‹ Grandeur et décadence de César BirotteauChapitre 37 sur 45 · UE · texte numérisé non relu

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foulard mis de travers, parut d’autant plus hideux à Biroteau que la robe de chambre, en s’entr’ouvrant, laissa voir une espèce de maillot en laine blanche tricotée, rendue brune par un usage infiniment trop prolongé.

— Voulez-vous déjeuner avec moi? dit Claparon, en se

rappelant le bal du parfumeur et voulant autant prendre

sa revanche que lui donner le change par cette invitation.

En effet, une table ronde, débarrassée à la hâte de ses papiers, accusait une jolie compagnie en montrant un pâté, des huîtres, du vin blanc, et les vulgaires rognons sautés au vin de Champagne figés dans leur sauce. Devant le foyer à charbon de terre, le feu dorait une omelette aux truffes. Enfin, deux couverts et leurs serviettes tachées par le souper de la veille eussent éclairé l'innocence la plus pure. En homme qui se croyait habile, Claparon insista malgré les refus de Birotteau.

— Je devais avoir quelqu'un, mais ce quelqu'un s’est dégagé, s’écria le malin voyageur de manière à se faire encendre d’une personne qui se serait ensevelie dans ses couvertures. |

— Monsieur, dit Birotteau, je viens uniquement pour affaires, et je ne vous tiendrai pas longtemps.

— Je suis accablé, répondit Claparon en montrant un secrétaire à cylindre et des tables encombrés de papiers, on ne me laisse pas un pauvre moment à moi. Je ne

reçois que le samedi, mais pour vous, cher monsieur, on

y est toujours ! Je ne trouve plus le temps d’aimer ni de fläner, je perds le sentiment des affaires, qui, pour reprendre son vif, veut une oisiveté savamment calculée. On ne me voit plus sur les boulevards, occupé à ne rien

faire. Bah! les affaires m’ennuient, je ne veux plus entendre parler d’affaires, j'ai assez d'argent et n'aurai jamais assez de bonheur. Ma foi, je veux voyager, voir l'Italie! Oh! chère Italie! belle encore au milieu de ses revers, adorable terre où je rencontrerai sans doute une ltalienne molle et majestueuse! j'ai toujours aimé les Italiennes! Avez-vous jamais eu une Italienne à vous? Non. Eh bien, venez avec moi en Italie. Nous verrons Venise, séjour des doges, et bien mal tombée aux mains inintelligentes de l'Autriche, où les arts sont inconnus! Bah! laissons les affaires, les canaux, les emprunts et les gouvernements tranquilles. Je suis bon prince quand j'ai le gousset garni. Tonnerre! voyageons.

— Un seul mot, monsieur, et je vous laisse, dit Birotteau. Vous avez passé mes effets à M. Bidault. — Vous voulez dire Gigonnet, ce bon petit Gigonnet,

un homme coulant... comme un nœud.

— Oui, reprit César. Je voudrais... et en ceci je compte sur votre honneur et votre délicatesse.

Claparon s’inclina.

— Je voudrais pouvoir renouveler.

— Impossible, répondit nettement le banquier, je ne suis pas seul dans l'affaire. Nous sommes réunis en con- ! seil, une vraie chambre, mais où l’on s'entend comme des lardons en poêle. Ah diable! nous délibérons. Les terrains de la Madeleine ne sont rien, nous opérons ailleurs. Eh! cher monsieur, si nous ne nous étions pas engagés dans les Champs-Élysées, autour de la Bourse qui va s'achever, dans le quartier Saint-Lazare et à Tivoli, nous ne serions pas, comme dit le gros Nucingen, dans

les ifires. Qu'est-ce que c’est donc que la Madeleine ? une petite souillon d'affaire. Prrr! nous ne carotions pas, mon bravé, dit-il en frappant sur le ventre de Birotteau et lui serrant la taille. Allons, voyons, déjeunez, nous causerons, reprit Claparon afin d’adoucir son refus.

— Volontiers, dit Birotteau.— Tant pis pour le convive, pensa le parfumeur en méditant de griser Claparon afin d'apprendre quels étaient ses vrais associés dans une affaire qui commençait à lui paraître ténébreuse.

— Bon! — Victoire! cria le banquier.

À ce cri parut une vraie Léonarde, attifée comme une marchande de poisson.

