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Anselme fit un indicible geste pour prendre la main de Césarine, qui la lui tendit, et il la baisa.
— Vous consentez aussi? demanda-t-il à Césarine.
— Oui, dit-elle.
— Je suis donc enfin de la famille, j'ai le droit de! m’occuper de ses affaires, dit-il avec une expression bizarre.
Anselme sortit précipitamment pour ne pas montrer une joie qui contrastait trop avec la douleur de son patron. Anselme n'était pas précisément heureux de la faillite, mais l'amour est si absolu, si égoïste! Césarine elle-même sentait en son cœur une émotion qui contrariait son amère tristesse.
— Puisque nous y sommes, dit Pillerault à l'oreille de Gésarine, frappons tous les coups.
Madame Birotteau laissa échapper un signe de douleur et non d’assentiment,
— Mon neveu, dit Pillerault en s'adressant à César, que comptes-tu faire ?
— Continuer le commerce.
— Ce n'est pas mon avis, dit Pillerault. Liquide et distribue ton actif à tes créanciers, ne reparais plus sur la place de Paris. Je me suis souvent supposé dans une position analogue à la tienne. (Ah! il faut tout prévoir dans le commerce ! le négociant qui ne pense pas à la faillite est comme un général qui compterait n’être jamais battu, il n’est négociant qu'à demi.) Moi, je n’aurais jamais continué. Comment! toujours rougir devant des hommes à qui j'aurais fait tort, recevoir leurs regards défiants et leurs tacites reproches? Je conçois la guillotine!.… en un
instant, tout est fini. Mais avoir une tête qui renaît et se
la sentir couper tous les jours, est un supplice auquel je
me serais soustrait. Beaucoup de gens reprennent les affaires comme si rien ne leur était arrivé! tant mieux... ils sont plus forts que Claude-Joseph Pillerault. Si vous faites au comptant, et vous y êtes obligé, on dit que vous avez su vous ménager des ressources; si vous êtes sans le sou, vous ne pouvez jamais vous relever. Bonsoir! Abandonne donc ton actif, laisse vendre ton fonds et fais autre chose.
— Mais quoi? dit César.
— Eh! dit Pillerault, cherche une place. N’as-tu pas des protections? le duc et la duchesse de Lénoncouri, madame de Mortsauf, M. de Vandenesse! écris-leur, voisles, ils te caseront dans la maison du roi avec quelque millier d'écus; ta femme en gagnera bien autant, ta fille peut-être aussi. La position n’est pas désespérée. A vous trois, vous réunirez près de dix mille francs par an. En dix ans, tu peux payer cent mille francs, car tu ne prendras rien sur ce que vous gagnerez : tes deux femmes auront quinze cents francs chez moi pour leurs dépenses, et, quant à toi, nous verrons!
Constance, et non César, médita ces sages paroles. Pillerault se dirigea vers la Bourse, alors tenue sous une construction provisoire en planches, et qui formait une salle ronde où l’on entrait par la rue Feydeau. La faillite du parfumeur en vue et jalousé, déjà connue, excitait En rumeur générale dans le haut commerce, alors constitutionnel., Les commerçants libéraux voyaient dans la fête de Birotteau une audacieuse entreprise sur leurs sen-
S LR
ments. Les gens de l'opposition voulaient avoir le monopole de l'amour du pays. Permis aux royalistes d’aimer le roi, mais aimer la patrie était le privilége de la gauche : le peuple Jui appartenait. Le pouvoir avait eu tort de se iréjouir, par ses organes, d’un événement dont les libéraux
‘ voulaient l’exploitation exclusive. La chute d’un protégé du château, d’un ministériel, d’un royaliste incorrigible qui, le 13 vendémiaire, insultait à la liberté en se battant contre la glorieuse Révolution française, cette chute excitait les cancans et les applaudissements de la Bourse. Pillerault voulait connaître, étudier l'opinion. H trouva, dans un des groupes les plus animés, du Tillet, Gobenheim-Keller, Nucingen, le vieux Guillaume et son gendre Joseph Lebas, Claparon, Gigonnet, Mongenod, Camusot, Gobseck, Adolphe Keller, Palma, Chiffreville, Matifat , Grindot et Lourdoïs. |
— Eh bien, quelle prudence ne faut-il pas! dit Gobenheim à du Tillet, il n’a tenu qu’à un fil que mes beauxfrères n’accordassent un crédit à Birotteau!
