A FT
ee Mr ds dents ere di
» joie qui anima tous ses traits. Je n’ai point voulu te parler » de cette affaire avant qu’elle fût cuite ; mais, ma foi, de- È * une spéculation si sûre, qu’il s’y met avec Ragon, avec ton oncle Pillerault et deux autres de ses clients. Nous allons
main je la terminerai peut-être. Voici : Roguin m'a proposé
acheter aux environs de la Madeleine des terrains que,
suivant les calculs de Roguin, nous aurons pour le quart
de la valeur à laquelle ils doivent arriver d'ici à trois ans, époque où, les baux étant expirés, nous deviendrons maîtres d'exploiter. Nous sommes tous six par portions
: convenues. Moi, je fournis trois cent mille francs, afin d'y être pour trois huitièmes. Si quelqu'un de nous a besoin d'argent, Roguin lui en trouvera sur sa part en - hypothéquant. Pour tenir la queue de la poêlé et savoir comment frira le poisson, j'ai voulu être progriétaire en nom pour la moitié qui sera commune entire Pillerault, le
bonhomme Ragon et moi. Roguin sera, sous le nom d’un
. M. Charles Claparon, mon copropriétaire, qui donnera, comme moi, une contre-lettre à ses associés. Les actes d'acquisition se font par promesses de vente sous seing
privé jusqu’à ce que nous soyons maîtres de tous les terrains. Roguin examinera quels sont les contrats qui de-
vront être réalisés, car il n’est pas sûr que nous puissions
. nous dispenser de l'enregistrement et en rejeter les droits
sur ceux à qui nous vendrons en détail, mais ce serait trop long à t’expliquer. Les terrains payés, nous n’aurons qu’à nous croiser les bras, et dans trois ans d'ici, nous
. serons riches d’un million. Césarine aura vingt ans, notre
fonds sera vendu, nous irons alors à la grâce de Dieu
modestement vers les grandeurs.
— £h bien, où prendras-tu donc tes trois cent mille francs? dit madame Birotteau.
— Tu n’entends rien aux affaires, ma chatte aimée. Je donnerai les cent mille franes qui sont chez Roguin, j'empranterai quarante mille francs sur les bâtiments et les jardins où sont nos fabriques dans le faubourg du Temple, nous avons vingt mille francs en portefeuille; en {out, cent soixante mille: francs. Reste cent. quarante mille . autres, pour lesquels je souscrirai Ges effets à l’ordre de M. Charles Claparon, banquier ; il en donnera la valeur, moins l’escompte. Voilà nos cent mille écus payés : qui a terme me doit rien, Quand les effets arriveront à échéance, nous les acquitterons avec nos gains. Si nous.ne pouvions plus les solder, Roguin me remettrait des fonds à cinq pour cent, hypothéqués sur ma part de terrain. Mais les emprunts seront inutiles : j'ai découvert une essence pour faire pousser les cheveux, une huile comagène! Livingston m'a posé là-bas une presse hydraulique. pour. fabriquer mon huile avec des noisettes qui, sous cetie forie pression, rendront aussitôt toute ieur huile. Dans un an, suivant mes probabilités, j'aurai gagné cent mille francs, au moins. Je médite une affiche qui commencera par À das les perruques! dont l'effet sera prodigieux. Tu ne t’aperçois pas de mes insomnies, toi! Voilà trois mois que. le succès de l'huile de Macassar m’empêche de, dormir, Je veux couler Macassar !
— Voilà donc les beaux projets que tu roules de ta . caboche depuis deux mois, sans vouloir m’en rien dire. Je viens de me voir en mendiante à ma propre porte, quel avis du ciel! Dans quelque temps, ilne nous restera que
les yeux pour pleurer. Jamais tu me feras Ça, moi vivante, entends-tu, César ! Il se trouve là-dessous-quelques manigances que tu n’aperçois pas, tu es trop probe et trop loyal pour soupçonner des friponneries chez les autres. ? Pourquoi vient-on t’offrir des millions? Tu te dépouilles de toutes tes valeurs, tu t’avances au delà de tes moyens, et, si ton huile ne prend pas, si l’on ne trouve pas d’argent, si la valeur des terrains ne se réalise pas, avec quoi payeras-tu tes billets? est-ce avec les coques de tes noi- - settes? Pour te placer plus’haut dans la société, tu ne veux plus être en nom, tu veux ôter l'enseigne de la Reine des Boss et tu vas faire encore tes salamalecs d'affiches et de prospecius qui montreront César Birotteau au coin de À toutes les bornes et au-dessus de toutes les planches, aux . endroits où l’on bâtit.
) — Oh!tu n'yes pas. J'aurai une:succursale sous le nom . de Popinot, dans quelque maison autour de la rue des . Lombards, où je mettrai le petit Anselme. J’acquitterai ainsi Ja dette de la reconnaissance envers M, et madame . Ragon, en établissant leur neveu, qui pourra faire fortune, - Ces pauvres Ragonnins m'ont l'air d’avoir été bien grêlés | depuis quelque temps.
— Tiens, ces gens-là veulent ton argent.