— Dites à mes commis que je n’y suis pour personne, pas même pour Nucingen, les Keller, Gigonnet et autres!

— ]l n’y a que M. Lempereur de venu.

— Il recevra le beau monde, dit Claparon. Le fretin ne passera pas la première pièce. On dira que je médite un coup... de vin de Champagne.

Griser un ancien commis voyageur est la chose impossible. César avait pris la verve de mauvais ton pour les symptômes de l'ivresse, quand il essaya de confesser son associé.

— Cet infâme Roguin est toujours avec vous, dit Birotteau, ne devriez-vous pas lui écrire d’aider un ami qu’il a compromis, un homme avec lequel il dinait tous les dimanches et qu’il connaît depuis vingt ans ?

— Roguin?... un sot! sa part est à nous. Ne soyez pas triste, mon brave, tout ira bien. Payez le 15, et la première fois nous verrons! Quand je dis nous verrons... (un verre de vin!) les fonds ne me concernent en au-

cune manière. Ah! vous ne payeriez pas, je ne vous ferais point la mine, je ne suis dans l'affaire que pour une commission sur les achats et pour un droit sur les réalisations; moyennant quoi, je manœuvre les propriétaires.… Comprenez-vous? vous avez des associés solides, aussi n'ai-je pas peur, mon cher monsieur. Aujourd’hui, les affaires se divisent! Une affaire exige le concours de tant de capacités! Mettez-vous avec nous dans les affaires? Ne carottez pas avec des pots de pommade et des peignes : mauvais! mauvais! Tondez le public, entrez dans la spéculation.

— La spéculation? dit le parfumeur, quel est ce commerce ?

.— C'est le commerce abstrait, répondit Claparon, un commerce qui restera secret pendant une dizaine d’années encore, au dire du grand Nucingen, le Napoléon de la finance, et par lequel un homme embrasse les totalités des chiffres, écrème les revenus avant qu’ils existent, une conception gigantesque , une façon de mettre l'espérance en coupes réglées, enfin une nouvelle cabale!.

Nous ne sommes encore que dix ou douze têtes fortes ini-. tiées aux secrets Cabalistiques de ces magnifiques com. binaisons.

César ouvrait les yeux et les oreilles en essayant de comprendre cette phraséologie composite. À

= — Écoutez, dit Claparon après une pause, de sem-| : blables coups veulent des hommes. 1l y a l’homme à * idées qui n’a pas le sou, Comme tous les gens à idées. Ces gens-là pensent et dépensent, sans faire attention à rien. Figurez-vous un cochon qui vague dans un bois à

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truffes! Il est suivi par un gaillard, l'homme d'argent, qui attend le grognement excité par la trouvaille. Quand l’homme à idées a rencontré quelque bonne affaire, l’homme d’argent lui donne alors une tape sur l'épaule et lui dit : « Qu'est-ce que c'est que ça? Vous vous mettez dans la gueule d’un four, mon brave, vous n’avez pas les reins assez forts; voilà mille francs, et laissez-moi mettre en scène cette affaire. » Bon! le banquier convoque alors les industriels. « Mes amis, à l'ouvrage! des prospectus! la blague à mort! » On prend des cors de chasse et on crie à son de trompe : « Cent mille francs pour cinq sous! » ou cinq sous pour cent mille francs, des mines d’or, des mines de charbon... Enfin tout l’esbrouffe du commerce. On achète l’avis des hommes de science ou d'art, la parade se déploie, le public entre, il en a pour son argent, la recette est dans nos mains. Le cochon est chambré sous son toit avec des pommes de terre, et les autres se chafriolent dans les billets de banque. Voilà, mon cher monsieur. Entrez dans les affaires. Que voulez-vous être? cochon, dindon, paillasse ou millionnaire ? Réfléchissez à ceci : je vous ai formulé la théorie des emprunts modernes. Venez me voir, vous trouverez un bon garçon toujours jovial. La jovialité française, grave et légère tout à la fois, ne nuit pas aux affaires, au contraire! Des hommes qui trmquent sont bien faits pour se comprendre! Allons! encore un verre de vin de Champagne? il est soigné, allez! Ce vin est envoyé par un homme d'Épernay même, à qui j'en ai bien fait véndre, et à bon prix (J'étais dans les vins). Il se montre reconnaissant et se souvient de moi dans ma prospérité. C’est rare.