— Moi, j'y suis de dix mille francs qu’il m'a demandés il y a quinze jours, je les lui ai donnés sur sa simple signäture, dit du Tillet. Mais il m’a jadis chligé, je les perdrai sans regret. |
— JÏl a fait comme tous les autres, votre neveu, dit Lourdois à Pillerault, il a donné des fêtes! Qu’un fripon essaye de jeter de la poudre aux yeux pour stimuler la confiance, je le conçois; mais un homme qui passait pour la crème
des honnêtes gens recourir aux roueries de ce vieux char-
latanisme auauel nous nous prenons toujours | — Comme des sangsues, dit Gobseck.
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— N'ayez confiance qu’en ceux qui vivent dans des bouges, comme Claparon, dit Gigonnet.
— Ehpien, dit le gros baron Nucingen à du Tillet, fous afez fouli meu chouer eine tir han n'enfoyant Piroddôt. Che ne sais bas birquoi, dit-il en se tournant vers Gobenheïm le manufacturier, el n’a bas enfoyé brentre chez moi zingwande milevrancs, che les lui aurais 'remisse.
— Oh! non, dit Joseph Lebas, monsieur le baron. Vous deviez bien savoir que la Banque avait refusé son papier, vous l’avez fait rejeter dansle comité d’escompte. L'affaire de! ce pauvre homme, pour qui je professe encore: une haute-estime, offre des circonstances singulières.
La main de Pillerault serrait celle de Joseph Lebas.
— Îlest impossible, en effet, dit Mongenod, d'expliquer ce qui arrive, à moins de croire qu’il y ait, cachés derrière Gigonnet, des banquiers qui veulent tuer l’aïfaire de la Madeleine.
— T1 lui arrive ce qui ‘arrivera toujours à ceux qui sortent de leur spécialité, dit Claparon en imterrompant Mongenod. S'il avait monté lui-même son huile céphalique, au
lieu de venir nous-renchérir les terrains dans Paris en se
jettant dessus, il aurait perdu ses cent mille francs chez PRoguin, mais il n'aurait pas failli. Il va travailler sous le nom de Popinot.
-— Attention à Popinot, dit Gigonnet.
Roguin, selon cette masse de négociants, était l’infortuné Roguin, le parfumeur était ce pauvre Birotteau. L'un semblait excusé par une grande passion, l’autre semblait plus
coupable à cause de ses prétentions. En quittant la Bourse, Gigonnet passa par la rue Perrin-Gasselin avant de revenir
ENS me ÉTE À
rue Grenétat, et vint chez madame Madou, la marchande de fruits secs.
— Ma grosse mère, lui dit-il avec sa cruelle bonhomie, eh bien, comment va notre petit commerce ?
— À la douce, dit respectueusement madame Madou en présentant son unique fauteuil à l’usurier avec une affec-
tueuse servilité qu’elle n’avait eue que pour /e cher défunt. .
La mère Madou, qui jetait à terre un charretier récalcitrant ou trop badin, qui n’eût pas craint d’aller à l'assaut des Tuileries au 10 octobre, qui goguenardait ses meilleures pratiques, capable enfin de porter sans trembler la parole au roi au nom des dames de la Halle, Angélique Madou recevait Gigonnet avec un profond respect. Sans force en sa présence, elle frissonnait sous son regard àpre. Les gens du peuple trembleront encore longtemps devant le bourreau, Gigonnet était le bourreau de ce commerce. À la Halle, nul pouvoir n’est plus respecté que celui de l'homme qui fait le cours de l’argent. Les autres institutions humaines ne sont rien auprès. La justice elle-même se traduit aux yeux de la Halle par le commissaire, personnage avec lequel elle se familiarise. Mais l’usure assise derrière ses cartons verts, l'usure implorée la crainte dans le cœur, dessèche la plaisanterie, altère le gosier abat la fierté du regard et rend le peuple respectueux.
— Est-ce que vous avez quelque chose à me demander? dit-elle.
— Un rien, une misère : tenez-vous prête à rembourser les effets Birotteau, le bonhomme a fait faillite, tout devient exigible, je vous enverrai le compte demain matin.
