‹ Grandeur et décadence de César BirotteauChapitre 42 sur 45 · SUCCGESSEUR DE CÉSAR BIROTTEAU · texte numérisé non relu

SUCCGESSEUR DE CÉSAR BIROTTEAU

— J'ai la berlue…. N'est-ce pas Césarine? s’écria-t-il en se souvenant d’avoir aperçu une tête blonde à la fenêtre. Il vit effectivement sa.fille, sa femme.et Popinot. Les amoureux savaient que Birotteau ne passait jamais devant

son ancienne maison; et, incapables d'imaginer ce qui

. lui arrivait, ils étaient venus prendre quelques arrangements relatifs à la fête qu'ils méditaient de donner à Cé-

sar. Cette bizarre apparition étonna si vivement Birotteau,

qu'il resta planté sur ses jambes.

— Voilà M. Birotteau qui regarde son ancienne maison, dit M. Molineux au marchand établi en face de La Reine des roses.

— Pauvre homme, dit l’ancien voisin du parfumeur, il a donné là un des plus beaux bals. Il y avait deux cents voitures.

— J'y étais, il a fait faillite trois mois après, dit Molineux, j'ai été syndic.

Birotteau se sauva, les jambes tremblantes, et accourut chez son oncle Pillerault.

Pillerault, instruit de ce qui s'était passé rue des Cinq- Diamants, pensait que son neveu soutiendrait difficilement le choc d'une joie aussi grande que ‘celle causée par sa réhabilitation, car il était le témoin journalier des vicissitudes morales de ce pauvre homme, toujours en présence de ses inflexibles doctrines relatives aux faillis, et dont toutes les forces étaient employées à toute heure. L'honneur était pour César un mort qui pouvait avoir son jour ‘de Pâques. Get espoir rendait sa douleur incessamment active. Pillerault prit sur lui de préparer son neveu à recevoir la bonne nouvelle. Quand Birotteau entra chez son oncle, il le trouva pensant aux moyens d'arriver à son but. Aussi la joie avec laquelle l'employé raconta le témoignage d'intérêt que le roi lui avait donné parut-elle de bon augure à Pillerault, et l'étonnement d'avoir vu

Césarine à la Reine des roses fur-il une excellente entrée en matière.

— Eh bien, César, dit Pillerault, sais-tu d’où cela te vient? De l’impatience qu'a Popinot d’épouser Gésarine. J n’y tient plus, et ne doit pas, pour tes exagérations de probité, laisser passer sa jeunesse à manger du pain sec à la fumée d’un bon diner. Popinot veut te donner les fonds nécessaires au payement intégral de tes créanciers.

— ]l achète sa femme, dit Birotteau.

— N'est-ce pas honorable de faire réhabiliter son beaupère ?

— Mais il y aurait lieu à contestation. D'ailleurs.

— D'ailleurs, dit l’oncle en jouant la colère, tu peux avoir le droit de t’immoler, mais tu ne saurais immoler ta fille.

Il s’engagea la plus vive discussion, que Pillerault échauffait à dessein.

— Eh! si Popinot ne te prêtait rien, s’écria Pillerault, s’il t’avait considéré comme son associé, s’il avait regardé le prix donné à tes créanciers pour ta part dans l'huile

comme une avance de bénéfices, afin de ne pas te dé- “pouiller…

— J'aurais l'air d’avoir, de concert avec lui, trompé mes créanciers.

‘ Pillerault feignit de se laisser battre par cette raison. Il

connaissait assez le cœur humain pour savoir que, durant la nuit, le digne homme se querellerait avec lui-même sur ce point; et cette discussion intérieure l'accoutumait à l’idée de sa réhabilitation.

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— Maïs pourquoi, dit-il en dinant, ma femme et ma fille

étaient-elles dans mon ancien appartement?

— Anselme veut le louer pour s’y loger avec Césarine. Ta femme est de son pärti. Sans t'en rien dire, ils sont allés faire publier les bans, afin dete forcer à consentir. Popinot dit qu’il aura moins de mérite à épouser Césarine

après ta réhabilitation. Tu prends les six mille francs du |

roi, tu ne veux rien accepter de tes parents! Moi, je puis bien te donner quittance de ce qui me revient, me refuserais-tu ?

— Non, dit César, mais cela ne m'empêcherait pas d'économiser pour vous payer, malgré la quittance.

