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Césarine serra la main de son père, de manière à lui dire qu'Anselme était son fiancé.
Pendant les trois premiers jours de l’année, il fut en-
voyé deux cents cartes chez Birotteau. Cette affluence
d’amitiés fausses, ces témoignages de faveur sont horribles pour les gens qui se voient entraînés par le courant du malheur. Birotteau se présenta trois fois vainement à l'hôtel du fameux banquier, le baron de Nucingen. Le commencement de l’année et ses fêtes justifiaient assez l’absence du financier. La dernière fois, le parfumeur pénétra jusqu’au cabinet du banquier, où le premier commis, un Allemand, lui dit que M. de Nucingen, rentré à cinq heures du matin d’un bal donné par les Keller, ne pouvait pas être visible à neuf heures et demie, Birotteau sut intéresser à ses affaires le premier commis, auprès duquel il resta près d’une demi-heure à causer. Dans la journée, ce ministre de la maison Nucingen lui écrivit que le baron le recevrait le lendemain, 3, à midi. Quoique chaque heure apportât une goutte d’absinthe, la journée passa avec une effrayante rapidité. Le parfumeur vint en fiacre et se fit arrêter à un pas de l'hôtel, dont la cour était encombrée de voitures. Le pauvre honnête homme eut le cœur bien serré à l'aspect des splendeurs de cette maison célèbre.
— Il a pourtant liquidé deux fois, se dit-il en montant le superbe escalier garni de fleurs et en traversant les somptueux appartements par lesquels la baronne Delphine de Nucingen s'était rendue célèbre.
La baronne avait la prétention de rivaliser avec les plus riches maisons du faubourg Saint-Germain, où elle n’était
pas encore admise. Le baron déjeunait avec sa femme. Malgré le nombre de gens qui l’attendaient dans ses bureaux, il dit que les amis de du Tillet pouvaient entrer à toute heure. Birotteau tressaillit d'espérance en voyané le changement qu'avait produit le mot du baron sur la figure d’abord insolente du valet de chambre
— Bartonnez-moi, ma tchaire, dit le baron à sa femme en se levant et faisant une petite inclination de tête à Birotteau, mé meinnesir ête eine ponne reuyaliste hai l'ami drai eindime te ti Dilet. T'aillieirs, meinnesir haï atjouinde ti tussième arrontussement et tonne tes palles d’ine manifissence hassiatique, ti feras sans titie son gonnaïssance afec blésir. |
— Mais je serais très-flattée d'aller prendre des leçons chez madame Birotteau, car Ferdinand... (Allons, pensa le parfumeur, elle le nomme Ferdinand tout court!) nous a parlé de ce bal avec une admiration d’autant pius précieuse, qu’il n’admire rien. Ferdinand est un critique sévère, tout devait être parfait. En donnerez-vous bientôt un autre? demanda-t-elle de l’air le plus aimable.
— Madame, de pauvres gens comme nous s’amusent rarement, répondit le parfumeur, en ignorant si c'était raillerie ou compliment banal.
— Meinnésir Crintod a tiriché la rezdoration te fes habbardemenis, dit le baron.
— Ah! Grindot! un joli petit architecte qui revient dei Rome? dit Delphine de Nucingen. J'en raffole, il me fait} des dessins délicieux sur mon album.
Aucun conspirateur géhenné par le questionnaire à Venise ne fut plus mal dans les brodequins de la torture
En
que Birotteau ne l'était dans ses vêtements. Il trouvait un ‘air goguenard à tous les mots. |
— Nis tonnons essi te bêtis palles, dit le baron en jetant un regard inquisitif sur le parfumeur. Vis foyez ke tit lai monte san melle !
— M. Birotteau veut-il déjeuner sans cérémonie avec nous? dit Delphine en montrant sa table somptueusement servie.
— Madame la baronne, je suis venu pour affaires et suis...
— Ui! dit le baron. Montame, bermeddez-vis te barler l'iffires ?
Delphine fit un petit mouvement d’assentiment en disant au baron :
— Allez-vous acheter de la parfumerie?
Le baron haussa les épaules et se retourna vers César au désespoir.
— Ti Dilet breind lei plis fiffe eindéred à vus, dit-il.
— Enfin, pensa le pauvre négociant, nous arrivons à la question.