— Mais quelles gens donc, ma belle? Est-ce ton oncle Pilierault, qui nous aime comme ses petits boyaux et dîne avec nous tous les dimanches ? Est-ce ce bon vieux Ragon, notre prédécesseur, qui voit quarante. ans de probité devant lui, avec qui nous faisons notre boston ? Enfin seraitce Roguin, un notaire de Paris, un homme de cinquantesept ans, qui a vingt-cinq ans de notariat? Un notaire de
Gi SPP Eee 2 PES À RES, M PA NET ES MR TOR ENRER ST DER FER af his à: HAE APT QE RESTE pr . (Een \
er <
Paris, ce serait la fleur des pois, si les honnêtes gens ne valaient pas tous le même prix. Au besoin, mes associés m'aideraient! Où donc est le complot, ma biche blanche? Tiens, il faut que je te dise ton fait! Foi d'honnête homme, je l'ai sur le cœur. — Tu as toujours été défiante comme une chatte! Aussitôt que nous avons eu pour deux sous à nous dans la boutique, tu croyais que les chalands étaient des voleurs. — Il faut se mettre à tes genoux afin dette supplier de te laisser enrichir! Pour une fille de Paris, tu n'as guère d’ambition! Sans tes craintes perpétuelles, il n’y aurait pas eu d'homme plus heureux que moi! — Si je t'avais écoutée, je n'aurais jamais fait ni la pâte des sultanes, ni l'eau carminative. Notre boutique nous a fait vivre, mais ces deux découvertes et nos savons nous ont donné les cent soixante mille francs que nous possédons clair et net! — Sans mon génie, car j'ai du talent comme parfameur, nous serions de petits détaillants, nous tirerions le diable par la queue pour joindre les deux bouts, et je ne serais pas un des notables négociants qui concourent à l’élection des juges au tribunal de commerce, je n'aurais été ni juge ni adjoint. Sais-tu ce que je serais? Un boutiquier comme a été le père Ragon, soit dit sans J'offenser, car je respecte les boutiques, le plus beau de notre nez en est fait! — Après avoir vendu de la parfumerie pendant quarante ans, nous posséderions, comme lui, trois mille livres de rente; et, au prix où sont les choses, dont la valeur a doublé, nous aurions, corme eux, à peine de quoi vivre. (De jour en jour, ce vieux ménage-là me serre le cœur davantage. 11 faudra que j'y voie clair, et je saurai le mot par Popinot, demain!)
— Si j'avais suivi tes conseils, toi qui as le bonheur inquiet et qui te demandes si tu auras demain ce que tu. tiens aujourd’hui, je n'aurais pas de crédit, je n’aurais pas la croix de la Légion d'honneur, et je ne serais pas en passe d’être un homme politique. Oui, tu as beau branler la tête, si notre affaire se réalise, je puis devenir ‘député de Paris. Ah! je ne me nomme pas César pour rien, tout m'a réussi. — C'est inimaginable, au dehors, chacun m’accorde de la capacité; mais, ici, la seule per- }sonne à laquelle je veux tant plaire, que je sue sang et peu pour la rendre heureuse, est précisément celle qui me prend pour une bête!
; Ces phrases, quoique scindées par des repos éloquents, -et lancées comme des balles, ainsi que font tous ceux qui se posent dans une attitude récriminatoire, exprimaient un attachement si profond, si soutenu, que madame Birot- ieau fut intérieurement attendrie; mais elle se servit, comme toutes les femmes, de l'amour qu’elle inspirait pour avoir gain de cause.
— Eh bien, Birotteau, dit-elle, si tu m'aimes, laissemoi donc être heureuse à mon goût. Ni toi ni moi, nous n'avons reçu d'éducation ; nous ne savons point parler, ni faire un serviteur à la manière des gens du monde; com-
«ment veux-tu que nous réussissions dans les places du ‘gouvernement ? Je serai heureuse aux Trésorières, moi! J'ai toujours aimé les Does et les petits oiseaux, je passerai très-bien ma vie à prendre soin d:s poulets, à faire Ja fermière. Vendons notre fonds, marions Césarine, et laisse ton Jmogène. Nous viendrons passer les hivers à Paris, chez notre gendre; nous serons heureux, rien ni
ne te
dans la politique ni dans le commerce ne pourra changer notre manière d’être. Pourquoi vouloir écraser les autres? ! Notre fortune actuelle ne nous: suîit-elle pas? Quand tu. seras millionnaire, dineras-tu deux fois? as-tu besoin | | d'une autre femme que moi? Vois mon oncle Pillerault! | il s'est sagement contenté de son petit avoir, et sa. vie | s'emploie à de bonnes œuvres. A-tl besoin de beaux meubles, lui? Je suis sûre que tu m’as commandé le mo-. bilier : j'ai vu venir Braschon ici, ce n’était pas pour acheter de la parfumerie.
