‹ Grandeur et décadence de Rome (volume 3)Chapitre 16 sur 31 · L EXIL DE JULIE · texte numérisé non relu

L EXIL DE JULIE

La décision de Tibère troubla profondément Auguste. Qu'allait devenir sans Tibère la politique germanique? Il fit tout ce qu'il put pour le détourner de son projet; il chargea sa mère de le supplier de revenir sur sa décision; il se plaignit au sénat d'être abandonné de tout le monde; il le supplia lui-même (1). Mais Tibère demeura inébranlable. Auguste finit par déclarer qu'il ne laisserait pas le sénat lui accorder l'autorisation dont, en tant que collègue d'Auguste, il avait besoin pour partir. Tibère répondit en s'enfermant chez lui, et en menaçant de se laisser mourir de faim. Une journée passa, puis deux, puis trois : à la fin, le quatrième jour, Auguste laissa le sénat lui accorder l'autorisation de se rendre où il voudrait (2). Aussitôt Tibère se rendit à Ostie; là, après avoir embrassé ses amis les plus intimes, il s'embarqua pour Rhodes avec un petit nombre d'amis et de serviteurs (3), comme un simple particulier.

C'est ainsi que profondément blessé dans son amour-

(1) ScÉTONE, Aug., 40 : neque aut mairi suppliciler precanti, aut vitrieo, dest'i se etiam in Senatu c inquerenti, veniam dédit.

(2) Suétone, Auguste, 10 : Quin, et pertinaciug retinentibus, cibo per qunlriduum abstiiiuit.

(3) Sdétone, Auguste, 40.

propre, dégoûté de Julie et de ses contemporains qu'il sentait si différents de lui-même, Tibère quittait Rome et sa haute situation pour rentrer dans la vie privée à trente-six ans. Auguste avait, à son point de vue, raison de se plaindre de sa conduite. Si Tibère était blessé par les menées de ses ennemis et par les honneurs attribués à Caïus, Auguste ne lui donnait-il pas de compensations suffisantes, et ne lui prodiguait-il pas les preuves d'une confiance illimitée? Pourquoi en tout cas était-ce sur lui et sur la république qu'il se vengeait des injures que d'autres lui avaient faites? Ce champion du traditionalisme, ce nouveau Caton le Censeur, faisait voir qu'il n'était pas, lui non plus, tout à fait exempt de cet égoïsme universel qui sacrifiait si facilement le bien public à des questions d'intérêt personnel ou d'amour-propre. Mais Tibère avait à son tour raison de se plaindre, car il y avait dans la situation où le plaçaient Julie et Auguste une contradiction intolérable. Pouvait-il reprocher aux autres leur luxe immodéré, et laisser cependant Julie donner par son exemple le goût du luxe à toutes les dames romaines? Pouvait-il tolérer l'adultère dans sa maison et vouloir le réprimer dans les maisons des autres par une dure application de la lex de adulteriis f Pouvait-il protester contre la décadence des institutions républicaines et accepter cette folie populaire qui voulait donner les faisceaux consulaires à un enfant? Les vswtspoi, les jeunes hommes de son âge qui le haïssaient, auraient eu raison vraiment de se moquer de lui. Non, Tibère ne pouvait pas risquer de perdre le prestige et la gloire qu'il avait acquis grâce à tant d'années de labeur patient et de mœurs irréprochables, simplement parce qu'Auguste s'obstinait à ne pas punir les fautes de sa fille et ne savait

