‹ Grandeur et décadence de Rome (volume 3)Chapitre 9 sur 31 · HMC EST ITALIA DUS SACRA · texte numérisé non relu

HMC EST ITALIA DUS SACRA

C'est ainsi qu'Auguste occupait de nouveau l'aristocratie romaine, reconstituée après les guerres civiles, à une grande entreprise diplomatique et militaire, semblable à celles qui avaient été tentées avec tant de succès pendant les siècles précédents. Combien d'événements allaient dépendre de cette entreprise l L'aristocratie romaine avait, pendant des siècles, accru son prestige, ses richesses et sa puissance, grâce à une diplomatie habile et à des guerres heureuses qui avaient asservi, dépouillé, détruit tant de royaumes et tant d'États. Pendant des siècles elle avait étendu sa domination sur Rome, sur l'Italie, sur le bassin de la Méditerranée. Mais serait-elle encore capable de faire de la Gaule et de la Germanie un instrument nouveau de gloire et de force, comme elle avait fait déjà de la Macédoine, de l'Asie Mineure, de la Syrie et des autres grandes provinces? Cette épreuve nouvelle allait être décisive; car, en face de l'aristocratie qui pouvait représenter dans l'avenir la politique d'expansion, on voyait s'organiser rapidement en Italie une autre classe, qui tendait au contraire à l'élaboration intérieure, qui voulait réorganiser et exploiter l'empire conquis, au lieu de l'agrandir, en usant de toutes les forces dont l'homme se sert pour agir sur la matière et sur l'esprit, depuis le commerce

jusqu'à la religion, depuis l'industrie jusqu'à l'administration. La classe moyenne des propriétaires, des marchands, des intellectuels qui se formait en Italie depuis un siècle, au milieu de tant de crises, réalisait définitivement, d'un bout à l'autre de la péninsule, l'œuvre qu'elle avait commencée au temps desGracques. Depuis quinze ans, ses progrès avaient été si considérables, par ie nombre, la culture et la richesse, que l'aristocratie ne parvenait plus à diriger toute sa vie intellectuelle, morale et économique. L'aristocratie, grâce à la protection qu'elle exerçait, en suivant l'exemple d'Auguste, de Mécène et d'Agrippa, dominait encore la haute culture : la poésie, l'histoire, la philosophie. Parmi les jeunes gens appartenant à des familles d'une fortune modeste, qui avaient étudié pendant la révolution et qui voulaient exercer la profession d'écrivain ou de philosophe, personne n'éprouvait plus les scrupules qu'Horace s'était appliqué à combattre dans ses épîtres ; le nombre de ceux qui aspiraient à la protection d'Auguste ou de quelque grand personnage devenait au contraire trop considérable ; non seulement Auguste, mais tous les riches seigneurs qui avaient le moyen d'héberger et de nourrir les lettrés et les érudits, se transfiguraient aux yeux des intellectuels pauvres en demi-dieux dignes d'une admiration presque religieuse (i). Auguste devenait même, sans le vouloir, l'arbitre des belles-lettres; cartons, désireux de gagner ses bonnes grâces, cherchaient à deviner ses goûts et à écrire des choses qui lui plairaient. Ainsi, comme il songeait toujours à créer un théâtre national, tout le monde voulait écrire des tragédies ou des comédies,

(1) Ovide, Pont., I, ix, 35.

Naum tua non alio coluit penetralia ritu Terrarum dominos quam colis ipse deos.