— Afec sa leddre, vis affez tan mâ mésson eine grétid ki n'ed limidé ke bar lais pornes te ma brobre vorteine…
Le baume exhilarant que contenait l’eau présentée par l'ange à Agar dans le désert devait ressembler à la rosée que répandirent dans les veines du parfumeur ces paroles
:semi-françaises. Le fin baron, pour avoir des motifs de revenir sur des paroles bien données et mal entendues, lavait gardé l’horrible prononciation des juifs allemands qui se flattent de parler français.
| — Et vis aurez eine gomde gourand. Foici gommend
nÂs brocèterons, dit avec une bonhomie alsacienne le bon,
) le vénérable et grand financier.
Birotteau ne douta plus de rien, il était donneront et. savait que ceux qui ne sont pas disposés à obliger n’entrent jamais dans les détails de l'exécution.
— Che ne vis abbrendrai bas qu'aux crants gomme aux bedits ia Panque temante troisses zignadires. Tonc, fous verez tis 1ffts à l’ordre te nodre ami ti Dilet, et chi les enferrai leu chour même afec ma zignadire à la Panque, ei fis aurez à quadre hires le mondant iis iffits que vis aurez siscrits lei madin, ai au daux te la Panque. Tcheu ne feux ni quemmission, ni haissegomde, rienne, gar ch'aurai lé ponhire te vis êdre acréaple... Mais che mede eine gontission! dit-il en effleurant son nez de son index gauche par un mouvement d’une inimitable finesse.
— Monsieur le baron, elle est accordée d’avance, dit Bi-
rotteau qui crut à quelque prélèvement dans ses bénéfices.
— Eine. goniission à laguelle chaddache lei bli grant brisse, barce que che feusse kè montame ti Nichinguenne brenne, gomme ille la titte, tei leizons te moniame Pirôdôt.
— Monsieur le baron, ne vous moquez pas de moi, je vous en supplie!
— Meinnesir Pirôdôt, dit le financier d’un air sérieux, cesde gonfeni, fis nis infiderez à fodre brochain pal. Mon femme ed chalousse, ille feut foir fos habbardements, iond on li ha title eine pienne tcheneralle.
— Monsieur le baron!
— Oh! si vis nis revoussez, boind de gomde ! vis êdes en crant fafure. Vi! che sais kè vis affiez le brévet te la Seine ki a ti fenir.
— Monsieur le baron!
— Vis affiez la Pillartière, eine chendilomme ortinaire te la champre, pon Fentéheine, gomme vis ki fis edes vaite plesser… à Sainte.
— Au 13 vendémiaire, monsieur le baron. |
— Vis affiez meinnesir te Lassébette, meinnesir Fauqueleine te l'Agatemi… |
— Monsieur le baron!
— Eh! terleifle, ne zoyez pas si molesde, monsir l’atjouinde, chè abbris kè le roa affait tite kè fodre palle….
— Le roi? dit Birotteau qui n’en put savoir davantage.
Il entra familièrement un jeune homme dans l’appartement, et dont le pas, reconnu de loin par la belle Delphine de Nucingen, l'avait fait vivement rougir.
— Ponchour, mon cher te Marsay, dit le baron de Nucingen, brenez ma blace; il y a, M'a-t-on lite, eine monte fu tans mes bourreaux. Ché sais bourqui ! les mines te Wort- Schinne tonnent teux gabitaux de rendes! Vi, chai ressi les gomdes! Vis affez cend mille lifres de rende te plis, montame ti Nichinguenne. Vi birrez acheder tes cheindires ei adres papiaulles pour edre choli, gomme zi vis en affiez pesouin.
— Grand Dieu! les Ragon ont vendu leurs actions ! s’écria Birotteau.
— Qu'est-ce que ces messieurs? demanda le jeune élégant en souriant.
— Foilà, dit M. de Nucingen en se retournant, car il atteignait déjà la porte, elle me semple que ces bersonnes… Te Marsay, cezi ai mennesire Pirôdôt, vodre barfumire, ki tonne les palles t'eine manniffissence hassiatique, ai ke lei roa ha égorai….
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De Marsay prit son lorgnon et dit :
— Ah! c’est vrai, je pensais que cette figure ne m'était pas inconnue. Vous allez donc parfumer vos affaires de quelque vertueux cosmétique, les huiler?.…
— Ai pien, ces Rakkons, reprit le baron en faisant une grimace d'homme mécontent, afaient eine gomde chaïse moi, che les ai faforissés t'eine fordine, et ils n'ont bas si l’addentre eine chour te blis.
