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CÉSAR BIRODTEAU ai
— Mon enfant... — Ah! pardon, monsieur Birotteau ! — Mon enfant, j'ai oublié de te dire.
- Et par le geste impérieux des magistrats, le juge attira son neveu dans la rue, et le força, quoiqu’en veste et tête nue, à l’écouter en marchant vers la rue des Lombards.
— Mon neveu, ton ancien patron pourrait se trouver dans des affaires tellement embarrassées, qu’il Jui fallût en venir à déposer son bilan. Avant d'arriver là, les hommes qui comptent quarante ans de probité, les hommes les plus vertueux, dans le désir de conserver leur honneur, imitent les joueurs les plus enragés ; 1ls sont capables de tout : ils vendent leurs femmes, trafiquent de leurs filles, compromettent leurs meilleurs amis, mettent en gage ce qui ne leur appartient pas; ils vont au jeu, deviennent comédiens, menteurs ; ils savent pleurer. Enfin, j'ai vu les choses les plus extraordinaires. Toi-même as été
témoin de la bonñomie de Roguin, à qui on aurait donné
le bon Dieu sans confession. Je n’applique pas ces conclusions rigoureuses à M. Birotteau, je le crois honnête ; mais, s’il te demandait de faire quoi que ce soit qui fût contraire aux lois du commerce, comme de souscrire des effets de complaisance et dette lancer dans un système de
circulations, qui, selon moi, est un commencement de
friponnerie, car c’est la fausse monnaie du papier, pro- :
mets-moi de ne rien signer sans me consulter. Songe que, si tu aimes sa fille, il ne faut pas, dans l'intérêt même de ta passion, détruire ton avenir. Si M. Birotteau doit tomber, à quoi bon tomber tous deux? N'est-ce pas vous priver l’un et l’autre de toutes les chances de ta maison de commerce, qui sera son refuge?
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— Merci, mon oncle : à bon entendeur salut, dit Popi-
not, à qui la navrante exclamation de son patron fut alors expliquée.
Le marchand d'huiles fines et autres rentra dans sa sombre boutique, le front soucieux. Birotteau remarqua ce changement.
— Faites-moi l'honneur de monter dans ma chambre, nous y serons mieux qu'ici. Les commis, quoique trèsoccupés, pourraient nous entendre.
Birotteau suivit Popinot, en proie aux anxiétés du coridamné entre la cassation de son arrêt ou le rejet de son pourvoi.
— Mon cher bienfaiteur, dit Anselme, vous ne doutez pas de mon dévouement, il est aveugle. Permettez-moi seulement de vous demander si cette somme vous sauve entièrement, si ce n’est pas seulement un retard à quelque catastrophe, et alors à quoi bon m’entraîner? Il vous faut des billets à quatre-vingt-dix jours. Eh bien, dans trois mois, il me sera certes impossible de les payer.
Birotteau, pâle et solennel, se leva, regarda Popinot.
Popinot, épouvanté, s’écria : :
— Je les ferai si vous voulez.
— Ingrat! dit le parfumeur, qui usa du reste de ses forces pour jeter ce mot au front d'Anselme comme une marque d’infamie.
Birotteau marcha vers la porte et sortit. Popinot, revenu de la sensation que ce mot terrible produisit sur lui, se jeta dans lescalier, courut dans la rue, mais il ne trouva point le parfumeur. L'amant de Césarine entendit toujours ce formidable arrêt, il eut constamment sous les
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yeux la figure décomposée du pauvre César : il vécut enfin, comme Hamlet, avec un épouvantable spectre à ses côtés.