et étudier l'art dramatique (1). Mais si la poésie lyrique et la poésie dramatique, qui servent peu à gouverner les hommes, restaient entre les mains de la noblesse, deux autres genres d'études qui sont des instruments de domination beaucoup plus importants, l'éloquence et la jurisprudence, tombaient, en partie au moins , au pouvoir des intellectuels de la classe moyenne,, qui les transformaient et s'en servaient même contre l'aristocratie, Auguste, comme nous l'avons vu, avait fait revivre la lex Cynthia, qui défendait de toucher une rétribution pour les actes d'assistance légale. Cette loi était une des lois fondamentales du régime aristocratique; car, en empêchant la formation d'une classe d'avocats de métier, elle faisait de l'assistance légale un devoir civique et un monopole des classes riches* Mais depuis longtemps la difficulté et le nombre de» procès croissaient avec la complication des lois et le développement de la vie sociale et économique, tandis que le nombre des familles nobles diminuait, ainsi que le temps qu'elles pouvaient donner aux affaires judiciaires. Pour défendre les causes ou pour respondere, cavere, scribere (c'étaient là lés trois fonctions du juriste), il ne suffisait plus, comme jadis, de connaître trois ou quatre règles de droit ; il fallait maintenant une préparation toute spéciale et des études longues et difficiles. Mais beaucoup de jeunes gens suivaient l'exemple d'Ovide et abandonnaient la jurisprudence pour des travaux plus attrayants (2). L'aristocratie romaine, qui

(1) Horace, Ep., II, i, 219 et suiv.

(2) Horace {Ep., I, m, 23 et suiv.) nous montre que la jurisprudence n'était plus à son époque que l'une des nombreuses études auxquelles s'adonnaient les classes cultivées, ce qui explique le déclin de l'ancien patrocinium de l'aristocratie.

Seii liriguain causis acnis seu civica jura Hes^jondere paras seu coadis amabile Carmen...

avait à gouverner le monde, ne pouvait plus ea outre étudier, discuter et juger tous les procès d'Italie. Bien des gens étaient donc obligés d'avoir recours à des avocats professionnels, qui se faisaient payer et dont la lex Cynthia ne parvenait pas à débarrasser l'Italie ; en effet, quand on avait un procès, on aimait mieux aller trouver un avocat mercenaire, que rester sans un patron désintéressé (1). Il y avait enfin un autre inconvénient non moins grave. Auguste était tellement au-dessus de tous les autres sénateurs par sa renommée, ses richesses et son prestige, qu'un nombre infini de personnes s'adressait à lui, soit pour le consulter, soit pour l'avoir comme avocat : tous ses vétérans, tous ses colons, tous ceux qui avaient mis son image au nombre de leurs dieux Lares, croyaient avoir le droit de recourir à lui pour tous les procès qu'ils avaient, même pour les plus insignifiants, comme à une providence universelle. Or Auguste était placé par toutes ces demandes dans une situation embarrassante. Il ne pouvait suffire à tant de demandes; il ne voulait pas avoir l'air de monopoliser ce qui, d'après la tradition, était un des privilèges les plus anciens de la noblesse ; il n'était pas d'ailleurs assez versé dans le droit pour pouvoir répondre à toutes les questions qui lui étaient adressées. Pour se tirer d'aftaire, Auguste imagina à la fin de charger un certain nombre de juristes éprouvés — sénateurs probablement — de respondere ou de donner son avis à sa place à tous ceux qui s'adresseraient à lui pour une question de

"(1) Par exemple, ce Torquatus, à qui Horace adresse la cinquième épître du premier livre, semble avoir été un de ces avocats professionnels qui étaient devenus si nombreux, comme nous le prouve d'ailleurs la tentative faite pour rendre plus efficace la lex Cynthia.

droit (1;. La solution était ingénieuse ; mais elle prouvait, ainsi que l'augmentation des avocats de carrière,

