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19i GRANDEUR ET DECADENCE DE ROME
Enfin un esprit de jouissance, de licence et même de de'pravation, envahit rapidement la haute société romaine, étouffant presque partout les derniers restes de Tesprit traditionaliste, réveillé trente ans auparavant par les guerres civiles. Julie personnifiait cette tendance nouvelle des esprits. Belle, intelligente, cultivée, éprise de littérature, entièrement libre maintenant depuis qu'elle avait chassé Tibère de Rome, et entièrement dominée par Sempronius Gracchus, par Julius Antonius et par leurs amis, adulée et courtisée, comme sa muse inspiratrice, par l'aristocratie élégante et lettrée, Julie introduisait dans le vieux monde féminin de Rome, personnifié encore par l'austérité soutenue de Livie, la mondanité, les élégances de l'esprit, le luxe, le plaisir, la frivolité, la sensualité, le scepticisme. Malgré les avertissements de son père, elle dépensait sans compter, prenant soin de sa beauté, portant des vêtements plus beaux que la tradition ne l'eût permis à une matrone sérieuse ; elle ne craignait pas de se montrer entourée de ses jeunes amis au théâtre, où le peuple pouvait contempler le présent et l'avenir, en considérant tour à tour Livie accompagnée toujours de sénateurs graves et âgés, et Julie qui arrivait, escortée d'un essaim de jeunes gens élégants, bruyants et insolents (Ì). Il semble que ce
gnait aux soldats, fut une lourde charge pour l'État, puisqu'Auguste dut il quatre reprises différentes donner de son argent à lui (Mon. Anc, III, 28-33). et se résoudre enfin à fonder Vaerarium miniare. Nous voyons dans Tacite (Annalee, 1,17) qu'en l'an 14 après Jésus-Christ, c'est-à-dire après la fondation de Vaerarium militare, les soldats n'étaient jamais congédiés au bout du temps prescrit ; il devait en être de même, et à plus forte raison, auparavant. La question du reste fut agitée, comme nous venons, en l'an 5 après Jésus-Christ. Voy. Dion, LV, 23. (1) Voy. dans Macrobe, Sat., II, 5 : Super jocis ac moribus Juliae Augusti filiae.
n'était plus seulement les hommages de Semproiiius Gracchus quelle accueillait avec faveur, mais qu'elle en acceptait d'autres aussi, tels que ceux de Julius Antonius (1). Et l'exemple de Julie agissait plus fortement sur les esprits hésitants que les menaces des lois ou les avertissements des magistrats. Puisque la fille elle-même du président se permettait tant de choses, pourquoi les autres dames auraient-elles dû s'en abstenir? Auguste lui-même semblait tout autoriser, puisqu'il laissait faire sa fille. Et ainsi à la sévérité des années précédentes succédait un nouveau relâchement; le public, las de scandales, las aussi de l'effort que réclame la vie austère, se laissait de nouveau aller à l'indulgence, Cassius Sévérus ne réussissait plus à faire condamner personne. Les juges avaient recouvré leur mansuétude (2) ; les lois somptuaires et les autres lois destinées à imposer à l'aristocratie l'observance de ses devoirs perdaient de leur forces ; dans toutes les cl isses le goût des jouissances et du luxe, devenu con-
(1) Velléius, il c, 4-5, cite cinq amants de Julie : lulus Antonius, Quintus Crispinus, Appius Claudius, Sempronius Gracchus, et un certain Scipion. Il est impossible de dire si ces affirmations sont vraies ou fausses. Mais, outre Sempronius Gracchus dont, comme nous l'avons vu. Tacite parle lui aussi, lulus Antonius semble bien avoir été l'amant de Julie. Ce qui porte à le croire, c'est qu'après le scandale final il se donna la mort. Il devait donc s'être beaucoup compromis avec elle.