— Subtilité que tout cela, dit Pillerault, et surles choses de probité je dois être cru. Quelle bêtise as-tu dite tout à l'heure? auras-tu trompé tes créanciers quand tu les auras tous payés?

En ce moment, César examina Pillerault, et Pillerault

fat ému de voir, après trois années, un plein sourire animant pour la première fois les traits attristés de son neveu.

— C’est vrai, dit-il, ils seraient payés... Mais c’est vendre ma fille!

— Etje veux être achetée, cria Césarine en apparaissant

avec Popinot.

Les deux amants avaient es ces derniers mots en | entrant sur la pointe du-pied dans l’antichambre dupetit appartement de leur oncle, et madame Birotteau les suivait. Tous trois avaient couru en voiture chez les créan-

ciers qui restaient à payer pour les convoquer le soir chez

Alexandre Crottat, où se préparaient les quittances. La |

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puissance logique de l’amoureux Popinot triompha des

scrupules de César, qui persistait à se dire débiteur, à

prétendre qu’il fraudait la loi par une novation. Il fit céder

les recherches de sa conscience à un cri de Popinot”:

— Vous voulez donc tuer votre filie?

Tuer ma fille! dit César hébété.

— Eh bien, dit Popinot, j'ai le droit de vous faire une donation entre vifs de la somme que consciencieusement je crois être à vous chez moi. Me refuseriez-vous?

— Non, dit César.

— Eh bien, allons chez Alexandre Crottat ce soir, afin qu'il n’y ait plus à revenir là-dessus; nous y déciderons

en même temps notre Contrat de mariage.

Une demande en réhabilitation et toutes les pièces à l’appui furent déposées, par les soins de Derville, au parquet du procureur général de la cour royale de Paris.

Pendant le mois que durèrent les formalités et les publi-

cations des bans pour le mariage de Césarine et d’An-

selme, Birotteau fut agité par des mouvements fébriles. Il

: était inquiet, il avait peur de ne pas vivre jusqu’au grand

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jour où l’arrêt serait rendu. Son cœur palpitait sans raison,

: disait-il, 1 se plaignit de douleurs sourdes dans cet organe,

aussi usé-par les émotions de la douleur qu’il était fatigué par cette joie suprême. Les arrêts de réhabilitation sont si rares dans le ressort. de. la cour royale de Paris, qu’il s’en prononce à peine un en dix années. Pour les gens qui prennent au:sérieux la société, l'appareil de la justice a je ne sais quoi de grand.et de grave. Les institutions dépendent entièrement des sentiments que les hommes y attachent et des grandeurs dont elles sont revêtues par la

pénsée. Aussi, quand il n’y a plus, non pas de religion, : mais de croyance chez un peuple, quand l'éducation pre- ‘imière y a relâché tous les liens conservateurs en habi-. tuant enfant à une impitoyable analyse, une nation est- ! ‘elle dissoute; car elle ne fait plus corps que par lesignobles : soudures de l'intérêt matériel, par les commandements : du culte que crée l’égoïsme bien entendu. Nourri d'idées « religieuses, Birotteau acceptait la justice pour ce qu’elle devrait être aux yeux des hommes, une représentation de « la société même, une auguste expression de la loi consentie, indépendante de la forme sous laqueile elle se pro- « duit : plus le magistrat est vieux, cassé, blanchi, plus solennel est d’ailleurs l’exercice de son saceïrdoce, qui veut . une étude si profonde des hommes et des choses, qui » sacrifie le cœur et l’endurcit à la tutelle d'intérêts palpi- ! tants. Ils deviennent rares, les hommes qui ne montent | pas sans de vives émotions l'escalier de la cour royale, au vieux Palais de justice, à Paris, et l’ancien négociant était un de ces hommes. Peu de personnes ont remarqué la ! solennité majestueuse de cet escalier si bien placé pour * produire de l'effet : il se trouve en haut du péristyle exté- . rieur qui orne la cour du Palais, et sa porte est au milieu d’une galerie qui mène d’un bout à l'immense salle des pas perdus, de l’autre à la Sainte-Chapelle, deux monu-. ments qui peuvent rendre tout mesquin autour d'eux. L'église de saint Louis est un des plus imposants édifices » de Paris, et son abord a je ne sais quoi de sombre et de. romantique au fond de cette galerie. La grande salle des pas perdus offre au contraire une échappée pleine de Ciartés, et il est difficile d'oublier que l'histoire de France