— Eh bien, oui, ma belle, tes meubles sont ordonnés, nos travaux vont être commencés demaintet dirigés par un architecte que m'a recommandé M. de la Billardière.. — Mon Dieu, s’écria-t-elle, ayez pitié de nous! j
— Mais tu n’es pas raisonnable, ma biche. Est-ce à trente-sept ans, fraîche et jolie comme tu l'es, que tu. peux aller t’'enterrer à Chinon? Moi, Dieu merci, je nai. que trente-neuf ans. Le hasard m’ouvre une belle carrière, j y entre. En m’y conduisant avec prudence, je puis faire, une maison honorable dans la bourgeoisie de Paris, comme cela se pratiquait jadis, fonder les Birotteau, comme il y. a des Keller, des Jules Desmarets, des Roguin, des Cochin, des Guillaume, des Lebas, des Nucingen, des Saillard, des Popinot, des Matifat, qui marquent ou qui ont marqué dans leurs quartiers. Allons donc! si cette affaire-là n'était, pas sûre comme de. l'or en barres...
— Sûre!
— Oui, sûre. Voilà deux mois que je la chiffre. Sans! en avoir l'air, je prends des informations sur les con-| structions, au bureau de la ville, chez des architectes.et |
AVE 2 Ag v du re “ La 3 "4
chez des entrepreneurs. M. Grindot, le jeune architecte » qui va remanier notre appartement, est désespéré de ne » pas avoir d'argent pour se mettre dans notre spéculation. | — I] y aura des constructions à faire, il vous y pousse ; pour vous gruger.
. — Peut-on attraper des gens comme Pillerault, comme Charles Claparon et Roguin? Le gain est sûr comme celui de la pâte des sultanes, vois-tu!
à —— Mais, mon cher ami, qu'a donc besoin Roguin de spéculer, s'il a sa charge payée et sa fortune faite? Je lle vois quelquefois passer plus soucieux qu’un ministre d'État, avec un regard en dessous que je n’aime pas : il cache des soucis. Sa figure est devenue, depuis cinq ans, - celle d’un vieux débauché. Qui te dit qu’il ne lèvera pas le pied quand il aura vos fonds en main? Cela s'est vu. - Le connaissons-nous bien? li a beau, depuis quinze ans, À être notre ami, je ne mettrais pas la main au feu pour lui, Tiens, il est punais etne vit pas avec sa femme, il doit “avoir des maîtresses qu’il paye.et qui le ruinent; je ne “trouve pas d'autre cause à sa tristesse. Quand je fais ma toilette, je regarde à travers les persiennes, je le vois rentrer à pied chez lui, le matin, revenant d’où ? personne ne Je sait. Il me fait l'effet d’un homme qui a un mé- » nage en ville, quidépense de son côté, madame du sien, . Est-ce la vie d’un notaire? S'ils gagnent cinquante mille francs et qu'ils en mangent soixante, en vingt ans, on voit la fin de sa fortune, on se trouve nus comme des petits saint Jean; mais, comme on s’est habitué à briller, on dévalise ses amis sans pitié : charité bien ordonnée » commence par soi-même. Il est intime avec ce petit gueux
RAT RM EU 14
Hope: SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
de du Tillet, notre ancien commis, je ne vois rien de bon dans cette amitié. S'il n’a pas su juger du Tillet, il est bien aveugle; s’il le connaît, pourquoi le choie-t-il tant? Tu me diras que sa femme aime du Tillet? eh bien, je n’attends rien de bon d’un homme qui n’a pas d'honneur à
l'égard de sa femme. Enfin, les possesseurs actuels de ces
terrains sont donc bien bêtés, de donner pour cent sous ce qui vaut cent francs? Si tu rencontrais un enfant qui ne sût pas ce que vaut un louis, ne lui en dirais-tu pas la valeur? Votre affaire me fait l'effet d’un vol, à moi, soit dit sans t’offenser.
— Mon Dieu, que les femmes sont quelquefois drôles, et comme elles brouillent toutes les idées! Si Roguin n’était rien dans l'affaire, tu me dirais : « Tiens, tiens, César, tu fais une affaire où Roguin n’est pas, elle ne vaut rien. » À cette heure, il est là comme une garantie, et tu me dis.
— Non, c’est un M. Claparon.
— Mais un notaire ne peut pas Se en nom dans une spéculation.
— Pourquoi fait-il alors une chose que lui interdit la : loi? Que me répondras-tu, toi qui ne connais que la loi?
— Laisse-moi donc continuer. Roguin s’y met, ettu me dis que l'affaire ne vaut rien! Est-ce raisonnable? Tu me dis encore : « Il fait une chose contre la loi. » Mais il s’y. mettra ostensiblement, s'il le faut. Tu me dis maintenant : « Il est riche. » Ne peut-on pas m’en dire autant, à moi? Ragon et Pillerault seraient-ils bienvenus à me dire : « Pourquoi faites-vous cette affaire, vous qui avez : de l'argent comme un marchand de cochons? »
… — Les commerçants ne sont pas dans la position des notaires, objecta madame Birotteau.
— Enfin, ma conscience est bien intacte, dit César en continuant. Les gens qui vendent, vendent par nécessité ; nous ne les volons pas plus qu’on ne vole ceux à qui on - achète des rentes à soixante et quinze. Aujourd’hui, nous “acquérons les terrains à leur prix d'aujourd'hui; dans “deux ans, ce sera différent, comme pour les rentes. Sachez, Constance-Barbe-Joséphine Pillerault, que vous ne - prendrez jamais César Birotteau à faire une action qui soit “contre la plus rigide probité, ni contre la loi, ni contre . la conscience, ni contre la délicatesse. Un homme établi “depuis dix-huit ans être soupçonné d'improbité dans son \ ménage!