— Monsieur le baron! s’écria Birotteau.
Le bonhomme trouvait son affaire extrêmement obscure, et, sans saluer la baronne ni de Marsay, il courut après le banquier. M. de Nucingen était sur la première marche de l'escalier, le parfumeur l’atteignit au bas quand il entrait dans ses bureaux. En ouvrant la porte, M. de Nucingen vit un geste désespéré de cette pauvre créature qui se sentait enfoncer dans un gouffre, et il lui dit :
— Eh pien, c'esde andenti? foyesse ti Dilet, ai harranchez tit affec li.
Birotteau crut que de Marsay pouvait avoir de l’empire sur le baron, il remonta l'escalier avec la rapidité d'une hirondelle, se glissa dans la salle à manger où la baronne et de Marsay devaient encore se trouver : il avait laissé Delphine attendant son café à la crème. Il vit bien le café servi, mais la baronne et le jeune élégant avaient disparu. Le valet de chambre sourit à l’étonnement du parfumeur, qui descendit lentement l'escalier. César courut chez du Tillet, qui était, lui dit-on, à la campagne, chez madame Roguin. Le parfumeur prit un cabriolet et paya pour être conduit aussi promptement que par la poste à Nogent-sur-Marne, A Nogent-sur-Marne, le con-
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cierge apprit au parfumeur que monsieur et madame étaient repartis pour Paris. Birotteau revint brisé. Lorsqu'il raconta sa tournée à sa femme et à sa fille, il fut stupéfait de voir sa Constance, ordinairement perchée comme un oiseau de malheur sur la moindre aspérité commerciale, lui donnant les plus douces consolations et lui affirmant que tout irait bien.
Le lendemain, Birotteau se trouva dès sept heures dans la rue de du Tillet, au petit jour, en faction. Il pria le portier de du Tillet de le mettre en rapport avec le valet de chambre de du Tillet en glissant dix francs au portier. César obtint la faveur de parler au valet de chambre de du Tillet, et lui demanda de l’introduire auprès de du Tillet aussitôt que du Tillet serait visible, et il glissa deux pièces d’or dans la main du valet de chambre de du Tillet. Ces petits sacrifices et ces grandes humiliations, communes aux Courtisans et aux solliciteurs, lui perinirent d'arriver à son but. À huit heures et demie, au moment où son ancien commis passait une robe de chambre et secouait les idées confuses du réveil, bâillait, se détortillait, demandant pardon à son ancien patron, Birotteau se trouva face à face avec le tigre affamé de vengeance dans lequel il voulait voir son seul ami.
— Faites, faites, dit Birotteau.
— Que voulez-vous, mon bon César? dit du Tillet.
César livra, non sans d’affreuses palpitations, la réponse et les exigences du baron de Nucingen à l’inattention de du Tillet, qui l’entendait en cherchant son soufflet, en grondant son valet de chambre sur la maladresse avec laquelle il allumait le feu.
Le valet de chambre écoutait, César ne l'apercevait pas, mais il le vit enfin, s’arrêta confus, et reprit au coup d'éperon que lui donna du Tillet :
— Allez, allez, je vous écoute! dit le banquier distrait.
Le bonhomme avait sa chemise mouillée. Sa sueur se glaça quand du Tillet dirigea son regard fixe sur lui, lui laissa voir ses prunelles d'argent tigrées par quelques fils d’or, en le perçant jusqu’au cœur par une lueur diabolique.
— Mon ther patron, la Banque a refusé des effets de vous passés par la maison Claparon à Gigonnet, sans garantie, est-ce ma faute? Comment, vous, vieux juge consulaire, faites-vous de pareïlles boulettes? Je suis, avant tout, banquier. Je vous donnerai mon argent, mais je ne saurais exposer ma signature à recevoir un refus de la Banque. Je n'existe que par le crédit. Nous en sommes tous là. Voulez-vous de l'argent?
— Pouvez-vous me donner tout ce dont j’ai besoin?
— Cela dépend de la somme à payer! Combien vous faut-il?
— Trente mille francs.
— Beaucoup de tuyaux de cheminée qui me tombent sur la tête ! fit du Tillet en éclatant de rire.