Birotteau tourna dans les rues de ce quartier comme un homme ivre. Cependant, il finit par se trouver sur le quai, le suivit et alla jusqu’à Sèvres, où il passa la nuit dans une auberge, insensé de douleur; et sa femme, effrayée, n'osa le faire chercher nulle part. En semblable occurrence, une alarme imprudemment donnée est fatale, La sage Constance immola ses inquiétudes à la réputation commerciale ; elle attendit pendant toute la nuit, entremêlant ses prières aux alarmes. César était-il mort? Étaitil allé faire quelque course en dehors de Paris, à la piste d’un dernier espoir ? Le lendemain matin, elle se conduisit comme si elle connaissait les raisons de cette absence : mais elle manda son oncle et le pria d'aller à la Morgue, en voyant qu’à cinq heures Birotteau n’était pas revenu. Pendant ce temps, la courageuse créature était à son comptoir, sa fille brodait auprès d’elle, Toutes deux, le visage composé, ni triste ni souriant, répondaient au public. Quand Pillerault revint, il revint accompagné de César. Au retour de la Bourse, il l’avait rencontré dans le Palais-Royal, hésitant à monter au jeu. Ge jour était le 14.
, À dîner, César ne put manger. L’estomac, trop violemment
contracté, rejetait les aliments. L’après-dinée fut encore horrible. Le négociant éprouva, pour la centième fois,
une de ces affreuses alternatives d’espoir et de désespoir
qui, en faisant monter à l’âme toute la gamme des sensa-
tions joyeuses et la précipitant à la dernière des sensations
de la douleur, usent ces natures faibles, Derville, avoué
de Birotteau, vint et s'élança dans le salon splendide où
madame César reienait de tout son pouvoir son pauvré mari, qui voulait aller se coucher au cinquième étage « pour ne pas voir les monuments de ma folie! » disait-il : — Le procès est gagné, dit Derville.
À ces mois, la figure crispée de César se détendit, mais sa joie.effraya l'oncle Pillerault et Derville. Les femmes
sortirent épouvantées pour aller pleurer dans la chambre
de Césarine.
— Je puis emprunter alors? s’écria le parfumeur.
— Ce serait imprudent, dit Derville, ils interjettent appel, la cour peut réformer le jugement; mais en un mois nous aurons arrêt.
— Un mois!
César tomba dans un assoupissement dont personne ne tenta de le tirer. Cette espèce de catalepsie retournée, pendant laquelle le corps vivait et souffrait, tandis que les fonctions de l'intelligence étaient suspendues, ce répit donné par le hasard fut regardé comme un bienfait de Dieu par Constance, par Césarine, par Pillerault et Derville, qui jugèrent bien. Birotteau put ainsi supporter les déchirantes émotions de la nuit. Il était dans une bergère au coin de la cheminée; à l’autre coin se tenait sa femme, qui l’observait attentivement, un doux sourire sur les lèvres, un de ces sourires quiprouvent que les femmes sont plus près que les hommes de la nature angélique, en ce qu’elles savent mêler une tendresse infinie à la plus entière compassion, secret qui n'appartient qu'aux anges aperçus dans quelques rêves providentiellement semés à de longs intervalles dans la vie humaine. Césarine, assise sur un
petit tabouret, était aux pieds de sa mère, et frôlait de
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temps en temps avec sa chevelure les maïns de son père en lui faisant une caresse où elle essayait de mettre les idées que, dans ces crises, la voix rend importunes.
. Assis dans son fauteuil comme le chancelier de l'Hôpital ‘est dans le sien au péristyle de la Chambre des députés, Pillerault, ce philosophe prêt à tout, montrait sur sa figure cette intelligence gravée au front des sphinx égyptiens, et causait avec Derville à voix-basse. Constance avait été d’avis de consulter lavoué, dont la discrétion n’était pas à suspecter. Ayant son bilan écrit dans sa tête, elle avait exposé sa situation à l'oreille de Derville. Après une conférence d’une heure environ, tenue sous les yeux du parfumeur hébété, l’avoué hocha la tête en regardant Pillerault.
— Madame, dit-il avec l'horrible sang-froid des gens d’affaires, il faut déposer. En supposant que, par un artifice quelconque, vous arriviez à payer demain, vous devez : solder au moïns trois cent mille francs avant de pouvoir emprunter sur tous vos terrains. À un passif de cinq cent cinquante mille francs, vous opposez un actif très-beau, très-productif, mais non réalisable, vous succomberez dans un temps donné. Mon avis est qu'il vaut mieux sauter par la fenêtre que.de se laisser rouler dans lPescalier.
— C’est mon avis aussi, mon enfant, dit Pillerault.