3 — Allons, calme-toi, César! Une femme qui vit avec É “ioi depuis ce temps connaît le fond de ton âme. Tu es le » maître, après tout. Cette fortune, tu l’as gagnée, n'est-ce l pas? elle est à toi, tu peux la dépenser. Nous serions ré- « duites à la dernière misère, ni moi ni ta fille, nous ne te ferions un seul reproche, Mais écoute : quand tu inventais - ta pâte des sultanes et ton eau carminative, que risquais- > tu? des cinq à six mille francs. Aujourd’hui, tu mets * toute ta fortune sur un coup de cartes, tu n’es pas seul à le jouer, tu as des associés qui peuvent se montrer plus Le. que toi. Donne ton bal, renouvelle ton appartement,’ L. dix mille francs de dépense, c’est inutile, ce n’est | pas ruineux. Quant à ton affaire de la Madeleine, je m'y oppose formellement. Tu es parfumeur,.sois parfumeur, et non pas revendeur de ter ains. Nous avons un instinct oui ne nous trompe pas, nous autres femmes! Je t'ai
prévenu, maintenant agis à ta tête. Tu as été juge au - tribunal de commerce, tu connais les lois, tu as bien mené ta barque, je te suivrai, César! Mais je tr emblerai, jusqu’à ce que je voie notre fortune solidement assise et Césarine bien mariée, Dieu veuille que mon rêve ne soït pas une prophétie!
Cette soumission contraria Birotteau, qui employa l’in-
nocente ruse à laquelle il avait recours en semblable
OCCasion.
— Écoute, Constance, je n'ai pas encore donné ma parole; mais c'est tout comme.
— Oh! César, tout est dit, n’en parlons pts. L’honneur passe avant la fortune. Allons, couche-toi, mon cher ami, nous n'avons plus de bois. D'ailleurs, nous serons toujours mieux au lit pour causer, si cela t’amuse... Oh! le vilain rêve! Mon Dieu, se voir soi-même! mais c'est affreux !.. Césarine et moi, nous allons joliment faire des neuvaines pour le succès de tes terrains.
— Sans doute l’aide de Dieu ne nuit à rien, dit grave-
ment Birotteau ; mais l'essence de noisettes est aussi une
puissance, ma femme! J'ai fait cette découverte, comme autrefois celle de la double pâte des sulianes, par hasard : la première fois en ouvrant un livre, cette fois en regardant la gravure d’Héro et Léandre. Tu sais, une femme qui
verse de l’huile sur la tête de son amant, est-ce gentil ?
Les spéculations les plus sûres sont celles qui reposent sur la vanité, sur l'amour-propre, l’envie de paraître, Ces
sentimenis-là ne meurent jamais.
— Hélas! je le vois bien. — À un certain âge, les hommes feraient les cent
‘PGÉSAR BIROTTEAU, {93 »
coups pour avoir des cheveux, quand ils n’en onu, je Depuis quelque temps, les coiffeurs me disent q'
vendent pas seulement le Macassar, mais to” je te dis ‘drogues bonnes à teindre les cheveux, ou gain. Ahl là pour les faire pousser. Depuis la paix, les hommüChissime, bien plus auprès des femmes, et elles n'aiment pas 2. chauves, eh! eh! mimi! La demande de cet article-là s'explique donc par la situation politique. Une composition ‘qui vous entretiendrait les cheveux en bonne: santé se vendrait comme du pain, d'autant que cette essence sera sans doute approuvée par l'Académie des sciences. Mon bon M. Vauquelin m’aidera peut-être encore. J'irai demain lui soumettre mon idée, en lui offrant la gravure que j'ai lfini par trouver après deux ans de recherches en Allemagne. Il s'occupe précisément de l'analyse des cheveux. Chiffreville, son associé pour sa fabrique de produits ‘chimiques, me l’a dit. Si ma découverte s'accorde avec Mes siennes, mon essence serait achetée par les deux sexes. Mon idée est une fortune, je le répète. Mon Dieu, je n’en dors pas. Eh! par bonheur, le petit Popinot a les plus beaux cheveux du monde. Avec une demoiselle de comptoir qui aurait des cheveux longs à tomber jusqu'à terre et qui dirait, si la chose «est possible sans offenser Dieu ni le prochain, que l'huile comagène (car ce sera décidément une huile) y est pour quelque chose, Îles têtes des grisons se jetteraient là-dessus comme la bpauvreté-sur le monde. Dis donc, mignonne, et ton bal? be nesuis pas méchant, mais je voudrais bien rencontrer ce petit drôle de du Tillet, qui fait le gros avec sa for- ‘tune, et qui m'évite toujours à la Bourse, IL sait que je
Te ‘
JP AN AR ESS RS Te nine:
"dt PAM NTESE . #0 : 27 re 7 ae! 4 du À
Due
préve sais un trait de lui qui n’est pas beau. Peut-être ai-je p bon avec lui. Est-ce drôle, ma femme, qu’on soit
- tribuna ee ti puni de ses bonnes actions, ici-bas s'entend! jusqu’ suis conduit comme un père envers lui, tu n€
di as tout ce que j'ai fait pour lui.
