RÉPONSE DE FRANÇOIS À CÉSAR BIROTTEAU
« Tours, 17 courant.
» Mon bien-aimé frère, ta lettre m’a causé la plus vive affliction ; aussi, après l'avoir lue, suis-je allé offrir à Dieu le saint sacrifice de la messe à ton intention, en l’intercédant par le sang que son Fils, notre divin Rédempteur, a répandu pour nous, de jeter sur tes peines un regard miséricordieux. Au moment où j'ai prononcé mon oraison Pro meo fratre Cæsare, j'ai eu les yeux pleins de larmes en pensant à toi, de qui, par malheur, je suis séparé dans les jours où tu dois avoir besoin des secours de l’amitié fraternelle. Mais j'ai songé que le digne et vénérable M. Pillerault me remplacera sans doute. Mon cher César, n'oublie pas, au milieu de tes chagrins, que cette vie est une vie d'épreuves et de passage; qu'un jour nous serons récompensés d’avoir souffert pour le saint nom de Dieu, pour sa sainte Église, pour avoir observé les maximes de l'Évangile et pratiqué la vertu; autrement, les choses de ce monde n'auraient point de sens. Je te redis ces maximes, en sachant combien tu es pieux et bon, parce qu’il peut arriver aux personnes qui, comme toi, sont jetées dans les orages du monde et lancées sur la mer périlleuse des intérêts humains, de se permettre des blasphèmes au milieu des adversités, emportées qu’elles sont par la douleur. Ne maudis ni les hommes qui te blesseront, ni Dieu qui mêle à son'gré de l’amertume à ta vie. Ne regarde
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pas la terre, au contraire, lève toujours les veux au ciel :
de là viennent des consolations pour les faibles, là sont
les richesses des pauvres, là sont les terreurs du riche...
— Mais Birotteau, lui dit sa femme, passe donc cela, et vois S'il nous envoie quelque chose.
— Nous la relirons souvent, reprit le marchand en es- Suyant ses larmes et entr’ouvrant la lettre, d’où tomba un mandat sur le Trésor royal. J'étais bien sûr de lui, pauvre frère, dit Birotteau en saisissant le mandat.
«.… Je suis allé chez madame de Listomère, reprit-il en lisant d’une voix entrecoupée par les pleurs, et, sans Jui dire le motif de ma demande, je l'ai priée de me prêter tout ce dont elle pouvait disposer en ma faveur, afin de grossir le fruit. de mes économies. Sa générosité m'a permis de.compléter ne somme de mille francs; je te l’adresse en un:mandat du :eceveur général de Tours sur le Trésor. »
— La belle avance! dit Constance en regardant Césarine.
«En retranchant quelques saperfluités dans ma vie, je pourrai rendre en trois ans à madame de Listomère les quatre cents francs qu’elle m'a prêtés, ainsi ne t'en inquiète pas, mOn cher César. Je t'envoie tout ce que je possède dans le monde, en souhaitant que cette somme puisse aider à une heureuse conclusion dettes embarras commerciaux, qui sans doute ne-serunt que momentanés. Je connais ta délicatesse, et veux aller au-devant de tes objections. Ne songe ni à me donner aucun intérêt de cette somme, ni à me la rendre dans un jour de prospérité qui
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pe tardera pas à se lever pour toi, si Dieu daigne entendre les prières que je lui adresserai journellement. D’après ta dernière reçue 1l y a deux ans, je te croyais riche, et
- pensais pouvoir disposer de mes économies.en faveur des
pauvres; mais, maintenant, tout ce que j'ai t'appartient. Quand tu auras surmonté ce grain passager de ta navigation, garde encore cette somme pour .ma nièce Césarine, afin que, lors de son établissement, elle puisse l’employer à quelque bagatelle qui lui rappelle un vieil oncle dont les mains se lèveront toujours au ciel pour demander à Dieu de répandre ses bénédictions sur eïle et sur tous ceux qui lui seront chers. Enfin, mon cher César, songe que je suis un pauvre prêtre qui va à la gràce de Dieu comme les alouettes des champs, marchant dans son sentier, sans bruit, tàchant d’obéir aux commandements de notre divin Sauveur, et à qui conséquemment il faut peu de chose. Ainsi, n’aie pas le moindre scrupule dans la circonstance difficile où tu te trouves, et pense à moi comme à quelqu’un qui t’aime tendrement. Notre-excellent abbé Chapeloud, auquel je n’ai point dit ta situation, et qui sait que je t'écris, m'a chargé de te transmettre les plus aimables choses pour toutes les personnes de:ta famille et te souhaite la continuation de tes prospérités. Adieu, cher et bien-aimé frère; je fais des vœux pour que, dans les conjonctures où tu te trouves, Dieuite fasse la grâce de te conserver en bonne santé, toi, ta femme-et ta fille; je vous souhaite à tous patience et courage en vos adversités. » FRANÇOIS BIROTTEAU, » Prêtre, vicaire de l’église cathédrale et paroissiale de Saint-Gatien de ïours. »
— Mille francs! dit madame Birotteau furieuse.