pas résister au parti qui allait égarer par des honneurs insensés l'esprit de Caïus César. En somme Auguste, lui aussi, négligeait l'intérêt public pour des considérations d'opportunité que Tibère ne pouvait reconnaître. L'esprit de l'époque était plein de contradictions si inextricables, que chacun était plus ou moins obligé d'agir d'une facon opposée aux doctrines qu'il professait; que dans toutes les luttes politiques et sociales les deux points de vue les plus opposés pouvaient se justifier dans une certaine mesure. Mais si Tibère n'avait pas tout le tort de la rupture, les conséquences de son départ furent mauvaises surtout pour lui et pour son parti. Sa décision produisit précisément reflet opposé à celui qu'il espérait; car il profita surtout à ses ennemis, au parti de Julie, de Caïus César et de la jeune noblesse, qui, débarrassé tout d'un coup de son plus redoutable ennemi, se trouva, à son grand étonnement, vainqueur sur toute la ligne et maître du champ de bataille. Dans la décision de Tibère le public vit surtout des représailles contre Auguste; il s'indigna contre lui (1), et il lui attribua toute la responsabilité de la rupture. L'erreur était d'autant plus facile, que le public ne fut jamais renseigné avec pré-

(1) Il n'y a pas de texte qui nous dise explicitement que tel fut le jugement populaire au sujet du départ de Tibère; mais la suite des événements parait le prouver. On ne pourrait guère en effet autrement expliquer comment le parti de Caïus César en vint à oser proposer pour cet enfant tous les honneurs dont nous parlerons : ni pour quelles raisons il fut si longtemps très difficile à Tibère de revenir et de prendre part de nouveau au gouvernement. L'indignation d'Auguste ne suffit pas à expliquer cette longue absence; en efi'et, si le sentiment public avait été favorable à Tibère, Auguste aurait dû céder plus vite et plus facilement, surtout lorsqu'on se fut rendu compte qu'il était prudent de rappeler Tibère, pour faire fice aux dangers croissants dans les provinces d'Europe.

cision sur les vrais motifs de ce départ (lì. D'ailleurs si Tibère avait pensé, en s'en allant, faire une pression sur l'opinion publique et se rendre nécessaire, il avait très mal choisi son moment. Il s'éloignait, lui le meilleur champion du traditionalisme, au moment le plus critique et alors que les aspirations vers un gouvernement plus libre, plus fastueux, moins conservateur, étaient, au bout de vingt ans d'impatience, sur le point d'éclater tout à fait. Le départ de Tibère et sa rupture avec Auguste hâtèrent cette explosion, préparée depuis longtemps. Irrité contre Tibère, préoccupé par la nécessité de donner quelque satisfaction aux courants nouveaux, Auguste se tourna vers le parti de Julie et la jeune noblesse; le parti traditionaliste perdit rapidement du terrain; les idées et les aspirations de la jeune génération^ si longtemps contenues, l'emportèrent partout, devinrent à la mode, au sénat, aux comices, dans l'opinion publique comme trente ans auparavant les idées conservatrices. Le jeune César devint très vite l'idole de la multitude; ce fut vers lui que l'Italie tourna ses regards, et non vers la belle île lointaine de la mer Egée, où le meilleur général de

(1) Les explications incertaines fournies par les historiens nous donnent à penser que le public ne sut jamais au juste pourquoi Tibère était parti. Nous voyons dans Velléids PatercuLus (II, xcix, 3) dissimulata causa consilii sui, que Tibère ne donna lui-même aucune raison. Velléius et Suétone nous apprennent d'autre part qu'il déclara plus tard qu'il s'était éloigné pour ne pas devenir le rival de Caïusetde Lucius César. Velléius Paterculus, II, xcix, 2 ...cuius causac mox detectae sunt... Suétone, Tib., 10... quam causam et ipse, sed postea dédit. Il est donc probable que si le public ne sut jamais rien de précis, qu'Auguste non plus n'expliqua jamais clairement les choses. Quant à l'explication donnée plus tard par Tibère, elle est évidemment fausse. Quels scrupules pouvait lui donner la crainte d'offusquer Caïus et Lucius, alors que leur père luimême le suppliait de rester?

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cette époque se disposait à vivre comme un simple particulier, n'ayant qu'une maison en ville et une petite villa à la campagne (1). Une pluie d'honneurs s'abattit sur Caïus. Le 4" janvier, ou tout au moins un des premiers jours de l'an 5, Auguste le présenta au peuple dans une grande cérémonie au Forum; le sénat lui accorda le droit d'assister aux séances et aux banquets du sénat (2); les chevaliers ne voulurent pas se montrer moins empressés, et ils le nommèrent premier décurion de la première turma, lui donnèrent le titre de princcps juventutis et lui offrirent une lance et un bouclier d'argent (3); les pontifes l'accueillirent dans leur collège (4). Cette fois Auguste laissa faire.