— Tu me donnes la chair de poule rien que de m'en parler. Si tu avais su ce qu'il voulait faire de toi, tu n’aurais pas gardé le secret sur le vol des trois mille francs, car j'ai deviné la manière dont l'affaire s’est ar: rangée. Si tu l’avais envoyé en police correctionnelle, peut-être aurais-tu rendu service à bien du monde.
— Que prétendait-il donc faire de moi?
— Rien. Si tu étais en train de m'écouter ce soir, je te donnerais un bon conseil, Birotteau, ce serait de laisser ton du Tillet.
— Ne trouverait-on pas extraordinaire de voir exclu de chez moi un commis que j'ai cautionné pour les premiers vingt mille francs avec lesquels il a commencé les af: faires? Va, faisons le bien pour le bien. D'ailleurs, du Tillet s’est peut-être amendé.
— Il faudra mettre tout sens dessus dessous ici!
— Que dis-tu donc avec ton sens dessus dessous? Mais tout sera réglé comme un papier de musique. Tu as dont déjà oublié ce que je viens de te dire relativement à l'es: calier et à ma location dans la maison voisine, que j'ai arrangée avec le marchand de parapluies, Cayron? Nous devons aller ensemble demain chez M. Molineux, son pro: priétaire, car j'ai demain des affaires autant qu’en a ul ministre..
ct : as tourné la cervelle avec tes projets, lui 4
Constance, je m'y brouille. D'ailleurs, Birotteau, je dors.
— Bonjour, répondit le mari. Écoute donc, je te dis bonjour parce que nous sommes au matin, mimi. Ah! la voilà partie, cette chère enfant! Va, tu seras richissime, ou je perdrai mon nom de César.
Quelques instants après, Constance et César ronflèrent
| paisiblement.
Un coup d'œil rapidement jeté sur la vie antérieure
de ce ménage confirmera les idées que doit suggérer lamicale altercation des deux principaux personnages de -
cette Scène. En peignant les mœurs des détaillants, cette esquisse expliquera, d’ailleurs, par quels singuliers hasards César Birotteau se trouvait adjoint et parfumeur, ancien officier de la garde nationale et chevalier de la Légion d'honneur. En éclairant la profondeur de son caractère et les ressorts de sa grandeur, on pourra comprendre comment les accidents commerciaux que surmontent les têtes fortes deviennent d’irréparables cata-
| strophes pour de petits esprits. Les événements ne sont
| jamais absolus, leurs résultats dépendent entièrement des
en
individus : le malheur est un marchepied pour le génie, une piscine pour le chrétien, un trésor pour l’homme habile, pour les faibles un abîme. \
Un closier des environs de Chinon, nommé Jacques
Birotteau, épousa la femme de chambre d’une dame
chez laquelle il faisait les vignes; il eut trois garçons, sa
femme mourut en couche du dernier, et le pauvre homme
ne lui survécut pas longtemps. La maîtresse affectionnait
sa femme de chambre : elle fit élever avec ses fils l'aîné
des enfants de son closier, nommé François, et le plaça dans un séminaire. Ordonné prêtre, François Birotteau se cacha pendant la Révolution et mena la vie errante des prêtres non assermentés, traqués comme des bêtes fauves, et pour le moins guillotinés. Au moment où commence cette histoire, il se trouvait vicaire de la cathédrale de Tours, et n’avait quitté qu’une seule fois cette ville pour venir voir son frère César. Le mouvement de Paris étourdit si fort le bon prêtre, qu’il n’osait sortir de sa chambre; il nommait les cabriolets des demi-fiacres, et s'étonnait de tout. Après une semaine de séjour, il revint à Tours, en se promettant de ne jamais retourner dans la capitale.
Le deuxième fils du vigneron, Jean Birotteau, pris par la milice, gagna promptement le grade de capitaine pendant les premières guerres de la Révolution. À la bataille de la Trébia, Macdonald demanda des hommes de bonne volonté pour emporter une batterie, le capitaine Jean Birotteau s’avança avec sa compagnie, et fut tué. La destinée des Birotteau voulait sans doute qu’ils fussent opprimés par les hommes ou par les événements partout où ils se planteraient.