(1) C'est ainsi, à mon avis, qu'il faut interpréter le fameux passage du Digeste (I, ii, 47) .. Primus Divus Augustus, ut maior turis aucloritas haberelur, constitua ut ex autoritate eius responderent. Celte question du jus respondendi est assez obscure. Pomponius ne semble pas s'être suffisamment rendu compte des transformations liistoriques qu'avait subies cette institution, et il nous la montre un peu trop, à son origine, semblable au modèle qu'il avait sous les yeux. 11 ne me paraît pas possible que le ju$ respondendi fût déjà sous Auguste concédé par le prince. On ne s'expliquerait guère, s'il en était ainsi, comment Caligula (Suétone, Caligula, 34) aurait eu l'idée de prendre cette disposition, ne qui respondere passent, prœter eum. En outre, l'étude et la pratique de la jurisprudence étaient dans la noblesse une tradition trop ancienne pour qu'Auguste, qui cherchait tellement les faveurs de la noblesse, ait pu penser à l'abolir brusquement sur un terrain où il n'y avait pas de grandes difficultés politiques et où, au contraire, étaient attachés tant d'intérêts prives de toutes les classes. Antistius Labéon respondebat, mais on a peine à imaginer que ce conservateur rigide, qui ne voulut pas même accepter le consulat des faveurs d'Auguste, ait été un de ceux qui exerçaient la jurisprudence au nom, avec l'autorisation, ex autoritate, d'Auguste. Rien non plus ne nous prouve que les responsa de ces juristes qui parlaient ex autoritate d'Auguste, aient eu une valeur légale : cela ne pouvait pas être, car il aurait fallu toute une révolution dans l'organisation judiciaire romaine, et nous ne voyons pas qu'il s'en soit produit une à l'époque d'Auguste. La réforme d'Auguste ne peut s'expliquer que comme un expédient auquel il eut recours pour remplir les devoirs juridiques qui lui incombaient, d'après la tradition, comme à tout patricien, et qui étaient particulièrement diiïiciles pour un homme célèbre comme lui, et peu versé dans la jurisprudence. 11 fit, pour les consultaiions, ce que les textes nous disent qu'il fit pour l'assistance dans les procès ; quand il ne pouvait remplir cette tâche lui-même, il en chargeait un ami. Il ne faut pas oublier que tous les nobles romains passaient, aux yeux du peuple, pour bien connaître les lois, que si un certain nombre de nobles s'adonnaient spécialement à l'étude de la jurisprudence, presque tous étaient souvent consultés par les petites gens sur des questions de droit, et que l'on s'adressait beaucoup à Auguste. J'ai supposé que les juristes qu'Auguste chargeait de répondre à sa place étaient des sénateurs, parce que Pomponius s'applique à faire remarquer que Masurius Sabinus était un.

que Taristocratie laissait tomber de ses mains ce puissant instrument de domination. Sans doute, elle comptait encore dans ses rangs de grands juristes et de grands orateurs : parmi les juristes, Marcus Antistius Labéon, le plus savant et le plus profond; parmi les orateurs, outre Messala et Asinius Pollion, qui était déjà d'un certain âge, Lucius Arruntius, Quintius Atérius, Paulus Fabius Maximus qui se préparaient à briguer le consulat pour l'an 11, les deux fils de Messala, qui suivaient les traces de leur père, et Tibère lui-même. Mais si Labéon était le plus intègre, le plus sage, les plus respecté des juristes de son temps, il n'était pas le plus influent. Trop rigide, trop attaché à ses principes aristocratiques, il s'obstinait à ne pas reconnaître les nouvelles tendances de la législation d'Auguste, qu'il trouvait trop révolutionnaires et, bien qu'il y fût invité par le princepSj il refusait même de poser sa candidature au consulat {i); il préférait la science pure et les études à l'exercice de la profession; il passait jusqu'à six mois de l'année àia campagne (2),

chevalier : il fallait donc que la chose fût nouvelle. Il serait par suite possible qu'Auguste ait voulu, par cet expédient, aider les sénateurs à sauver leurs privilèges.

(1) Tacite (Ann.t III, 75) nous dit que ce fut l'oppositiOD d'Auguste qui empêcha Lahiéon de devenir consul : mais Pom- PONiDs iPig., I, II, 47) nous dit : Labeo noluit, eum offerretur et ab Augusto consulatus (c'est-à-dire la candidature). Mais on a vu précédemment quelle peine Auguste devait se donner pour vaincre les répulsions des grands quand il s'agissait d'accepter des magistratures ; c'est donc bien la version de Pomponius qui paraît la vraie. Auguste, alors que les hommes de valeur étaient si rares, ne pouvait s'opposer à la candidature d'un homme tel que Labéon. Si Labéon n'accepta pas, c'est qu'il voulait se consacrer à ses études^' Nous avons déjà là un exemple de la façon dont Tacite altère systématiquement les faits pour présenter sous un mauvais jour tous les empereurs, les uns après les autres.