(1) SiîÉTONE, Tibère, 41.

(2) ZoNARAS, X, 25. Le passage du Mo.nument d'Ancyre (II, 46) me semble indiquer clairement que le sénat conféra ces honneurs à Caïus le jour où Auguste le présenta au peuple, et par conséquent après qu'il eut été élu consul par le peuple, contrairement à ce qu'ont dit d'autres historiens. Dion lui aussi (LV, 9)

dit que ce fut après ; xal [xsTà toùto Il est à remarquer que

Dion (LV, 9) nous dit qu'Auguste donna à Caïus l'autorisation d'assister aux séances du sénat, tandis que le Monument d'AncvuE nous fait savoir que ce fut le sénat qui, par un décret, lui accorda ce privilège. Nous avons là un autre cas où un texte nous permet de prouver que Dion, par concision ou par négligence, attribue sommairement à Auguste des actes qui furent accomplis par le sénat, et qu'il avait simplement proposés ou sugaérés. Cet exemple nous autorise à supposer que Dion, influencé par les idées de son époque, commit souvent la même erreur, et qu'il personnifia l'État dans Auguste, en supprimant dans son récit les autres organes constitutionnels, qui à l'époque de Dion n'avaient plus aucune importance, mais qui fonctionnaient encore au temps d'Auguste.

(3) Mon. Anc, III, 4-6. Nous ne savons pas si cette décision des chevaliers fut prise à la même époque que celle du sénat ou si ce fut plus tard.

(4) Dion (LV, 4), nous dit qu'Auguste donna à Caïus un sacerdoce; les inscriptions nous apprennent qu'il éVdii ponti [ex. Le sacerdoce dont parle Dion est donc le pontificat. Dion, bref et inexact, comme à l'ordinaire, le lui fait donner par Auguste qui

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Puisque Tibère, le seul homme sérieux du parti de la vieille noblesse, l'avait abandonné, pourquoi s'opposerait-il à ce courant populaire, chaque jour plus fort? Il mécontenterait le public, sans gagner autre chose que l'approbation stérile de quelques grands seigneurs opiniâtres dans leurs préjugés surannés. Bientôt l'admiration qu'on avait pour Gains à Rome gagna toute l'Italie (1) ; on plaça partout des statues et des inscriptions pour rappeler qu'il avait, événement sans précédent, été désigné consul à quatorze ans (2); on ne tarda pas non plus à introduire dans l'administration l'esprit nouveau. A l'étroite économie, que Tibère s'était efforcé d'apporter dans les finances, succéda une période de prodigalité. On augmenta les sommes destinées à acheter le blé pour Rome (3) ; on accrut les dépenses pour les travaux publics et pour les spectacles populaires à un moment où le budget pouvait à peine supporter le fardeau écrasant des dépenses militaires qui s'étaient accrues peu à peu par ellesmêmes. Les guerres que l'on faisait contre les pauvres barbares des provinces occidentales coûtaient beaucoup et rapportaient peu ; d'après la loi militaire qui avait été approuvée trop à la hâte et avec beaucoup d'imprévoyance en l'an 14, il était nécessaire de payer tous les ans^ au seizième de l'armée, le prix du congé. Et c'était là une dépense formidable, bien que par mille expédients on s'efforçât de la diminuer, en prolongeant le service au delà de seize années (4) .

n'en aurait pas eu le pouvoir. Le collège des pontifes se recrutait en effet par cooptation.

(2) C. /. L., VL 897 ; VI, 3748. Bullelino eommiss. Archeol Municip., 1899, p. 57 et p 140.

(3) En effet, en l'an 2 ces dépenses furent réduites. Dion, LV, 10.

(4) La lex militaris de l'an 14, avec les pensions qu'elle assi-

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