(2) Macrobe, Sat., II, iv, 9 : cum multi, Severo Cassio accusante, absolverentiir et architeclus fori Augusti expectationem operis din traheret, ita jocatus est (Augustus) : Vellem Cassius et menm forum accusasset. Il est vraisemblable qu'Auguste se plaignait des lenteurs de son architecte et se montrait impatient au moment surtout où les tra\aux approchaient de la fin, mais semblaient ne jamais devoir être achevés : or le forum d'Auguste ayant et»' inauguré eu l'an 2 avant Jésus-Christ, il est vraisemblable que ce fut à ce moment qu'un grand nombre de personnages accusés par Cassius furent absous. C'est encore là une preuve de cette oscillation des sentiments à laquelle j'ai fait allusion.
tagieux, faisait fureur. La plèbe de Rome, à qui il était déjà si difficile de fournir du pain, commençait à demander des distributions gratuites de vin (1) ; Ovide, le poète à la mode, donnait libre carrière à sa fantaisie voluptueuse ; une épouse adultère belle et prodigue, Julie, un jeune homme inexpérimenté et frivole, Gaïus César, devenaient les idoles de la plèbe cosmopolite de Rome (2). La fille d'Auguste et le fils de Julie personnifiaient à ses yeux le gouvernement de Tavenir, le gouvernement plus généreux, moins sévère, qui dépenserait beaucoup, lui donnerait de l'argent, du pain, du vin, des jeux. Une partie des classes moyennes et des hautes classes était encore attachée aux vieilles idées puritaines et traditionalistes; mais que pouvait-elle faire maintenant que l'opinion publique était si profondément changée, et que le gouvernement, grâce à Auguste, inclinait à une politique de conciliation? Réduite à l'impuissance, elle ne pouvait que protester rageusement contre tout et contre tous, et se lamenter que Tibère, le plus éminent général de Rome, fût, à cause d'une femme légère, obligé de faire de la littérature et de la philosophie à Rhodes. Au nombre de ceux qui protestaient ainsi devait être Livie : si elle ne commit pas, pour rouvrir à Tibère les portes de Rome, les crimes dont la tradition l'accuse, elle ne pouvait pas cependant ne pas désirer que son fils, l'homme qui représentait ses idées et celles de sa famille, revînt, et ne pas combattre sa bru, dans la
(1) Suétone, Aug., 42. La date ici nous manque, comme presque toujours dans Suétone ; c'est donc par conjecture que je place ce fait ici.
(2) >'ous verrons en efTet que, (juaud .Julie fut condamnée à l'exil, le petit peuple de Rome fit de grandes démonstrations en sa faveur.
AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE i97
mesure de ses forces. Mais pour le moment la petite coterie des amis de Tibère et des traditionalistes, malgré l'appui de Livie, ne pouvait faire autre chose que de dépeindre sous les couleurs les plus sombres la corruption de l'époque; que d'inventer et répandre tout bas toutes sortes d'abominations sur les principaux personnages du parti opposé et surtout sur Julie. Ce fut à ce moment-là, très probablement, que commencèrent à se former les légendes infâmes que sa disgrâce devait faire entrer dans les pages de l'histoire. A en croire les amis de Livie et de Tibère, Julie aurait été un véritable monstre : ses amants étaient innombrables, ses orgies nocturnes indescriptibles; elle avait voulu, une nuit, se livrer à un amant au pied des rostres, c'est-à dire de la tribune où son père avait promulgué la lex de adulteriis; elle mettait une couronne sur la tête de la statue de Marsyas à chaque fois qu'elle prenait un nouvel amant; enfin elle allait la nuit sur le Forum, habillée en prostituée, y poursuivre les jeunes gens du peuple et consentait à recevoir le prix infâme de ses complaisances (1)1
(1) Velléius Paterculus, II, c, 3; Sénèque, de Benef., VI, 32; Dion, LV, Pline, XXI, m, 9. Toutes ces horreurs que l'on raconte au sujet de Julie sont certainement des inventions de ses ennemis. Il faut d'abord remarquer que les accusations sont si graves qu'elles sembleront en elles-mêmes peu vraisemblables à ceux qui pensent que les hommes, dans quelque condition qu'ils se trouvent, ne sont en général ni très bons, ni très mauvais. En outre si Julie avait été ce monstre-là. on ne s'expliquerait pas comment un parti nombreux aurait pu lui rester fidèle. Nous verrons que pendant longtemps le peuple fit des démonstratious en sa faveur, que sa mère l'accompagna dans son exil, que beaucoup de personnes intercédèrent auprès d'Auguste pour qu'il lui pardonnât, et qu'Auguste, du reste, consentit au bout de cinq ans à adoucir son exil. Ces faits nous montrent que bien des gens à Rome considéraient les accusations portées contre Julie comme des fables. D'autre part