Le dernier enfant est le héros de cette Scène. Lorsqu’à l’âge de quatorze ans César sut lire, écrire et compter, il quitta le pays, vint à pied à Paris chercher fortune avec un louis dans sa poche. La recommandation d’un apothicaire de Tours le fit entrer, en qualité de garçon de magasin, chez M. et madame Ragon, marchands parfumeurs. César possédait alors une paire de souliers ferrés, une culotte et des bas bleus, un gilet à fleurs, une veste de paysan, trois grosses chemises de bonne toile et son gour-
4 Ferre sd a A Se ETN PACA ed at
din de route. Si ses cheveux étaient coupés comme le sont ceux des enfants de chœur, il avait les reins solides du Tourangeau; s’il se laissait aller parfois à la paresse en vigueur dans le pays, elle était compensée par le désir de faire fortune; s’il manquait d'esprit et d'instruction, il avait une rectitude instinctive et des sentiments délicats qu'il tenait de sa mère, créature qui, suivant l’ex- pression iourangelle, était un cœur d’or, César eut la nourriture, six francs de gages par mois, et fut couché sur un grabat, au grenier, près de la cuisinière; les commis, qui lui apprirent à faire les emballages et les com- . missions, à balayer le magasin et la rue, se moquérent de lui tout en le façonnant au sérvice, par suite des mœurs boutiquières, où la plaisanterie entre comme principal » élément d'instruction; M. et madame Ragon lui parlèrent . comme à un chien. Personne ne prit garde à la fatigue de l'apprenti, quoique le soir ses pieds meurtris par le pavé | lui fissent un mal horrible et que. ses épaules fussent | brisées. Cette rude application du chacun pour soi, l'évangile de toutes les capitales, fit trouver à César la vie de. Paris fort dure. Le soir, il pleurait en pensant à la Touraine, où le paysan travaille à son aise, où le maçon pose Sa pierre en douze temps, où la paresse est sagement ® mêlée. au labeur; mais il s’endormait sans avoir le temps de penser à s'enfuir, car il avait des courses pour la ma- - tinée et obéissait à son devoir avec l'instinct d’un chien 4 de garde. Si par hasard il se plaignait, le premier commis souriait d’un air jovial.
— Ah! mon garçon, disait-il, tout n est pas rose à la “ad des roses, et les alouettes n’y tombent pas toutes
pa SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
rôties: faut d’abord courir après, puis les prendre, enfin
faut avoir de quoi les accommoder.
La cuisinière, grosse Picarde, prenait les meilleurs morceaux pour elle, et n’adressait la parole à César que pour se plaindre de M. ou de madame Ragon, qui ne lui laissaient rien à voler. Vers la fin du premier mois, cette fille, obligée de garder la maison un dimanche, entama la conversation avec César. Ursule décrassée sembla charmante au pauvre garçon de peine, qui, sans le hasard, allait échouer sur le premier écueil caché dans sa carrière.
Comme tous les êtres dénués de protection, il aima la
première femme qui lui jetait un regard aimable. La Cui-
sinière prit César sous son égide, et il s’ensuivit de se-
crètes amours que les commis raillèrent impitoyablement.
Deux ans après, la cuisinière quitta très-heureusement César pour un jeune réfractaire de son pays caché à Paris, un Picard de vingt ans, riche de quelques arpents de terre, qui se laissa épouser par Ursule.
Pendant ces deux années, la cuisinière avait bien nourri son petit César, lui avait expliqué plusieurs mystères de la vie parisienne en la lui faisant examiner d'en bas, et lui avait inculqué par jalousie une profonde horreur pour les mauvais lieux, dont les dangers ne lui paraissaient pas inconnus. En 1792, les pieds de César trahi s'étaient accoutumés au pavé, ses épaules aux caisses, et son esprit à ce qu'il nommait les bourdes de Paris. Aussi, quand Ürsule l’abandonna, fut-il promptement consolé, car elle n’avait réalisé aucune de ses idées instinctives sur les sentiments. Lascive et bourrue, pateline et pillarde, égoïste et buveuse, elle froissait la candeur de Birotteau sans lui
» offrir aucune riche perspective. Parfois, le pauvre enfant
se voyait avec douleur lié par les nœuds les plus forts pour
- les cœurs naïfs à une créature avec laquelle il ne sympa- * thisait pas. Au moment où il devint maître de son cœur,
ii avait grandi et atteint l’âge de seize ans. Son esprit, développé par Ursule et par les plaisanteries des commis, lui fit étudier le commerce d’un regard où l'intelligence se . cachait sous la simplesse : il observa les chalands, de-
… manda, dans les moments perdus, des explications sur les
marchandises, dont il retint les diversités et les places;
il connut un beau jour les articles, les prix et les chiffres * mieux que ne les connaissaient les nouveaux venus; M. et
madame Ragon s’habituèrent dès lors à l’employer.
Le jour où la terrible réquisition de l’an n fit maison nette chez le citoyen Ragon, César Birotteau, promu second commis, profita de la circonstance pour obtenir cinquante livres d’appointements par mois, et s’assit à la
- table des Ragon avec une jouissance ineffable. Le second
commis de la Reine des roses, déjà riche de six cents francs,
eut une chambre où il put convenablement serrer dans
des meubles longtemps convoités les nippes qu’il s'était
+ amassées. Les jours de décadi, mis comme les jeunes . gens de l’époque, à qui la mode ordonnait d’affecter des
manières brutales, ce doux et modeste paysan avait un air qui le rendait au moins leur égal, et il franchit ainsi les barrières qu’en d’autres temps la domesticité eût mises
* entre la bourgeoisie et lui. Vers la fin de cette année, sa » probité le fit placer à la caisse. L’imposante citoyenne
Ragon veillait au linge du commis, et les deux marchands
- se familiarisèrent avec lui.