Les yeux de madame Madou se concentrèrent d’abord
4 TR M Er LICE A CP nt à MER CÉSAR BIROTTEAU. ‘ 391
comme ceux d’une chatte, puis vomirént des flammes.
— Ah! le gueux! ah! le scélérat! il est venu lui-même ici me dire qu’il était adjoint, me monter des couleurs! Matigot, ça va comme ça, le commercel Il n’y a plus de foi chez les maires, le gouvernement nous trompe. Attendez, je vais aller me faire payer, moi...
— Eh! dans ces affaires-là, chacun s’en tire comme
il peut, chère enfant! dit Gigonnet en levant sa jambe par ce petit mouvement sec semblable à celui d’un chat qui veut passer un endroit mouillé, et auquel il devait son nom. Il y a de gros bonnets qui pensent à retirer leur épingle du jeu.
— Bon! bon! je vais retirer ma noisette. — Marie-Jeanne i mes socques et mon cachemire de poil de lapin, et vite, ou je te réchauffe la joue par une giroflée à cinq feuilles.
— Ça va s’échauffer dans le haut de la rue, se dit Gigonnet en se frottant les mains. Du Tillet sera content, il y aura du scandale dans le quartier. Je ne sais pas ce que lui a fait ce pauvre diable de parfumeur; moi, j’en ai pitié comme d’un chien qui se casse la patte. Ce n’est pas un homme, il n’est pas de force.
Madame Madou déboucha, comme une insurrection du faubourg Saint-Antoine, sur les sept heures du soir, à la porte du pauvre Birotteau, qu’elle ouvrit avec une excessive violence, car la marche avait encore animé ses esprits,
| — Tas de vermine, il me faut mon argent, je vt::x mon argent! Vous me donnerez mon argent, ou je vais emporter des sachets, des brimborions de satin, des éventails, enfin de la marchandise pour mes deux mille francs! A-t-on jamais vu des maires volant les administrés! Si vous
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ne me payez pas, je envoie aux galères, je vais chez le procureur du roi, le tremblement de la Justice ira son train! Enfin, je ne sors pas d’ici sans ma monnaie.
Elle fit mine de lever les glaces d’une armoire où étaient des obiets précieux. M
— La Madou prend, dit à voix basse Célestin à son voisin.
La marchande entendit le-mot, car dans les paroxysmes ae passion les organes s’oblitèrent ou se perfectionnent, ; selon les constitutions, elle appliqua sur l'oreille de Cé … lestin la plus vigoureuse tape qui se fût donnée dans un magasin de parfumerie.
— Apprends à respecter les femmes, mon ange, dit-elle, et à ne pas chiffonner le nom de ceux que tu voles.
— Madame, dit madame Birotteau sortant de l’arrièreboutique, où se trouvait par hasard son mari, que l’oncle Pillerault voulait er et qui, pour obéir à la loi, * poussait l'humilité jusqu’à vouloir se laisser mettre en * prison; madame, au nom du ciel, n’ameutez pas Îles passants, :
— Eh! qu'ils entrent, dit la femme, je leur y dirai la chose, histoire de rire ! Oui, ma marchandise et mes écus ramassés à la sueur de mon front servent à donner vos bals. Enfin, vous allez vêtue comme une reine de France avec la laine que vous prenez à des pauvres igneaux comme moil Jésus! ça me brüûlerait les épaules, à moi, du bien volé! Je n’ai que du poil de lapin sur ma carcasse, mais il est à moi! Brigands de voleurs, mon argent, ou...
Elle sauta‘sur une jolie boîte «en mar queterie cù étaient de précieux objets de toilette.
-— Laissez cela, madame, dit César en se montrant, rien
ici n’est à moi, tout appartient à. mes créanciers. Je n’ai plus que ma personne, et, si vous voulez vous en emparer, me mettre en prison, je vous donne ma parole d'honneur (une larme sortit de ses yeux) que j’attendrai votre huissier, le garde de commerce et ses recors..…
Le ton et le géste en harmonie avec l’action firent tomber la colère de madame Madou.
— Mes fonds ont été emportés par un notaire, et je suis innocent des désastres que je cause, reprit César; mais vous-serez payée avec. le temps, dussé-je mourir à la peine et travailler comme un manœuvre, à la Halle, en prenant l’état de porteur.