(2) PoMP., Dig., I, II., 2, 47; Adl. Gkll., XIII, x, 1,

OÙ il composait cette fameuse bibliothèque qui devait se composer de plus de quatre cents ouvrages de droit et qui devait faire passer son nom à la postérité (1). Ce n'était donc plus lui qu'Auguste pouvait consulter pour les questions de droit, quand il avait besoin d'être aidé par un juriste, comme à l'époque où il avait préparé les lois sociales. Son conseiller légal était Atéius Capiton, le fils d'un centurion de Sylla, moins savant et moins célèbre que Labéon, mais qui cherchait à adapter la tradition aux nécessités nouvelles. Ainsi le respect et la puissance se divisaient, comme il arrive toujours quand une aristocratie s'affaiblit, et, si le jurisconsulte de la noblesse obtenait le respect, le jurisconsulte des classes nouvelles gagnait la puissance. Chose plus grave, la nouvelle et rigoureuse application de la lex Cynthia obligeait bien la noblesse à défendre gratuitement au tribunal la classe moyenne et la classe pauvre, mais elle n'assurait plus aux grands ce qui était auparavant la véritable récompense du patrocinium gratuit : le privilège de ne pouvoir être accusés et défendus que par leurs pairs. Poussés par les haines et les rancunes* que leurs discordes avaient fait naître, et aussi par le désir de rendre un peu plus de force aux lois, les hautesclasses avaient trop encouragé leurs membres à s'accuser les uns les autres; et maintenant on voyait partout surgir des classes moyennes d'obscurs et ambitieux arrivistes qui, usant de nouveaux procédés oratoires, savaient retourner contre la noblesse, en en faisant une arme de persécution, le principe de l'égalité de tous devant la loi. Le créateur et le maître de cette nouvelle éloquence était un certain Cassius Sévérus qui, à cette époque, n'avait guère qu'une trentaine

(1) PoMP., Dkj., I, II, 2, 4T.

d'années (1). D'humble origine (2), intelligent, éloquent et très ambitieux, il avait eu l'idée, ne pouvant gagner d'argent en défendant gratis les pauvres, d'en gagner en accusant les riches, en se faisant payer par eux pour retirer son accusation, ou en profitant de cette partie des biens des condamnés que la loi attribuait à l'accusateur (3j . Toutes les fois qu'il y avait à soutenir une accusation bruyante et tapageuse contre un homme riche, en vertu de la lex de adulteriis ou d'une autre loi, une de ces accusations auxquelles se refusaient ordinairement les grands orateurs de la noblesse par amitié ou par dignité, Gassius Sévérus était toujours là pour s'en charger; et, qu'elle fût sérieuse ou fantaisiste, qu'elle eût un fondement de vérité, ou qu'elle eût pour origine de ridicules commérages, il la soutenait avec la même violence, et exploitait sans vergogne les rancunes et les préjugés des classes moyennes contre l'aristocratie (4). Rome, qui était habituée avoir couler les ruisseaux limpides de l'éloquence aristocratique, claire, précise, logique, bien que parfois un peu froide, n'avait pas encore vu rouler un tel torrent de fange

(1) Tkufpel-Schwabe, Geschichie der rômischenLitteratur,Leip'^ zig, 4890, vol. I, p. 637, § 41.

(2) Tacite, Ann., IV, 21 sordidae originis.

(3) Tacite, Ann., IV, 24 : bonis exutus Gassius avait donc

gagné de l'argent, et comme (Sénèque, Contr. III, praef. 5) il ne défendait jamais, mais accusait toujours, cette fortune devait avoir l'origine que nous indiquons.

(4) Tacite, Ann., l, 72 : primus Augustus cognitionem de famosis libelln... traclavit, commotus Cassii Severi libidine, qua virosfeminasque inlustres procacibus scriptis diffamaverat. Comma Gassius était orateur, ces libelli ne peuvent être que ses discours d'accusation. Il est ainsi démontré, et la chose sera confirmée par les faits que nous exposerons bientôt, que ses accusations étaient surtout dirigées contre des viros feniinasque inlustres. On peut ainsi expliquer les immodicas inimicitias dont parle Tacite (IV, 21).