En vendémiaire 1794, César, qui possédait cent louis
d’or, les échangea contre six mille francs d’assignats,
acheta des rentes à trente francs, les paya la veille du jour où l’échelle de dépréciation eut cours à la Bourse, et serra son inscription avec un indicible bonheur. Dès ce jour, il suivit le mouvement des fonds et des affaires publiques avec des anxiétés secrètes qui le faisaient palpiter au récit des revers ou des succès qui marquèrent cette période de notre histoire, M. Ragon, ancien parfumeur de Sa Majesté la reine Marie-Antoinette, confia dans ces moments critiques son attachement pour les iyrans déchus à César Birotteau. Cette confidence fut une des circon-
stances capitales de la vie de César. Les conversations du
soir, quand la boutique était close, la rue calme et la Caisse faite, fanatisèrent le Tourangeau, qui, en devenant royaliste, obéissait à ses sentiments innés. Le narré des vertueuses actions de Louis XVI, les anecdotes par lesquelles les deux époux exaltaient les mérites de la reine échauffèrent l'imagination de César. L’horrible sort de ces deux têtes couronnées, tranchées à quelques pas de la boutique, révolta son cœur sensible et lui donna de la haine pour un système de gouvernement à qui le sang innocent ne coûtait rien à répandre. L'intérêt Commercial
lui montrait la mort du négoce dans le maximum et dans
les orages politiques, toujours ennemis des affaires. En
vrai parfumeur, il haïssait d’ailleurs une révolution qui .
mettait tout le monde à la Titus et supprimait la poudre. La tranquillité que procure.le pouvoir absolu pouvant seule donner la vie et l'argent, il se fanatisa pour la royauté. Quand M. Ragon le vit en bonnes disposiuons, il le nomma,
son premier commis et l’initia au secret de la boutique de la Reine des roses, dont quelques chalands étaient les plus actifs, les plus dévoués émissaires des Bourbons, et Loù.se faisait la correspondance de l'Ouest avec Paris. Entraîné par la chaleur du jeune âge, électrisé par ses rapports avec les Georges, les la Billardière, les Montauran,
Mes. Bauvan, les Longuy, les Manda, les Bernier, les du :
Guénic et les Fontaine, César se jeta dans la conspiration que les royalistes et les terroristes réunis dirigèrent, au 13 vendémiaire, conire la Convention expirante.
César eut l'honneur de lutter contre Napoléon sur les marches de Saint-Roch, et fut blessé dès le commence- -ment de l'affaire, Chacun sait l'issue de cette tentative. Si l’aide de camp de Barras sortit de son obscurité, Birotteau fut sauvé par la sienne. Quelques amis transporièrent le belliqueux premier commis à La Reine des roses, où il resta ‘caché dans le grenier, pansé par madame Ragon, et heu-
lescence, il fit de solides réflexions sur l'alliance ridicule de la politique et. de la parfumerie. S'il resta royaliste, il
liste, sans jamais plus se compromettre, et s’adonna corps et âme à sa partie,
* Au 18 brumaire, M. et madame Ragon, désespérant de cause royale, se décidèrent à quitter la parfumerie, à
lus de gros bon sens que de capacité; Ragon proposa
pre OR SU ER EP Sa" SO PEN gg net CUS Re ANA AE : RÉ PS eL r DIUE D nt CR ae PE A rt TES 1
reusement oublié. Gésar Birotteau n’avait eu qu'un éclair de courage militaire. Pendant le mois que dura sa conva- :
résolut d’être purement et simplement un parfumeur royajivre en bons bourgeois, sans plus se mêler de politique.
Pour recouvrer le. prix de leur fonds, il leur fallait renconrer un homme qui eût plus de probité que d’ambition, :
ÉUNECNAES
donc l'affaire à son premier commis. Birotteau, maître à vingt ans de mille francs de rente dans les fonds publics, hésita. Son ambition consistait à vivre auprès de Chinon, quand il se serait fait quinze cents francs de rente, et que le premier consul aurait consolidé la dette publique en se consolidant aux Tuileries. Pourquoi risquer son honnête et simple indépendance dans les chances commerciales ? se disait-il. 11 n’avait jamais cru gagner une fortune si considérable, due à ces chances auxquelles on ne se livre que pendant la jeuness® ; il songeait alors à épouser en Touraine une femme aussi riche que lui pour pouvoir acheter et cultiver les Trésorières, petit bien que, depuis l’âge de raison, il avait convoité, qu’il rêvait d'augmenter, où il se ferait mille écus de rente, où il mènerait une vie heureusement obscure. Il allait refuser, quand l'amour changea tout à coup ses résolutions en décuplant le chiffre de son ambition.