— Serre-les, dit gravement César, il n’a que cela. D’ailleurs, ils sont à notre fille, et doivent nous faire vivre sans rien demander à nos créanciers.
— Ils croiront que tu leur as soustrait des sommes importantes.
— Je leur montrerai la lettre.
— Ils diront que c’est une frime.
— Mon Dieu! mon Dieu! cria Birotteau terrifié, j'ai pensé cela de pauvres gens qui sans doute étaient dans la situation où me voilà. |
Trop inquiètes de l’état où se trouvait César, la mère et la fille travaillèrent à l’aiguille auprès de lui, dans un profond silence. À deux heures du matin, Popinot ouvrit doucement la porte du salon et fit signe à madame César de descendre. En voyant sa nièce, l’oncle ôta ses besicles.
— Mon enfant, il y a de l'espoir, lui dit-il, tout n’est pas perdu; mais ton mari ne résisterait pas aux alternatives des négociations à faire et qu’Anselme et moi nous allons tenter. Ne quitte pas ton magasin demain, et prends toutes les adresses des billets; nous avons jusqu’à quatre heures. Voici mon idée. Ni M. Ragon ni moi ne sommes à craindre. Supposez maintenant que vos cent mille francs déposés chez Roguin aient été remis aux acquéreurs, vous ne les auriez pas plus que vous ne les avez aujourd’hui. Vous êtes en présence de cent quarante mille francs souscrits à Claparon, que vous deviez toujours payer en tout état de cause; ainsi ce n’est pas la banqueroute’de Roguin qui vous ruine. Je vois, pour faire face à vos obligations, quarante mille francs à emprunter tôt ou tard sur vos
fabriques et soixante mille francs d’effets Popinot. On peut donc lutter; car, après, vous pourrez emprunter sur les terrains de la Madeleine. Si votre principal créancier consent à vous aider, je ne regarderai pas à ma fortune, je vendrai mes rentes, je serai sans pain. Popinot sera entre la vie et la mort; quant à vous, vous serez à la merci du plus petit événement commercial. Mais l'huile rendra sans doute de grands bénéfices. Popinot et moi, nous venons de nous consulter, nous vous soutiendrons dans cette lutte. Ah! je mangerai bien gaiement mon pain sec si le succès poind à l'horizon. Mais tout dépend de Gigonnet et des associés Claparon. Popinot et moi, nous irons chez Gigonnet, de sept à huit heures, et nous saurons à quoi nous en tenir sur leurs intentions.
Constance se jeta tout éperdue dans les bras de son oncle, sans autre voix que des larmes et des sanglots. Ni Popinot ni Pillerault ne pouvaient savoir que Bidault dit Gigonnet, et Claparon, étaient du Tillet sous une double forme, que du Tillet voulait lire dans les Petites- Affiches ce terrible article :
« Jugement du tribunal de commerce qui déclare le sieur César Birotteau, marchand parfumeur, demeurant à Paris, rue Saint-Honoré, n° 397, en état de faillite, en fixe provisoirement l'ouverture au 16 janvier 1819. Jugecommissaire, M. Gobenheim-Keller. Agent, M. Molineux. »
Anselme et Pillérault étudièrent jusqu’au jour les affaires de César. À huit heures du matin,‘ces deux héroïques amis, l’un vieux soldat, l’autre sous-lieutenant d'hier, qui
ne devaient jamais connaitre que par procuration les terribles angoisses de ceux qui avaient monté l'escalier de Bidault dit Gigonnet, s’'acheminèrent, sans se dire un. mot, vers la rue Grenétat, Ils souffraient. À plusieurs.reprises, Pillerault passa sa main sur son front.