En entendant ce rire, le parfumeur, abusé par le luxe
de du Tillet, voulut y voir le rire d’un homme pour qui -
la somme était peu de chose, il respira. Du Tillet sonna. — Faîtes monter mon caissier.
— ]l n’est pas arrivé, monsieur, répondit ie valet de chambre. | — Ces drôles-là se moquent de moil il est huit heures
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et demie, on doit avoir fait pour un million d'affaires à cette heure-ci.
Cinq minutes après, M. Legras monta.
— Qu’avons-nous en caisse ?
— Vingt mille francs seulement. Monsieur a donné l'ordre d’acheter pour trente mille francs de rente au comptant, payables le 15.
— C'est vrai, je dors encore.
| Le caissier regarda Birotteau d’un air louche et sortit.
— Si la vérité était bannie de la terre, elle confierait son dernier mot à un caissier, dit du Tillet. N’avez-vous pas un intérêt chez le petit Popinot, qui vient de s'établir? dit-il après une horrible pause pendant laquelle la sueur perla sur le front du parfumeur.
— Oui, dit naïvement Birotteau, croyez-vous que vous pourriez m’escompter sa ‘signature pour une somme importante ?
— Apportez-moi cinquante mille francs de ses acceptations, je vous les ferai faire à un taux raisonnable chez un certain Gobseck, irès-doux quand ïl a beaucoup de fonds à placer, et il en a.
Birotteau revint chez lui navré, sans s'apercevoir que les banquiers se le renvoyaient comme un volant sur des raquettes; mais Constance avait déjà deviné que tout crédit étaii impossible. Si déjà trois banquiers avaient refusé, tous devaient s'être questionnés sur un homme aussi en vue que l’adjoint, et conséquemment la Banque de France n’était plus une ressource.
— Essaye de renouveler, dit Constance, et va chez M. Ciaparon, ton coassocié, enfin chez tous ceux à qui tu
as remis les effets du 15, et propose des renouvellements. Il sera toujours temps de revenir chez les escompteurs avec du papier Popinot.
— Demain le 13! dit Birotteau tout à fait Dane Suivant l'expression de son prospectus, il jouissait d’un
tempérament sanguin qui consomme énormément par les
émotions ou par la pensée, et qui veut absolument du sommeil pour réparer ses pertes. Césarine emmena son père dans le salon et lui joua pour le récréer le Songe de Rousseau, très-joli morceau d’Hérold, et Constance travaillait auprès de lui. Le pauvre homme se laissa aller la tête sur une ottomane, et, toutes les fois qu’il levait les yeux sur sa femme, il la voyait un doux sourire sur les lèvres: il s’endormit ainsi.
— Pauvre homme! dit Constance, à quelles tortures il est réservé! pourvu qu’il y résiste!
— Eh! qu’'as-tu, maman? dit Césarine en voyant sa mère en pleurs.
— Chère fille, je vois venir une faillite. Si ton père est obligé de déposer son bilan, il faudra n’implorer la pitié de personne. Mon enfant, sois préparée à devenir une simple fille de magasin. Si je te vois prenant ton parti ‘courageusement, j'aurai la force de recommencer la vie. - Je connais ton père, il ne soustraira pas un denier, jabandonnerai mes droits, on vendra tout ce que nous possé- : dons. Toi, mon enfant, porte demain tes bijoux et ta | garde-robe chez ton oncle Pillerault, car tu n’es obligée à rien.
Césarine fut saisie d’un effroi sans bornes en entendant ces paroles dites avec une simplicité religieuse. Eile
forma le projet d’aller trouver Anselme, mais sa aélicatesse l’en empêcha.
Le lendemain, à neuf heures, Birotteau se trouvait rue de Provence, en proie à des anxiétés tout autres que celles par lesquelles il avait passé. Demander un crédit est une action toute simple en commerce. Tous les jours, en entreprenant une affaire, il est nécessaire de trouver des Capitaux; mais demander des renouvellements est, dans la jurisprudence commerciale, ce que la police correctionnelle est à la cour d’assises, un premier pas vers la faillite, comme le délit mène au crime. Le secret de votre impuissance et de votre gêne est en d’autres mains que les vôtres. Un négociant se met pieds et poings liés à la disposition d’un autre négociant, et la charité n’est pas une vertu pratiquée à la Bourse.
