez le marchand de parapluies, ma femme con- ; sent à l’augmentation de notre local! Si vous voulez, nous irons chez M. Molineux à onze heures.

— Mon cher monsieur Birotteau, reprit le marchand de D oiuies: je ne vous ai jamais rien demandé pour cette “cession, mais vous savez qu’un bon commerçant doit faire argent de tout.

— Diable! diable! répondit le parfumeur, je n’ai pas des mille et des cents. J’ignore si mon architecte, que j'attends. trouvera la chose praticable, « Avant de con- .clure, m’a-t-il dit, sachons si vos planchers sont de niveau. Puis ii faut que M. Molineux consente à laisser percer le ‘mur, et le mur est-il mitoyen? » Enfin j'ai à faire retourner chez moi l'escalier, pour changer le palier afin d’éta-

blir le plain-pied. Voilà bien des frais, je ne veux pas me. ruiner. 1 . — Oh! monsieur, dit le Méridional, quand vous serez { ruiné, le soleil sera venu coucher avec la terre, et ils. auront fait des petits.

Birotteau se caressa le menton en se soulevant sur la pointe des pieds et retombant sur ses talons. — D'ailleurs, reprit Cayron, je ne vous demande pas autre chose que de me prendre ces valeurs-là.…. Et il lui présenta un petit bordereau de cinq mille francs. composé de seize billets. | — Ah! dit le parfumeur en feuilletant les effets, de petites broches, deux mois, trois mois... à — Prenez-les-moi à six pour cent seulement, dit le marchand d’un air humble. | — Est-ce que je fais l'usure? dit le parfumeur d’un : air de reproche. Li — Mon Dieu, monsieur, je suis allé chez votre ancien” commis du Tillet; il.n’en voulait à aucun prix, sans doute” pour savoir ce que je consentirais à perdre. | — Je ne connais pas ces signatures-là, dit le parfumeur. — Mais nous avons de si drôles de noms dans les ! cannes et les parapluies, c’est des colporteurs! — Eh bien, je ne dis pas que je prenne tout, mais jel 1 m'arrangerai toujours des plus courts. + — Pour mille francs qui se trouvent à quatre mois, ne. me laissez pas courir après les sangsues qui nous tirent. le plus clair de nos bénéfices, faites-moi tout, monsieur. Jai si peu recours à l’escompte, je n’ai nul crédit, voilà :

ce qui nous tue, nous autres petits détaillants, à

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CÉSAR BIROTTÉAU 97

— Allons, j'accépte vos broches, Célestin fera le compte. » À onze heures, soyez prêt. Voici mon architecte, M. Grin- » dot, ajouta le parfumeur en voyant venir le jeune homme | avec lequel il avait pris la veille rendez-vous chez M. de * la Billardière. — Contre la coutume des gens de talent, vous êtes exact, monsieur, lui dit César en déployant ses grâces commerciales les plus distinguées. Si l’exactitude, : 4 suivant un mot du roi, homme d'esprit autant que grand j politique, est la politesse des rois, elle est aussi la for- » tune des négociants. Le temps, le temps est de l'or, surtout pour vous, artistes. L'architecture est la réunion de tous les arts, je me suis laissé dire cela. Ne passons point par la boutique, ajouta-t-il en montrant la fausse porte cochère de sa maison.

- Quatre ans auparavant, M. Grindot avait ob le » grand prix d'architecture, il revenait de Rome après un séjour de trois ans aux frais de l’État. En Italie, le jeune - artiste songeait à l’art; à Paris, il songeait à la fortune. Le gouvernement peut seul donner les millions néces- - saires à un architecte pour édifier sa gloire; en revenant de Rome, il est si naturel de se croire Fontaine ou Per- - cier, que tout architecte ambitieux incline au ministérialisme : le pensionnaire libéral, devenu royaliste, tâchait » donc de se faire protéger par les gens influents. Quand un - grand-prix se conduit ainsi, ses camarades l’appellent un intrigant. Le jeune architecte avait deux partis à prendre : servir le parfumeur, ou le mettre à contribution. Mais - Birotteau l’adjoint, Birotteau le futur possesseur par moitié * des terrains de la Madeleine, autour de laquelle tôt ou he: il se Dee un beau quartier, était un homme à R ;

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ménager. Grindot immola donc le gain présent aux béné-

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fices à venir. Il écouta patiemment les plans, les redites, les idées d’un de ces bourgeois, cible constante des traits, »

des plaisanteries de l’artiste, éternel objet de ses mépris, |

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et suivit le parfumeur en hochant la tête pour saluer ses,

idées. Quand le parfumeur eut bien tout expliqué, le

jeune architecte essaya de lui résumer à lui-même son

plan.

— Vous avez à vous trois croisées de face sur Ja rue, -

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plus la croisée perdue sur l’escalier et prise par le palier. « Vous ajoutez à ces quatre croisées les deux qui sont de « niveau dans la maison voisine en retournant l'escalier |

pour aller de plain-pied dans tout l’appartement, du côté -

de la rue.

— Vous m'avez parfaitement compris, dit le parfumeur étonné.

— Pour réaliser votre plan, il faut éclairer par en haut le nouvel escalier, et ménager une loge de portier sous le socle. |

—— Un socle ?.….

— Oui, c’est la partie sur laquelle reposera.…

— Je comprends, monsieur.

— Quant à votre appartement, laissez-moi carte blanche pour le distribuer et le décorer. Je veux le rendre digne.

— Digne! vous avez dit le mot, monsieur.

— Quel temps me donnez-vous pour opérer ce changement de décor?

— Vingt jours.

— Quelle somme voulez-vous jeter à la tête des ou- :

vriers ? dit Grindot.

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