—-Allons, vous êtes un brave homme, dit la femme de la Halle. Pardon de mes paroles, madame; mais faut donc que je me jette à l’eau, car Gigonnet va me poursuivre, et je n’ai que des valeurs à dix mois pour rembourser vos damnés billets.
— Venez me trouver demain matin, dit Pillerault en se montrant, je vous-arrangerai voire affaire à cinq pour cent, chez un de mes amis.
— Quien! c'est le brave père Pillerault..— El! mais il est votre oncle, dit-elle à Constance. Allons, vous êtes d’honnêtes gens, je.ne perdrai rien, est-ce pas? — À demain, vieux Brutus, dit-elle à l’ancien quincaillier. César voulut absolument demeurer au milieu de ses ruines, en disant qu’il s’expliquerait ainsi: avec tous ses créanciers. Malgré les supplications de sa nièce, l'oncle Pillerault approuva César, et le fit remonter chez lui. Le * rusé vieillard courut chez M. Haudry, lui expliqua la posi-
tion de Birotteau, obtint une ordonnance pour une potion
Somnifère, l’alla commander et revint passer la soirée che: son neveu. De concert avec Césarine, il Contraignit César à boire comme eux. Le narcotique endormit le parfumeur. qui se réveilla, quatorze heures après, dans la chambre de Son oncle Pillerault, rue des Bourdonnais, emprisonné pal le vieillard, qui couchait, lui, sur un lit de Sangle dancs Son Salon. Quand Constance entendit rouler le fiacre dans lequel son oncle Pillerault emmenait César, son courage l’abandonna. Souvent, nos forces sont Stimulées par la nécessité de soutenir un être plus faible que nous. La pauvre femme pleura de se trouver seule chez elle avec sa fille, comme elle aurait pleuré César mort.
— Maman, dit Césarine en s’asseyant sur les genoux de sa mère et la caressant avec ces grâces de chatte que les femmes ne déploient bien qu'entre elles, tu m'as dit que si je prenais bravement mon parti, tu trouverais de la force contre l’adversité. Ne pleure donc pas, ma chère mère. Je suis prête à entrer dans quelque magasin, et je ne penserai plus à ce que nous étions. Je serai, comme toi dans ta jeunesse, une première demoiselle, et tu n’entendras jamais une plainte ni un regret. J'ai une espérance, N'astu pas entendu M. Popinot?
— Le cher enfant, il ne sera pas mon gendre.
— Oh! maman...
— Il sera véritablement mon fils.
— Le malheur, dit Césarine en embrassant sa mère, a cela de bon, qu’il nous apprend à connaître nos vrais amis.
Gésarine finit par adoucir le chagrin de la pauvre femme en jouant auprès d’elle le rôle d'une mère. Le lendemain Matin, Constance alla chez le duc de Lenoncourt, un des
premiers gentilshommes de la chambre du roi, et y laissa une lettre par laquelle elle lui demandait une audience à une certaine heure de la journée. Dans l'intervalle, elle vint chez M. de la Billardière, lui exposa la situation où la fuite du notaire mettait César, le pria de l’appuyer auprès du duc et de parler pour elle, ayant peur de mal s'expliquer. Elle voulait une place pour Birotteau. Birotteau serait le caissier le plus probe, s’il y avait à distinguer dans la probité.
— Le roi vient de nommer le comte de Fontaine à une direction générale dans le ministère de sa maison, il n’y a pas de temps à perdre.
A deux heures, la Billardière et madame César montaient le grand escalier de l’hôtel de Lenoncourt, rue Saint- Dominique, et furent introduits chez celui de ses gentilshommes que le roi préférait, si tant est que le roi Louis XVIII ait eu des préférences. Le gracieux accueil de ce grand seigneur, qui appartenait au petit nombre des vrais gentilshommes que le siècle précédent a légués à celui-ci, donna de l'espoir à madame César. La femme du parfu-
meur se montra grande et simple dans la douleur. La
douleur ennoblit les personnes les plus vulgaires, car elle a sa grandeur; et, pour en recevoir du lustre, il suffit d'être vrai. Constance était une femme essentiellement vraie. Il s'agissait de parler au roi promptement.
Au milieu de la conférence, on annonça M. de Vandenesse, et le duc s’écria :
— Voilà votre sauveur !
Madame Birotteau n'était pas inconnue à ce jeune
homme, venu chez elle une ou deux fois pour y demander