Le parfumeur, qui jadis levait un œil si ardent de confiance en allant dans Paris, maintenant affaibli par Les | doutes, hésitait à entrer chez le banquier Claparon; il * commençait à comprendre que chez les banquiers lé cœur n’est qu'un viscère. Claparon lui semblait si brutal dans sa grosse joie et il avait reconnu chez lui tant de mauvais ion, qu'il tremblait de l’aborder.
— 1] est plus près du peuple, il aura peut-être plus d'âme ! |
Tel fut le premier mot accusateur que la rage de sa position lui dicta. .
César puisa sa dernière dose de courage au fond de son âme, et monta l'escalier d’un méchant petit entre-sol aux fenêtres duquel il avait guigné des rideaux verts jaunis par le soleil, 11 lut sur la porte le mot BUREAUX gravé en
noir sur un ovale en cuivre; il frappa, personne ne répondit, il entra. Ces lieux plus que modestes sentaient la misère, l’avarice ou la négligence. Aucun employé ne se montra derrière les grillages en laiton placés à hauteur d'appui sur des boiseries de bois blanc non peint qui servaient d'enceinte à des tables et à des pupitres en bois noirci. Ges bureaux déserts étaient encombrés d’écritoires où l’encre moisissait, de plumes ébouriffées comme des gamins, tortillées en forme de soleils; enfin, couverts de cartons, de papiers, d’imprimés, sans doute inutiles. Le parquet du passage ressemblait à celui d’un parloir de pension, tant il était râpé, sale et humide. La seconde pièce, dont la porte était ornée du mot caisse, s’harmoniait avec les sinistres facéties du premier bureau. Dans un coin, il se trouvait une grande cage en bois de chêne treillissée en fil de cuivre, à chatière mobile, garnie d’une énorme malle en fer, sans doute abandonnée aux cabrioles des rats. Cette cage, dont la porte était ouverte, contenait encore un bureau fantastique et son fauteuil ignoble, troué, vert, à fond percé dont le crin s’échappait, cornme la perruque du patron, en mille tire-bcuchons égrillards. Gette pièce, évidemment autrefois le salon de l'appartement avant qu’il fût converti en bureau de ban- | que, offrait pour principal ornement une table ronde revêtue d’un tapis en drap vert autour de laquelle étaient de vieilles chaises en maroquin noir et à clous dédorés. La cheminée, assez élégante, ne présentait à l'œil aucune des morsures noires que laisse le feu; sa plaque était propre; sa glace, injuriée par les mouches, avait un air mesquin, d'accord avec une pendule en bois d’acajou
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-qui provenait de la vente de quelque vieux notaire et qui
ennuyait le regard, attristé déjà par deux flambeaux sans bougie et par une poussière gluante. Le papier de tenture, gris de souris, bordé de rose, annonçait par des teintes fuligineuses le séjour malsain de quelques fumeurs. Rien ne ressemblait si bien au salon banal que les journaux appellent cabinet de rédaction. Birotteau, craignant d’être indiscret, frappa trois coups brefs à la porte opposée à celle par laquelle il était entré.
— Entrez! cria Claparon, dont la tonalité révéla la distance que sa voix avait à parcourir et le vide de cette pièce où le parfumeur entendait petiller un bon feu, mais où le banquier n'était pas. |
Cette chambre lui servait en effet de cabinet particulier. Entre la fastueuse audience de Keller et la singulière insouciance de ce prétendu grand industriel, il y avait toute la différence qui existe entre Versailles et le wigwam d’un chef de Hurons. Le parfumeur avait vu les grandeurs de la Banque, il allait en voir les gamineries.
Couché dans une sorte de bouge oblong pratiqué derrière le cabinet, et où les habitudes d’une vie insoucieuse avaient abîmé, sali, graissé, perdu, confondu, déchiré, ruiné tout un mobilier à peu près élégant dans sa primeur, Claparon, à l’aspect de Birotteau, s'enveloppa dans sa robe de chambre crasseuse, déposa sa pipe, et tira les rideaux du lit avec une rapidité qui fit suspecter . ses mœurs par l’innocent parfumeur.
— Asseyez-vous, monsieur, dit ce simulacre de ban- i quier.
Claparon, sans perruque et la tête enveloppée dans un