Birotteau, surpris de la légèreté, de lingouciance de cet homme à qui tout le monde accordait une profondeur

étonnante et de la capacité, n’osait plus le questionner. . à

Dans l'excitation brouillonne où l’avait mis le vin de Champagne, il se souvint cependant d’un nom qu'avait prononcé du Tillet, et demanda quel était et où demeurait M. Gobseck, banquier.

— En seriez-vous là, mon cher monsieur? dit Claparon. Gobseck est banquier comme le bourreau de Paris est médecin, Son premier mot est le cinquante pour cent; il est de l’école d'Harpagon : il tient à votre disposition: des serins des Canaries, des boas empaillés, des fourrures en été, du nankin en hiver. Etiquelles valeurs lui présenteriez-vous? Pour prendre votre papier nu, il faudrait lui déposer votre femme, votre fille, votre parapluie, tout, jusqu’à votre carton à chapeau, vos socques (vous donnez dans le socque articulé), pelles, pincettes et le bois que vous avez dans vos caves! Gobseck! Gobseck!: vertu du malheur! qui vous a indiqué cette guillotine financière ?

— M. du Tillet.

— Ah! le drôle, je le reconnais. Nous avons. été jadis amis. Si nous nous sommes brouillés à ne pas nous saluer, croyez que ma répulsion est fondée : il m'a laissé lire au fond de son âme de boue, et il m'a mis mal: à mon: aise pendant le beau bal que vous nous avez donné; je ne puis pas le sentir, avec son air fat, parce qu’il a une notaresse! J'aurai des marquises, moi, quand je voudrai, et il n'aura jamais mon estime, lui! Ah! mon estime est une princesse qui ne le génera jamais dans son lit. Vous êtes un farceur, dites donc, gros père, nous flanguer un bal,

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et, deux mois après, demander des renouvellements!

Vous pouvez aller très-loin. Faisons des affaires ensemble. -Vous avez une réputation, elle me servira. Oh! du Tillet était né pour comprendre Gobseck. Du Tillet finira mal sur

la place. Sil est, comme on le dit, le mouton de ce vieux ; ” Gobseck, il ne peut pas aller loin. Gobseck est dans le coin de sa toile, tapr comme une vieille araignée qui a fait le tour du monde. Tôt ou tard, zut! l’usurier siffle son homme comme moi ce verre de vin. Tant mieux! Du Tillet m’a joué un tour... où! un tour pendable.

Après une heure et demie employée à des bavardages qui n'avaient aucun sens, Birotteau voulut partir envoyant l’ancien commis voyageur prêt à lui raconter l’aventure d’un représentant du peuple à Marseille, amoureux d’une actrice qui jouait le rôle de la belle Arsène! et que le parterre royaliste sifflait.

— Il se lève, dit Claparon, et se dresse dans sa loge : Ariè qui l'a siblée... ew!... Si c'est oune femme, je l'amprise; si c'est oune homme, nous se verrons ; si c'est ni l’un ni l’autle, que le troun di Diou le cure’... Savez-vous comment a fini l’aventure ? |

— Adieu, monsieur, dit Birotteau.

— Vous aurez à venir me voir, lui dit alors Claparon. La première broche Cayron nous est revenue avec protêt, et je suis endosseur, j'ai remboursé, Je vais envoyer chez vous, car les affaires avant tout.

. Birotteau se sentit atteint aussi avant dans le cœur par - cette froide et grimacière obligeance que par la dureté de Keller et par la raillerie allemande de Nucingen. La familiarité de cet homme et ses grotesques confidences allu-

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mées par le vin de Champagne avaient flétri l'âme de . l'honnête parfumeur, qui crut sortir d’un mauvais lieu : financier. Il descendit l'escalier, se trouva dans les rues, sans savoir où il allait. 11 continua les boulevards, atteignit la rue Saint-Denis, se souvint de Molineux, et se dirigea vers la cour Batave. I1 monta l'escalier sale et tortueux que naguère il avait monté glorieux et fier. — 11 se rappela la mesquine àpreté de Molineux, et frémit d’avoir à limplorer. Comme lors de la première visite du parfumeur, le propriétaire était au coin de son feu, mais digérant son déjeuner; Birotteau lui formula sa demande.