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volcanique, épaisse, jaune, bouillante et sulfureuse (1) Aux documents, Gassius substituait les injures et les plaisanteries, au raisonnement les inventions extravagantes, les calomnies invraisemblables, les descriptions, les tirades, le désordre des détails impressionnants, tout ce qui peut étourdir des esprits grossiers qui ont de la peine à raisonner (2). Pour juger de ce contraste il suffit de songer à celui qui existe aujourd'hui entre les journaux sérieux, bien écrits, où l'on cherche à être exact, à examiner sagement les questions sans dire d'injures aux adversaires politiques, et les feuilles ignobles qui, avec des scandales, de grands titres et d'extravagantes inventions, flattent et exploitent les plus basses passions des classes les plus nombreuses, pour ramasser des sous dans cette fange. Et cependant, ce qui montre bien quelle était sa faiblesse, l'aristocratie, qui semblait tenir en sa puissance l'empire, le sénat, les magistratures, n'avait pas su assommer ce chien furieux : on le craignait partout ; on cherchait à imiter ses aboiements; ceux qui étaient accusés par lui trouvaient difficilement parmi leurs amis quelqu'un qui voulût ou qui sût lui tenir tête. La misérable éloquence de Gassius Sévérus ne répondait que trop à un besoin des masses, travaillées par le soupçon que la noblesse ne fit toujours pencher de son côté dans les procès le plateau de la balance, et cela non par la force

(1) Tacite, DiaL, 19 : antiquorum admiratores... Cassium Seve-

rum primum affirmant flexisse ab ista vetere atque directa

dicendi via.

(2) Tacite, DiaL, 26 ; plus viri habet quam sanguinisi primus enim, contemplo ordine rerum, omissa modestia ae pudore verbo rum, ipsis etiam quibus utilur armis incompositus et studio feriendi plerumque dejeclus, non pugnai sed rixalur ; Quint., X, i, 117 : acerbilas mira et urbanita^i et fervor; sed plus stomacho quam Consilio drdit.

du raisonnement, mais par la richesse et la gioire. Cette aristocratie amollie redoutait tant d'être soupçonnée de partialité, que, pour éviter les ennuis, bien des gens parmi elle préféraient immoler de temps en temps quelques-uns des leurs au ressentiment populaire. On admirait l'orateur, et c'était là une excuse pour tolérer le coquin. En réalité tout le monde avait peur de lui, et Auguste lui-même, qui était fort gêné par ce soupçon public, surtout dans les procès retentissants. En refusant l'assistance légale à ses amis, il aurait manqué à un devoir que la tradition avait consacré ; en l'accordant, au contraire, il semblait changer trop à l'avantage de la partie qu'il défendait, les conditions du duel judiciaire. L'intervention d'Auguste dans un procès, comme patron d'une des parties, devenait une pression injuste aux yeux d'un public formé par Gassius Sévérus, qui voulait que de temps en temps quelque grand personnage fût condamné, même s'il était innocent, pour compenser les nombreux acquittements de vrais coupables. Auguste était donc obligé de prendre mille détours pour se tirer d'affaire (1).

L'éloquence de Gassius Sévérus est aussi une preuve de l'affaiblissement croissant de l'aristocratie romaine. Une aristocratie forte ne se serait jamais laissé maltraiter de cette façon. Ses querelles intérieures, sa paresse, sa trop grande culture littéraire, son goût du bien-être qu'elle mettait maintenant au-dessus de son prestige, sa diminution numérique faisaient que l'aristocratie romaine n'osait même plus affronter un Gassius Sévérus, dans cette ville où depuis si longtemps elle était puissante et glorieuse. Il était donc très urgent

(1) Voy. Dion, LV, 4; Suétone, Aug., 56. Nous parlerons plus loin du procès contre Asprénas qui montre bien l'embarras où se trouvait Auguste.