Depuis la trahison d’Ursule, César était resté sage, autant par crainte des dangers que l'on court à Paris en amour que par suite de ses travaux. Quand les passions sont sans aliment, elles se changent en besoin ; le mariage devient alors, pour les gens de la classe moyenne, une idée fixe, car ils n'ont que cette manière de conquérir et de s'approprier une femme. César Birotteau en était là! Tout roulait sur le premier commis dans le magasin de /a Reine des roses : il n’avait pas un moment à donner au plaisir. Dans une sembiable vie, les besoins sont encore plus impérieux : aussi la rencontre d’une belle fille, à laquelle un cornmis libertin eût à peine songé, devait elle produire le plus grand effet sur le sage César. Par un
Saint-Louis, il vit une jeune fille debout sur la porte d’une
jouveautés nommé le Petit Matelot, le premier des maga- Sins qui depuis se sont établis dans Paris avec plus ou Moins d’enseignes peintes, banderoles flottantes, montres pleines de châles en balançoire, cravates arrangées comme des châteaux de cartes, et mille autres séductions commerciales, prix fixes, bandelettes, affiches, illusions et effets d'optique portés à un tel degré de perfectionnement, que les devantures de boutiques sont devenues des poëmes commerciaux. Le bas prix de tous les objets dits nouveautés qui se trouvaient au Petit Matelot lui donna une vogue nouïe dans l’endroit de Paris le moins favorable à la vogue ét au commerce. Cette première demoiselle était alors citée pour sa beauté, comme depuis le furent la Belle Limonadière du café des Mille colonnes et plusieurs autres pauvres créatures qui ont fait lever plus de jeunes et de pou nez aux carreaux des modistes, des limonadiers et
e premier commis de la Reine des roses, logé entre Saint- 4 et la rue de la Sourdière, exclusivement occupé de arfumerie, ne soupçonnaït pas l’existence du Petit Matelot; * les petits commerces de Paris sont assez étrangers les ans aux autres. César fut si vigoureusement féru par la jeauté de Constance, qu'il entra furieusement au Petit Hatelot pour y acheter six chemises de toile, dont il déjattit longtemps le prix, en se faisant déplier des volumes le toiles, ni plus ni moins qu'une Anglaise en humeur de
des magasins, qu’il n’y a de pavés dans les rues de Paris.
boutique située à l’encoignure du quai d'Anjou. Constance Pillerault était la première demoiselle d’un magasin de
beau jour de juin, en entrant par le pont Marie dans l'ile
marchander (shoping). La PLPHIARe demoiselle daigna s’occuper de César r en Säpercevant, à quelques symptômes connus de toutes les femmes, qu’il venait bien plus pour la marchande que pour la marchandise. Il dicta son nom et son adresse à la demoiselle, qui fut très-indifférente à l’admiration du chaland après l’emplette. Le pauvre commis avait eu peu de chose à faire pour gagner les bonnes gràces d’Ursule, il était demeuré niais comme un mouton; Pamour l’enniaisant encore davantage, il n’osa pas dire un mot, et fut d’ailleurs trop ébloui pour remarquer l’insouciance qui succédait au sourire de cette sirène marchande.
Pendant huit jours, il alla tous les soirs faire factiot devant le Petit Matelot, quêtant un regard comme un chien quête un os à la porte d’une cuisine, insoucieux des mo= queries que se permettaient les commis et les demoiselles, se dérangeant avec humilité pour les acheteurs ou les passants, attentifs aux petites révolutions de la boutique. Quelques jours après, il entra de nouveau dans le paraais où était son ange, moins pour y acheter des mouchoirs que pour lui communiquer une idée lumineuse.
— Si vous aviez besoin de parfumeries, mademoiselle je vous en fournirais bien tout de même, dit-il en la payant. ,
Constance Pillerault recevait journellement de brillantes propositions où il n’était jamais question de mariage; ei, quoique son cœur fût aussi pur que son front était blanc, ce ne fut qu'après six mois de marches et de contres marches, où César signala son infatigable amour, qu’ell daigna recevoir les soins de César, mais sans vouloir s
| prononcer : prudence commandée par le nombre infini de | ses serviteurs, marchands de vin en gros, riches limona- . diers et autres, qui lui faisaient les yeux doux. L'amant s'était appuyé sur le tuteur de Constance, M. Claude-loseph Pillerault, alors marchand quincaillier sur le quai de la Ferraille, qu'il avait fini par découvrir en se livrant à l’espionnage souterrain qui distingue le véritable amour. : La rapidité de ce récit oblige à passer sous silence les joies de l'amour parisien fait avec innocence, à taire les . prodigalités particulières aux commis : melons apportés » dans la primeur, fins diners chez Vénua suivis du spectacle, parties de campagne en fiacre le dimanche. Sans être joli garçon, César n'avait rien dans sa personne qui s’opposät à ce qu'il fût aimé. La vie de Paris et son séjour dans un magasin sombre avaient fini par éteindre la viva- ) cité de son teint de paysan. Son abondante chevelure : noire, son encolure de cheval normand, ses gros membres, son air simple et probe, tout contribuait à disposer favo- * rablement en sa faveur. L’oncle Pillerault, chargé de veiller au bonheur de la fille de son frère, avait pris des - renseignements : il sanctionna les intentions du Tourangeau. En 1800, au joli mois de mai, mademoiselle Pillerault consentit à épouser Gésar Birotteau, qui s’évanouit de joie au moment où, sous un tilleul, à Sceaux, Constance- . Barbe-Joséphine l'accepta pour époux.
— Ma petite, dit M. Pillerault, tu acquiers un bon mari. Il a le cœur chaud et des sentiments d'honneur : c’est » franc comme l’osier et sage comme un enfant Jésus, enfin » le roi des hommes, - Constance abdiqua fr anchement les brillatés destinées
de ni 2
NRC PMR PE CT EE,
Sie SA ai cn dé ha