se lie à cette salle. Cet escalier doit donc avoir quelque caractère assez grandiose, car il n’est pas trop écrasé par ces deux magnificences. Peut-être l’âme y est-elle remuée à l'aspect de la place où s’exécutent les arrêts, vue à travers la riche grille du Palais. L’escalier débouche sur une immense pièce, l’antichambre de celle où la cour tient les audiences de sa première chambre, et qui forme la salle des pas perdus de la cour. Jugez quelles émotions dut éprouver le failli, qui fut naturellement impressionné par cés accessoires, en montant à la cour entouré de ses amis : Lebas, alors président du tribunal &2 commerce ; Gamusot, son ancien juge-commissaire; Ragon, son patron; M. l'abbé Loraux, son directeur. Le saint prêtre fit réssortir ces splendeurs humaines par une réflexion qui les rendit encore plus imposantes aux yeux de César. Pillerault, ce philosophe pratique, avait imaginé d’exagérer par avance la joie de son neveu pour le soustraire aux dangers des événements imprévus de cette fête. Au moment où l’ancien négociant finissait sa toilette, il avait vu venir ses vrais amis, qui tenaient à honneur de laccompagner à la barre de la cour. Ce cortége développa chez le brave homme un contentement qui le jeta dans l’exaltation nécessaire pour soutenir le spectacle imposant de la cour. Birotteau trouva d’autres amis réunis dans la salle des audiences solennelles où siégeaient une douzaine de conseillers.

Après l'appel des causes, l’avoué de Birotteau fit la demande en quelques mots. Sur un geste du premier pré sident, l'avocat général, invité à donner ses conclusions, se leva. Au nom du parquet, le procureur général, l’homme

qui représente la vindicte publique, allait dernander luimême de rendre l'honneur au négociant qui n'avait fait

que l’éngager : cérémonie unique, car le condamné ne peut être qué gracié. Les gens de cœur peuvent imaginer les émotions de Birotteau quand il entendit M. de Granville prononçant un discours dont voici l’abrégé :

— Messieurs, dit le célèbre magistrat, le 16 janvier 1820, Birotteau fut déclaré en état de faillite par un jugement du tribunal de commerce de la Seine. Le dépôt du bilan n’était occasionné ni par l’imprudence de ce commerçant, ni par de fausses spéculations, ni par aucune raison qui püt entacher son‘honneur. Nous éprouvons le ‘besoin de le dire hautement : ce malheur fut causé par un de ces désastres qui se sont renouvelés à la grande douleur de la justice et de la ville de Paris. Il était réservé à notre siècle, où fermentera longtemps encore le mauvais levain des mœurs et des idées révolutionnaires, de voir le notariat de Paris s’écartant des glorieuses traditions des siècles précédents, et produisant en quelques années autant de faillites qu’il s’en est rencontré dans deux siècles sous. l’ancienne monarchie. La soif de l'or rapidement acquis a

gagné les officiers ministériels, ces tuteurs de la fortune publique, ces magistrats intermédiaires! |

Il y eut une tirade sur ce texte où, pour obéir aux nécessités de son rôle, le comte de Granville trouva moyen . d'incriminer les libéraux, les bonapartistes et autres ennemis du trône. L'événement a prouvé que ce magistrat. avait raison dans ses appréhensions. :

— La fuite d’un notaire de Paris, qui emportait les fonds déposés chez lui par Birotteau, décida la ruine de

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Pimpétrant, reprit-il. La cour a réndu, dans cette affaire, un arrêt qui prouve à quel point la confiance des clients

de Roguin fut indignement trompée. Un concordat inter-

vint, Nous ferons observer, pour l'honneur de l’impétrant,

que les opérations ont été remarquables par une pureté

qui ne se rencontre en: aucune des faillites scandaleuses

par lesquelles le commerce de Paris est journellement

: affligé. Les créanciers de Birotteau trouvèrent les moin-

dres choses que l’infortuné possédât. Ils ont trouvé, mes-

sieurs, ses vêtements, ses bijoux, enfin les choses d’un

usage purement personnel, non-seulement à lui, mais à sa femme, qui abandonna tous ses droits pour grossir

l'actif. Birotteau, dans cette circonstance, a été digne de | la considération qui lui avait valu ses fonctions munici-

pales ; car il était alors adjoint au maire du deuxième arrondissement et venait de recevoir la décoration de la Légion d'honneur, accordée autant au dévouement du royaliste qui luttait en vendémiaire sur les marches de Saint-Roch, alors teintes de son sang, qu’au magistrat consulaire éstimé pour Ses lumières, aimé pour son esprit conciliateur, et au modeste officier municipal qui venait de refuser les honneurs de la mairie.en indiquant un plus digne, l'honorable baron de la Billardière, un des nobles Vendéens qu’il avait appris à estimer dans les mauvais jours.