qu'elle cherchât à recouvrer de la force et du prestige dans une grande entreprise diplomatique et guerrière, pour faire face aux classes moyennes dont Gassius Sévérus représentait les dangereuses rancunes. Après avoir, pendant un siècle, mendié ou volé les terres des grands propriétaires et de l'État, après avoir pillé les temples et les trésors dans toutes les régions de l'empire, après avoir fait tant de guerres et de révolutions et un effort si considérable pour s'instruire et développer le commerce, l'agriculture et l'industrie d'Italie, cette classe commençait alors à recueillir les premiers fruits de tant de peines et de dangers. La difficulté qui avait occupé les agronomes, les politiciens, les économistes de la génération précédente, la difficulté que Varron a si bien étudiée dans son traité de l'agriculture, avait été surtout un problème économique : comment faire vivre largement dans toutes les villes une classe moyenne, une bourgeoisie, sur des propriétés de moyenne grandeur cultivées par des colons et des esclaves; comment rétablir dans ces propriétés une plus constante proportion entre le prix des denrées et les frais de culture? Or, à force de travail intelligent, et aussi grâce à un concours de circonstances imprévues, cette difficulté avait fini par se résoudre, au moins en partie, presque dans toutes les régions, bien que dans des proportions différentes. Si on en excepte la Ligurie qui était encore sauvage, l'Italie du Nord, la vallée du Pô, entre l'Apennin et l'Adriatique, était assurément la partie la plus favorisée. Deux siècles s'étaient écoulés depuis le temps où le premier grand chef du parti démocratique, Caïus Flaminius, avait obligé I'Aî^î" îPcratie à conquérir cette grande plaine qui s'éten- Ai : acerbiiaied des Alpes, couverte de forêts de chênes, quam Consilio '^^rais et de beaux lacs, peuplée de villages

celtiques, sillonnés en toutes les directions par les rivières rapides qui roulaient dans leurs sables l'or des Alpes, et traversée par le fleuve qui devait sembler d'une grandeur prodigieuse aux Romains d'alors, habitués aux petits cours d'eau de l'Italie centrale. Deux siècles plus tard, si tous les marais n'étaient pas encore desséchés (1), si de vastes forêts couvraient encore une partie de la région (2), les villages celtiques et ligures avaient disparu presque partout; des anciens habitants, il ne restait plus que le souvenir historique, dans les noms des endroits; toute la vallée, d'un bout à l'autre, était maintenant parsemée de Romes minuscules, qui avaient toutes une petite âme latine. Par les guerres, les révolutions, la création de colonies, la concession successive du droit de latinité et de cité, enfin par une habile politique, Rome avait réussi à accomplir dans toute la vallée une transfusion merveilleuse de langage, de mœurs, d'idées, d'institutions. Peu à peu, sous l'influence grandissante de Rome, les familles riches avaient adopté les mœurs et les noms latins, avaient appris la langue de Rome, avaient ambitionné de faire partie du petit sénat municipal, d'être élues par le peuple aux charges de la ville, d'avoir quelqu'un de leurs membres questeur, édile, duumvir et quatuorvir de la ville. Mais si cette romanisation de la vallée du Pô s'était si bien accomplie, la lex Pompeia de l'an 89 et la grande loi municipale de César avaient eu, dans l'Italie du Nord, de si heureux résultats, c'était que depuis un siècle déjà l'évolution économique du pays y créait une bourgeoisie de propriétaires suffisamment

(1) Strabon, V, I, 5 : a7ca(ra {xàv O'jv r\ x^pa TroTafioTç îrXriÔûet xal ?Xe<Tt, {xàXicTTa ô' r, tôôv 'Evetòìv.

(2) Strabon, V, i, 12 : ai ò'Xai ToaauTYiv Ix®^'* pàXavov cùcx éx TÛv èvT£C63v CoçopPctov r) P(i)\Lr\ xp^feiv to TcX^pov.

aisée et nombreuse, et qui avait aussi assez de bonne volonté et d'ambition pour faire fonctionner les institutions municipales importées par Rome. Commencés depuis un siècle, les progrès de cette bourgeoisie s'accentuaient depuis quinze ans; parce que maintenant tous les facteurs de prospérité matérielle se trouvaient réunis dans la grande vallée. Elle n'était pas seulement fertile, mais elle se prétait à toutes les cultures; si dans la plaine il y avait de gras pâturages, de vastes forêts, de magnifiques champs de blé, dans les collines, dans les contreforts des Alpes, on pouvait cultiver la vigne et les arbres fruitiers (1). Elle était sillonnée partout de rivières navigables — le Pô et ses affluents, — par lesquelles elle pouvait communiquer facilement avec la mer, c'est-à-dire avec le monde, à cette époque où les transports par terre coûtaient si cher et étaient si lents (2). Elle n'avait guère à redouter les famines, qui étaient si funestes dans l'antiquité; car elle était sûre de récolter tous les ans en abondance une céréale de qualité inférieure, le millet (3), ce maïs de l'antiquité, et qui suffisait à nourrir une population relativement dense (4) de paysans libres, de colons qui cultivaient leurs petits domaines ou qui prenaient en location les terres de plus grands propriétaires (5).