Ainsi, non seulement Tibère fut bientôt abandonné à Rhodes dans un demi-oubli, mais Auguste lui-même, bien que ses inclinations personnelles fussent différentes, dut de plus en plus se résigner à gouverner au moins en partie avec la jeune génération, et à permettre qu'elle fît prévaloir dans les mœurs et dans l'État certaines idées et certaines tendances qui lui étaient propres. Il n'est pas douteux d'autre part qu'il était fortement courroucé contre Tibère, à cause de son obstination et de son départ. N'ayant plus Tibère pour l'aider, il ne pouvait guère, à lui seul, songer à s'opposer ouvertement à toutes les aspirations de la nouvelle génération. Il était nécessaire de céder au moins sur les points les moins dangereux. Malheureusement il n'est guère possible de changer entièrement d'idées et d'inclinations à soixante ans. Malgré le changement qui s'était fait dans la situation politique, Auguste restait un homme de la vieille génération, qui se défiait de la nouvelle, de ses hommes, de son esprit, de ses idées; qui ne pouvait consentir facilement à lui laisser prendre en main le véritable gouvernement de l'État. Il se trouvait donc dans une étrange difficulté :
tout ce nous savons de Julie avant la catastrophe ne nou& porte pas à voir en elle un monstre (voy. n. 3, p. 3 3. vol. IV), mais une femme ayant les vices et les vertus qui se rencontrent ch<z beaucoup de femmes: comment donc .supposer qu'elle ait soudain été capable de tant d'horreurs? Il laiit enfin lire avec attention le passage de iVIacrobr, Sdl., Jl. v, y ; il a pour la question que nous discutons une certaine iniportain- • : il fait voir en eliel que les fils d'A^rippa ressemblaient tellement à leur père légal, que tout le monde en tirait la ( ousétiuence logique que Julie avait été vertueuse au moins pendant qu'elle avait été la femme d'Agrippa L'anecdote iucnnvenuntc raj)portée [»ar Macrobe est certainement uno invci Ihtn. pour réfuter cette of)j(H tion que le bon sens populain- f.ii ait n ceux qui racontjiient toutes ces turpitudes : commenf t-n • pet imaginer que quefiju un ait osé poser à Julie une pareill' qu< .sliou?
il ne pouvait se servir du seul homme de la nouvelle génération qui fût d'accord avec lui sur les choses fondamentales, parce que Tibère s'était rendu intolérable à tous; mais il ne voulait pas se servir des autres qui auraient été à sa disposition, parce qu'il se défiait d'eux et qu'il les sentait trop différents. Que pouvait-il donc faire? 11 n'y avait pas d'autre parti sage à prendre que de se préparer un nouveau collaborateur pour, remplacer Tibère, et ce serait Caïus; en attendant que ce jeune homme eut achevé son éducation, Auguste chercherait à. gouverner l'empire du mieux quii pourrait, avec une prudence sans cesse en éveil, avec de sages atermoiements et une habile lenteur, pour empêcher la nouvelle génération de faire trop de mal. Mais que la tâche, même ainsi réduite, était donc difficile! Dans tout l'empire, la néghgence du sénat et des magistrats^ l'insuffisance des lois et des institutions devenaient tous les jours plus manifestes; et c'était toujours à lui que l'on avait recours aussi bien pour les affaires qui étaient importantes que pour celles qui ne Tétaient pas. Hérode lui faisait demander son approbation pour une nouvelle condamnation à mort prononcée contre Antipater, soupçonné à son tour d'avoir conspiré contre la vie de son père, et reconnu coupable par un tribunal qui s'était réuni à Jéricho (1). Cnyde lui demandait de vouloir bien siéger comme arbitre dans un procès criminel qui avait profondément ému le peuple, parce qu'une grande famille y était mêlée (2). Des troubles aussi menaçaient en Arménie; le successeur de Tigrane avait péri dans une expédition, et, la reine ayant abdiqué, le parti