— Cette phrase est meilleure que la mienne, dit César à l'oreille de son oncle.

— Aussi, les créanciers, trouvant scixante pour cent de leurs créances par l’abandon que ce loyal négociant faisait, lui, sa femme et sa fille, de tout ce qu'ils possédaient, ont-

ils consigné les expressions de leur estime dans le concordat qui intervint entre eux et leur débiteur, et par . lequel ils lui faisaient remise du reste de leurs créances. Ces témoignages se recommandent à l'attention de la cour par la manière dont ils sont conçus.

ci, le procureur général lut les considérants du concordat,.

— En présence de ces bienveillantes dispositions, messieurs, beaucoup de négociants auraient pu se croire libé- : rés, et ils auraient marché fiers sur la place publique. Loin de là, Birotteau, sans se laisser abattre, forma dans Sa conscience le projet d'arriver au jour glorieux qui se lève ici pour lui. Rien ne l’a rebuté. Une place est accordée par notre bien-aimé souverain pour donner du pain . au blessé de Saint-Roch, le failli en réserve les appointements à ses créanciers sans y rien prendre pour ses besoins, car le dévouement de la famiile ne lui a pas manqué...

Birotteau nressa la main de son oncle en pleurant.

— Sa femme et sa fille versaient au trésor commun les fruits de leur travail, elles avaient épousé la ncble pensée de Birotteau. Chacune d'elles est descendue de la position qu’elle occupait pour en prendre une inférieure. Ces sacrifices, messieurs, doivent être hautement honorés, ils sont Jes plus difficiles de tous à faire. Voici quelle était la tâche : que Birotteau s’était imposée. |

Ici, le procureur général lut le résumé du bilan, en désignant les sommes qui restaient dues et les noms des créanciers. 5 à VA

— Chacune de ces sommes, intérêts compris, a été payée,

messieurs, non par des quittances sous signatures privées k qui appellent la sévérité de l'enquête, mais par des quit-

tances authentiques par lesquelles la religion de la cour

) ne saurait être surprise, et qui n'ont pas empêché les

magistrats de faire leur devoir en procédant à l'enquête

} exigée par la loi. Vous rendrez à Birotteau, non pas l’hon-

basé fotèd ri 0 à".

neur, mais les droits dont il se trouvait privé, et vous ferez justice. De semblables spectacles sont si rares à votre audience, que nous ne pouvons nous empêcher de témoigner à l’impétrant combien nous applaudissons à une telle

conduite, que déjà d’augustes protections avaient encouragée.

Puis il lut ses conclusions formelles en style de Pa-

* Jais.

La cour délibéra sans sortir, et le président se leva pour prononcer l'arrêt.

— La cour, dit-il en terminant, me charge d'exprimer à Birotteau la satisfaction qu’elle éprouve à rendre un

pareil arrêt. — Greffier, appelez la cause suivante.

Birotteau, déjà vêtu du cafetan d'honneur que lui passaient les phrases de l'illustre procureur général, fut foudroyé de plaisir en entendant la phrase solennelle dite par le premier président de la première cour royale de France, et qui accusait des tressaillements dans le cœur de l’im-

passible justice humaine. Il ne put quitter sa place à la

barre, il y parut cloué, regardant d’un air hébété les magistrats comme des anges qui venaient lui rouvrir les portes de la vie sociale; son oncle le prit par le bras et l’attira dans la salle. César, qui n’avait pas obéi à Louis XVIII, mit alors machinalement le ruban de la Lé-

gion à sa bontonnière, fut aussitôt entouré de ses amis et

porté en triomphe jusque dans la voiture.

— Où me conduisez-vous, mes amis? dit-il à Joseph Lebas, à Pillerault et à Ragon.

— Chez vous.

— Non, il est trois heures; je veux entrer à la Bourse et user de mon droit.

— À la Bourse, dit Pillerault au cocher en faisant un signe expressif à Lebas, car il observait chez le réhabilité des symptômes inquiétants, il craignait de le voir devenir fou,

L'ancien parfumeur entra dans la Bourse, donnant le bras à son oncle et à Lebas, ces deux négociants vénérés.