(1) Strabon, V, I, 4.

(2) Strabon, V, i, 5 ; Pline, H. N., Ili, xxi 1.

(3) Strabon, V, i, 12,

(4) Strabon, V, i, 12 : ■:^ t' eùavSpta.

(5) Colonus signifie à cette époque un paysan libre, qui afferme, moyennant une pensio, les terres d'un propriétaire plus riche et les cultive. Columelle le dit avec sa netteté ordinaire (I, 7), en opposant le colonus au servus : hi (les cultivateurs) vel coloni, vel servi sunt soluti aut vincti. Comiter agat (le propriétaire) cum colonis et avarius opus exiyal quam pensiones. — Voy. au sujet de la pernio coloni, le Digeste XIX, ii, 54 pr., et au sujet de la lex locationis entre le colonus et le dominus, le

Cette population assez fe'conde possédait toutes les qualités des Celtes, c'est-à-dire de la race d'Europe

Digcsle, XIX, m, 61. — Voy. aussi les formules testamentaires qui se trouvent dans le Digeste, XXXIII, vu, 20 pr. : formules qui nous montrent que les coloni étaient libres, puisqu'on laisse en héritage, outre les servi, non pas les coloni, mais leurs reliqua, c'est-à-dire leurs dettes envers leurs propriétaires. Si l'on rapproche de cette définition du colonus deux lettres de Pline le Jeune (III, 19, et IX, 37), on voit qu'au second siècle les grandes propriétés de l'Italie du nord étaient louées à des colons qui payaient leur fermage tantôt en argent et tantôt en donnant une partie des produits. Dans la lettre IX, 37, Pline nous dit qu'il veut renoncer au premier mode de location et adopter le second. C'est là, il est vrai, un document de la première moitié du second siècle, mais je crois qu'on peut jusqu'à un certain point s'en servir pour établir ce qui se passait à l'époque dont il est ici question. Il devait, du temps de César, y avoir un grand nombre de paysans libres dans la Gaule cisalpine, sans quoi on ne comprendrait pas comment elle serait devenue la région la plus importante pour le recrutement de l'armée. Il n'y avait encore dans l'Italie du noi^d que de petites villes et elles étaient peu nombreuses ; c'est donc dans les campagnes que Rome devait recruter ses soldats. Bien que les villes eussent augmenté pendant les trente dernières années, cette situation ne semble pas avoir subi de grands changements à l'époque où écrivait Strabon. Les guerres qui s'étaient faites en Gaule, dans les Alpes et en Germanie, avaient dû amener dans la Veillée du Pô beaucoup d'esclaves : et c'est d'ailleurs ce que uous prouvent les inscriptions : mais ces esclaves devaient être plus employés dans les villes que dans les campagnes, et leur nombre devait être restreint en comparaison de la population. Quand Strabox (V, i, 12) dit que la Cisalpine ade grosses villes et une population dense, c'est surtout à la population des campagnes qu'il fait allusion. L'extension de la culture des céréales et surtout l'usage du millet comme nourriture en sont une autre preuve. D'autre part, l'existence d'une population libre de coloni, d'agriculteurs, nous aide à expliquer le progrès rapide de l'agriculture dans la vallée du Pô, progrès dont parle Strabon et qui nous est prouvé par les signes nombreux de la richesse croissante pendant le premier siècle. Il faudrait sans cela admettre que la Gaule cisalpine acheta à cette époque-là beaucoup d'esclaves, ce qui est peu probable, étant donnée la pénurie du capital dont souffrait alors l'Italie et dont toute la politique d'Auguste est la preuve. Nous sommes à une époqu où la terre et le travail prennent de la valeur, et où on com-

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