— Renouveler un effet de douze cents francs? dit Molineux en exprimant une railleuse incrédulité. Vous n’en êtes pas là, monsieur, Si vous n’avez pas douze cents francs le 45 pour payer mon billet, vous renverrez donc ma quittance de loyer impayée? Ah! j'en serais fâché, je n'ai pas la moindre politesse en fait d'argent, mes loyers sont mes revenus. Sans cela, avec quoi payerais-je ce que je dois? Un commerçant ne désapprouvera pas ce principe salutaire. L'argent ne connaît personne; il n’a pas d'oreilles, l'argent; il n’a pas de cœur, l'argent. L'hiver est rude, voilà le bois renchéri, Si vous ne payez pas le 15, le 46 un petit commandement, à midi. Bah! le bonhomme Mitral, votre huissier, est le mien, il vous enverra son commandement sous enveloppe avec tous les égards dus à votre haute position.

— Monsieur, je n'ai jamais reçu d’assignation pour mon compte, dit Birotteau.

— [] y a commencement à tout, dit Molineux.

Consterné par la nette férocité de ce petit vieillard,

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le parfumeur fut abattu, car il entendit le glas de la faillite tintant à ses oreilles. Chaque tintement réveillait le souvenir des dires que sa jurisprudence impitoyable lui avait suggérés sur les faillites, Ses opinions se dessinaient en traits de feu sur la molle substance de son cerveau.

— À propos, dit Molineux, vous avez oublié de mettre sur vos effets : Valeur reçue en loyers, ce qui peut conserver mon privilége.

— Ma position me défend de rien faire au détriment de mes créanciers, dit le parfumeur, hébété par la vue du précipice entr'ouvert.

— Bon, monsieur, très-bien; je croyais avoir tout appris en matière de location avec MM. les locataires, J'apprends par vous à ne jamais recevoir d'effets en payement. Ah! | je plaiderai, car votre réponse dit assez que vous manquerez à votre signature. L'espèce intéresse tous les propriétaires de Paris.

Birotteau sortit dégoûté de la vie. Il est dans la nature de ces âmes tendres et molles de se rebuter à un premier refus, de même qu’un premier succès les encourage. César n’espéra plus que dans le dévouement du petit Popinot, auquel il pensa naturellement en se trouvant au marché des Innocents.

— Le pauvre enfant, qui m'eût dit cela quand, il ya six semaines, aux Tuileries, je le lançais!

Il était environ quatre heures, moment où les magistrats quittent le Palais. Par hasard, le juge d'instruction était venu voir son neveu, Ce juge, l’un des esprits les plus perspicaces en fait de morale, avait une seconde vue qui lui permettait de voir les intentions secrètes, de recon-

naître le sens des actions humaines les:plus indifférentes, les germes d’un crime, les racines d’un délit; et il regarda Birotteau sans que Birotteau s'en doutàt. Le parfumeur, contrarié de trouver l'oncle auprès du neveu, lui parut gêné, préoccupé, pensif. Le petit Popinot, toujours affairé, la plume à l’oreille, fut comme toujours à plat ventre devant le père de sa Césarine, Les phrases banales dites par César à son associé parurent au juge être les paravents d’une demande importante. Au iieu de partir, le rusé magistrat resta chez son neveu malgré son neveu, car il avait calculé que le parfumeur essayerait de:se dé-

. barrasser de lui en se retirant lui-même. Quand Birotteau

partit, le juge s’en alla, maïs il remarqua Birotteau flâänant dans la partie de la rue des Cinq-Diamants qui mène à la rue Aubry-le-Boucher. Cette minime circonstance donna des soupçons au vieux Poninot sur les intentions de César, il sortit alors rue des Lombards, et, quand il eut vu le parfumeur rentré chez Anselme, il y revint promptement.

— Mon cher Popinot, avait dit César à son associé, je viens te demander un service.

— Que faut-il faire? dit Popinot avec une généreuse ardeur.

— Ah! tu me sauves la vie! s’écria le bonhomme, heureux de cette chaleur de cœur qui scintillait au milieu des glaces où il voyageait depuis vingt-cinq jours. Il faudrait me régler cinquante mille francs en comptant sur ma portion de bénéfices, nous nous ‘entendrions pour le payement.

Popinot regarda fixement César, César baissa les veux. En ce moinent, le juge reparut.

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