La rue Grenétat est une rue où toutes les maisons, envahies par une multitude. de: commerces, offrent un aspect repoussant. Les constructions y ont un caractère horrible, L’ignoble malpropreté des fabriques y domine. Le vieux Gigonnet habitait le troisième étage d’une maison dont toutes les croisées étaient à bascule et à petits carreaux sales. L’escalier descendait jusque sur la rue. La portière était logée à l’entre-so], dans une cage quine tirait son jour que de l'escalier. Excepié Gigonnet, tous les locataires exerçaient un:état, Il venait, il sortait continuellement des ouvriers : les marches étaient donc revétues d’une couche de boue.dure ou molle, au gré de l’atmosphère , et où séjournaient des immondices. Sur ce fétide escalier, chaque palier offrait aux yeux le nom du fabricant écrit en or sur une tôle peinte en rouge et vernie, avec des échantillons de ses chefs-d’œuvre. La plupart du temps, les portes ouvertes laissaient voir la bizarre union du ménage:et de la fabrique, il s'en, échappait. des . cris et des grognements inouïs, des chants, des sifflements qui rappelaient l’heure de quatre heures chez les animaux du Jardin. des plantes, Au premier se faisaient, dans un taudis infect, les plus belles bretelles de l’article Paris. Au second se confectionnaient, au milieu des plus sales ordures, les plus élégants cartonnages qui parent au jour de l'an les étalages, Gigonnet mourut riche de dix-
CÉSAR BIROTTEAU. gif
huit cent mille francs dans le troisième de cette mai- | son, sans qu'aucune considération eût pu l’en faire sortir, malgré l'offre de madame Saillard, sa nièce, de lui donner un appartement dans un hôtel de la place Royale.
— Du courage! dit Pillerauit en tirant le pied de biche pendu par un cordon à la porte grise et propre de Gigonnet. |
Gigonnet vint ouvrir sa porte lui-même, Les deux parrains du parfumeur, en lice dans le champ des faillites, traversèrent une première chambre correcte et froide, sans rideaux aux croisées. Tous trois s’assirent dans la seconde, où se tenait l’escompteur devant un foyer plein de cendres au milieu desquelles le bois se défendait contre le feu. Popinot eut l’âme glacée par les cartons verts de l’usurier, par la rigidité monastique de ce cabinet aéré comme une cave. Il regarda d’un air hébété le petit papier bleuâtre semé de fleurs tricolores collé sur les murs depuis vingt-cinq ans, et reporta ses yeux attristés sur la cheminée ornée d’une pendule en forme de lyre, et de vases oblongs en bleu de Sèvres richement montés en cuivre doré. Cette épave, ramassée par Gigonnet dans le naufrage de Versailles, où la populace brisa tout, venait du boudoir de la reine; mais cette magnifique chose était accompagnée de deux chandeliers du plus misérable modèle en fer battu qui rappelait par ce sauvage contraste la circonstance à laquelie on la devait.
— Je sais que vous ne pouvez pas venir pour vous, dit Gigonnet, mais pour le grand Birotteau. Eh bien, qu'y a-t-il, mes amis?
— Je sais qu'on ne vous apprend rien, ainsi nous se-
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rons brefs, dit Pillerault. Vous avez des effets ordre Glaparon?
— Oui.
— Voulez-vous échanger les cinquante premiers mille contre des effets de M. Popinot que voici, moyennant escompte, bien entendu?
| Gigonnet ôta sa terrible casquette verte, qui semblait née avec lui, montra son crâne couleur beurre frais dénué de cheveux, fit sa grimace voltairienne et dit :
— Vous voulez me payer en huile pour les cheveux, quéque j'en ferais?
— Quand vous plaisantez, il n’y a qu’à tirer ses grègues, dit Pillerault.
— Vous parlez comme un sage que vous êtes, lui dit Gigonnet avec un sourire flatteur.
— Eh bien, si j'endossais les effets de M. Popinot? dit Pillerault en faisant un dernier effort.
— Vous êtes de l’or en barre, monsieur Pillerault ; mais je n'ai pas besoin d'or, il me faut seulement mon argent. ;
Pillerault et Popinot saluèrent et sortirent. Au bas de lescalier, les jambes de Popinot flageolaient encore sous lui. | — Est-ce un homme? dit-il à Pillerault.
— On le prétend, fit le vieillard. Souviens-toi toujours de cette courte séance, Anselme! Tu viens de voir la banque sans la mascarade de ses formes agréables. Les événements imprévus sont la vis du pressojr, nous sommes le raisin, et les banquiers sont les tonneaux. L'affaire des terrains est sans doute bonne; Gigonnet, ou
quelqu’un derrière lui, veut étrangler César pour se revêtir de sa peau : tout est dit, il n’y a plus de remède. Voilà la banque : n’y recours jamais!
Après cette affreuse matinée où, pour la première fois, madame Birotteau prit les adresses de ceux qui venaient chercher leur argent et renvoya le garçon de la Banque sans le payer, à onze heures, cette courageuse femme, heureuse d’avoir sauvé ces douleurs à son mari, vit revenir Anselme et Pillerault, qu’elle attendait en proie à de croissantes anxiétés : elle lut sa sentence sur leurs visages. Le dépôt du bilan était inévitable. :
— I] va mourir de douleur, dit la pauvre femme.