Derville fut reconduit par madame César et par Pillerault.
— Pauvre père, dit Césarine, qui se leva doucement pour mettre un baiser sur le front de César. — Anselme n’a donc rien pu? demanda-t-elle quand son oncle et sa mère revinrent.
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— Ingrat! s'écria César, frappé par ce nom dans le seuil endroit vivant de son souvenir, comme une touche de piano dont le marteau va frapper sa corde.
Depuis le moment où ce mot lui fut jeté comme un anathème, le petit Popinot n’avait pas eu un moment de sommeil ni un instant de tranquillité. Le malheureux enfant maudissait son oncle, il était allé le trouver. Pour faire capituler cette vieille expérience judiciaire, il avait déployé
l’éloquence de lamour, espérant séduire l’homme sur
qui les paroles humaines glissaient comme l’eau sur une toile cirée, un juge!
. — Commercialement parlant, lui dit-il, l'usage permet à l’associé gérant de régler une certaine somme à l'associé commanditaire par anticipation sur les bénéfices, et notre société doit en réaliser. Tout examen fait de mes affaires, je me sens les reins assez forts pour payer quarante mille francs en trois mois! La probité de M. César permet de croire que ces quarante mille francs vont être employés à solder ses billets. Ainsi les créanciers, s’il y a faillite, n'auront aucun reproche à nous adresser! D'ailleurs, mon oncle, j'aime mieux perdre quarante mille francs que de perdre Césarine. Au moment où je parle, elle est sans doute instruite de mon refus, et va me mésestimer. J’ai promis de donner mon sang pour mon bienfaiteur! Je suis dans le cas d’un jeune matelot qui doit sombrer en tenant la main de son capitaine, du soldat qui doit pénir avec son général.
— Bon cœur et mauvais négociant, tu ne perdras pas mon estime, dit le juge en serrant la main de son neveu. J'ai beaucoup pensé à ceci, reprit-il, je sais que tu es
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— Ah! mon oncle, si vous en avez trouvé le moyen, vous me sauvez l'honneur.
— Avance à Birotteau cinquante mille francs en faisant
. un acte de réméré relatif à ses intérêts dans votre huile, qui est. devenue comme une propriété, je te rédigerai l'acte.
Anselme embrassa son oncle, retourna chez lui, fit pour cinquante mille francs d'effets, et courut de la rue des Cinq-Diamants à la place Vendôme, en sorte qu’au moment où Césarine, sa mère et leur oncle Pillerault regardaient le parfumeur, surpris du ton sépulcral avec lequel il avait prononcé ce mot : « Ingrat! » en réponse à la question de sa fille, la porte du salon s’ouvrit et Popinot parut.
— Mon cher et bien-cimé patron, dit-il en s’essuyant le front baigné de sueur, voilà ce que vous m'avez demandé. |
Il tendit les billets.
— Oui, j'ai bien étudié ma position, n’ayez aucune peur, je payerai; sauvez, sauvez votre honneur!
— J'étais bien sûre de lui, s’écria Césarine en saisissant la main de Popinot et la serrant avec une force convulsive.
Madame César embrassa Popinot. Le parfumeur se dressa comme un juste entendant la trompette du jugement dernier, il sortait comme d'une tombe! puis il avança la main par un mouvement frénétique pour saisir les cinquante papiers timbrés.
— Un instant! dit le terrible oncle Pillerault en arra chant les billets de Popinot, un instant!
Les quatre personnages qui composaient cette famille, César et sa femme, Césarine et Popinot, étourdis par Paction de leur oncle et par son accent, le regardèrent avec terreur déchirant les billets et les jetant dans le feu, qui les consuimna sans qu'aucun d’eux les arrêtàt au passage,
— Mon oncle!
— Mon oncle!
— Mon oncle!
— Monsieur!
Ce fut quatre voix, quatre cœurs en un seul, une effrayante unanimité. L'oncle Pillerault prit le petit Popinot par le cou, le serra sur son eœur «et le baisa au front.