Sa réhabilitation était connue. La première personne qui:

vit les trois négociants, suivis par le vieux Ragon, fut du Tillet. — Ah! mon cher patron, je suis enchanté de savoir que

vous vous en Soyez tiré. J'ai peut-être contribué, par la

facilité avec laquelle je me suis laissé tirer une plume de l'aile par le petit Popinot, à cet heureux dénoûment de vos peines. Je suis content de votre bonheur comme s'il était le mien.

— Vous ne pouvez pas l'être autrement, dit Pillerault. Ça ne vous arrivera jamais. -

— Comment l’entendez-vous, monsieur? dit du Tillet.

— Parbleu! du bon côté, dit Lebas en souriant de la

malice vengeresse de Pillerault, qui, sans rien Savoir, regardait cet homme comme un scélérat.

Matifat reconnut César. Aussitôt les négociants les mieux famés entourèrent l’ancien parfumeur et lui firent une

CÉSAR BIROTTEAU. 383 ovation boursière; il reçut les compliments les plus flatteurs, des poignées de main qui réveillaient bien des jalousies, excitaient quelques remords, car, sur cent personnes qui se promenaient là, plus de cmquante avaient liquidé. Gigonnet et Gobseck, qui causaient dans un coin, regar- )dèrent le vertueux parfumeur comme les physiciens ont ‘dû regarder le premier gymnote électrique qui leur fut amené. Ce poisson, armé de la puissance d’une bouteille de Leyde, est la plus grande curiosité du règne animal. Après avoir aspiré l’encens de son triomphe, César remonta dans son fiacre et se mit en route pour revenir dans sa maison, où se devait signer le contrat de mariage de sa chère Césarine et du dévoué Popinot. Il avait un rire nerveux qui frappa ses trois vieux amis.

Un défaut de la jeunesse est de croire tout le monde fort comme elle est forte, défaut qui tient d’ailleurs à ses qualités : au lieu de voir les hommes et les choses à travers des besicles, elle les colore des reflets de sa flamme, et jette son trop de vie jusque sur les vieilles gens. Comme César et Constance, Popinot conservait dans sa mémoire une fastueuse image du bal donné par Birotteau. Durant ces trois années d'épreuves, Gonstance et César avaient, sans se le dire, souvent entendu l'orchestre de Collinet, revu l'assemblée fleurie, et goûté cette joie si cruellement punie, comme Adam et Eve durent penser parfois à ce fruit défendu qui donna la mort et la vie à toute leur postérité, car il paraît que la reproduction des anges est un des mystères du ciel. Mais Popinot pouvait songer à cette fête sans remords, avec délices : Césarine dans toute sa gloire s'était promise à lui, pauvre, Pendant cette soirée, 1l avait

eu l'assurance d’être aimé pour lui-même. Aussi, quand il avait acheté l'appartement restauré par Grindot à Gélestin en stipulant que tout y resterait intact, quand il avait religieusement conservé les moindres choses appartenant à César et à Constance, rêvait-il de donner son bal, un bal de noces. Il avait préparé cette fête avec amour, en imitant son patron seulement dans les dépenses nécessaires et non dans les folies : les folies étaient faites.

Ainsi le diner dut être servi par Chevet, les convives.

étaient à peu près les mêmes. L'abbé Loraux remplaçait le grand chancelier de la Légion d'honneur, le président du tribunal de commerce Lebas n’y manquait point. Popinot invita M. Camusot pour le remercier des égards qu'il

avait prodigués à Birotteau. M. de Vandenesse et M. de

Fontaine vinrent à la place de Roguin et de sa femme. Césarine et Popinot avaient distribué leurs invitations

pour le bal avec discernement. Tous deux redoutaient éga-.

lement la publicité d'une noce, ils avaient évité les froissements qu'y ressentent les cœurs tendres et purs en imaginant de donner le bal pour le jour du contrat. Constance avait retrouvé cette robe cerise dans laquelle, pendant un seul jour, elle avait brillé d’un éclat si fugitif!

Gésarine s'était plu à faire à Popinot la surprise de se,

montrer dans cette toilette de bal dont il lui avait parlé

maintes et maintes fois. Ainsi, l’appartement allait offrir . à Birotteau le spectacle enchanteur qu’il avait savouré . pendant une seule soirée. Ni Constance, ni Césarine, ni Anselme, n'avaient aperçu le danger pour César dans cette ”

énorme surprise, et ils l’attendaient à quatre heures avec » une joie qui leur faisait faire des enfantillages.

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