— Je le lui souhaite, dit gravement Pillerault: mais il
: est si religieux, que, dans les circonstances actuelles, son directeur, l’abbé Loraux, peut seul le sauver.
Pillerault, Popinot et Constance attendirent qu’un commis fût allé chercher l'abbé Loraux avant de présenter le bilan que Célestin préparait à la signature de César. Les commis étaient au désespoir, ils aimaient leur patron. À quatre heures, le bon prêtre arriva, Constance le mit au fait du malheur qui fondait sur eux, et l'abbé monta comme un soldat monte à la brèche.
— Je sais pourquoi vous venez, s'écria Birotteau.
— Mon fils, dit le prêtre, vos sentiments de résignation à la volonté divineme sont depuis longtemps connus; mais il s’agit de les appliquer : ayez toujours les yeux sur la croix, ne cessez de la regarder en pensant aux humiliations dont fut abreuvé le Sauveur des hommes, combien sa passion fut cruelle, vous pourrez supporter ainsi les mortifications que Dieu vous envoie...
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nd SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
— Mon. frère l'abbé m'avait déjà préparé, dit César en lui: montrant la lettre, qu'il avait relue et qu’il tendit à son confesseur.
— Vous avez un bon frère, dit M. Loraux, une épouse vertueuse et douce, une tendre. fille, deux vrais amis, votre oncle et le cher Anselme, deux créanciers indulgents, les Ragon; tous ces bons cœurs verseront incessamment du baume sur vos blessures et vous: aideront à porter votre croix. Promettez-moi d’avoir la fermeté d’un martyr, d'envisager le coup sans défaillir.
L'abbé toussa pour prévenir Pillerault, qui était dans le salon. |
— Ma résignation: est.sans bornes, dit Gésaravec-calme. Le déshonneur est venu, je ne dois songer qu'à la réparation.
La voix du pauvre parfumeur etson: air surprirent Césarine et le prêtre. Cependant, rien n’était plus naturel.
Tous les hommes supportent mieux un malheur connu,
défini, que les cruelles alternatives: d’un sort qui, d’un instant à l’autre, apporte.ou la joie excessive ou l’extrême douleur.
— J'ai rêvé pendant vingt-deux ans, je- me réveille aujourd’hui. mon gourdin à la main, dit César redevenu paysan tourangeau.
En entendant ces mots, Pillerault serra son neveu dans ses bras. César aperçut sa femme, Anselme et Célestin. Les papiers. que tenait le premier commis étaient bien
significatifs. César contempla tranquillement ce groupe où
tous les regards, étaient tristes mais amis.
— Un moment! dit-il en détachant sa croix qu'il tendit
Ru ES rer PES NU RTE ET DO E NP NEE AOQ SUEDE Ve PAR SOUPE à LE SERRE UE ec CCE > FEX PA 20 cg) Le z Rue WS PRE PNER Van QU KA F3 CL En RL TRC sv 5 SET DU MORT ET ES
à l'abbé Loraux, vous me la rendrez quand je pourrai la porter sans honte. — Célestin, ajouta-t-il en s'adressant à son commis, écrivez ma démission d’adjoint. M. l'abbé vous dictere la lettre, vous la daterez du 14, et la ferez porter chez M. de la Biliardière par Raguet.
Célestin et l’abbé Loraux descendirent. Pendant environ un quart d'heure, un profond silence régna dans le cabinet de César. Une telle fermeté surprit la famille. Célestin et l’abbé revinrent, César signa sa démission. Quand l'oncle Pillerault lui présenta le bilan, le pauvre homme ne put réprimer un horrible mouvement nerveux.
— Mon Dieu, ayez pitié de moi! dit-il en signant la terrible pièce et la tendant à Célestin.
— Monsieur, madame, dit alors Anselme Popinot, sur le front nuageux duquel il passa un lumineux éclair, fattes-moi l'honneur de n’accorder la main de mademoiselle Gésarine.
A cette phrase, tous les assistants eurent des larmes aux yeux, excepté César, qui se leva, prit la main d’Anselme, et, d’une voix creuse, lui dit :
— Mon enfant, tu n'époaseras jamais la fille d’un failli.
Anselme regarda fixement Birotteau :
— Monsieur, vous engagez-vous, en présence de toute ‘votre famille, à consentir à notre mariage, si mademoiselle m’agrée pour mari, le jour où vous serez relevé de votre faillite ?
I y eutun moment de silence, pendant lequel chacun fut ému par les sensations qui'se FORCES sur le visage affaissé du pariumeur.
—" Qui, dit-H ‘enfin.