— Tu es digne de l’adoration de tous ceux qui ont du cœur, lui dit-il, Si tu aimais ma fille, eût-elle un million, n’eusses-tu rien.que:ça (il montra des cendres noires des effets), si elle t’aimait, vous seriez mariés dans quinze
jours. Ton patron, dit-il en désignant César, est fou. — …
Mon neveu, repritle grave Pillerault en s'adressant au parfumeur, mon neveu, plus d'illusions! On'doit faire les affaires avec des écus et non avec des sentiments, Geci est sublime, mais inutile. J'ai passé deux heures à la Bourse, tu n’as pas pour deux liards de crédit; tout le monde parlait de ton désastre, de rencuvellements refusés, de tes tentatives auprès de plusieurs banquiers, de leurs refus, de tes folies, six étages montés pour aller trouver un propriétaire bavard comme une pie afin de renouveler douze cents francs, ton bal donné pour cacher
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| CÉSAR BIROTTEAU, Da
ta gêne... On va jusqu'à dire que tu n’avais rien chez
Roguin. Selon vos ennemis, Roguin est un prétexte. Un
de mes amis, chargé de tout apprendre, est venu confirmer mes soupçons. Chacun pressent l'émission des effets Popinot, tu las établi tout exprès pour en faire une planche à billets. Enfin, toutes les calomnies et les médisances que s’attire un homme qui veut monter un bâton de plus sur l’échelle sociale roulent à cette heure dans le commerce. Tu colporterais vainement pendant huit jours les cinquante billets de Popinot sur tous les comptoirs, tu essuierais d'humiliants refus et personne n’en voudrait : rien ne prouve le nombre auquel tu les émets, et l’on. s'attend à te voir sacrifiant ce pauvre enfant pour ton salut, Tu aurais détruit en pure perte le crédit de la maison Popinot. Sais-tu ce que le plus hardi des escompteurs te donnerait de ces cinquante mille francs? Vingt mille, vingt mille, entends-tul En commerce, il est des instants où il faut pouvoir se tenir devant le monde trois jours sans manger, comme si l’on avait une indigestion, et le qua trième on est admis au garde-manger du crédit. Tu ne peux pas vivre ces trois jours, tout est là. Mon pauvre neveu, du courage, il faut déposer ton bilan. Voici Popinot, me voilà, nous allons, aussitôt tes commis couchés, travailler ensemble afin de t’épargner ces angoisses.
— Mon oncle! dit le parfumeur en joignantles mains.
— César, veux-tu donc arriver à un bilan honteux où. il n’y ait pas d’actif? Ton intérêt chez Popinot te sauve l'honneur. :
César, éclairé par ce fatal et dernier jet de lumière, vit enfin l’affreuse vérité dans toute son étendue, …l
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retomba sur sa bergère, de là sur ses genoux, sa raison s'égara, il redevint enfant; sa femme le crut mourant, elle s'agenouilla pour le relever; mais elle s’unit à lui, quand elle lui vit joindre les mains, lever les yeux et réciter avec
une componction résignée, en présence de son oncle, de
sa fille et de Popinot, la sublime prière des catholiques :
— « Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifñié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, DONNEZ-NOUS AUJOURD'HUI NOTRE PAIN QUOTIDIEN, pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, et ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. »
Des larmes vinrent aux yeux du stoïque Pillerault; Césarine accablée, en larmes, avait la tête penchée sur l’épaule de Popinot, pâle et raide comme une statue.
— Descendons, dit l’ancien négociant au jeune homme en lui prenant le bras.
À onze heures et demie, ils laissèrent César aux soins de sa femme et de sa fille. En ce moment, Célestin, le premier commis, qui durant ce secret orage avait dirigé la maison, monta dans les appartements et entra au salon. En entendant son pas, Césarine courut lui ouvrir pour qu'il ne vit pas l'abattement du maître.
— Parmi les lettres de ce soir, dit-il, il y en avait une venue de Tours, dont l'adresse était mal mise, ce qui à produit du retard. J'ai pensé qu’elle est du frère de monsieur, et ne l’ai pas ouverte. |
— Mon père, fit Césarine, une lettre de mon oncle de Tours!
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— Ah! je suis sauvé, cria César. Mon frère ! mon frère! dit-1t en baïsant la lettre.